Disclaimer : Les personnages appartiennent naturellement toujours à KURUMADA.

Auteur : Newgaia

Rating : M (précautions prises pour certains chapitres).

Genre : Angst


Résumé du précédent chapitre (La révolte des innocents) : De plus en plus intrigué par les étranges capacités de son apprenti, Angelo applique une punition en demi-mesure, qui a pourtant le don de désespérer Sergueï. Parallèlement Shun détecte une anomalie suspecte dans le cosmos de l'enfant, mais il décide de taire l'information dans l'immédiat. Durant son service, Irina trouve le Petit Russe en pleurs dans le temple du Cancer. Ne pensant pas que le Verseau puisse les aider, elle conseille au garçonnet de se confier à Yanis. De son côté, Camus tente de soigner seul les meurtrissures causées par sa rencontre avec Milo et Angelo. Hyoga le surprend et est horrifié de découvrir la marque de l'attaque du Scorpion sur son corps. Soupçonnant Milo au départ, il finit par émettre de forts doutes sur Zoltan. Le Français nie tout en bloc, allant jusqu'à menacer son disciple, avant de sortir de sa Maison.


CHAPITRE 26 : JEU DE PISTES (mise à jour 14 juillet 2015)

Camus quitta le temple du Verseau avec irritation. L'esprit malmené par la crainte de ne plus parvenir à conserver longtemps la chape de silence et de dissimulation qu'il s'évertuait à consolider depuis son retour, il marchait rapidement. Il avait beau se murer derrière sa solitude, il sentait que la situation commençait à lui échapper irrémédiablement. L'intervention de Milo le laissait démuni et malheureux. Celle de Hyoga incertain, et soucieux pour son disciple. Tout allait beaucoup trop vite. Il était parfaitement conscient de perdre progressivement prise.

Curieusement, Zoltan ne faisait rien pour l'aider à rétablir ce déséquilibre. La méfiance qui s'installait aurait pourtant dû l'inquiéter. À l'exemple de son ancien élève, d'autres ne tarderaient pas à découvrir l'étendue de son épuisement, et à soupçonner le Roumain d'agir de façon malveillante envers lui. Cette évidence ne paraissait néanmoins pas perturber ce dernier. Il semblait littéralement se moquer de se retrouver dans la ligne de mire de quelques-uns. Comme s'il attendait l'inéluctable confrontation qui finirait par en résulter. Ce qui ne rassurait en rien Camus. Pour qu'un être aussi manipulateur et intelligent ait planifié son propre anéantissement, la finalité de sa vengeance devait être imparable.

Que désirait exactement Zoltan ? Mourir de la main de Milo n'était pas une option envisageable. Dans un sens, c'était pourtant ce qui pourrait leur arriver de mieux. Paradoxalement, c'était également ce qui risquait de se passer à plus ou moins long terme. Toutefois, Camus n'était pas naïf au point de penser que rien ne découlerait de ce dénouement. Le Roumain avait bâti une machination trop minutieuse pour aboutir à un simple affrontement. S'il se dirigeait bien dans ce sens, le combat qui se profilait cachait autre chose, et Camus n'en était que plus angoissé pour le Scorpion. Il devait protéger Milo. Mais de quoi ? Et comment ? S'il s'attaquait lui-même à Zoltan les enfants en pâtiraient. Et contrairement à ce qu'il avait soutenu à Hyoga, dans son état actuel, il n'était même par sûr de parvenir à le vaincre.

Accaparé par le poids de ses préoccupations, il s'engagea dans le douzième temple d'un pas toujours aussi rapide. Il y avait peu de risques pour qu'il croisât le maître des lieux, mais il préférait néanmoins ne pas s'attarder. Depuis son retour, s'il apercevait de temps à autre Aphrodite aux entraînements, il ne lui avait adressé la parole qu'une seule fois. Et encore, ne l'avait-il fait que lors d'une réunion officielle orchestrée par Shion. Il espérait ainsi échapper à la sagacité de son voisin.

Le chevalier des Poissons avait pourtant cherché à l'aborder un matin, pendant qu'ils se trouvaient ensemble dans la grande arène. Pour ce faire, le Suédois avait dérogé à son étonnant repli vis-à-vis de tout le monde. Il s'était approché de lui avec une expression si pleine de compassion, que le Français s'était en partie senti percé à jour. Il s'était immédiatement entouré d'un halo glacé. À son immense surprise, sa tentative de dissuasion avait marché. Alors qu'il se montrait si entreprenant naguère, Aphrodite n'avait étrangement pas insisté. Camus l'avait même vu reculer avec une sorte de tristesse coupable inscrite au fond des yeux.

Depuis, l'affliction de ce regard hantait le Verseau, et il gardait de cette rencontre l'impression désagréable d'avoir mal agi. Cependant, il appréciait d'autant plus le manque d'empressement de son voisin à essayer de renouer le dialogue, et il l'évitait encore plus consciencieusement. Il savait sa réaction peu charitable. Aphrodite devait en souffrir, mais en la matière, il s'imaginait difficilement lui tendre la main alors qu'il était incapable de régler ses propres problèmes. À chacun son fardeau.

Ce fut toutefois avec un sentiment fautif qu'il traversa la longue travée déserte. Le retrait d'Aphrodite n'avait rien de naturel, et il semblait également plus étrange que le sien. Pour que le Poisson se terrât de cette manière, il fallait que quelque chose le perturbât véritablement. Décidément, cette résurrection ne ressemblait pas à une réussite pour tout le monde, et Athéna aurait sans doute mieux fait de s'abstenir pour quelques-uns. À moins que ce ne fût sa manière à elle de les punir.

