Disclaimer : Les personnages appartiennent naturellement toujours à KURUMADA.

Auteur : Newgaia

Rating : M (précautions prises pour certains chapitres).

Genre : Angst


Résumé du précédent chapitre (Les découvertes dérangeantes du Scorpion) : Aiolia présente ses excuses à Milo et en profite pour essayer de mieux cerner la vie sentimentale de ce dernier. Angelo se glisse dans leur conversation pour amener le sujet « Zoltan » sur le tapis. De manière détournée, il conseille à Milo de s'en méfier s'il tient toujours à Camus. Soucieux d'éviter l'ire du chatouilleux Scorpion, Aiolia oriente la discussion sur Sergueï, le nouvel apprenti du Cancer. Celui-ci leur révèle alors que l'enfant semble posséder le don étonnant de générer du froid. Ils se séparent en s'interrogeant tous les trois sur cette invraisemblance Resté seul, Milo est pris d'un accès rage. Il ne voit que deux explications possibles au phénomène concernant Sergueï, dont l'une sous-entend que Camus a brisé un des interdits du Sanctuaire en manipulant tout le monde. Parallèlement Dohko provoque une rencontre pour l'inciter à se rapprocher du Verseau.


CHAPITRE 22 : RÉCONCILIATIONS EN CASCADE (mise à jour 8 mai 2015)

Aiolia rentra chez lui avec le sentiment réconfortant du devoir accompli. Plus qu'un devoir, c'était l'amitié pleine et entière du huitième gardien qu'il venait de recouvrer. Et cela le soulageait. Il savait depuis le départ que sa réaction circonstanciée avait été injuste. Mais ce n'était que suite aux explications via cosmos interposé avec Shaka et Shura, qu'il en mesurait la stupidité.

Les tracas de Milo durant les mois passés ne lui avaient pas échappé. Bien que fournissant un travail moins acharné que certains, il n'avait pas lésiné pour l'aider à chercher Camus. L'annonce du retour du Verseau avait contenté le Lion à double titre. Le dernier Or perdu était revenu saint et sauf, et son ami d'enfance allait enfin sourire à nouveau. Du moins, l'espérait-il.

Certes, le retour du Français appelait encore une petite mise au point, qui entérinerait la séparation entre les deux amants, ou amorcerait leur réconciliation. Peu lui importait en fait. Lui, tout ce qu'il désirait, c'était retrouver le Milo d'avant. Celui qui n'hésitait pas à entamer une conversation avec la plupart d'entre eux, qui n'était jamais à court d'idées pour les distraire lorsque le poids de leur charge devenait difficile à porter, qui connaissait les mots pour rassurer ses amis quand le moral de ceux-ci flanchait.

À bien y réfléchir, ce Milo-là s'était fait de plus en plus rare au fil des années et du temps qu'il accordait au Verseau lorsque celui-ci posait les pieds sur l'île. Comment avaient-ils pu être tous aussi aveugles pour ne rien deviner ? La durabilité du deuil de Milo pour Camus après la bataille du Sanctuaire aurait dû les alerter. Et s'il se penchait sérieusement sur la question, depuis leur retour la vie, c'était encore pire. Mais comment le Scorpion avait-il pu en arriver là ?

Aiolia n'aimait pas s'appesantir sur la surprenante conduite du Grec dans la colonne d'airain. Avant de disparaître avec Aioros pour un ailleurs mystérieux, il avait été aux premières loges. Et la détresse de Camus l'avait remuée malgré le peu de sympathie qu'il éprouvait pour ce dernier. Il n'avait jamais compris comment Milo avait pu faire preuve d'une telle cruauté à ce moment-là. Qui plus est, à l'encontre de la personne qui jusque-là semblait pour lui la plus chère au monde.

Aujourd'hui, il venait de retrouver un ami, et il en était heureux. Mais si pour la tranquillité d'esprit de celui-ci il fallait espérer qu'il se réconciliât avec le Verseau, alors il le souhaitait. Les sous-entendus d'Angelo le laissaient dubitatif. Si cela était possible, il veillerait à faciliter l'amorce d'une explication entre les deux anciens amants. Cependant, connaissant, ou plutôt ne connaissant pas Camus, il était incapable de pronostiquer sur l'avenir. À moins que le Scorpion ne décidât de rapidement céder aux charmes persans de Djamila. Quel que soit son choix, il aiderait Milo.

Fort de ses résolutions, il rentra chez lui de fort bonne humeur. Marine était en mission à l'extérieur depuis deux jours. Il mesura le vide que représentait son absence, au regret de ne pouvoir partager avec elle sa satisfaction. Finalement, Aldébaran avait raison. Rien ne valait le bonheur domestique. Raison de plus pour qu'il agît pour favoriser celui de Milo.

D'un pas décidé, il se dirigea directement vers le meuble où il conservait ses alcools pour s'offrir un petit verre d'ouzo. Le matin, il était du genre à préférer le café, mais midi sonnerait bientôt, et là, il ressentait le besoin de fêter quelque chose.

« Tu m'en offres un ? »

La voix chaude et tranquille qui s'éleva derrière lui le fit sursauter. Vivement il se retourna en manquant renverser une partie de son verre plein. Il se sentait si radieux, qu'il en avait abaissé sa garde. Et Aioros en avait profité en toute impunité pour le surprendre. Retrouvant son flegme, il remplit un second verre pour le tendre à son frère avec un sourire.

« Il y a longtemps que tu es rentré ? »

Ponctuant sa question d'un signe de tête, il invita le Sagittaire à le suivre dans le jardin pour profiter du soleil d'octobre.

