Disclaimer : Les personnages appartiennent naturellement toujours à KURUMADA.
Auteur : Newgaia
Rating : M (précautions prises pour certains chapitres).
Genre : Angst
Résumé du précédent chapitre (Une confrontation à risques) : Milo surprend Camus à l'entraînement et force celui-ci à avoir une conversation avec lui. Le Verseau ne saisit pas ses sous-entendus sur Sergueï, ce qui soulage et l'inquiète le Scorpion. Décidé à comprendre ce qui se passe vraiment avec Zoltan, il pousse Camus dans ses retranchements. Déstabilisé, le Français finit par l'agresser. Milo réplique, mais en maîtrisant sa force, car il a détecté la mauvaise condition physique de Camus. Une petite hémorragie le met sur la piste de la drogue de Zoltan. Pour se défendre et garder son secret, le Verseau ment, blessant verbalement Milo cruellement au passage. Furieux et absolument pas convaincu par ses explications, le Grec lui demande alors de retirer son armure pour vérifier quelque chose. Ne sachant plus comment s'en sortir oralement, le Français va user d'une attaque de cosmos pour dissuader son interlocuteur de poursuivre ses investigations, quand Angelo surgit et le frappe violemment.
CHAPITRE 24 : L'ENFANT DES TÉNÈBRES (mise à jour 28 mai 2015)
La tête bourdonnante et le corps endolori, Camus retrouvait lentement ses esprits. La seule chose qui lui semblait certaine, c'était sa position allongée. Où se trouvait-il ?... Quelle était la cause d'une telle situation ?... Incapable de remuer le petit doigt ou d'ouvrir les yeux, car encore bien trop sonné, il se focalisa sur la conversation animée qui se tenait au-dessus de lui. Sans difficulté, il en identifia les protagonistes. Le Cancer paraissait ennuyé et le Scorpion furieux.
« Franchement, tu aurais pu t'abstenir ! gronda Milo d'un ton nettement inquiet. Je ne te connaissais pas cet esprit de sollicitude,
— Ce n'était pas de la sollicitude, râla l'Italien, moins acerbe que d'ordinaire. J'ai simplement besoin d'un partenaire en bon état le matin, sur lequel je puisse frapper avec vigueur. Et si tu ne m'avais pas posé un lapin, je ne serais pas parti à ta recherche.
— Cela ne t'a pas effleuré que je pouvais être occupé ?
— Si, mais je suis curieux. Et puis mets-toi à ma place. Il a brusquement enflé son cosmos comme si Hadès nous rendait visite. Je ne l'ai jamais trouvé très net avant, mais là, ça dépassait de loin tout ce à quoi il m'avait habitué.
— Raison de plus pour me laisser régler le problème ! se hérissa de nouveau le Grec.
— Son cosmos n'avait vraiment rien d'amical ! se défendit avec agacement le Cancer, en se jurant qu'on ne l'y reprendrait plus à essayer d'aider son prochain.
— Pas plus que lorsque Shaka a agressé Aiolia lors de l'entraînement. Et dans mes souvenirs, non seulement tu ne t'en es pas mêlé, mais en plus tu trouvais ça plutôt excitant, répliqua le Scorpion, dans un condensé de reproches particulièrement acides.
— Exact, se braqua Death Mask. Mais Aiolia tenait sa garde correctement, lui ! »
Milo poussa un soupir excédé sans quitter des yeux le visage exsangue du Français. Leur confrontation n'aurait pas pu plus mal se passer. Cependant, il ne pouvait pas décemment en vouloir à Angelo. Trompé par la situation, ce dernier avait volé à son secours en le croyant en difficultés. Si les rôles avaient été inversés, il serait certainement lui-même intervenu. Toutefois, il regrettait l'initiative de l'Italien. Non seulement elle le privait de mener à bien son interrogatoire, mais elle avait surtout manqué de blesser grièvement Camus.
Rattrapé par l'angoisse que suscitait en lui l'inconscience prolongée du Verseau, le Scorpion répliqua avec moins de hargne :
« De toute façon, il ne m'aurait pas fait beaucoup de mal. Il n'a plus aucune force.
— Ça, je ne pouvais pas le savoir avant de l'expédier d'une pichenette à l'autre bout du terrain, répliqua l'Italien en retrouvant lui aussi son calme.
— D'une pichenette ? répéta Milo avec un regain de colère.
— Oh ! bon d'accord, je me suis peut-être un peu laissé emporter par mon élan.
— Tu aurais pu lui faire très mal ! s'emporta à nouveau le Grec. Et si tu en parles à quelqu'un, ou que tu recommences ce genre de plaisanterie, je te préviens que je n'hésiterai pas à m'investir personnellement pour te donner une réponse, qui n'aura rien à voir avec nos petits entraînements matinaux. Et ce ne sera pas moi qui mordrai la poussière !
— Oui, c'est bon, je ménagerai l'orgueil de la banquise. Mais j'ignorais qu'il était en sucre », riposta Angelo avec un humour grinçant de façade.
Malgré ses railleries, il s'inquiétait cependant un peu pour Camus. Il n'avait jamais aussi facilement assommé un de ses collègues.
« Il en a pourtant vécu de nettement plus sévères, ajouta-t-il en posant un regard sur le Français inanimé. Ça pissait drôlement le sang son truc avant qu'on parvienne à soigner sa blessure. C'est pourtant loin d'être un point vital.
— Il n'est pas dans son état normal, répondit Milo d'un air évasif.
— Ouais, ben néanmoins, ne compte pas sur moi pour m'excuser. »
Camus en avait assez entendu. Tout lui revenait en mémoire. Ses échecs répétés pour maîtriser ses attaques, la confrontation avec Milo, la mise en cause de ce dernier sur sa relation avec Zoltan, les doutes du Scorpion qui avait mené celui-ci bien près de découvrir la vérité sur la drogue que lui injectait le Roumain, les phrases blessantes qu'ils s'étaient adressées, l'inertie de l'armure, sa décision de châtier le Grec à sa manière, et… le noir complet.