Empli à présent d'inquiétude pour le Suédois, il atteignit la sortie du naos sans prendre conscience de l'aura de celui qui descendait du Palais. La tête basse et l'expression austère, Mü ne perçut pas davantage sa présence. Accaparés par leurs propres réflexions, les deux chevaliers s'aperçurent au dernier moment. Il était trop tard pour revenir en arrière et ils croisèrent sur le parvis du temple.

« Camus. »

Surpris par cette rencontre matinale, le Verseau s'immobilisa pour adresser à son frère d'armes un salut froid de la tête. Que faisait le Bélier si loin de ses pénates et de si bonne heure ? Dalleurs, en voilà un autre qui ne semblait pas au sommet de sa forme. Si le Français savait que ses cernes étaient remarquables, ceux qu'arborait également Mü n'avaient rien à lui envier. Mais peu lui importait en fait. Il allait reprendre sa route sans un mot, quand l'Atlante engagea la conversation.

« Camus, attend, cela fait un moment que je voulais te parler. »

Seule la surprise retint le Verseau. Mis à part lors du préapprentissage de leur prime jeunesse, les deux hommes ne s'étaient jamais durablement côtoyés, et avaient encore moins entretenu de lien. Cette requête s'apparentait à une démarche personnelle et cela le gêna. Il n'était pas d'humeur à soutenir un nouvel interrogatoire. Il aurait aimé avancer l'excuse d'une urgence à régler au Palais pour laisser le Bélier en plan, mais quelque chose dans son regard l'en empêcha. Ce dernier semblait étrangement hésitant et plein de regrets.

Intrigué malgré tout, il croisa les bras sur son torse dans une attitude peu engageante pour demander :

« Pour quelle raison ? »

Face à sa froideur, Mü émit un léger soupir, mais il ne se découragea pas. Plongeant ses yeux mauves emplis de tristesse dans les siens, il se lança :

« Je voulais que tu saches que je suis désolé. Vraiment désolé.

— Désolé de quoi ?

— De ne pas avoir compris plus tôt combien ta détention te paraissait lourde. »

Camus retint un frémissement de contrariété inquiète. Mü avait l'air véritablement sincère et malheureux. Se rendre compte qu'il tenait à lui le déstabilisait autant que l'idée qu'il le suspectait à l'instar de Hyoga. Avec plus d'effroi que d'agacement, il réalisa qu'il n'aurait pas la force de mener une guerre de dissimulation sur tous les fronts. Que savait exactement le Bélier ? Il fallait qu'il le découvrît au plus vite pour colmater sa curiosité, et surtout, qu'il le dissuadât de tout désir de secours à son encontre.

« Que veux-tu dire exactement ? l'interrogea-t-il d'un ton dur et cassant.

— Ta détention, répéta l'Atlante, en hésitant soudain devant les yeux plus tranchants que deux diamants. Je pense qu'elle a été infiniment plus difficile que tu ne l'avoues. »

Angoissé par la possibilité que Mü ait deviné par quels tourments il en était réellement passé, le Verseau se braqua en affichant son expression la plus désagréable.

« Comment peux-tu affirmer une chose pareille ?

— L'armure, révéla le Bélier, qui n'en dormait plus depuis des semaines. Elle s'est manifestée durant ton absence, et je n'ai pas été capable de l'écouter suffisamment rapidement. Si je l'avais fait, Shion aurait sans doute employé des moyens plus radicaux encore pour te retrouver. Pardonne-moi. »

L'armure… Camus aurait dû s'en douter. En face de lui, le premier gardien semblait déchiré. Malgré son agacement, le Verseau se sentait ému de découvrir que l'inexistence de leur rapport précédent n'empêchait pas celui-ci de se soucier véritablement de lui, et de regretter de ne pas être intervenu à temps. Sa froideur apparente, et son manque de réactivité de plus en plus marqué pour tout ce qui le touchait personnellement, n'excluait pas l'envie de rassurer l'Atlante, en l'informant que de toute manière, il n'aurait rien pu faire. Il retint néanmoins ses mots d'apaisement. Dans sa bouche ceux-ci n'auraient servi qu'à aiguillier son frère d'armes dans le sens qu'il avait effectivement traversé un enfer. S'il n'y prenait pas garde, tout allait lui échapper. Il ne pouvait pas courir ce risque.

Ravalant sa reconnaissance, il quitta sa pose hiératique pour franchir la distance qui le séparait encore du Bélier. S'immobilisant à sa hauteur, il releva le menton dans une attitude à la limite du mépris pour répondre abruptement :

« Si tu crois n'avoir pas su gérer certaines informations à un moment donné, c'est ton problème. Tu ne me dois rien Mü. Et moi non plus. »

Il vit le regard de son pair se ternir, et il détourna les yeux pour reprendre son chemin. Il entama l'ascension de l'escalier sans modifier son allure, certain que sa grossièreté scellerait pour le Bélier son indifférence et sa revendication à la tranquillité. Il marchait d'un pas déterminé. Il n'avait cependant jamais été si peu fier de lui-même, mais la noblesse imprévue de Mü ne lui laissait pas le choix. Il devait néanmoins admettre que la drogue transformait insidieusement son caractère, son seuil de tolérance et plus encore sa patience. Il avait rarement été aussi injuste avec quelqu'un, et il se sentait à présent plus mal qu'en quittant son logis après l'altercation avec Hyoga.