« Dans la nuit, répondit ce dernier. J'ai cru que cette mission n'en finirait jamais. Les diplomates savent très bien laisser les autres s'enliser pour gagner du temps lorsque quelque chose les gêne. »

Il se lamentait avec un faux air de martyr qui arracha un rire au Lion. Shion l'avait envoyé en observateur pour participer à une réunion secrète entre de hauts dirigeants politiques. Elle portait sur le déploiement préventif de troupes afin de stopper un conflit larvé, et il avait pu suivre les débats sans trop de difficultés.

Cette mission avait durée plus que prévue, et bien trop pour son manque d'expérience en la matière. Il était parti le lendemain du retour de Camus. Habituellement, c'était le Verseau qui se chargeait de ce genre d'ambassade. La sanction d'Hadès, rendant l'indisponibilité de ce dernier chronique, le Grand Pope lui avait attribué son rôle. Une manière comme une autre de propulser Aioros dans le monde tordu des adultes. Heureusement pour lui, il ne s'agissait que d'établir un compte-rendu critique, et il s'en était tiré avec les honneurs.

De retour au Sanctuaire, il était plus que jamais décidé à mettre à plat ses propres dissensions avec le Lion. S'asseyant sur un banc de pierre, il entra directement dans le vif du sujet.

« J'ai appris que tu fréquentais à nouveau le temple de la Vierge ? demanda-t-il d'un air détaché.

— On dirait que les nouvelles vont vite, constata laconiquement son frère en sirotant son verre.

— J'ai croisé Aldébaran un peu plus tôt. C'est lui qui m'en a parlé.

— J'aurais dû m'en douter. Il devrait se méfier. À force de vouloir ramener l'harmonie entre nous, il va finir par se transformer en véritable commère. »

Il n'y avait aucune méchanceté derrière les paroles de son cadet. Il paraissait très détendu, et Aioros décida de se lancer plus ouvertement.

« On ferait peut-être bien de suivre son exemple.

— En bavassant de tout et de rien sur tout le monde ? s'étonna Aiolia, plus coutumier de la réserve bienveillante de son aîné.

— Mais non idiot. En acceptant simplement de parler de ce qui nous gêne, nous. »

Assis à ses côtés, le Lion interrompit sa dégustation pour capter son regard.

« Tu penses à quoi exactement, là ? demanda-t-il avec une once de méfiance défensive.

— Que depuis notre retour, tu m'évites. Et je crois savoir pourquoi. »

Le regard vert perdit de sa décontraction. Sans surprise, le Sagittaire y vit poindre un certain malaise. Durant quelques instants, Aiolia ne dit rien. Oscillant entre la curiosité et la crainte de se heurter à une vérité qu'il avait toujours refusée, il incita néanmoins son aîné à poursuivre :

« Ah, je vois. Et je t'éviterais pour quoi, à ton avis ? »

L'avancée de son cadet était prudente, mais au moins il ne se défilait pas. Pour Aioros l'ouverture était encourageante. Inspirant un grand coup, il se lança :

« Tu as surpris ce qui s'est passé entre Saga et moi peu avant ma disparition, n'est-ce pas ? »

Le silence s'installa de nouveau. Bien plus long que le précédent. Décidé à conserver un air naturel, le Sagittaire termina son verre sans quitter son frère des yeux.

« Avoue qu'il y avait de quoi se poser des questions, répondit enfin le plus jeune dans un soupir. Surtout lorsque j'ai compris qui avait ordonné ton assassinat. Là, ça devenait purement surréaliste pour moi.

— Je m'en doute, concéda Aioros, avec un détachement qu'il était loin de posséder intérieurement. Mais Saga avait alors deux visages. Et quand tu nous as surpris, je m'adressais au meilleur d'entre eux.

— Ce qui peut expliquer que tu ne lui en veuilles pas plus que ça maintenant, admit le Lion avec une certaine dureté. Mais ce n'est pas plus clair concernant votre activité. Vous faisiez quoi exactement ? »

Le temps ne paraissait pas avoir adouci ce souvenir pour Aiolia, et le Sagittaire demanda en camouflant son amusement :

« Qu'as-tu vu précisément ?

— J'ai vu que vous vous rouliez une pelle ! asséna son cadet, en manifestant plus de colère qu'il n'en ressentait réellement. Et là désolé, mais ça coince. Alors forcément, lorsque j'ai su pour Camus et Milo. Ajoute à ça la pseudo trahison de Shaka. J'ai cru à une épidémie. »

Aioros retint un sourire. L'expression de son frère était grave, et trahissait une incompréhension totale. Mais il essayait de faire de l'humour et sa tentative visait à désamorcer la tension qui depuis son retour s'instaurait régulièrement entre eux. Il se doutait que pour l'enfant qu'était Aiolia à l'époque, la question avait dû être embarrassante. Et plus encore, quand ce dernier avait découvert la vérité concernant Saga. Il n'avait malheureusement pas eu le temps de lui donner d'explications avant de mourir.

« Alors, rassure-toi, commença-t-il d'un ton à la fois sérieux et complice. Ce n'est pas du tout ce que tu crois. Il n'y a jamais rien eu d'autre entre Saga et moi que de l'amitié.

— Ouaif, persifla le Lion, c'est toujours ce qu'on dit dans ces cas-là.

— Mais là je t'assure que Saga n'a rien fait d'autre que de me rendre service.

— Te rendre service ? Là, il va vraiment falloir que tu m'affranchisses.

— J'avais besoin d'apprendre certaines choses », répondit le Sagittaire sans se troubler.

Visiblement gêné, son cadet marmonna en posant son verre vide sur le rebord de la fenêtre derrière lui :

« Tu m'en diras tant.

Décidé à crever l'abcès, Aioros demanda alors à son frère en plongeant ses yeux dans les siens :

« Tu te souviens de Zara ?

— La petite lingère du palais avec des yeux pourpres et de longs cheveux carmin ? Vaguement, pourquoi ?