Il n'avait ni vu ni senti arriver son adversaire. Encore moins détecter son offensive. La somme de ce bilan désastreux l'accablait. Il n'était plus digne d'être un chevalier d'Athéna. Ce maelstrom d'angoisses et de désillusions tournait à présent en boucle dans sa tête, au point d'occulter les paroles qu'échangeaient toujours ses deux frères d'armes au-dessus de lui. Et brusquement, un élément le pétrifia: l'armure… À cette pensée, une onde de panique le traversa.
Remuant légèrement, Camus se força à ouvrir les yeux. Il éprouvait déjà un sentiment de malaise à écouter Milo aussi proche de lui, mais en prenant conscience de sa position, il connut un instant de trouble plus grand. Penché au-dessus de lui, la mine grave, le Scorpion le regardait avec une intensité rarement égalée. Plonger ainsi dans les orbes bleus qui revenaient si souvent hanter ses nuits le désorienta complètement.
Son entraînement pallia heureusement à son désarroi et l'écran de glace qui figeait si bien ses émotions en un manque d'expression flagrant se mit automatiquement en place. Recouvrant une partie de son sang-froid, il analysa rapidement la situation en essayant de faire abstraction de Milo. Il était allongé sur un des gradins encore debout de l'antique amphithéâtre. Sa tête s'appuyait sur les genoux du Grec, tandis qu'Angelo se tenait assis du côté de ses pieds.
En le voyant ouvrir les paupières, le Cancer le salua d'un air moqueur.
« Ça y est, Blanche Neige se réveille enfin ? »
Négligeant son ironie, Camus vérifia d'un coup d'œil qu'il portait encore son armure là où elle masquait la marque de l'ongle de Zoltan. En constatant qu'elle protégeait toujours ses épaules et son cou, il étouffa un soupir de soulagement et se détendit de manière infime.
Attentif à la moindre de ses réactions, Milo regretta aussitôt de s'être interdit de profiter de son inconscience pour le dépouiller totalement de sa cuirasse. Il s'était volontairement détourné de l'occasion rêvée d'examiner l'étendue des dommages infligés par le Balafré, et il espérait ne pas avoir commis une erreur. Non pas que l'envie lui en eût manqué, mais parce qu'il savait que Camus ne lui aurait jamais pardonné d'abuser ainsi de sa faiblesse. L'addition était déjà suffisamment lourde et il refusait d'en rajouter.
Le réflexe du Verseau ne faisait pourtant que renforcer ses soupçons et la colère afflua de nouveau en lui. Néanmoins, il retint les mots durs qui se pressaient sur ses lèvres. Le Français venait d'être suffisamment éprouvé par le Cancer et par lui-même. Il n'aimait pas le sentir aussi vulnérable, et il redoutait que derrière ses dénégations se cachât davantage de souffrance qu'il avait cru en deviner. Cette pensée lui faisait mal, et il décida d'apaiser son ancien amant.
« Je ne t'ai enlevé que le bas de ton brassard gauche, dit-il d'un ton qu'il chercha à rendre le plus neutre possible. Tu as heurté l'arête tranchante d'une pierre brisée en tombant. Ton bras a été touché au-dessous du coude. Tu saignais abondamment, il a fallu intervenir. »
Il se tut un instant, guettant la réaction de Camus. Comme il s'y attendait, le regard de ce dernier glissa en toute indifférence jusqu'à son bras gauche qui reposait sur le gradin de roche tachée de sang. Une profonde coupure partait de la saignée du coude et lui entaillait les muscles sur plusieurs centimètres en descendant vers le poignet. Un simple point de compression avait heureusement remédié à l'hémorragie. Il en serait quitte pour garder un membre un peu raide durant quelques jours.
Rassuré sur la préservation de son secret, le Verseau prit soudain pleinement conscience de sa promiscuité avec Milo. Profondément mal à l'aise, il se crispa. Son silence et le vide de son expression dissimulaient tant bien que mal les larmes de son cœur, tout autant que les cris de colère qu'il s'interdisait de formuler. Cependant, il avait du mal à gérer un tel rapprochement. Relevant un peu la tête, ses yeux croisèrent à nouveau ceux du Scorpion. Humilié par la défaite d'un corps qui le trahissait, menacé par le débordement d'émotions qu'il remisait en temps ordinaire, il sentait l'urgence de donner le change sur une force morale qui lui échappait.
Faisant abstraction de la présence d'Angelo, il soutint le regard du Grec avec une volonté farouche. À défaut d'un éloignement physique, il fallait au moins qu'il rétablît une distance mentale entre eux. Il comprenait d'ailleurs de plus en plus difficilement la raison du comportement de Milo. Le visage grave penché sur lui se voulait plein de réserve, et pourtant, son attitude contredisait en partie la sévérité de sa figure.
Si une des mains du Grec restait sagement posée sur le plastron de son armure, la seconde se perdait dans sa chevelure pour cueillir sa joue en conque, tandis que son pouce exerçait de petits cercles apaisants sur sa peau. Camouflée par la masse soyeuse de ses longues mèches, la caresse qu'il lui prodiguait demeurait indétectable pour le Cancer, mais totalement affolante pour lui. Ce contact dissimulé, tellement en phase avec leur manière de procéder autrefois, déclencha un long frisson qu'il préféra ne pas définir. À quoi jouait le Scorpion ?... Volontaire ou non, cet attouchement devenait parfaitement intolérable et absolument délicieux. C'en était trop pour le Verseau.
D'un mouvement souple et rapide, Camus se redressa en vacillant un peu. Le regard attentif des deux autres pesait sur lui, mais Milo ne tenta pas de le retenir et Angelo ne commenta pas son vertige. Soulagé par leur mutisme, il raffermit son allure pour ramasser son brassard posé à côté du Grec. Reculant ensuite de quelques pas, il serra les dents pour garder son équilibre. Conscient de son malaise, Milo ébaucha un geste pour l'aider qu'il n'acheva pas.
« Camus…
— Non, l'interrompit-il précipitamment. C'est terminé Milo. Je crois que tu t'es suffisamment amusé pour aujourd'hui. Nous n'avons plus rien à nous dire. »
Et sans attendre sa réaction, il tourna les talons pour s'éloigner rapidement d'une démarche mal assurée.