Pourquoi fallait-il que certains s'obstinent à s'intéresser et à tenir lui ? Alors qu'il partait du principe qu'il ne subsistait rien de son ancienne personnalité qui valut la peine de se battre.

Dépité et écrasé de culpabilité, Mü regarda disparaître Camus dans le grand escalier avec un sentiment d'impuissance qui lui donna la mesure de son inutilité. Quoi qu'il fît, cela ne servirait à rien. Le Verseau venait clairement de le lui faire comprendre. Voilà des jours qu'il remettait à plus tard sa résolution de lui parler, hésitant sur la façon de l'aborder et incapable de définir l'irritation rampante qui le gagnait lorsqu'il évoquait sa situation. Car entre ce que le Français acceptait de montrer, ou plutôt sa manière hautaine de se détourner de tout et de tous, et ce que l'Atlante pensait qu'il dissimulait réellement, il existait un gouffre.

Ne pas parvenir à trouver de réaction adéquate pour aider Camus l'ennuyait profondément. Bien que rien ne le rattachât au Verseau, il demeurait pourtant intimement concerné par son repli forcé qu'il ne jugeait pas naturel. Il avait failli une première fois avec l'armure. Cet échec équivaudrait à la pire des fautes s'il ratait également le raccord avec son propriétaire. Or, le Français avait beau s'en défendre, il n'allait pas bien. Mü en était persuadé. Il semblait indéniablement en perte de puissance, et tourmenté. Le Bélier ne demandait qu'à influer positivement sur ce constat, mais l'attitude de Camus qui venait de l'envoyer bouler ne le servait pas, et il en ressentait un sentiment de défaite cuisante.

Incapable de trouver un baume à travers la sérénité de son esprit compréhensif coutumier, l'Atlante poursuivit sa descente en sentant naître une pointe de colère à l'encontre du onzième gardien. Le Verseau aurait tout de même pu faire un effort ! Profondément contrarié par sa déroute, il passa dans les temples suivants en coup de vent. La plupart étaient déserts à cette heure, et il ne vit pas l'intérêt de déployer son cosmos. Il ne se manifesta qu'en arrivant au troisième. Toujours dévolu aux recherches centrées sur Hadès ce lieu demeurait actif la plupart du temps, et surtout, il hébergeait celui qu'il craignait de croiser le plus au monde. S'annonçant froidement comme il le faisait depuis leur résurrection, il traversa le naos au pas de charge.

Malgré son désir d'apaisement, il se rendait parfaitement compte que le recul qu'il avait pris avec Saga lors de l'affrontement entre Aiolia et Shaka était loin d'être suffisant. Il gérait toujours à grand-peine la présence du Gémeau dans le Sanctuaire. Sa déconvenue avec Camus semblait raviver son irritation, et il fut soulagé qu'aucune des personnes actuellement dans le logis ne sortît de celui-ci. Pensant en avoir terminé avec les difficultés de son parcours, il s'engouffra sur la partie de l'escalier qui le mènerait chez le Taureau cosmos à nouveau éteint. Mal lui en prit. Il n'avait pas atteint le premier palier qu'il se retrouva nez à nez avec Saga.

Aussi surpris que contrarié, Mü s'immobilisa. Qualifier cette rencontre de désagréable était un euphémisme. Mais apparemment elle l'était des deux côtés. À voir la mine du Grec, ce dernier n'avait rien prémédité. Celui-ci le salua néanmoins avec courtoisie, et le Bélier hésita. Il aurait pu poursuivre sa route en inclinant simplement la tête, mais le souvenir de son propre déplaisir face à l'indélicatesse de Camus l'en dissuada. Et puis, contrairement au Verseau, le Gémeau affichait une expression déchiffrable. Il ne décelait aucun reproche dans les yeux bleus verts qui se fixaient sur lui, alors que Mü n'ignorait pas que son antipathie ne l'aidait guère à se reconstruire.

De son côté, Saga analysait rapidement les possibilités offertes par cette rencontre imprévue. L'indécision du jeune Atlante lui laissait déjà la liberté de prendre l'avantage. Sa surprise était évidente, tout comme son agitation intérieure. Aioros lui avait conseillé de lui parler, et assez bizarrement Kanon ne semblait pas opposé à cette idée. Les conditions n'étaient pas idéales, mais le Bélier devenait tellement fuyant dès qu'il l'apercevait, qu'il n'aurait peut-être pas d'autre occasion avant longtemps. Déterminé à briser la glace, il se lança.

« Je sais que ce n'est sans doute pas le meilleur endroit pour évoquer cette question, mais je crois qu'il est temps que nous mettions les choses à plat, Mü. »

Il sentit très nettement le premier gardien se tendre, et il vit ses traits délicats se durcir. Une réaction qui augurait mal de son désir de réconciliation. S'armant de courage, il poursuivit néanmoins d'un ton ferme.

« J'ai énormément de torts envers vous tous, et je crains que la nouvelle vie qui m'a été offerte ne suffise pas à me racheter vis-à-vis de certains. Mais je me suis promis de faire mon possible et même au-delà pour y arriver. Seulement pour ça, je dois savoir contre quoi je me bas. Tu m'en veux pour la mort de ton maître et pour l'arbitraire avec lequel j'ai ensuite régné. Ça, je peux le comprendre. Mais il y a autre chose. Alors, dis-moi ce qui te perturbe autant. Je suis prêt à tout entendre. »

Avec espoir, il vit Mü ouvrit la bouche, pour aussitôt la refermer. Se dépréciant lui-même, le Grec en déduisit que lui accorder une réponse directe coûtait décidément trop au Bélier.