— Parce que c'est la première fille avec laquelle j'ai eu envie de m'engager », répondit avec pudeur le Sagittaire

« Et la seule », pensa-t-il tristement, un pincement au cœur pour la brièveté de son condensé d'existence.

Devant lui, son cadet peinait visiblement à faire le lien avec Saga.

« Et alors ? l'interrogea celui-ci, en plissant un front toujours suspicieux.

— Alors, à l'époque la demoiselle avait deux ans de plus que moi, et certainement plus d'expérience.

— Plus d'expérience, répéta bêtement Aiolia, en ouvrant de grands yeux. Donc tu es allé voir Saga pour… Non, tu ne lui as tout de même pas demandé de t'apprendre à rouler un patin ?

— Si. Parce que Saga était mon ami, que nous étions proches, que je savais qu'il ne se moquerait pas de moi comme tu es en train de le faire en ce moment, et que franchement, je me voyais mal demander ça à quelqu'un d'autre. »

C'était à mourir de rire, et délivré du poids qui l'étouffait auparavant, Aiolia ne retint pas son hilarité. Comment le charismatique Sagittaire avait-il pu avoir une idée aussi saugrenue. Personnellement, il se serait plutôt tourné vers une fille pour obtenir le même résultat. Et Saga avait accepté de se plier au jeu ? Rétroactivement, il trouvait cela ridicule, mais pour le coup, l'ancien Grand Pope lui redevenait presque sympathique.

Tout un florilège d'émotions s'exprimait dans le rire du Lion, et Aioros l'observa d'un air indulgent. Il passait peut-être pour un idiot, mais au moins son frère ne semblait plus fâché.

« Excuse-moi, mais là, c'est trop, se reprit Aiolia, entre deux hoquets de rire. Et puis franchement, tu pensais que Saga avait vraiment de l'expérience ? Parce que je te rappelle que vous avez le même âge. Et qu'à ce moment-là, vous étiez plutôt jeunes.

— Je n'en sais fichtrement rien s'il avait ou non de l'expérience, se défendit le Sagittaire. À l'époque il passait pour être le plus accompli d'entre nous. Il m'a semblé évident qu'en la matière il pourrait m'aider. Si je le lui ai demandé, c'était qu'à mes yeux, avec lui, ça ne portait pas à conséquence. Je ne pensais pas que tu te dissimulais dans les coins et que tu allais tout interpréter de travers. Et puis, c'était mon ami. »

Ces derniers mots rendirent tout son sérieux au Lion.

« Bon sang, Aioros, tu l'as embrassé alors qu'il a décidé ta mort quelques jours après. Comment voulais-tu que je réagisse quand j'ai découvert plus tard qu'il était l'instigateur de ton assassinat ?

— Je suis sincèrement désolé Aiolia. »

Le Lion secoua la crinière de ses boucles châtaines avec violence, mais ce fut d'un ton empli de regret qu'il répondit :

« Ce n'est pas toi qui as à l'être. J'aurais dû avoir le courage de te poser la question dès que nous nous sommes retrouvés. »

Touché par l'effort de son frère, le Sagittaire posa une main sur son épaule pour le réconforter avec tendresse.

« Tu m'as écouté, tu ne me juges pas et tu sembles m'avoir compris. Je n'en attendais pas autant pour une reprise de dialogue entre nous. Merci, Aiolia. »

Plus ému qu'il voulait le montrer, le Lion décida qu'il était temps d'enterrer les derniers reliquats de sa rancune. S'il était parvenu à absoudre Shura, il n'y avait pas de raison pour qu'il tînt encore rigueur à Saga.

« Tu sais Aioros, il y a quelqu'un d'autre avec qui tu devrais évoquer ces vieux souvenirs, insinua-t-il, sans que ces mots ne lui arrachent la bouche.

— Saga ?

— Oui, Saga. Si tu as pu lui pardonner, je ne suis pas sûr qu'il suive le même chemin avec lui-même. Il se ronge littéralement de culpabilité. Kanon s'inquiète énormément. »

Aioros retint un soupir intérieur. Il n'ignorait rien des difficultés du Gémeau, et elles le préoccupaient. Mais depuis leur résurrection, un peu lâchement, il n'arrêtait pas de se trouver des excuses pour ne pas rencontrer son ancien ami en privé. En le poussant à agir avec Saga comme il venait de le faire avec lui, Aiolia ne faisait que le guider sur la voie de la sagesse.

Dans un sens, que ce fût son frère qui lui ouvrît à son tour les yeux semblait un juste retour des choses. Et il réalisa que le gamin dont il se souvenait, généreux et parfois maladroit dans ses propos, avait définitivement cédé la place à un homme honnête et courageux.

« Tu as mûri Aiolia, constata-t-il, sans cacher sa fierté. Et je suis heureux d'être ton frère. »

Satisfait de renouer une amitié fraternelle, Aioros s'attarda volontiers au cinquième temple quand Aiolia l'invita à partager son déjeuner. Le repas fut gai et les deux frères échangèrent encore de nombreux souvenirs. Enfin, le Sagittaire prit congé en proposant à son cadet de l'accompagner lors de sa prochaine sortie sur Athènes. Il franchissait le seuil de la porte, quand Aiolia l'interpella :

« Aioros, une dernière chose. »

L'expression espiègle, le Lion attendit que son frère se retournât avant de poser la question qui lui brûlait les lèvres depuis un moment :

« Ce baiser, il était comment ? »

Un grognement d'agacement complice lui répondit, et Aiolia partit d'un nouveau rire. Une chose était au moins sûre, il ne verrait plus du tout Saga sous le même angle.