Le Scorpion n'insista pas. Il avait suffisamment ébranlé le Verseau pour la journée. Et puis, même si ce dernier n'avait répondu clairement à aucune de ses questions, il avait maintenant la conviction qu'il avait véritablement besoin d'aide. Le Français avait beau avoir toutes les raisons du monde de le repousser, il ne l'abandonnerait pas une seconde fois. Ce qu'il soupçonnait était trop grave. Entre le rôle plus que douteux de Zoltan et le mystère Sergueï, Camus traversait une phase vraiment instable.
Afin de désamorcer l'irritation du onzième gardien, il aurait volontiers délégué une partie de l'enquête qu'il s'apprêtait à faire si le problème soulevé par le nouvel apprenti du Cancer ne s'était pas avéré si dangereux pour les deux concernés. Tant qu'il n'aurait pas de certitude, il allait devoir faire preuve d'une extrême prudence sur ce point. Ensuite, il aviserait. Néanmoins, tromper Shion dans ce cadre relèverait sans doute de la pire des difficultés.
Un élément crucial lui apportait pourtant une réelle satisfaction : il avait progressé sur le terrain des réponses à ses propres interrogations. Et il avait résolu la plus importante d'entre elles. D'une manière ou d'une autre, il tenait toujours au Verseau. Tout au moins, cette évidence s'imposait à lui dès qu'il se trouvait près du Français, alors qu'elle se dissolvait quelque peu quand il s'en éloignait. Comme si une distorsion quelconque intervenait dans leurs rapports. Quoi qu'il en fût, même si Camus n'avait jamais éprouvé pour lui autre chose que de l'amitié, il n'était pas loin de penser qu'il avait fait la bêtise la plus énorme de son existence dans cette colonne. Une vérité qui allait étrangement à l'encontre de ce qu'il songeait un peu plus tôt.
Au final, cet imbroglio sentimental agaçait fortement le Scorpion. Il admettait son illogisme, et pour la première fois depuis son retour à la vie, il se demanda si Athéna n'avait pas raison en avançant que Camus et lui avaient égaré quelque chose d'important dans les limbes, dont l'absence faussait à présent leur relation. Que n'aurait-il pas donné pour savoir ce dont il s'agissait ! Cette maudite déesse se manifestait si peu depuis leur résurrection, qu'il devenait pratiquement impossible de la solliciter en privé. Mais elle ne perdait rien pour attendre ! À sa prochaine apparition, il lui mènerait un siège, jusqu'à obtenir la réponse manquante.
« En tout cas tu as raison, murmura soudain Angelo, en regardant le Verseau disparaître sous l'arche qui délimitait l'ancienne structure. S'il quitte l'île, et qu'il a à engager un combat, je ne donne pas cher de sa peau. »
La réflexion de l'Italien l'arracha désagréablement de ses pensées.
Ce matin-là, le Cancer et le Scorpion ne se combattirent pas. Soucieux pour des raisons différentes de tirer un voile de confidentialité sur l'incident qui venait de les réunir, ils rejoignirent la zone plus fréquentée du Sanctuaire ensemble, mais en conservant un silence morose. Arrivés près de la grande arène, ils se séparèrent sans un mot. Milo décida de regagner son logis pour essayer de mettre un peu d'ordre dans ses idées, et de trouver une nouvelle tactique d'approche du Verseau. Partant à l'opposé, Angelo se détourna pour retrouver ses troupes, avec la ferme intention de se passer les nerfs sur le premier qui réagirait de travers.
Le Scorpion s'éloignait du Cancer à grands pas. Il s'apprêtait à bifurquer sur le chemin de droite qui le ramènerait au huitième temple, quand, surgissant sur sa gauche d'une allée étroite encadrée de hauts murs, Sergueï déboula devant lui comme un diable en boîte pour se précipiter sur les traces de son Maître. Milo reconnut immédiatement le petit apprenti. Avec étonnement, il perçut la colère de l'enfant. À cet instant précis, elle était presque aussi évidente que le manque de patience qu'il avait ressenti chez Death Mask avant de quitter celui-ci. De quoi susciter un beau pugilat si ces deux-là se rencontraient dans un tel état.
D'un geste instinctif, Milo rattrapa le garçonnet en le soulevant de terre alors qu'il venait de le dépasser.
« Eh là, crevette ! Où vas-tu comme ça ? » l'invectiva-t-il.
Il espérait que la surprise et son ton grondeur calmeraient le gamin, mais furieux d'avoir été saisi par deux bras puissants qui le maintenaient en l'air sans qu'il pût voir le visage de son ravisseur, Sergueï se cabra de plus belle.
« Lâchez-moi ! » cria-t-il en essayant de décocher un coup de pied vers l'arrière.
Reconnaissant sa voix, Death Mask se retourna. En apercevant son apprenti se débattre et gigoter inutilement sous la prise du Scorpion, il fronça les sourcils. Comme tous les matins, il avait laissé le petit sous la surveillance de Shun. Il le rejoignait habituellement après son combat avec le Grec, et l'inspection en règle des gardes qui suivait. Andromède s'était spontanément proposé pour garder un œil sur lui le temps qu'il satisfît à ses autres obligations. La discrétion de l'enfant avait été un sésame pour lui ouvrir le temple des Gémeaux, et Kanon et Saga acceptaient sans difficulté sa présence durant quelques heures.
Cette apparition intempestive intrigua l'Italien. Pour que Sergueï ait réussi à fausser compagnie à un chevalier Divin, un chevalier d'Or et un ancien général des Océans réunis, il devait être particulièrement malin. Un sentiment de fierté l'envahit. Néanmoins, cela n'excusait pas sa désobéissance et encore moins son attitude. À la fois amusé, et fortement agacé par l'écart de conduite du gamin, qui habituellement ne bougeait pas et se pliait sans rechigner à ses ordres, le Cancer revint sur ses pas avec sa mine des mauvais jours.
« Death… », le pria de se contenir Milo.
Il n'avait pas à intervenir, mais il augurait mal de cet affrontement pour le garçonnet. Et puis, le fait que Camus sembla s'intéresser au petit le forçait à sortir de sa neutralité.
Ignorant la demande implicite du Scorpion, Death Mask s'immobilisa devant le l'enfant toujours maintenu en l'air, avec l'expression impitoyable qu'il réservait à ceux qui lui avaient déplu.
« Qu'est-ce que tu fais là toi ! » aboya-t-il.