« Si tu veux que je m'efface, je le ferais, tenta-t-il de l'amadouer, dans un dernier effort de conciliation. Mais dis-moi au moins clairement ce que tu me reproches.

— Absolument rien », répliqua enfin Mü, avec un tel agacement qu'il semblait vouloir dire le contraire.

Conscient de l'étrangeté de sa répartie face à la réalité de ses réactions, l'Atlante enchaîna d'un ton sec qui n'aida pas davantage le Gémeau :

« Je ne t'en veux pas Saga, je suis en colère contre moi-même. Et de découvrir que je viens de m'en rendre compte grâce à toi, me donne envie de te frapper. Parce que c'est toujours plus simple de croire que l'autre a tous les torts. Là ! tu es content. »

Un tel manque de retenue embrouillée était si inattendu de la part du Bélier, que le Grec se contenta de répliquer d'un battement de cils interrogateurs.

« Tu ne comprends pas, reprit Mü avec une sorte de résignation fâchée. Le contraire m'eut étonné. Parce que je comprends mal moi-même. De toute façon, cet escalier est inapproprié pour démêler tout ça. Si tu le veux, nous nous reverrons un de ces jours dans mon temple. »

Pensif, le regard de Saga finit par briller d'inquiétude. Les paroles de l'Atlante devenaient totalement surréalistes. Il l'invitait à le rejoindre alors que son explication confuse sonnait comme une agression.

« Mü, tu es sûr que tout va bien ?

— Ça irait mieux si mon maître était plus franc, si je n'avais pas mis autant de temps à réaliser ce qui se passe, et si Camus n'était pas aussi entêté, répondit-il avec un soudain accent de contrition qui donna au Gémeau envie de le consoler. Un fiasco où ta participation m'aura au moins permis d'ouvrir les yeux. Certes, tu as des torts, mais tu dis les choses. Sur ce, il me semble évident que nous ne nous réconcilierons pas ce matin. Bonsoir Saga. »

Et pour signifier que l'aparté était terminé, le Bélier reprit sa route. Il se sentait encore plus dépité et fâché que précédemment. Triste également, car il venait brusquement de comprendre ce qui le perturbait autant depuis leur résurrection. Les paroles de Saga lui avaient ouvert les yeux. Elles lui permettaient enfin de saisir ce que Shion tentait vainement de lui expliquer de manière détournée depuis des semaines. Mais aussi pourquoi son maître, d'habitude si direct, s'était-il montré sibyllin avec lui ? Il tenait sans doute la réponse en réalisant que l'impact brutal de cette découverte lui interdisait de minimiser celle-ci. Déstabilisant, mais efficace.

De son côté, Saga suivait du regard la mince silhouette à la longue chevelure parme nouée d'un lien dans le dos, en se perdant dans un abîme de réflexions contradictoires. Incontestablement, Mü venait de lui faire une ouverture. Il élément positif, que balayait pourtant l'agitation que semblait provoquer ce geste chez l'Atlante. Il le devinait davantage perturbé qu'il ne n'était lui-même. Et quel rôle Shion et Camus jouaient-ils là-dedans ?

Le son d'un rire moqueur le tira brusquement de ses pensées. Mécontent de se laisser surprendre, il se retourna avec une expression fermée. Les vestiges d'un vieux mur masquaient un étroit chemin de traverse qu'Angelo empruntait régulièrement. Agacé, il vit celui-ci sortir de derrière le pan de ruines qui le dissimulait. Depuis combien de temps se trouvait-il là ? S'il se fiait à son air de chat matois, suffisamment en tout cas pour ne pas avoir perdu une miette de son étrange conversation avec le Bélier.

« Et on dit que c'est moi qui ai un grain, fit le Cancer en s'avançant en pleine lumière. Si ça continue, le mouton va devoir aller voir un psy. »

Diverti par ce qu'il venait d'entendre, Death Mask se sentait d'humeur badine et provocante, mais le regard plus dur du Grec l'empêcha de poursuivre. Il n'était pas là non plus pour lui chercher querelle. Il avait déjà suffisamment de chats à fouetter. S'affalant le dos contre la muraille, il décida de lui offrir un gage de paix à sa manière.

« Cigarette, proposa-t-il, en sortant un paquet de la poche de son jean.

— Pourquoi pas », accepta Saga.

Intrigué par ce bon vouloir, le Gémeau s'accota à son tour contre les ruines. Ils fumèrent un moment côte à côte en silence, puis, assailli par les doutes qui les gâchaient la vie, Saga demanda :

« Tu penses qu'il pourra me pardonner un jour ? »

Il n'attendait pas vraiment de réponse. Il savait également que s'il en obtenait une, il pouvait compter sur le manque de tact du Cancer pour servir sa franchise. La réplique de son frère d'armes lui prouva qu'il n'avait pas tort.

« Tu étais tout de même un beau pourri. »

Ces quelques mots fleuraient l'évidence tout autant que la provocation. Conscient de leur justesse et des sous-entendus qu'ils évoquaient, Saga préféra se taire. Death Mask était sans doute celui dont il s'était le plus servi à des fins douteuses. Il l'avait pressuré sans pitié, développant pour son profit personnel ses travers tout en annihilant ses gardes fous.

« Mais je te préviens, lâcha encore Angelo entre deux volutes de fumée tout en posant sur lui un regard pénétrant. Si tu redeviens aussi parfait qu'avant que tu ne sombres, je ne communiquerai plus avec toi que par Kanon interposé. »

Le Cancer avait l'art de mettre grossièrement les pieds dans le plat sans paraître y toucher. A la fois surpris et contrarié, le Grec tourna vers lui son profil de médaille pour le dévisager.