Aioros quitta le cinquième temple avec la satisfaction du devoir accompli, et la joie d'avoir ramené un peu de sérénité dans l'existence de son frère. Il avait la certitude que ce dernier venait d'en terminer avec une partie des fantômes de son passé. Il aurait aimé pouvoir dire qu'il en était de même pour lui, mais une fois seul dans le grand escalier, il perdit progressivement son doux sourire. Les paroles d'Aiolia concernant Saga monopolisaient son esprit. Il n'y avait aucune gloire dans la manière dont il se tenait à distance du chevalier des Gémeaux. Ou plutôt, dans la façon dont il ignorait l'embarras évident de celui-ci lorsque la vie du Sanctuaire les rapprochait.

Shion les avait tous réunis plusieurs fois, principalement pour débattre de l'avancée des recherches concernant le Verseau quand celui-ci était toujours porté disparu. Lors de ces rencontres, il aurait fallu être aveugle ou totalement idiot, pour ne pas s'apercevoir que Saga s'ingéniait systématiquement à s'éloigner de lui et s'installait afin de le voir le moins possible. À bien y réfléchir, mis à part avec Kanon et Shion, le Grec se sentait visiblement mal à l'aise avec tout le monde. Et apparemment, il redoutait plus particulièrement de se confronter avec lui ou Mü.

Contrairement au Bélier, qui bien que de façon moins appuyée continuait à le battre froid, Aioros n'avait pourtant jamais eu une parole ou un geste déplacé à son encontre. Mais il n'avait jamais tenté non plus de se rapprocher de lui. Pas une fois il ne l'avait interpellé à la fin d'une réunion, pour essayer de lui arracher d'autres mots que ceux dictés par leur séance de travail. À croire que Saga était devenu un robot qui n'ouvrait plus la bouche que pour des questions de procédures.

À la décharge du Gémeau, il devait admettre que rien dans sa propre manière de se comporter ne manifestait qu'il l'avait absous. Il évitait même systématiquement de s'attarder au troisième temple plus que de besoin, se contentant de régler rapidement les détails qui l'amenaient parfois à fréquenter le petit comité du quartier général anti-Hadès. Et pourtant, il ne lui gardait pas rancune et ils avaient précédemment été les meilleurs amis du monde.

Étrangement, Aioros se sentait plus à l'aise avec Shura. Peut-être parce que celui-ci n'avait fait qu'obéir à des ordres dont il aurait fort bien pu être la victime en cas de refus. Aiolia venait d'ailleurs de lui révéler par quels tourments était passé l'Espagnol, quand il avait véritablement pris conscience de l'usurpation de chevalier des Gémaux. Son frère ne lui avait rien caché, ce dont il lui savait gré. Cela allait l'aider à établir une prise de contact plus directe. Car, si le Sagittaire avait autrefois fréquenté le Capricorne, leur relation n'avait rien de commun avec celle qu'il entretenait avec Saga, et par contrecoup, son jumeau de l'ombre : Kanon.

Shura était plus jeune qu'eux trois, mais à l'époque, il était déjà suffisamment âgé pour suivre son maître qui l'entraînait une grande partie de l'année à l'extérieur du Sanctuaire. Il le voyait donc peu, et l'Espagnol était d'autre part pétri d'un tel sérieux lorsqu'il revenait sur l'île, que son aura d'enfant sage l'excluait d'office des coups tordus imaginés par ses petits camarades. Des farces ou des expéditions interdites souvent menées par Milo, secondé à son immense désespoir par son frère Aiolia, et qui l'obligeait régulièrement à intervenir en compagnie du Gémeau.

Un sourire fleurit sur ses lèvres à ces souvenirs. Avec le recul, ce passé, tissé de lourdes responsabilités, représentait une période bénie. Une sorte de calme avant la tempête, où sous l'égide de Shion, il collaborait à la bonne marche du Domaine Sacré en compagnie de Saga. Kanon était également présent. Son existence, tenue en partie secrète, forçait ce dernier à vivre dans l'ombre. Mais comme beaucoup, Aioros avait découvert la vérité sur cette gémellité concurrentielle avant même que son statut de chevalier d'Or ne lui permît d'obtenir cette information.

Il appréciait Kanon, tout en étant parfaitement conscient de la précarité de sa situation. Pensant apaiser sa solitude et son besoin de reconnaissance, il n'avait jamais hésité à utiliser ses compétences pour résoudre un problème. Il l'avait aussi souvent encouragé à s'investir davantage aux côtés de son frère, même si son implication devait demeurer voilée.

Les jumeaux le fascinaient par la force de leur caractère et la dissemblance de leur manière d'agir. Saga se basait sur son intelligence analytique pour progresser, tandis que Kanon exploitait au maximum les intuitions de son instinct pour dépasser un obstacle. Mais des deux, c'était bien de Saga dont Aioros s'était toujours senti le plus proche. La fougue de Kanon lui semblait trop indisciplinée.

Les derniers temps, juste avant qu'un vent de folie ne s'installât au Sanctuaire, il avait pourtant ressenti un changement insidieux se glisser au sein de leur trinôme. Saga conservait parfois une distance inhabituelle vis-à-vis de Kanon, alors que celui-ci rageait visiblement dans son coin. Cela n'affectait pas vraiment les rapports que les deux frères entretenaient avec lui-même. C'était essentiellement un problème qui interférait entre eux, comme si une chape de malveillance indéfinissable s'était abattue sur le troisième temple.

Aioros avait beau eu essayer d'en discuter avec l'un ou l'autre, il s'était heurté à un mur de silence inaccoutumé. La crise perdurant, ce qu'il avait d'abord pris pour une fâcherie fraternelle avait fini par l'inquiéter, et il avait décidé de s'en ouvrir à Shion. Ce choix était intervenu quelques heures avant que le Grand Pope ne le convoquât en compagnie de Saga pour parler de sa succession. La suite des évènements lui avait malheureusement coupé l'herbe sous le pied.

