Ymir revient souvent le voir.
Oh, ce n'est pas si souvent que ça, pour un mortel, une visite tous les six mois environ. Mais pour un chef de clan, ce n'est pas si mal de pouvoir s'absenter autant.
Gabriel apprécie le géant. Après tout, l'autre n'essaie pas de l'étrangler ou de le noyer dans la mer – bon, ce n'est pas comme si l'Archange le laisserait faire, mais c'est l'intention qui compte, comme on dit. Ça lui fait aussi quelqu'un à ennuyer lorsque l'exilé se sent de mauvaise humeur ou veut s'amuser.
Une ou deux fois, il va un peu trop loin et Ymir s'en va furieux. Mais il revient. Il revient toujours.
Gabriel lui demande pourquoi. Le jotunn le regarde longuement avant de répondre.
« Regarde-toi. Tu devrais être encore au sein de ta mère. »
Alors c'est ça. Ymir ne voit pas Hvedrungr, le hurleur dont les cris sauvages infligent la terreur jusque parmi les meutes de loups géants qui hantent l'intérieur des terres. Tout ce qu'il voit, c'est Loptr, l'avorton assez petit pour être fourré dans une sacoche et soulevé par le vent venu de la mer.
Ymir revient parce que ça ne se fait pas de laisser un bébé sans surveillance.
Pour la peine, Gabriel lui jette une boule de neige à la figure.
Il fait souvent parler le jotunn de sa tribu.
Ce n'est pas une grosse tribu, bien sûr, avec seulement une quarantaine de personnes, mais ça suffit pour que Gabriel ait envie de retourner au Paradis en rampant sur le ventre et en suppliant Michel de ne pas lui claquer la porte au nez.
(Est-ce que Michel le laisserait vraiment dehors ? Le Messager n'est plus sûr de la réponse.)
Deux jours sur trois, il n'y a rien à manger – les jötnar sont au stade de chasseurs-cueilleurs, et vu que Jotunheim est un monde polaire, la verdure est pratiquement inexistante et les proies se déplacent constamment.
La tribu est obligée de suivre les troupeaux sans arrêt. Autrement, ils crèvent de faim.
Gabriel n'a jamais tellement réfléchi au problème de la nourriture, avant. Après tout, il est un Archange, ce n'est pas comme s'il avait besoin de recharger ses réserves d'énergie.
Il demande à Ymir pourquoi sa tribu ne vient pas s'installer près de la plage – il y a les poissons, les pingouins, les morses et les oiseaux de mer, et aussi quelquefois des boules d'algues mortes rejetées sur le rivage, alors le problème de la faim serait moins dérangeant.
Ymir répond qu'à part lui, personne n'oserait approcher des côtes à cause du hurleur. Apparemment, les jötnar sont persuadés que la bête leur dévorera l'âme si elle peut mettre la main sur eux.
Gabriel se sent vexé et proteste qu'il n'est pas du tout comme ça.
Ymir le dévisage d'un air impassible et laisse tomber :
« Moi, je le sais, mais pas eux. »
Gabriel sent bien qu'il ne devrait pas laisser Ymir s'immiscer dans sa vie. Qu'il devrait se contenter des mouettes et des poissons et des mammifères marins comme interlocuteurs.
Il n'y arrive pas.
Les animaux, c'est bien. Mais c'est trop simple. Ça ne pense qu'à ses affaires.
Ymir aussi a l'esprit simple et se concentre sur ses affaires – mais il a des arêtes, des petites aspérités au lieu d'être complètement lisse et prévisible. Il s'imagine que les aurores boréales sont des flammes allumées par des êtres invisibles pour rendre la nuit un peu plus lumineuse. Il prend la peine de visiter un avorton que la coutume ordonne d'abandonner à la mort dans la neige. Il se demande si les bêtes qu'il tue continuent à courir quelque part.
Gabriel adore les aspérités. Il a toujours aimé ça. Les détails incongrus attirent son attention comme un objet brillant attire une pie.
Alors il s'assoit dans sa grotte et sourit quand il aperçoit l'immense silhouette d'Ymir se profiler à l'horizon.