« Qu'est-ce que tu veux dire exactement ? demanda-t-il en fronçant les sourcils.

— Qu'il assume ses faiblesses humaines, lui.

— Parce que tu ne crois pas que je sois en train de le faire, là ? Tu penses que je te laisse me démonter par plaisir ?

— Ouais, tu fais un effort, reconnut Angelo en se décollant du mur. Mais pour me convaincre, il va falloir que tu parviennes à tirer les vers du nez du faux sage de la Maison d'en bas. »

N'escomptant pas de réponse, Death Mask écrasa son mégot avant de s'éloigner. Surprendre la conversation du Bélier et du Gémeau l'avait détendu. Satisfait de son aparté, il termina l'ascension de l'escalier en petites foulées jusqu'à son temple, où l'attendait un autre problème à régler. La résolution de cette épineuse question expliquait d'ailleurs qu'il ait précédemment emprunté des chemins rocailleux, peu fréquentés et abrupts, alors qu'à cette heure, il aurait déjà dû se trouver à l'arène centrale pour entraîner les gardes. Heureusement, il n'avait jamais été un homme très à cheval sur les horaires ou les habitudes, et personne ne s'étonnerait de son retard. Ce qui, compte tenu de ce qu'il venait de découvrir était une très bonne chose. Il ne savait pas encore exactement vers quoi allait le mener son enquête, mais il pressentait qu'elle demandait une discrétion irréprochable.

Tout avait commencé suite à l'étrange attitude de Serguei après qu'il ait lui-même agressé le Verseau en pensant aider Milo. Intrigué par le comportement de son apprenti, il avait consigné celui-ci dans son temple le temps de ses absences, avec l'ordre de ne plus s'approcher de Camus. Comme il l'espérait, la sanction s'était avérée insurmontable pour le gamin. Il avait ainsi pu mettre impunément à profit son désarroi pour amorcer ses recherches sur la surprenante relation qui l'unissait au Français.

Par contre la facilité avec laquelle l'enfant lui avait désobéi lui déplaisait. Il ne l'avait pas quitté depuis une heure, ou tout au moins c'était ce qu'il lui avait laissé croire en se glissant dans un coin sombre pour l'épier, que celui-ci se faufilait déjà comme un voleur hors du naos où il était censé l'attendre. Ceux qui lui avaient présenté le petit comme un modèle de vertu étaient de fieffés menteurs.

D'un autre côté, il avait manœuvré pour qu'il agît ainsi justement. Et le résultat était au-delà de ses espérances. Une fois son chagrin endigué, celui-ci avait foncé tête baissée en se pensant seul pour aller demander de l'aide. Angelo avait précédemment été surpris et mécontent de constater que son apprenti le trompait, en dissimulant sa relation avec la fillette insignifiante qui traversait parfois son temple, et qu'il lui plaisait de faire sursauter. Plus peureux que cette gamine, il en avait rarement rencontré au Sanctuaire. Il se doutait que la gosse avait dû subir un traumatisme quelconque. Mais de découvrir qu'elle consolait Sergueï avec une telle efficacité en privé, alors qu'ils s'ignoraient en public, l'avait convaincu qu'ils partageaient sans doute le même secret.

Camouflé dans la pénombre, il avait espionné leur conservation avec beaucoup d'intérêt, obtenant en prime la confirmation que le Verseau était bien resté en contact avec Sergueï plus longtemps qu'il le disait. Toute négligeable qu'elle était, la loupiote ne manquait tout de même pas d'air d'avoir poussé son disciple à lui désobéir. À leur décharge, il avait cru comprendre que son apprenti agissait sous la menace et dans un cas d'urgence. Il avait donc décidé de ne pas intervenir, pour le filer à l'extérieur.

Voir l'enfant rejoindre les quartiers populeux l'avait persuadé qu'un troisième larron devait se trouver dans ce secteur. Sergueï s'était directement rendu à l'armurerie du vieux Yorgos, faisant mine de regarder la marchandise jusqu'à ce qu'un rouquin présent dans l'échoppe l'abordât. Les précautions des deux gamins pour s'isoler avant de se parler prouvaient qu'ils redoutaient tous les deux un danger.

Obligé de se dissimuler à distance pour ne pas se faire repérer, l'Italien n'avait pas pu entendre ce qu'ils se disaient, mais quand son disciple s'était de nouveau écroulé en larmes, il avait senti la colère lui nouer les entrailles. Cette fois-ci, sa hargne se tournait contre le, ou les coupables anonymes de ce désespoir.

Sergueï n'avait rien d'un enfant timoré ou influençable. Pour le mettre dans un état pareil, il fallait vraiment que la menace fût importante. Contrairement à Aiolia, Death Mask n'était pas du genre à materner, mais il n'aimait pas non plus qu'on s'attaquât impunément à un gosse. Surtout si celui-ci était sous sa responsabilité. L'adolescent roux avait réussi à consoler son apprenti, tout en paraissant lui donner des directives. L'air déterminé, il avait vu Sergueï reprendre le chemin de la Maison du Cancer en courant. Satisfait de sa chasse aux renseignements, il avait arrêté sa filature.

Depuis, il se perdait en conjectures.

Devait-il en parler à Milo ?…Pour que celui-ci lui reprochât encore une fois de se mêler de ce qui ne le regardait pas, mieux valait éviter.