Interrompant son ascension, le Sagittaire se retourna pour laisser glisser un regard désolé sur la troisième Maison, que la distance transformait en temple miniature en contrebas. Le Gémeau était devenu si fuyant depuis son retour, qu'Aioros se rendait compte qu'il n'était pas certain qu'il réussît à le convaincre de s'isoler avec lui pour entamer une conversation sérieuse. Et pourtant, cette discussion, il allait bien falloir qu'ils l'aient.

Quant à Shura, bien qu'ils fussent proches voisins, il devrait aussi forcer le destin. De manière plus ou moins inconsciente, ils évitaient également de se retrouver seuls ensemble avec un art consommé. Aioros avait cependant perçu l'envie de Shura de l'aborder en privé, mais son propre manque d'empressement à réagir à cette timide avance semblait paralyser l'Espagnol. Ou plutôt, lui donner l'idée fausse qu'il lui gardait un brin de rancune à son encontre, excluant toutes relations autres que celles tournant strictement autour de la vie du Sanctuaire.

Cette mise à l'écart supposée, Shura faisait mine de l'admettre comme une juste punition, et Aioros se sentit brusquement coupable. Il n'avait que trop attendu lui-même. Saga avait besoin d'aide, et Shura d'une réponse claire. Soupesant la difficulté des deux conversations qui se profilaient, il décida d'intervenir en fonction de celle qui lui paraissait la plus facile à gérer, et il opta pour rencontrer Shura en premier.

La Sanction d'Hadès condamnant le Capricorne à l'immobilisme, le Sagittaire savait que celui-ci avait rapidement cherché un travail annexe à ses fonctions de chevalier. À l'instar d'Angelo, il semblait mal accepter de végéter dans le désoeuvrement. À travers les confidences d'Aiolia, il se doutait que ses préoccupations pour Shaka avaient dû un temps obnubiler son esprit, et il trouvait tout à son honneur de n'avoir pas hésité à s'occuper de l'organisation des dépôts d'armes et autres équipements militaires des gardes et des soldats. À cette heure, Shura devait d'ailleurs être dans le grand bâtiment tenant lieu d'entrepôts près des dortoirs.

Sa décision prise, Aioros obliqua sur la droite, pour dévaler le sentier caillouteux qui allait l'y mener d'une traite. La zone qu'il rejoignait était beaucoup plus active que celle des Douze temples. Elle gravitait autour du monde des anonymes, sans lesquels la vie ordinaire aurait été impossible.

En le voyant s'engager sur cet itinéraire, beaucoup le saluaient et tous s'écartaient sur son passage. Aioros se savait aimé, mais il n'en ressentait aucun orgueil. Il utilisait simplement ce baromètre avec curiosité, toujours étonné lorsqu'il mesurait l'aulne de sa popularité. Tous les Ors bénéficiaient de la même déférence, mais tous n'étaient pas accueillis de manière aussi chaleureuse. S'il en jugeait par les visages souriants qu'il croisait, il se plaçait parmi les premiers dans le cœur du menu peuple du Sanctuaire.

Bifurquant à gauche de la grand-rue, il aperçut enfin le Capricorne. Celui-ci discutait avec plusieurs serviteurs sous un vaste hangar constitué d'un seul toit posé sur quatre pylônes en bois. Accoté à l'entrepôt principal, l'endroit était envahi de caisse de grandes tailles dont Shura agençait apparemment le déménagement. Le Sagittaire attendit que son homologue en ait terminé avec ses subordonnés avant de s'avancer.

L'Espagnol le salua de façon naturelle, mais il parut un peu déconcerté lorsqu'il comprit que rien d'officiel ne justifiait sa présence. Devinant que la démarche du Grec était d'ordre privé, il invita celui-ci à le suivre dans un renfoncement, à l'écart des va-et-vient où ils seraient plus à l'aise pour parler.

« Que puis-je faire pour toi ? demanda-t-il sans plus cacher son étonnement.

— Rien. En fait, je venais m'excuser, répondit Aioros, en s'immobilisant en face de lui.

— T'excuser ? Mais je ne vois vraiment pas de quoi, répliqua un peu trop vivement le Capricorne, visiblement troublé par cette surprenante entrée en matière.

— De t'avoir laissé suspecter que je pouvais t'en vouloir.

— Tu en aurais pourtant toutes les raisons, objecta Shura, après quelques longues secondes de silence.

— Non, tu n'étais encore qu'un enfant. Ne le prends pas mal, mais tu as dû être facile à manipuler. Les temps étaient troublés, et de toute manière, Saga ne t'aurait pas laissé le choix. »

Un lourd silence retomba. Les paroles du Sagittaire résonnaient comme une évidence pour le Capricorne. Ces arguments, il se les était répétés cent fois depuis son retour. Malgré tout, il refusait de se voiler la face. Certes, quand Saga lui avait donné cet ordre de mission, il était jeune, inexpérimenté et les raisons condamnant Aioros lui avaient été présentées de telle façon que son élimination paraissait nécessaire. Mais il aurait dû réagir, comprendre que Shion n'aurait jamais réclamé la tête d'un de ses chevaliers d'Or.

Si la vérité sur l'instigateur de ce complot l'avait tant secoué quand il avait découvert l'imposture de Saga, c'était que dès le départ il avait eu des doutes. Oh, infimes et impossibles à relier avec des faits concrets, mais des doutes tout de même. Il s'était laissé manipuler parce qu'il n'avait eu ni la force ni la volonté de résister. Un des premiers objectifs de Shaka avait été de l'amener à le reconnaître. La prise de conscience s'était avérée difficile, mais salutaire, et depuis, il ne se mentait plus à lui-même.

Déterminé à exprimer l'entièreté de ses remords, il ouvrit alors son esprit par le biais de son cosmos, pour permettre à Aioros de s'imprégner de son débat intérieur. Il y avait si longtemps qu'il attendait ce moment, l'espérant et le redoutant tout autant. À présent, il s'en remettait librement au jugement du Sagittaire. Après tout, ce n'était que justice qu'il découvrît ses sentiments concernant cette affaire. Ce n'était qu'une bien petite compensation par rapport au mal dont il s'était rendu coupable.

