Les tribus se font la guerre.
Oh, ce n'est pas réellement une guerre rangée, avec destruction totale de toute la planète comme conséquence. C'est plutôt le style escarmouche, qui vole les filles bonnes à faire des enfants et laisse les guerriers avec des blessures plus ou moins graves et un ou deux morts.
Rien que de très normal, donc. Et puis, c'est Jotunheim. La planète est presque complètement sauvage, et les jötnar sont trop concentrés sur leur survie pour agir en civilisés.
Ça travaille Ymir.
Le géant ne le lui a pas dit, mais il le pense si fort que c'est comme s'il l'avait corné aux oreilles de Gabriel. De la part d'un Géant des Glaces, c'est plutôt surprenant comme conduite. L'Archange tend l'oreille pour écouter les bavardages du vent, et le chef de clan moyen pense principalement à pister le plus de proie possible et à mettre des pains dans la gueule du premier qui le regarde de travers.
Ymir aussi consacre beaucoup de son énergie à ces deux tâches – sa force lui vaut de se faire souvent défier, et il a toujours gagné ses combats. Mais il ne pense pas uniquement à la survie de sa seule tribu.
Il pense aussi à la survie des autres tribus.
Il y a une nuance d'envie dans tout cela – Ymir a vu des tribus possédant des choses que la sienne n'avait pas, comme une façon de travailler la glace plus fine, une façon différente de préparer la viande pour la conserver, un style de combat plus axé sur l'agilité que sur la force brute.
Ymir a réussi à voler beaucoup de ces choses-là. Mais le vol ne le satisfait pas. Il veut posséder légitimement. Il veut la force et le savoir des autres tribus.
Il pense aussi à tous ceux qu'il a abandonnés dans la neige – des bébés, des vieillards, des malades ou des blessés, tous ceux qui étaient devenus trop faibles pour ne pas être un fardeau. C'était la seule option, mais il ne peut pas s'empêcher de penser à eux.
Il veut une tribu si forte qu'aucun de ses membres ne serait jamais complètement un fardeau. Si forte qu'elle pourrait se permettre d'avoir des éléments faibles.
Mais aucune tribu n'acceptera jamais un leader étranger. Chaque clan arbore ses propres marques, et seul un guerrier arborant les marques du clan peut espérer défier le chef du clan pour la position dirigeante.
Un étranger ne sera jamais accepté par une tribu où il n'a aucune parenté.
A force d'entendre Ymir lui parler d'escarmouches et de batailles et de duels – des holmganga, disent les jötnar – Gabriel finit par se sentir sur les nerfs. Avec la fréquence des combats dans la vie du géant moyen, ce n'est qu'une question de temps avant qu'Ymir ne finisse à l'état de cadavre.
(Non, ce n'est pas de l'affection qu'il a pour le géant. C'est juste que ses histoires lui manqueraient. Et puis, il n'aurait plus personne à irriter.)
Aussi, lorsque le jotunn vient le voir pour sa visite biannuelle, l'Archange lui offre un galet.
Mi-amusé, mi-surpris, le géant considère le caillou recouvert d'égratignures.
« Pour que tous tes combats soient victorieux » lui dit Loptr.
Ymir se méfie – ce n'est qu'un vulgaire galet ! – mais ne rejette pas le cadeau. Hvedrungr n'est pas de ce monde, il le sait. Les créatures de l'Ailleurs détiennent des pouvoirs hors de portée de toute imagination. Et il n'est pas conseillé de mépriser leur aide.
Alors il fait passer un lien de cuir dans le trou du galet et l'attache autour de son cou.
Ce n'est pas seulement un sortilège pour attirer la chance que Gabriel a jeté sur le galet. Il a aussi placé un charme d'alerte. Juste au cas où le sort principal ne protégerait plus Ymir.
Ça arrive deux mois et trois semaines après qu'il ait offert le caillou au géant. Il est en train d'aligner les coquillages qu'il vient de pêcher sur les murs de sa caverne lorsque la douleur lui tombe dessus.
Il a l'impression qu'on vient de lui transpercer la poitrine, en plein là où sa grâce est la plus dense, son point vital, son point le plus fragile, et il sait que quelque chose est arrivé à Ymir.
Le mugissement qui s'échappe de ses lèvres est le plus terrifiant qu'il ait jamais produit. Il ne prend pas le temps de réfléchir, il déploie ses ailes et fonce vers le signal de détresse.
Il y a eu escarmouche, apparemment. Ymir est couché par terre, dominé par un jotunn à l'air odieusement faraud, un pic de glace à la main, entourés par un cercle de jötnar dont les yeux rouges flamboient dans l'obscurité.
Le jotunn au pic de glace ne porte pas les marques de la tribu d'Ymir. Un combat entre chefs, alors : ça arrive parfois, durant les escarmouches, et le chef victorieux a le droit de prendre tout ce qu'il veut de la tribu de celui qu'il a tué.
Gabriel apparaît accroupi sur la poitrine d'Ymir, dardant un regard mauvais vers l'autre chef qui cille mais se reprend bien vite.
« Dégage, avorton » lâche-t-il en levant son pic.
Gabriel a un sourire de très mauvais augure et tend la main.
Le chef ennemi est aussitôt consumé par des flammes d'un bleu presque blanc, des flammes qui lui jaillissent des yeux et de la bouche tandis qu'il hurle d'agonie. Il ne reste bientôt plus qu'un petit tas de cendres noirâtres sur la neige.
Gabriel détourne les yeux et regarde dans quel état se trouve Ymir. Il a pris un méchant coup au niveau du mamelon, le pic n'a évité le cœur que parce qu'il a ripé sur la cage thoracique. Rien que de très simple à réparer.
La plaie se referme en un rien de temps sous les petits doigts de Gabriel et Ymir ouvre les yeux sur le grand sourire de l'Archange.
« Tu m'as fait peur, dis donc. »
C'est lorsque Ymir s'assoit que Gabriel se rappelle brusquement qu'il y a une audience.
Les jötnar des deux tribus les regardent d'un air effarouché, n'en croyant visiblement pas leurs yeux. Qui pourrait leur en vouloir ?
Les pommettes chauffant désagréablement, Gabriel est sur le point de se téléporter à nouveau quand il sent les bras d'Ymir se refermer autour de lui, tandis que le géant se lève, calant l'Archange au creux de son coude comme un enfant en bas âge.
Un par un, tous les jötnar présents baissent les yeux et mettent un genou dans la neige.
Ymir arbore un sourire de loup.
« Ta pierre était donc bien magique, en fin de compte » glisse-t-il à son fardeau.
Gabriel se serre contre lui et ne dit rien.