Était-il judicieux d'intervenir immédiatement avec sévérité auprès de Sergueï ?... S'il désirait recevoir d'autres informations, ce n'était pas la meilleure option.

Fallait-il qu'il aille secouer un peu plus rudement le menteur du onzième temple, afin d'obtenir une explication ?... Mis à part qu'une méthode aussi directe avait peu de chance de marcher avec Camus, il avait l'intuition que cela placerait le Français en porte à faux, voire en danger. Car pour que le Verseau ne réagît pas à la misère de trois enfants alors que l'un d'entre eux paraissait vouloir le protéger, c'était le monde à l'envers.

Naturellement il soupçonnait Zoltan. Milo ne lui avait pas caché sa haine, et pour l'entraîner en tant que nouvelle recrue parmi la soldatesque, il avait parfaitement cerné l'aulne du personnage : dissimulé, manipulateur et malfaisant. Mais ça n'expliquait en rien ce qui se passait réellement entre Camus et son apprenti.

Il prit sa décision juste avant d'arriver sur l'esplanade de son temple. Remettant à plus tard la discussion avec son élève, il obliqua sur le chemin menant à la grande arène. Espionner, puis agir en fonction de ses observations ne lui avait jamais semblé aussi recommandé.

Beaucoup plus tard, alors que la journée touchait à son terme, quelque part entre la Maison du Sagittaire et celle du Capricorne, Milo voyait avec satisfaction s'avancer vers lui la proie qu'il guettait avec patience depuis un moment. Camouflé par une anfractuosité rocheuse bienvenue, il masquait son cosmos avec une rare application. Pas que l'objet de sa traque fût susceptible de le détecter s'il s'y opposait, mais pour atteindre son objectif, il devait se méfier de ne pas attirer l'attention de sa hiérarchie directe.

S'il y avait bien une chose qu'il avait retenue enfant de son bref contact avec Shion, c'était que sous ses airs sages et tranquilles, leur Grand Pope pouvait se révéler d'une intransigeance et d'une dureté peu commune s'il considérait que l'on avait abusé de son indulgence. Ne s'étant jamais douté du changement de régime, le Scorpion avait ensuite toujours filé droit avec Saga pour tout ce qui concernait les questions officielles. Avec le recul, il se demandait parfois si son aveuglement aurait était aussi absolu durant toutes ces années, sans la sévère réprimande que lui avait adressé l'ancien Bélier lors d'une bêtise mémorable qu'il avait commise quand il avait sept ans.

Ce qui était certain, c'était que leur dirigeant n'apprécierait pas davantage d'apprendre ce qu'il était sur le point de faire. Shion avait été on ne peut plus clair pour lui interdire d'approcher Zoltan en tête à tête. S'il voulait mener son plan à bien, Milo allait à la fois devoir faire preuve de discrétion, de retenue et de persuasion en un minimum de temps.

Pour des raisons évidentes, son adversaire ignorait tout de l'ordre qu'il avait reçu de ne pas l'aborder dans un endroit désert, mais s'il venait à le découvrir, et Dieu savait qu'il était malin, il n'hésiterait pas une seconde à le dénoncer. Or si Milo se faisait fort de maîtriser la discrétion et la persuasion, il sentait fondre la retenue au fur et à mesure qu'il voyait arriver le Roumain vers lui. Ne se doutant pas de la surprise qui l'attendait, Zoltan marchait rapidement. Sa journée de surveillance terminée, il remontait au temple du Verseau en ayant précédemment eu soin, comme tous les soirs, de faire un large détour pour éviter celui du Scorpion. Shion lui aurait-il donné des directives identiques ? Compte tenu de leur caractère et de l'antagonisme qui les opposait, il y avait des chances.

Serrant la mâchoire au point de s'en faire mal, Milo observait son ennemi avec attention. Il semblait le flegme et la satisfaction de soi personnifiée. Nullement fatigué après ses heures de service, il progressait comme en terrain conquis. Vêtu d'une tunique de tissu aux protections de cuir et d'un pantalon aux jambières efficacement ajustées, il ressemblait à n'importe quel garde. Mais pour qu'il encaissât aussi facilement les contraintes parfois épuisantes du Sanctuaire et les exercices d'Angelo, il fallait qu'il ait auparavant subi un sacré entraînement. Et le Scorpion de se souvenir de son mauvais pressentiment à Moscou, lorsque le gamin qu'il avait tué dans les sous-sols lui avait décrit la manière de faire de ceux qui s'en étaient ensuite pris à Camus.

Plus de quatre mois ! Le Verseau avait été détenu plus de quatre mois ! En théorie, par de parfaits inconnus. Dans l'immédiat, le Grec devait se raccrocher à cette idée, parce que s'il se laissait aller à suspecter Zoltan, celui-ci ne franchirait jamais le temple du Capricorne vivant. Toutefois, si son intuition était la bonne, les bizarreries du Français depuis son retour s'expliquaient beaucoup plus aisément. Milo en avait mal de serrer les poings à cette éventualité. Leur séparation ne justifiait pas un tel repli de sa part. Plus de quatre mois… Il n'osait pas imaginer la somme de tourments que le balafré avait pu lui faire endurer durant tout ce temps, et il espérait sincèrement que rien ne fonderait jamais ses soupçons.

