Le vent porte les voix. N'importe quel individu sachant écouter sait cela. Bien sûr, ça ne fait pas de mal d'avoir en plus une ouïe archangélique ultra sensible et de savoir lire dans les pensées environnantes.
Gabriel entend les voix des deux tribus à présent sous le contrôle d'Ymir.
Ce n'est qu'un bébé.
Mais tu as vu ce qu'il a fait à l'ancien chef.
Où Ymir a-t-il trouvé ce petit ?
Est-ce que c'est seulement un jotunn ?
Il ne peut pas s'agir d'un mauvais esprit, tu as vu comment il a remis le chef sur pied ?
Mais s'il se fâche ?
Pourquoi un esprit servirait-il Ymir ? Qu'est-ce qu'il y gagnerait ?
Peut-être qu'Ymir est spécial…
Peut-être…
Le vent bruisse de murmures et de spéculations tandis que les jötnar s'interrogent, vaguement effrayés et méfiants, mais pétris de respect envers l'étrange petite chose aux cheveux couleur de braise qui vit désormais parmi eux. Les Géants aiment la force, et l'avorton a fait ses preuves : il a terrassé un chef.
Même si personne ne comprend comment.
Gabriel sait qu'aucun d'entre eux ne pourrait le blesser – ils ont de toute façon trop peur d'essayer – mais préfère quand même rester accroché à Ymir comme une moule à son rocher.
Ça ne dérange pas le géant. En fait, il prend un certain plaisir à vaquer à ses occupations avec Gabriel sur l'épaule.
Un ange sur l'épaule d'un géant. Quand on y pense, c'est presque comique.
Il faut bien que l'émerveillement passe, avec le temps. Il faut bien recommencer à vivre, parce qu'il n'y a plus rien dans le sac à provisions, parce qu'il faut bien se laver si on ne veut pas alerter les proies tellement on pue, parce que mine de rien le monde ne s'arrête pas de tourner à cause du nombril d'une quarantaine de gens.
Enfin, pas une quarantaine. Maintenant, le nombre tourne autour des quatre-vingts – aux yeux de Gabriel, c'est juste deux fois plus d'emmerdements. Mais Ymir est ravi comme tout : il adore être le chef, c'est comme une addiction pour lui.
Il ressemble un peu à Michel sur ce point. Ils sont tous les deux grands et baraqués, ils sont intimidants comme ça ne devrait pas être permis, et ils tiennent les rênes.
La différence, c'est qu'Ymir n'a pas laissé le pouvoir lui monter à la tête. Pas encore.
Gabriel se demande s'il finira par le faire un jour. Il se demande aussi comment lui se sentira quand (si) ça viendra.
Il essaye de ne pas trop y penser parce que la seule fois où il a tenté le coup, il a fini par fondre en larmes et il n'a pas réussi à les essuyer avant qu'Ymir ne le surprenne.
Il a été reconnaissant au jotunn de ne pas avoir fait de commentaires, même s'il a pensé c'est juste un bébé après tout.
Gabriel n'est pas un bébé. Il ne l'est plus depuis son arrivée.
(Depuis la Chute.)