Il hésitait encore sur la sanction à adopter, mais pas sur le ton à employer. Il s'attendait à ce que Sergueï rentrât la tête dans les épaules, mais contre toute attente, celui-ci planta fermement ses yeux d'ambre dans les siens. Il ne manifestait pas la moindre crainte et il paraissait furieux.
« Vous l'avez frappé ! cria-t-il, en se remettant à se débattre de plus belle. Ça lui a fait mal ! »
Les deux hommes n'eurent pas besoin de se concerter pour comprendre immédiatement de qui il parlait. Néanmoins surpris, ils échangèrent un regard avant qu'Angelo ne demandât avec un peu moins de rudesse.
« J'ai fait mal à qui ? »
Aussitôt, Sergueï réalisa que la colère venait de l'amener à commettre une erreur. Les yeux toujours remplis de rage, il s'immobilisa brusquement entre les bras qui le maintenaient.
« Quelqu'un », répondit-il de mauvaise grâce.
Le sentant plus calme, Milo le reposa par terre. Malgré la politesse qui lui imposait de saluer un supérieur, l'enfant ne daigna pas le regarder. Bien campé sur ses deux jambes, il levait vers Angelo un museau fin et gracieux plissé par le courroux. Le cocasse de la situation arracha au Grec l'esquisse d'un sourire. Le garçonnet se montrait extrêmement imprudent, mais il trouvait ses réactions de petit coq adorable. En tout cas, ce gamin n'était pas ordinaire. Il n'éprouvait apparemment aucune peur, et sous l'effet de l'émotion suscitée par sa hargne, les battements de son cosmos pas encore dégrossi enflaient en pulsations étonnamment puissantes.
Contrarié par ce Tom Pouce qui lui tenait tête, mais également intrigué par la nouvelle compétence incroyable et inexplicable que Sergueï venait de mettre en avant, le Cancer avala une grande goulée d'air avant de se lancer dans l'exercice qu'il exécrait le plus, à savoir : la pédagogie appliquée.
« D'un, tu ne me parles pas sur ce ton. De deux, lorsque je te donne l'ordre de rester auprès de Shun, tu l'exécutes. De trois, tu n'as pas à te mêler de ce que je fais. Et de quatre, quand je frappe quelqu'un, je sais toujours pourquoi », parvint-il à énumérer sur un ton à peu près uni, sous l'œil légèrement goguenard de Milo.
Il était particulièrement fier de sa modération, mais en face de lui Sergueï eut à nouveau une réaction inconsidérée. S'il avait paru écouter son inventaire de manière respectueuse au début, sa dernière phrase suscita un regain de colère.
« Vous ne savez rien du tout ! s'écria-t-il avec révolte.
— On se calme maintenant ! tonna Angelo en perdant patience.
— Seulement si vous me promettez de ne plus l'attaquer sans savoir », répliqua l'enfant avec une témérité dangereuse.
La gifle du Cancer fusa simultanément. Interpellé par les paroles du gamin, il avait malgré tout tenté de limiter sa force, mais Sergueï ne s'en retrouva pas moins par terre. Milo retint une grimace. S'il soupesait la vie de contraintes et de rigueurs qui attendaient Sergueï, cette claque était méritée. Plus vite le petit Russe rentrerait dans les rangs en apprenant à obéir et à se plier à la discipline, mieux il s'en porterait. Qui plus est, connaissant Death Mask, il devinait que celui-ci avait presque fait preuve de délicatesse. Mais contrairement à l'Italien, il commençait à cerner plus précisément ce qui se passait, et il trouvait également ce châtiment terriblement injuste.
Décidé à en découvrir davantage, le Scorpion posa un genou à terre pour se mettre à la hauteur de l'apprenti, sans tenir compte du regard excédé de son frère d'armes. La tête basse, Sergueï demeurait assis sur le sol.
« Parce que toi, tu sais ? » demanda-t-il d'un ton conciliant.
Buté, Sergueï se referma dans le silence. Milo retint un sourire triste, tant les manières de ce gosse lui rappelaient celles du Verseau au même âge lorsque ce dernier s'entêtait. Glissant la main dans le rideau de la longue chevelure brune aux reflets auburn, il prit la joue de l'enfant en coupe. Doucement, il le força à tourner son visage vers lui.
En voyant la jolie figure renfrognée aux yeux pleins de larmes sur laquelle rougissaient les marques de doigts, il eut un pincement au cœur. Ce pouvait-il que ce petit bout devînt un jour une menace ? Il paraissait tellement inoffensif. Mis à part son trop grand souci pour le Français, et la connexion étrange qui le rapprochait de celui-ci de façon mystérieuse, rien ne laissait présager qu'il pourrait se révéler mal intentionné.
Face à lui, le gamin se mordillait à présent les lèvres en le dévisageant. Il ne manifestait plus de colère, et il semblait hésiter à lui dire quelque chose. Néanmoins il l'examinait avec méfiance, et le Grec comprit qu'il redoutait une coalition entre adultes. Demandant mentalement au Cancer de ne pas intervenir, il l'encouragea alors d'un sourire.
Étouffant un grognement, Angelo croisa les bras sur son torse en attendant la suite. Il détestait qu'on s'ingérât ainsi dans ses affaires, mais la surprenante clairvoyance de l'enfant méritait une explication, et le Scorpion était certainement plus diplomate que lui pour l'obtenir. S'il s'avérait que le gosse les avait simplement espionnés, il se réservait le plaisir de lui administrer la raclée du siècle.
Ôtant d'un geste doux sa main de la joue de Sergueï, Milo patienta gentiment, le temps que celui-ci se décidât à répondre librement à sa question.
« C'est toi Milo ? demanda-t-il enfin, en biaisant la réponse à la question posée précédemment.
— Eh ! modère tes expressions microbe, l'invectiva le Cancer. On ne s'adresse pas comme ça à un Chevalier d'Or ! Et on le vouvoie ! »
D'un froncement de sourcils, le Scorpion enjoignit au Cancer de se taire. Sergueï passait pour un apprenti policé et courtois, de plus il était loin d'être idiot. Son dérapage verbal n'avait rien d'involontaire. Pour une raison indéterminée, le petit Russe lui en voulait, et il venait à sa manière de le lui faire nettement sentir. Pourtant, c'était la première fois qu'il s'adressait directement au gamin. Qu'avait-il bien pu faire qui lui valut cette colère enfantine ? Se pouvait-il que sa prescience ne fût pas un pur hasard ? Et quel lien l'unissait véritablement à Camus ? Autant de questions qui validaient à nouveau l'hypothèse qu'il avait tenté d'écarter lors de sa confrontation avec le Verseau.