Un peu anxieux, il guetta sa réaction. Si le Grec décidait de le punir en lui infligeant une de ses attaques puissantes, il ne se défendrait pas. Mais au lieu de cela, Aioros plaqua ses deux mains sur le haut de ses bras d'un geste à la fois ferme et doux, avant de planter avec autorité son regard dans le sien. À son tour, celui-ci lui permit d'accéder à une part de son esprit. Bouleversé, Shura ressentit l'expression du pardon plein et entier qui lui était donné.

Les deux hommes se séparèrent un moment plus tard, après une longue discussion. Mettant à plat l'incontournable passé et tentant d'appréhender l'avenir, ils étaient tombés d'accord sur la promesse de demeurer unis, quoiqu'il advînt lorsque sonnerait l'heure de rendre la monnaie de sa pièce à Hadès.

Cette inconfortable question réglée, Aioros pris le chemin du retour le cœur plus léger. Si tout allait bien, dès ce soir-là, il aurait définitivement déblayé les gravats de son encombrant vécu. Il lui restait néanmoins la démarche la plus difficile à effectuer. Et tandis qu'il s'approchait du temple des Gémeaux, il ralentit quelque peu son pas.

Ce n'était pas tant d'affronter Saga qui l'ennuyait, mais de ne pas trouver les mots justes pour s'expliquer. Avec Shura, cela avait été aisé. Le Capricorne avait fait le plus gros du travail lui-même. Mais actuellement, le Gémeau était loin de posséder l'équilibre psychologique propre à ce genre d'introspection impartiale. Et puis surtout, il entretenait auparavant avec lui des rapports autrement plus intimes qu'avec l'Espagnol. N'était-il pas encore trop tôt pour toucher à la plaie de leur amitié brisée ? Il se déplaçait pour le réconforter, pas pour l'enfoncer.

De plus en plus hésitant, le Sagittaire allait rebrousser chemin, quand sortant du bâtiment Shun l'aperçut et le héla. Il était trop proche pour faire semblant de ne pas le voir, et il s'avança pour au moins échanger quelques paroles polies. Il apprit ainsi que Hyoga venait de remonter au onzième temple et que Néphélie et Hermia étaient elles aussi retournées dans leurs quartiers. Le moment paraissait propice pour rencontrer Saga, et le Grec ne savait plus quelle attitude adopter. Sans doute alerté par son expression ennuyée, Shun demanda :

« Tu désires quelque chose en particulier ?

— Je suis venu voir Saga, répondit-il, en arrêtant enfin sa décision.

— C'est une très bonne idée, le conforta le Japonais avec un sourire. Mais il va d'abord falloir que tu passes Cerbère. »

Aioros n'eut pas à s'interroger longtemps sur l'identité de celui qui faisait les frais de la boutade du jeune chevalier Divin. Attiré à l'extérieur par leur conversation, Kanon s'immobilisa sous l'arche de marbre. Sans être suspicieux, le visage de ce dernier reflétait une certaine froideur, et le Sagittaire comprit immédiatement que rencontrer Saga allait s'avérer encore plus compliqué qu'il le craignait. Bien que cordiaux, les rapports qu'il entretenait avec l'ex-Dragon des mers se limitaient au strict minimum depuis le retour de Saga. Qui plus est, il était maintenant de notoriété publique que l'ancien Marina veillait à éviter toutes contrariétés à son jumeau.

« Qu'est-ce que tu veux ? demanda celui-ci avec méfiance.

— Je viens parler à ton frère.

— Hors de question. Il n'est pas en capacité de t'écouter en ce moment.

— Si je suis ici, c'est justement pour l'aider, pas pour le blesser. »

Kanon parut hésiter, puis il secoua la tête d'un air inflexible.

« Excuse-moi, mais il a déjà du mal à aller vers les autres, alors pour qu'il s'entretienne avec toi, c'est encore beaucoup trop tôt. Rentre chez toi Aioros. »

Étouffant un soupir, le Grec amorçait un mouvement pour s'en retourner, quand une seconde voix grave, si semblable à celle de l'ancien Marina, s'éleva dans l'ombre.

« Laisse-le passer Kanon », ordonna-t-elle avec calme et autorité.

À regret, l'interpellé s'écarta, en gratifiant néanmoins le Sagittaire d'un regard de mise en garde clairement menaçant lorsque celui-ci passa à ses côtés.

L'intérieur du temple se noyait dans une demi-obscurité propice aux déploiements des célèbres labyrinthes du maître des lieux, et Aioros dut attendre quelques instants pour habituer sa vue à la pénombre. Quelques instants qui permirent à la haute silhouette qui se profilait devant lui de disparaître. Ravalant un nouveau soupir, il se dirigea vers l'habitat. Saga ne lui faciliterait pas la tâche. Sans compter Kanon qui ne le quittait pas des yeux, et qui le suivait à distance. Tentant d'ignorer cette manœuvre d'intimidation, le Grec pénétra dans le logis des Gémeaux en éprouvant une émotion certaine. Tant de souvenirs se rattachaient à cet endroit…

Éclairée par une large fenêtre donnant à l'ouest, la pièce principale témoignait des réunions qui s'y tenaient. Une pile de dossiers, des carnets de notes, trois pots à crayons et un livre ancien encombraient toujours la table, tandis qu'une cafetière vide, sans doute oubliée par Hermias, trônait sur un guéridon. Meublée dans un style méditerranéen classique, le reste de la salle s'harmonisait dans un dégradé de couleurs passant du blanc cassé à un orangé soutenu.