Le Scorpion avait beau se répéter qu'il ne détenait aucune preuve, il ne parvenait pas à oublier l'éclair de panique qui avait traversé le regard du Verseau lorsqu'il avait émis l'hypothèse que le Roumain lui injectait son poison. Camus avait d'ailleurs reconnu qu'il l'avait frappé. Mais devait-il le croire quand il soutenait que cela ne s'était produit qu'une seule fois ? Le Français était trop pâle, trop fatigué, trop lent, trop maladroit, trop Rhaa, comment les autres ne se rendaient-ils compte de rien ? Sans parler de son disciple qui résidait sur place. Celui-là, si jamais il arrivait quelque chose de fâcheux au Verseau sans qu'il fût au moins capable de donner l'alerte, il ne finirait pas la fin de la saison vivant. Alors, voir Zoltan remonter au onzième temple en toute quiétude le mettait hors de lui. D'une manière ou d'une autre, il soustrairait Camus à ce malade.

Le Roumain était maintenant pratiquement à sa portée. La tombée du jour était déjà nettement amorcée et à moins d'emprunter l'escalier, personne ne risquait de les apercevoir. De toute manière si quelqu'un d'autre approchait, il le sentirait suffisamment à l'avance pour pouvoir réagir.

Rapide comme l'éclair, Milo sortit de sa cachette quand sa proie passa à ses côtés. S'il fut surpris, Zoltan ne le manifesta pas. S'écartant en un quart de seconde, il fit immédiatement face de manière défensive. Milo voulait juger de sa valeur, il n'était pas déçu. Zoltan n'avait perdu aucun de ses anciens réflexes, et s'il devait en découdre, il resterait sans doute un adversaire difficile à battre pour la majorité des habitants du Sanctuaire.

Qu'un homme avec un tel potentiel acceptât de végéter dans ce nouveau rôle camouflait vraisemblablement quelque chose. Sans compter la façon dont il avait su prouver son ambition démesurée lors de la conquête de l'armure du Scorpion. Le Grec ne croyait pas un instant au désir de contrition de ce détestable personnage.

Retrouvant un sourire narquois en reconnaissant son agresseur, le Roumain engagea la conversation sans aucune crainte.

« Milo, ça faisait longtemps. Je me demandais combien de temps tu tiendrais encore avant de m'aborder. »

Zoltan affichait un comportement si désinvolte et caustique, que le Grec se crispa immédiatement. Visiblement le balafré ne se priverait pas de le provoquer. Pour le bien de Camus, il devait se contrôler.

« Désolé de te décevoir, mais j'avais d'autres occupations que de me préoccuper de ta personne, répondit-il en maîtrisant sa colère. Néanmoins, je me pose tout de même une question.

— Laquelle ?

— Tu penses squatter le temple du Verseau encore longtemps ?

— Dois-je prendre cela pour une nouvelle invitation personnelle ? » se moqua Zoltan.

Milo grinça des dents. Il reconnaissait bien là l'insupportable morgue de son ancien condisciple.

« Je pense au contraire qu'il serait temps que tu rejoignes les quartiers de tes nouveaux camarades. Ce régime de faveur va finir par te nuire », termina-t-il en insistant lourdement sur le dernier terme.

Mais le Roumain ne se laissait pas facilement intimider. Les craintes non exprimées du Scorpion le comblaient d'aise. Joueur, il décida de faire durer le plaisir.

« Oh, tu te préoccupes de moi. C'est trop gentil. Mais je ne fais que profiter de l'hospitalité redevable de Camus. Je ne voudrais pas passer pour un rustre en lui tournant brusquement le dos de manière aussi cavalière. »

Provoqué au-delà du supportable, Milo réagit avec violence. Sa main enserra soudain avec force la gorge du Roumain, dissuadant celui-ci de poursuivre en gardant sa légèreté.

« Alors, évite de te comporter en parasite dangereux », le mit-il en garde d'un ton bas et menaçant tout en rapprochant son visage du sien.

Surprise fausse ou réelle, les yeux noirs du Roumain brillèrent un instant d'une interrogation informulée. Déterminé à se faire clairement comprendre, le Grec ajouta :

« Je sais que tu l'as blessé au moins une fois avec ton ongle. Alors qu'il nous est interdit de nous servir d'un tel moyen hors de l'engagement d'un combat véritable. »

Prenant sur lui pour ne pas utiliser lui-même l'arme dissimulée dans son index, Milo le relâcha en le repoussant avec brutalité, imprimant de ce fait une torsion qu'il souhaita douloureuse au cou de son adversaire. Sans se troubler, Zoltan frotta sa gorge meurtrie.

« C'est lui qui te l'a dit ? » demanda-t-il.

Quelque chose dans l'expression soudain plus dure de son condisciple avertit le Scorpion qu'il venait de marquer un point. Mais lequel ? Elle le mit également en garde contre d'éventuelles retombées malsaines sur le Verseau, et il s'empressa de préciser :

« Non, je l'ai deviné. Nous nous sommes récemment confrontés. Je l'ai frappé et il s'est mis à saigner anormalement. Il n'a pas eu le choix.

— Alors tu devrais être rassuré, répliqua Zoltan, un éclat mauvais dans les yeux. Une fois ne le tuera pas. »

Milo comprit que cette fois, il ne jouait plus. De taille et de corpulence identiques, les deux hommes se toisèrent avec haine durant quelques instants. L'expression menaçante et la posture soudain plus agressive, le Roumain en aurait impressionné plus d'un. Mais la puissance retenue du Grec, couplée à son regard qui virait à l'orangé n'avait rien à lui envier.

« Si tu lui fais du mal, je te tue, gronda le Scorpion.

— Tu t'inquiètes ? le nargua une fois encore son ennemi.