« Oui, c'est moi Milo », répondit-il.
Il jouait la carte de la conciliation, et il refusait de s'arrêter sur les doutes affreux qui revenaient en force. Comme il le craignait, le regard d'ambre se ternit sous un voile de reproches non formulés. Cependant, Sergueï ne lui semblait pas totalement hostile. Méfiant aurait été un terme plus exact, et le Scorpion retint un sourire amer en songeant que Camus devait certainement éprouver ce même sentiment à son égard. Ce qui n'expliquait absolument pas comment le petit pouvait entrer en résonnance avec les émotions du Français. S'il s'agissait bien de cela…
Déterminé à se raccrocher à l'éventualité la plus simple pour sa santé mentale, il tenta d'arracher la vérité avec douceur.
« Sergueï, tu dois me dire la vérité. Tu as suivi ton maître sans qu'il s'en aperçoive ? Tu nous as espionnés tout à l'heure, c'est ça ? »
Il avait rarement souhaité aussi ardemment recevoir une réponse positive à une question, mais se murant dans son silence, le petit secoua la tête en signe de dénégation.
« Tu sais, si tu mens on le saura, insista-t-il. Tu as peut-être réussi à fausser compagnie à Shun, mais il n'aura aucune difficulté à nous dire à quel moment tu as disparu. »
Sergueï hésita. Il venait bien malencontreusement d'attirer l'attention sur son lien avec le Verseau, alors qu'il avait promis à ce dernier de demeurer discret sur leur relation. Mentir n'était cependant pas dans sa nature. En fait, il avait perçu l'agitation intérieure du Français bien avant que son propre maître n'intervînt, et à travers sa colère, sa défiance et sa peine, un nom avait fini par s'imposer à son esprit : Milo !
Bien malgré lui, l'enfant avait plus d'une fois saisi le chagrin que le Français éprouvait à cette évocation, et il n'appréciait que modérément de se trouver actuellement en face de celui qu'il suspectait de torturer son ami. Certes, d'une manière différente de la destruction volontaire mise en place par Zoltan, mais d'une façon extrêmement douloureuse tout de même.
Pourtant, le chevalier qui se tenait toujours un genou à terre à en face de lui n'avait pas l'air méchant. Camus semblait le craindre, et quelque chose l'accablait indéniablement lorsqu'il songeait à lui. Cependant, sa réaction ne s'apparentait pas à celle qu'il affichait quand Zoltan lui tournait autour, et Sergueï ne l'avait jamais véritablement senti en danger alors qu'il croisait cet homme. Jusqu'à aujourd'hui, et que le flash d'un impact violent ne le fît sursauter.
La vérité l'obligeait à admettre que le cosmos de celui qui avait attaqué le Verseau n'appartenait pas au Scorpion. Mais celui-ci n'avait pas bronché, et cela suffisait à le mettre dans le même sac que son réel agresseur. Quant à l'identité de ce dernier, elle hérissait le petit garçon d'une rancœur tenace. Il avait tout de suite reconnu l'aura du Cancer, et en comprenant que son maître venait lui aussi de molester le Français, la rage l'avait submergé.
Quelques mois plus tôt, Sergueï avait été attiré comme un aimant par une force inconnue, qui l'avait directement guidé près du corps inconscient de Camus. Celui-ci gisait dans une des galeries désaffectées des sous-sols de Moscou, il était totalement nu, et il tremblait de froid. L'enfant avait immédiatement décidé de lui porter secours. Il avait d'abord été chercher une couverture pour le réchauffer.
Il pensait agir comme toute personne soucieuse de son prochain l'aurait fait, mais dès que le Verseau avait ouvert les yeux et qu'il avait posé la main sur lui, il avait commencé à percevoir des choses étranges. Des idées et des émotions qui ne lui appartenaient pas. Comme si, à son insu, une partie de l'esprit du Français se déversait dans le sien. Il n'était pas capable de lire clairement en lui. Il n'aurait d'ailleurs pas saisi le sens de toutes ses réflexions et de ses sentiments d'adulte. Mais ponctuellement, il les ressentait.
Depuis le début, il avait ainsi partagé les peurs de Camus, ses doutes, ses cauchemars, sa douleur quand Alexeï le frappait, et il avait également discerné un autre genre de souffrance liée à Ilya. Il n'avait jamais exactement compris ce que faisait cet homme lorsqu'il s'en prenait au Verseau, mais quoi qu'il se passât, cela se traduisait par de la honte et du dégoût chez le Français. Il côtoyait aussi sa solitude, et il était devenu familier avec la certitude qui habitait celui-ci d'avoir perdu quelqu'un d'essentiel et qu'il était abandonné de tous.
Sergueï avait beau être un enfant des rues habitué aux coups, aux privations et régulièrement témoin de scènes violentes ou dégradantes, la somme des épreuves que lui imposait involontairement Camus représentait un poids énorme à gérer. Il avait cru que le retour du chevalier au Sanctuaire apaiserait les déchirures de celui-ci, mais les échos douloureux qu'il lui envoyait se multipliaient encore depuis les dernières semaines.
Avec colère, le petit garçon avait fini par deviner que Zoltan soumettait maintenant son ami à une torture contre laquelle celui-ci parvenait de moins en moins à lutter. Une torture qui brisait également de plus en plus facilement les barrières mentales derrière lesquelles le Verseau retranchait normalement sa conscience malmenée. Une torture qui obligeait Sergueï à partager de plus en plus souvent un désespoir qui le révoltait. Camus n'avait pas mérité de souffrir ainsi.