Aioros ne s'attarda pas davantage à détailler l'aspect chaleureux et accueillant de cet intérieur. Il le connaissait depuis fort longtemps. D'un pas déterminé, il se dirigea vers la porte de la chambre que Saga avait volontairement laissée entre-ouverte. Au moins, celui-ci acceptait-il de le rencontrer dans un semblant d'intimité. Mais le Sagittaire ne se leurrait pas. Kanon s'opposerait à ce qu'il fermât cette porte et se tiendrait prêt à intervenir au moindre éclat de voix.

Dans la pièce, les persiennes demeuraient tirées, et seul un mince interstice filtrait la lumière du jour. Assis dans un fauteuil en osier devant la fenêtre, Saga conservait une immobilité silencieuse. L'obscurité empêchait Aioros de distinguer les traits de son visage. Il ne voyait que sa grande et imposante silhouette à la longue chevelure bouclée. Refusant de se laisser impressionner, il renoua avec une familiarité ancienne pour se permettre de pousser les volets.

Un instant, son regard se perdit sur la perspective découverte. La fenêtre donnait sur une pente rocheuse parsemée d'herbes sèches qui descendait jusqu'à un large surplomb. Envahi de genêts, celui-ci masquait en partie les vestiges d'un vieux temple abandonné. Le paysage était paisible, propice au recueillement.

« Là, c'est beaucoup mieux, dit-il enfin, en reculant de quelques pas pour se mettre en face du Gémeau. Tu devrais profiter de la douceur du soleil avant l'hiver. »

Comme il le craignait, son entrée en matière tomba à plat. Saga daigna simplement tourner vers lui un visage vaguement réprobateur.

« Pourquoi voulais-tu me voir, Aioros ? »

Il n'y avait aucune hostilité dans sa voix, bien que son regard se teintât d'une curiosité un peu inquiète. Les traits de son beau visage conservaient une indéniable fermeté, mais le Sagittaire y lut aussi une sorte de tristesse qu'il ne lui connaissait pas avant. Son expression reflétait surtout une immense lassitude, qui fit regretter à Aioros de ne pas être venu plus tôt. À force de passer près du Gémeau sans le voir, il ne prenait qu'à cet instant pleinement conscience de la gravité du problème.

« Parce que tu vis comme un ermite, et que je m'inquiète pour toi », répondit-il simplement

Il espérait que sa sincérité toucherait Saga, mais celui-ci éluda la seconde partie de sa phrase.

« Un ermite qui n'est même plus certain d'avoir sa place dans cette chambre », répliqua-t-il d'un ton sombre.

Ces paroles contenaient un tel accent de résignation, que le Grec comprit mieux les réticences de Kanon à laisser son frère approcher par un adversaire potentiel. Au moindre dérapage, Saga amasserait sur lui toute la peine qui en résulterait. Il devait pourtant parvenir à rompre son isolement. Prudemment, il aborda le sujet en choisissant soigneusement ses mots :

« Nous avons tous fait des erreurs, Saga. Moi y compris, car je n'ai pas réagi assez rapidement à certains indicateurs. Nous ne reviendrons malheureusement pas en arrière, et ces erreurs, nous les avons chèrement payées. Mais malgré tous nos torts, on nous a offert une chance extraordinaire. Celle de mener à bien notre propre rédemption. Ne pas le reconnaître, refuser de saisir l'opportunité de rebâtir ensemble ce que nous avons détruit serait une autre erreur. Encore plus grande. En ce qui me concerne, je pense sincèrement que ta place est parmi nous. Peut-être même encore davantage qu'autrefois. »

Aioros crut discerner une infime émotion dans le regard bleu vert braqué sur lui, mais ce fut trop rapide pour qu'il en ait la certitude.

« Shion t'a pardonné, avança-t-il, encore, autant pour appuyer ses dires que pour obliger le Gémeau à sortir de son mutisme.

— Je sais, admit Saga à contrecœur. Il m'a longuement parlé, et il a su m'absoudre. Mais cela n'enlève rien au mal que j'ai causé. J'ai tué Shion. C'est un acte condamnable, mais dans un sens ça l'a protégé. Lui au moins, je ne l'ai pas entraîné durant des années dans le jeu destructeur de ma mégalomanie. Ce qui n'a pas été le cas de tous les autres. Je leur ai fait beaucoup plus de mal qu'à vous deux au final.

— Aldébaran se porte plutôt bien, répliqua Aioros, plus remué qu'il ne le montrait par le repentir de son ancien ami. De son côté, Shaka vient de magistralement reprendre son destin en mains. Milo est encore secoué, mais il s'est lui-même coupé de Camus, et c'est un battant. Il s'en remettra. Angelo et Shura ont trouvé de nouvelles occupations tout à fait dans leurs cordes. Et je ne pense pas que Dohko t'en veuille. »

Mais secouant la tête, Saga compléta d'un ton amer :

« Mü me déteste, et par ma faute quatre des nôtres, en plus de moi-même, nous retrouvons prisonniers des limites du Sanctuaire. Ces quatre-là ne sont jamais parvenus à échanger plus de trois mots avec moi, et je reconnais qu'ils ont toutes les raisons de m'éviter.

— Alors, aborde-les, objecta Aioros, qu'un tel découragement commençait à agacer. Fais le premier pas. Où sont donc passés ton aplomb et ton courage légendaires ? Crois-moi, tu risques d'être surpris. Shura ne sait pas comment te faire comprendre qu'il ne t'en veut plus. Grâce à Shaka, il a fait la paix avec lui-même. Et il n'a qu'un désir : se rapprocher de nous tous pour réaliser la même chose à plus grande échelle. Je sais de quoi je parle. Je viens juste de me réconcilier avec lui, et je t'assure que notre Capricorne vaut la peine d'être mieux connu.

— Je n'en doute pas, admit Saga en baissant les yeux. Mais avec lui, tu partais avec un avantage. Malgré l'adversité, sa droiture l'a toujours rendu facile à cerner.

