Ils croisent d'autres tribus.
Celles-ci se montrent méfiantes : après tout, Ymir commande la horde la plus large qu'on ait jamais vue de mémoire de jotunn. C'est tout d'abord ça qu'on voit : le chef à la tête de son armée.
La seconde chose que voit tout le monde, c'est l'avorton à la ridicule crinière rouge assis sur l'épaule du leader.
Les quolibets volent, bien sûr – à quoi bon nourrir et garder un avorton qui ne pourra ni chasser ni se battre – mais se taisent illico dès que les étrangers voient de quoi est capable cette créature.
L'avorton pose les mains sur un moribond et celui-ci retrouve aussitôt la santé. L'avorton fait naître une flamme au creux de sa main alors que le vent qui souffle interdit tout brasier naturel. L'avorton réussit à trouver les troupeaux mieux que le plus expérimenté des chasseurs.
De bouche à oreille, de tribu à tribu, la rumeur se répand. Ymir a eu commerce avec des êtres au-delà de la compréhension jotunn et a pris à son service un esprit fait chair, sous la forme d'un minuscule enfant qui accomplit des prodiges.
Il a pour nom Hvedrungr, car ses cris font fuir les grands prédateurs et trembler les plus valeureux des guerriers. Il a pour nom Loptr, car sa carcasse pourrait être soulevée et emportée par un simple coup de vent.
Quand on lui demande ses origines, il rit et répond simplement qu'il vient d'ailleurs. Quand on l'interroge sur sa venue à Jotunheim, il répond que c'est un chemin tortueux qui l'a mené ici.
Le voyageur des chemins détournés. Dans la langue des jötnar, cela se dit Loki.
Le voyageur qui vient d'ailleurs. Loki de l'Utgard.
Le nom court de lèvres en lèvres, jusqu'à ce que tous le connaissent. Connaissent la réputation de celui qui le porte.
Loki d'Utgard.
Gabriel s'amuse à considérer les auras des jötnar.
Surprise surprise, elles ressemblent à de la glace – dégageant une impression tenace de dureté et de froid. En dehors de cela, eh bien… il n'y a pas grand-chose à voir. Contrairement aux neuf chœurs angéliques, les tribus n'ont guère de différences spirituelles.
C'est monotone, à la longue. Jusqu'au jour où Gabriel capte quelque chose de différent.
La femme n'est pas de la horde d'Ymir. Elle appartient à un clan qui a entendu parler de cette dernière et vient voir si tout ce qui se raconte est la vérité. Elle mesure trois mètres vingt, elle a des mains portant la trace de l'usage des armes, elle ne porte qu'un lambeau de cuir en guise de cache-sexe – la femelle jotunn typique.
Gabriel saute de l'épaule d'Ymir et se dirige droit sur elle. Tout le monde s'écarte sur son passage tandis que la femme écarquille les yeux, surprise de se voir ainsi l'objet de tant d'attention.
Il lui fait signe de s'agenouiller car il est trop petit pour faire ce qu'il a besoin de faire. Elle s'exécute et il pose la main sur son ventre.
Oui, c'est là. C'est ça. C'est la même impression curieuse que celle qu'il a ressentie en posant les yeux sur son véhicule. Pas complètement de la glace – c'est plus flexible, quelque chose comme la lumière de la lune sur les vagues, comme les étoiles dans l'immensité noire de la nuit. Quelque chose de… magique.
« Une fille » annonce-t-il.
La jotunn se raidit imperceptiblement. Il lui sourit.
« Prends soin d'elle » lui dit-il. « Après tout, elle sera comme moi. »
Un vrombissement de murmures s'élève dans son dos alors qu'il retourne auprès d'Ymir. Le géant a le front plissé tandis qu'il replace son petit porte-bonheur sur son épaule – c'est logique, un autre clan en possession d'un esprit protecteur…
« Ne t'inquiète pas » lui souffle l'Archange tout bas. « Je suis le premier. Je serais toujours le plus fort. »
Ymir n'est pas convaincu mais n'en hoche pas moins la tête.
Ce soir-là, Gabriel sort en catimini de la tente d'Ymir – il n'a pas besoin de dormir mais fait semblant pour ne pas effrayer encore davantage le géant – et s'écarte de la horde, jusqu'à ce qu'il soit en pleine nature.
Jotunheim chante autour de lui.
« Je t'ai sentie, tu sais. Tu as touché à l'essence de ce bébé, pas vrai ? »
Le chant ondoie autour de lui, surpris d'avoir été mis à nu.
« Tu voulais qu'elle aie des pouvoirs. Tu voulais qu'elle voie ce que les autres ne voient pas. Qu'elle… entende. »
Le chant véhicule à présent une touche de mélancolie. Tout être vivant veut être entendu. Et les jötnar n'entendent pas Jotunheim.
« Mais ça n'a jamais réussi jusqu'à présent, pas vrai ? Les jötnar se sont toujours débarrassés de ces bébés. Parce qu'ils étaient trop… faibles. Pas assez robustes. Pas assez grands. »
Gabriel sait qu'il doit y avoir un équilibre. Pour tout ce qui est donné, quelque chose doit être offert. Pour la magie que donne Jotunheim, Jotunheim prend la robustesse physique. Force spirituelle contre force physique. La balance ne doit pas pencher plus d'un côté que de l'autre.
La planète entonne un cantique funèbre. Pour les enfants qui n'ont jamais grandi. Pour les jötnar qui n'ont pas compris. Gabriel sent sa gorge d'emprunt se serrer.
« Elle va survivre, tu sais. Le clan Geirröd ne va pas laisser passer l'occasion d'avoir son propre enchanteur. Et si l'histoire se répand comme quoi les avortons ont des pouvoirs, et bien… »
Une note de curiosité dans le cantique. L'Archange hausse les épaules.
« Tu me laisses loger ici, je dois bien payer mon loyer, non ? »
Le chant de Jotunheim prend un trille particulier. Si c'était une personne, ce serait presque comme un rire. Presque.