Les évènements étant ce qu'ils étaient, il considérait que c'était à lui qu'incombait la lourde tâche d'aider le Français. Au-delà de la peur qu'il ressentait parfois quand certaines images trop fortes envahissaient son esprit, Sergueï se sentait investi d'une mission de sauvetage. Une mission aussi importante à ses yeux que celles dont Shun avait commencé à lui parler, et que se devait de mener à bien tout chevalier d'Athéna. Il savait cependant qu'il ne l'accomplirait jamais seul. Alors, peut-être était-ce le moment d'accorder un peu de confiance au Scorpion.
« Je n'ai suivi personne », répondit-il enfin, en regardant Milo droit dans les yeux.
Sa sincérité atteignit désagréablement le Grec.
« Dans ce cas, comment sais-tu ce qui s'est passé? demanda-t-il encore.
— Je ne sais rien du tout, seulement qu'il a eu mal, répéta Sergueï d'un air grave.
— Où ? questionna Milo.
— Là, et là. », dit l'enfant, en posant la main sur son bras à l'endroit exact de la plaie du Verseau, et de manière plus inattendue, sur son cœur.
Le Grec jeta un regard inquiet au Cancer. Auraient-ils négligé une seconde blessure ? A moins que le petit garçon ne leur indiqua un genre de douleur différente, plus symbolique ? Cependant, comment pouvait-il être si précis sans avoir été présent sur le lieu de l'affrontement ? Milo tenta de se rassurer en songeant que ce n'était qu'un effet pervers dû à une imprégnation prolongée de cosmos. Même infime, celui d'un Or n'avait pu que se lier à la puissance mal dégrossie qui pulsait chez ce gamin. Zoltan avait certainement menti. Camus et Sergueï étaient restés en contact bien plus longtemps qu'ils essayaient de le faire croire. Il n'existait pas d'autre explication. En tout cas, aucune à laquelle il souhaitât se raccrocher. Il fallait que ce fût cela. Pour le bien de tous.
« Tu l'aimes bien Camus », enchaîna-t-il avec un sourire engageant.
Sans méfiance, le garçonnet inclina la tête.
« Et bien que personne n'ait prononcé son nom avant, c'est de lui dont tu parles quand tu dis qu'il a été blessé, n'est-ce pas ? » continua-t-il, en guettant sa réaction.
Le petit tiqua, visiblement mal à l'aise. Conservant sa stratégie, le Grec le rassura :
« Tu n'as pas à avoir peur. Il y a en toi une grande puissance, semblable à celle de tous les chevaliers d'Athéna. Pendant quelque temps, Camus a perdu la sienne. Il restait néanmoins en lui un écho de cette aura qui a pu être attiré par la tienne. C'est à cause de ça que tu arrives à deviner où il se trouve. Parce qu'à un moment donné vos deux cosmos ont dû se mêler. Tu comprends ? »
Relevant les yeux, il croisa brièvement le regard du Cancer, comme pour valider son propos. L'expression de celui-ci n'en restait pas moins dubitative, et il n'eut aucune difficulté à deviner pourquoi. Malgré son désir de trouver une justification acceptable, son explication demeurait bancale. Entre savoir où était le Verseau, et déterminer aussi précisément ce qu'il lui arrivait en temps réel, il y avait un gouffre. Si un tel lien avait bien été mis en place, il n'éclaircissait pas tout. Mais Sergueï parut se détendre, et Milo poursuivit sur sa lancée :
« Seulement pour cela, il faut que Camus et toi vous soyez côtoyés depuis bien plus longtemps que vous voulez nous le laisser croire. Suffisamment pour que, de près ou de loin, tu aies toi aussi partagé sa captivité. »
Il vit le petit visage blêmir et une vague de panique semblable à celle qu'il avait aperçue un peu plus tôt dans les yeux du Français traversa le regard d'ambre. Intrigué, il nota cette nouvelle similitude dans leurs façons de réagir. À ce niveau, c'était plus qu'un simple réflexe face à une agression similaire. Par certains côtés, ce gamin se comportait exactement comme Camus le faisait enfant. Une évidence qui amusait Milo autant qu'elle le perturbait. Qu'un tel cosmos ait été se fourvoyer du côté de celui du Cancer était à lui seul un mystère. Mais dans l'immédiat, il devait résoudre une autre énigme. Son exposé était loin d'indifférer Sergueï, et sa frimousse reflétait une angoisse incontestable.
« Si tu as peur de Zoltan, je te promets de m'interposer s'il essaye de te faire du mal », insista-t-il gentiment, tandis qu'il sentait Angelo s'impatienter.
Il n'obtint pas davantage de réponses.
« Je ne suis pas ton ennemi, tenta-t-il encore. Je désire juste comprendre. Pour t'aider, et également pour aider Camus.
— Pourtant, vous pouvez aussi lui faire du mal, fut l'étrange réponse qu'il reçut.
— Qu'en sais-tu ?
— Parce que je vous connais.
— Tu me connais à travers Camus, c'est ça ?
— Comment ça, à travers Camus ? » interféra soudain le Cancer, avec un intérêt que le Scorpion trouva nettement trop vif.
L'arrivée de Shun lui épargna une explication embrouillée. Débouchant du passage précédemment emprunté par Sergueï, Andromède jeta sur la scène un regard ennuyé. Sentant darder sur lui ses yeux verts à la fois grondeurs et indulgents, le petit Russe baissa immédiatement la tête.
« Je suis désolé, dit Shun en s'adressant à Angelo. Il n'aurait pas dû échapper à ma surveillance. C'est entièrement de ma faute. Je l'ai négligé au profit d'une liasse d'archives. »
Naturellement, il prenait la désobéissance du gamin à son compte, et Death Mask eut un grognement irrité. Néanmoins, l'intervention du Scorpion le forçait à admettre que son apprenti n'était pas entièrement fautif, et puis il avait autre chose à tirer au clair.
« Ramène-le à mon temple, se contenta-t-il de répliquer, en remettant sa sanction à plus tard. Je ne serai pas long. Une ou deux choses à voir avant avec Milo. »
Lourd de sous-entendus, son regard se posa sur le Grec. Ce dernier ne broncha pas, mais la ride légère qui se creusait à présent sur son front annonçait qu'il se préparait à rembarrer sa curiosité.
