Jotunheim est sauvage. En plus des tribus jötnar et des hordes d'aurochs laineux et de bœufs musqués, il y a des meutes de carnivores qu'il ne fait pas bon croiser tout seul. En général, les meutes se tiennent à l'écart des tribus.

Mais parfois, quand la faim est trop pressante, elles attaquent.

Gabriel se réveille en entendant les cris. Un rapide examen des auras le rassure sur l'état de la situation : inutile qu'il intervienne, les jötnar savent utiliser leurs dards de glace, leurs griffes et leurs pierres à lancer. C'est seulement au premier rugissement de victoire que l'Archange se décide à se lever de sa banquette et à sortir de la tente.

C'est une meute de vargar – les loups monstrueux qui arrivent facilement à la taille d'un jotunn adulte – qui a attaqué : les guerriers ont réussi à en tuer deux et à en blesser un troisième, au prix d'une main arrachée et d'une jambe lacérée à coups de crocs.

Rattacher la main est un peu plus difficile que ce à quoi s'attendait Gabriel, mais reste faisable. La jambe cicatrisera toute seule, et le blessé pourra se vanter d'avoir affronté un vargr et survécu avec cette preuve inscrite dans sa chair.

Sans attendre la litanie de remerciements dont l'ex-manchot l'accable sitôt sa main récupérée, l'Embrouilleur se met à suivre la piste des loups. Plus particulièrement, de celui qui a été blessé et s'est enfui.

Quand il parvient auprès de la femelle, celle-ci est déjà morte. Un splendide spécimen, vraiment, avec une fourrure épaisse et satinée à souhait, mais les pattes affaiblies par la faim et le ventre ballonné par la malnutrition ainsi que par une portée de trois petits.

Deux sont morts avec elle. Le troisième a un pelage comme de la suie et geint piteusement dans la neige, sa petite flamme d'énergie vitale en grand danger de disparaître d'un instant à l'autre.

Ymir fait une drôle de tête lorsqu'il voit revenir son porte-bonheur avec le louveteau dans les bras.

« Qu'est-ce que tu veux faire de cette bête ? » interroge-t-il. « Un rôti ? »

Les petits crocs de Loki étincellent comme la neige alors qu'il sourit.

« Tu verras. »


Il baptise le louveteau Fenrir.

Pour le nourrir, Gabriel s'amuse à se transformer en vargr et l'allaite. Fenrir ne semble jamais perturbé par le fait que sa mère nourricière peut devenir un avorton de jotunn sans crier gare. Que Gabriel soit sous une forme ou une autre, il le reconnaît toujours. L'Archange se demande si c'est le soi-disant lien entre parent et enfant.

(Un lien qui n'a pas empêché son Père d'abandonner sa progéniture.)

En grandissant, Fenrir devient un vrai bandit : il vole le contenu des marmites, déchire les tentes et aboie après tous ceux dont la tête ne lui revient pas – c'est-à-dire quiconque n'est pas Gabriel.

« Débarrasse-toi de ce monstre ! » s'énerve Ymir. « Que peut-il nous apporter de bon ? »

En guise de réponse, l'Embrouilleur s'invite à la chasse du lendemain et lance Fenrir contre leurs proies. Le vargr encore juvénile réussit à lui tout seul à tuer un orignal adulte, qui doit pourtant peser le double de son poids et arbore des cornes atrocement menaçantes, tandis que les chasseurs abattent deux bêtes bien plus vieilles et un jeune encore privé de cornes.

Après ça, personne ne proteste lorsque Fenrir dévore un cuissot entier de sa proie.


« Tu sais » déclare Loki un jour que lui et Ymir sont sous la tente, « Fenrir n'est pas le seul animal qui peut être apprivoisé. »

Le chef de clan considère l'Embrouilleur : celui-ci a un peu grandi et a désormais l'allure d'un préadolescent aux longues tresses rouges ornées de perles d'os, emmitouflé dans une peau de vargr, celle qu'il a ramené avec Fenrir.

« Vraiment ? » fait le Géant sceptique.

Loki se laisse aller contre Fenrir occupé à ronfler, trop heureux de servir de banquette à sa mère adoptive.

« Tu ne t'es jamais dit que ce serait plus simple d'avoir quelques ruminants sous la main ? Plus besoin de leur courir après tous les jours. »

Ymir médite sur l'idée.

« Et comment les nourrir ? » objecte-il.

« Ils trouvent ce qu'il leur faut tout seul, non ? Pense comme ce serait pratique. Une ressource à portée de main, comme ça. »

Les yeux rouges s'étrécissent.

« C'est un grand changement que tu nous proposes là. »

Le sourire de Loki rayonne d'espièglerie.

« J'aime que les choses bougent. »