— Certes, admit le Sagittaire, sans se laisser abattre. Mais c'est un avantage que ne t'offrira pas Death Mask. Avec lui, je ne te donne pas plus de trente secondes avant qu'il ne t'assène une de ses réparties particulièrement piquantes. Mais ça te donnera tout de même le temps d'en placer une, et de lui présenter des excuses avant qu'il ouvre les hostilités. Quant à Camus et Aphrodite, si tu te sens vraiment le besoin de te racheter, c'est le moment idéal d'intervenir pour les obliger à parler avec quelqu'un. Parce qu'à mon avis, ces deux-là ont vraiment besoin qu'on les sorte de leur tanière. Quant à Mü, je doute que le problème vienne de toi. »

Lentement, Saga releva son visage vers lui. Son expression demeurait fermée, mais le Grec vit néanmoins une lueur d'espoir se profiler dans son regard. Ce fut cependant d'un ton nettement hésitant qu'il demanda :

« Tu m'as vraiment pardonné, Aioros ? »

Saga tentait de rester maître de lui, mais incapable de museler plus longtemps la force des émotions qui l'agitait, sa voix se brisa sur le dernier mot, tandis que son regard s'embuait de larmes contenues. Touché par la manifestation de sa douleur, le Sagittaire s'accroupit devant lui pour planter les yeux dans les siens.

« Eh, doucement, l'apaisa-t-il en saisissant une de ses mains dans les siennes. Bien sûr que je t'ai pardonné. Allez, ça ira. On était amis, non ? Alors rien ne nous empêche de le redevenir. »

Pour la première fois depuis bien longtemps, les lèvres du Gémeau esquissèrent un sourire tandis qu'il serrait à son tour les doigts qui enveloppaient les siens.

« En fait, tu devrais commencer par aller vers Mü », poursuivit le Sagittaire, en se relevant avec un air heureux.

Il aurait aimé le réconforter davantage, mais il préférait couper court aux débordements affectifs. Saga lui paraissait encore beaucoup trop fragile pour ne pas s'y échouer.

« Je ne sais pas si c'est vraiment une bonne idée, se rétracta aussitôt ce dernier.

— Au contraire, l'encouragea Aioros. Je te connais bien, et je pense qu'une partie de tes difficultés proviennent du silence qui s'est instauré entre vous. Tu l'aimais bien ce gamin, et lui, il était littéralement en adoration devant toi. À mon avis, tu te fais une montagne des sentiments des autres à ton égard simplement parce que notre Bélier semble t'en vouloir plus que de raison.

— J'ai des torts envers lui Aioros. Tout le monde ne peut pas avoir ton indulgence.

— Peut-être, mais tu ne peux pas le savoir tant que tu n'as pas essayé de t'expliquer. Mü peut t'en vouloir de t'en être pris à son maître. Mais dans l'affaire, c'est Shion qui a tout de même été le plus lésé. Et il t'a pardonné. Mü a pu se réfugier à Jamir, et il a échappé à beaucoup de choses. À présent, il est adulte, et c'est un chevalier d'Or. Notre formation nous a appris à nous plier à tant d'obstacles qu'il devrait être capable de gérer différemment celui-là. À mon avis, pour qu'il t'en veuille autant, ça va beaucoup plus loin qu'une simple rancune. Déjà, la rancune ne lui ressemble pas. Suis mon conseil, parle-lui. Tu y verras plus clair, et tu lui rendras service. »

Sans rien promettre, le Gémeau dodelina vaguement de la tête, avant de s'informer comme par mégarde :

« Et Aiolia, il est au courant de ta démarche ?

— Tu n'as rien à redouter de mon frère, répondit le Sagittaire qui se satisfaisait de sa demi-victoire. Il fait partie de ceux qui ont admis et digéré nos heures sombres. C'est étonnant, mais je crois que nous allons finir par faire de lui un grand sage. »

Cette déclaration incongrue arracha un nouveau sourire à Saga, puis, conscient que celui-ci devait rester seul pour remettre de l'ordre dans ses idées, Aioros ajouta en se dirigeant vers la porte :

« Bien, je crois qu'il est temps que je te laisse. Ah, si, juste une chose encore. Pour Aiolia, il faut que tu saches que j'ai été obligé de lui parler du cours un peu particulier que je t'avais demandé. Il nous avait surpris. Ça lui était un peu resté en travers de la gorge, mais une fois qu'il a su le pourquoi du comment, finalement, il l'a bien pris. »

Le Sagittaire s'éclipsa en riant sous le regard contrarié de l'ancien Grand Pope. Il était vrai qu'à travers ce souvenir, son image d'icône irréprochable d'avant l'apparition de « Saga gris » en prenait un coup. Léger, et tout compte fait plutôt mignon songea Aioros. Car en fin de compte, c'était ce qui venait de permettre à Aiolia d'ouvrir les yeux sur la part d'humanité bien réelle, qui par intermittence habitait toujours le Gémeau à l'époque.

Satisfait de sa médiation, et heureux d'avoir apporté un peu de réconfort à Saga, il traversa le salon en saluant Kanon. Apparemment plus détendu, ce dernier lui adressa un sourire et un signe de tête reconnaissant tandis qu'il rejoignait son frère. Le Sagittaire poussait la porte pour quitter le logis, quand il l'entendit demander à Saga.

« C'est quoi cette histoire de cours particuliers ?

— Ça ne te concerne pas.

— Mais tu rougis ! Saga il va falloir que tu m'expliques. »

Le reste de la conversation se perdit alors qu'il s'engageait dans le temple. Ah ! les petits frères.


Note de fin : Première publication novembre 2010 - Chapitre modifié en mai 2015 (Outre les changements de syntaxe et de vocabulaire, le chapitre contient 1850 mots de plus).