De son côté, l'enfant prit sagement, et avec un soulagement certain, la main que lui tendait Shun. Il se doutait qu'il n'échapperait pas à une punition de la part de son maître, mais au moins se sentait-il à l'abri des questions déstabilisantes du Scorpion. Et entre les deux, celui qu'il craignait le plus maintenant n'était pas le chevalier qu'on aurait pu croire.
Les deux hommes attendirent qu'Andromède et Sergueï aient disparu au détour de l'allée avant de poursuivre leur conversation. Loin des oreilles indiscrètes, Death Mask se rapprocha d'un pas pour se camper devant Milo qui s'était relevé.
« Alors comme ça, mon apprenti aurait développé un lien résiduel avec ton exaspérant Français ?
— S'ils ont passé ensemble plus de temps qu'ils le disent, c'est possible, répondit le Grec avec un accent d'innocence étudiée.
— C'est ça, prends-moi pour un con ! Ça expliquerait tout juste qu'il puisse générer du froid dans une certaine mesure et qu'il parvienne à le localiser. En aucun cas qu'il joue à l'extralucide. Il y a quoi exactement derrière tout ça ? »
Si seulement le Scorpion le savait… Il aurait peut-être eu plus de facilité à orienter le Cancer sur une fausse piste. Mais là, il allait avoir du mal à le tromper très longtemps. Que ce dernier n'ait d'ailleurs pas songé à l'hypothèse qui le minait lui-même tenait du miracle. Évaluant rapidement la confiance qu'il pouvait avoir en son collègue, Milo opta pour une indiscrétion non compromettante.
« Je ne dispose pas d'assez d'éléments pour te le dire. J'ai d'abord besoin d'éclaircir ce qui se passe entre Camus et Zoltan. Ensuite, je pense que certains points nébuleux deviendront plus compréhensibles. Seulement, tu as vu la façon dont Camus réagit à mon approche. Il faut que je m'entoure du maximum de discrétion. S'il se doute que je soupçonne quelque chose de louche entre lui et l'enfant, il va s'ingénier à dissimuler la moindre information. S'il te plaît, insista-t-il devant le regard nettement suspicieux de l'italien.
— D'accord, finit par répondre celui-ci après quelques secondes d'hésitation. Mais à une condition. Une fois que tu auras résolu l'énigme, je veux être le premier à connaître la solution. »
Milo s'en tirait relativement bien, et il accepta sans rechigner. Qui plus est, en cas de problème majeur, Angelo pourrait devenir un allié de poids.
Au même moment, sur l'Olympe, Athéna profitait de l'inattention d'un des centaures aux ordres de Zeus, pour se glisser par-delà le cercle de pierres de feu, qui délimitait le périmètre interdit derrière lequel était gardée prisonnière l'âme d'Hadès. Prudente, elle avait d'abord usé de magie pour métamorphoser son corps en une forme immatérielle et translucide, qui se déplaçait comme une volute brumeuse poussée par le vent.
Camouflée par les émanations de fumée émises par les roches, elle franchit sans mal le rang des harpies qui suivait. Plus loin, l'entrée d'une grotte occupait le centre de la zone. Semblable à une bouche ouverte, celle-ci semblait plonger dans les profondeurs. Sans hésiter, Athéna s'y engagea avant de retrouver sa consistance physique.
Elle n'aimait pas berner ainsi son père, mais la bonne marche de son plan demandait que sa visite eût l'air dictée par la rancœur et l'inquiétude, plus que par la raison et l'intérêt. Hadès devait être persuadé qu'elle agissait seule, et à l'encontre du maître de l'Olympe. Son oncle avait essayé de la tromper, il allait apprendre à ses dépens qu'elle était en capacité de répliquer avec des armes identiques.
D'un pas rapide qui malmenait le plissé impeccable de sa longue robe blanche, la déesse aux yeux pers prit l'escalier qui paraissait s'enfoncer au cœur des ténèbres. Réputé pour ses paysages bucoliques et lumineux, l'Olympe dissimulait également des lieux plus sombres que les plus noirs recoins de l'Enfer. Au moins, Hadès ne serait pas dépaysé, et ce n'était pas elle qui le plaindrait.
Au bout d'une descente interminable, elle parvint enfin dans une vaste salle ronde, au milieu de laquelle se trouvait une stèle grise sur laquelle était posée une urne d'onyx de la même couleur. Taillés par les Titans, les murs de roche s'élevaient sur une hauteur gigantesque, éclairée par une centaine de flambeaux qui formaient un grand cercle au ras du sol.
Athéna s'approcha du centre de la pièce d'une démarche assurée, pour s'immobiliser devant la pierre dressée. Patiemment, elle attendit quelques minutes, avant de prendre la parole d'une voix forte.
« Eh bien, mon oncle, tu as décidé de m'ignorer pour le principe, ou bien cette captivité commence à t'aigrir le caractère au point de te voir négliger la plus simple des courtoisies ?
— Courtoisie, ma nièce ? Que n'en as-tu fait preuve lorsque tu es venue saccager mon domaine, répondit une voix rendue caverneuse par l'urne d'où elle émanait.
— Parce que tu aurais gentiment accepté de m'écouter si je m'étais contentée de te demander une audience ? se gaussa-t-elle. Je te rappelle que c'est toi qui as démarré les hostilités.
— C'est si amusant de te pousser à bout, répliqua Hadès, avec un accent de mépris. Sans tes chevaliers, tu serais d'ailleurs incapable de te défendre.
— Argument facile pour quelqu'un qui s'est retranché derrière ses Spectres jusqu'au dernier moment, le tacla-t-elle sans se départir de son calme.
— Tes troupes ont fini par être décimées, la contra-t-il avec dédain.
— Les tiennes ont aussi été anéanties, lui retourna-t-elle avec plus de mordant.
— Peut-être, mais ceux qui les composaient me sont tous restés fidèles, eux. »
On y était. Elle venait de l'amener là où elle le désirait. Cependant, elle devait progresser avec méthode. Son adversaire était retors, et surtout, extrêmement méfiant. Si elle voulait réussir à mettre en place son plan, elle allait devoir faire preuve d'énormément de prudence. Affectant l'indifférence, elle ne releva pas son commentaire. Interprétant son silence comme la confirmation que son coup avait porté, Hadès reprit avec un accent de satisfaction :
« Qu'es-tu venue faire ici au juste ? Si je m'en réfère au peu de cérémonie qui entoure ta personne, je doute que papa Zeus soit au courant de ton déplacement.
— Simplement te demander de ne plus essayer de toucher à un seul de mes chevaliers, répondit-elle d'une voix froide et tranchante. Tous tes Spectres t'ont été rendus, et tu as été largement dédommagé de leurs agissements.
— Une reconnaissance de ta propre incapacité à les protéger ? se moqua son oncle
— Non, une simple mise en garde dictée par les liens familiaux. »
Le rire d'Hadès se répercuta sous la voûte durant une longue minute. Jouant à la perfection le rôle qu'elle s'était attribué, Athéna ne broncha pas. Elle se contenta de fixer l'urne depuis l'intérieur de laquelle elle se savait observée, avec une expression de fureur rentrée. Enfin, l'hilarité du dieu des Enfers se calma, et il rétorqua avec une joie teintée de mépris :
« Ma chère nièce, je reconnais bien là ton excès de bonne manière. Mais cette branche pourrie pointe ton hypocrisie. Ne crois pas que je vais me gêner pour briser la quiétude à laquelle tu aspires, car tu n'es qu'une arriviste doublée d'une manipulatrice. Ton petit masque de civilité ne trompe personne. Mis à part mon frère peut-être. Ce vieux fou a toujours eu pour toi une indulgence incompréhensible. Que veux-tu savoir exactement ? Parce que cette visite sent l'urgence. Tu t'inquiètes pour le sort de tes cinq renégats qui ont si bien su me trahir à mon tour ?… Tu devrais pourtant être la première à te méfier d'une engeance pareille. Néanmoins, je ne te dirai rien d'autre. La vengeance est un plat qui se mange froid, et si possible assaisonné de surprises désagréables.
— Tu es abjecte !
— Oh, mais ça tu le savais déjà, se gaussa la voix dans l'urne. Et tout dépend de quel point de vue on se place. Je ne fais que laver mon honneur, et je suis certain que tu en ferais autant si les rôles étaient inversés. Ou plutôt, tu laisserais tes chiens savants s'en charger. »
Redressant le menton sous cette pique, Athéna répliqua d'un ton menaçant :
« Je te déconseille cependant de tenter d'envoyer tes hommes essayer de toucher à ceux que tu as si injustement punis.
— Trêve de plaisanterie, si tes cinq maudits chevaliers ont la sagesse de se tenir tranquilles dans l'enceinte de ton Sanctuaire, il ne leur arrivera rien, répondit sèchement Hadès. Comment voudrais-tu que je dirige mes Spectres avec efficacité coincé comme je le suis dans ce vase exigu.
— Ne me prends pas pour une idiote. Zeus a voulu te rappeler qu'il demeure le Maître, mais à cause du pacte que vous avez passé lors du partage du monde de Chronos, il ne peut pas diriger ton royaume à ta place. C'est un secret de polichinelle sur l'Olympe qu'il te laisse actuellement une certaine latitude, pour recevoir et donner des informations à travers le lien psychique que tu maintiens avec tes trois Juges. »
À cette assertion, Athéna sentit nettement l'âme prisonnière frémir de colère.
« Parce que tu penses que me retrouver contenu dans cette urne est une sinécure !
— Non, mais cela réduit d'autant tes ambitions territoriales, lui retourna-t-elle sans pitié.
— Tu n'es qu'une garce. Tu sais très bien pourquoi cette guerre a commencé, et crois-moi elle n'est pas prête de se terminer !
— Ce n'est pas grave, il me reste plus de deux nouveaux siècles pour m'y préparer.
— Alors, dis-moi, qu'est-ce qui t'a poussée à venir rendre visite en catimini à ton vieil oncle aussi vite ? L'avenir aléatoire de tes cinq traîtres ? Hum… c'est une raison, mais elle ne me semble pas suffisante pour que tu prennes le risque de contrarier mon petit frère. »
Le dieu peinait visiblement à accrocher la piste où elle cherchait à l'égarer.
« Peu importe, répondit-elle en camouflant son impatience. Je tenais seulement à te dire personnellement de ne plus t'aviser de toucher à aucun de mes chevaliers.
— Désir dû à un transfert de frustration maternelle, je suppose ? se moqua Hadès. Tu devrais jeter ta virginité aux orties. Elle te rend beaucoup trop sensible. À moins que… »
La soudaine suspicion dans la voix de son oncle la combla d'aise. Enfin !
« Ne serais-tu pas plutôt en train de craindre de devoir réorganiser tes troupes de manière drastique ? Oui, c'est cela ! Tu essayes de découvrir ce que je sais par rapport aux étranges ragots qui ont circulé sur un autre de tes chevaliers d'Or. Décidément, tu les sélectionnes en fonction de leurs aptitudes potentielles à te lâcher à un moment ou à un autre. Bon recrutement ceci dit. Et les hésitations du dernier en date étaient particulièrement savoureuses. Se pourrait-il que cette surprenante histoire soit vraie ? »
Il était bel et bien en train de se perdre là où elle voulait l'amener. Il partait sur la piste de Shaka. Athéna en soupira intérieurement de soulagement. Il y avait mis le temps. Elle finissait même par craindre d'avoir trop bien dissimulé l'appât de l'hameçon pour qu'il saisît la perche. Toutefois, l'aiguiller trop ouvertement sur ce terrain aurait immanquablement réveillé ses soupçons.
« Je ne vois absolument pas à quoi tu fais allusion, se défendit-elle, avec toute la mauvaise foi requise. Je suis simplement là pour te mettre en garde. Laisse ma chevalerie en paix ! Sur ce, je ne te salue pas. »
Et faisant volte-face dans une envolée de drapé étudiée, elle s'en retourna d'un pas rapide.
« De cela ma chère enfant, je crois que nous reparlerons », l'entendit-elle prophétiser derrière elle, avec une satisfaction malsaine.
« Tu ne crois pas si bien dire », marmonna-t-elle entre ses dents, en laissant échapper le sourire victorieux qu'il ne pouvait plus voir.
Le ver était dans le fruit.
Note de fin : Première publication décembre 2010 - Chapitre modifié en mai 2015 (Outre les changements de syntaxe et de vocabulaire, le chapitre contient 1320 mots de plus).