— Je te connais Zoltan. Suis mon conseil. Abstiens-toi de poser une nouvelle fois la main sur Camus. »

Un pli cruel barrant un coin de sa bouche, le Balafré eut une réponse mêlant satisfaction et mépris.

« Qu'est-ce que ça peut bien te faire ? Je vous croyais séparés. Tu ne pourras jamais te défaire de lui, n'est-ce pas ?

— Ça n'a rien à voir, répliqua Milo, désagréablement interpellé. Mais si tu le touches à nouveau, tu es mort.

— Je sais, et pour tout te dire, tu ne m'impressionnes pas du tout, lui assena froidement le Roumain. Parce que tu viens de me prouver que j'ai déjà gagné. Quoi que tu fasses, tu vas perdre, et tu l'entraîneras dans ta chute. »

Les poings serrés, Milo sentit l'empreinte d'une rage assassine et familière le saisir. Ce fut pourtant la raison de celle-ci qui l'empêcha de se jeter comme un dément sur le Roumain pour le massacrer. Zoltan ne parlait jamais pour ne rien dire. Il l'avait clairement menacé, pointant également le Verseau dans sa ligne de mire. Ce dernier élément poussait le Scorpion à la plus grande prudence. Cependant, le Balafré ne perdait rien pour attendre. Le Grec mettrait ses dons de tueur au service de leur tranquillité, mais intelligemment. Avant tout, il devait découvrir de quelle manière il avait piégé Camus.

Face à l'immobilité muette que lui opposait à présent Milo, Zoltan se détourna avec un sourire en coin. Il percevait parfaitement son aura de prédateur en chasse. Il n'en reprit pas moins calmement l'ascension de l'interminable escalier. Sûr de lui, il progressait sans précipitation, satisfait de sentir peser sur lui le regard à la fois haineux et suspicieux du Grec. Autant de signes indéniables qu'il menait toujours la danse. Habité par l'envie de formuler une dernière provocation, il s'arrêta au bout d'une dizaine de marches. Certain de conserver l'attention du Scorpion, il ne jeta pas même les yeux en arrière pour lancer quelques mots par-dessus son épaule.

« Tu aurais dû me tuer quand tu en as eu l'occasion, alors nous étions enfants. »

La nuit était tombée depuis plusieurs heures déjà. Scrutant les étoiles au sommet de Start Hill, Shion ne ressentait ni la morsure du froid ni la fatigue d'une journée commencée bien avant l'aurore. Il ignorait également la tension accumulée dans ses muscles par cette longue station debout, où il conservait une immobilité parfaite. Loin des vicissitudes ordinaires, il s'inquiétait. Et son visage habituellement si lisse et bienveillant s'obscurcissait d'une ride profonde. La contrariété barrait son front.

Attentif à la vie de ceux qui lui avait été confié, il savait que non seulement certains peinaient à recouvrer leur point d'équilibre, mais il suspectait de nouveaux problèmes de menacer un retour à la normale. Il n'avait ni preuve ni certitude, mais il n'aimait pas ce qui se tramait. Isolé au sommet de la hauteur la plus élevée du Sanctuaire, il était venu prendre le pouls des astres. Et ce qu'il découvrait ce soir à travers les différentes constellations ne le rassurait en rien. Si certaines brillaient de tous leurs feux, que d'autres semblaient retrouver progressivement leur éclat, quelques-unes n'en finissaient pas de se recroqueviller sur elle-même, au point de paraître s'effacer au profit de leurs semblables.

Tout demeurait question d'interprétation, et Shion n'ignorait pas que la lecture qu'il effectuait était loin d'être une science exacte. Elle pointait toutefois incontestablement vers des difficultés concrètes ou à venir. Une partie de ses chevaliers d'Or restait soumis aux dissonances de leur Maison respective, la sanction d'Hadès allait les obliger à adopter des décisions hautement hasardeuses, et il sentait sourdre l'arrivée d'un autre souci majeur.

Ce dernier point l'agaçait prodigieusement. Parce qu'il avait beau scruter les astres et se référer au savoir ancestral des Atlantes pour diriger son regard, il ne parvenait à définir aucune voie d'avenir possible, et encore moins à acquérir une certitude sur la nature du nouveau défi qui les guettait. Il aurait pourtant juré qu'il y avait bien quelque chose, là, tapis dans l'ombre de la constellation du Verseau. Un élément perturbateur, qui n'attendait qu'une inattention ou une erreur de leur part, pour fondre sur eux sans que rien ne pût le contrer.

Imaginer Camus responsable d'un tel désastre l'irritait profondément. Si son chevalier avait effectivement failli, ce n'était probablement pas volontaire. Les implications de ce qu'il suspectait étaient trop lourdes. Malgré son intelligence, si le Français avait agi en toute connaissance de cause, il se serait déjà trahi d'une manière ou d'une autre.

À la recherche d'une réponse claire, Shion avait d'abord songé que Shun pourrait l'aider à forger son opinion. Il était parfaitement conscient que ce dernier conservait une acuité particulière pour détecter certaines anomalies, imperceptibles pour tous les autres. Il lui avait donc demandé de faire sa propre enquête. Il espérait que le fait qu'Andromède côtoyât régulièrement le nouvel apprenti du Cancer permettrait à celui-ci de lui apporter un embryon d'explication acceptable pour le Sanctuaire.

Il ne possédait aucune preuve, mais il demeurait intimement persuadé qu'une relation mystérieuse reliait le Verseau à l'enfant. Son recours à Shun s'était malheureusement avéré inutile. Celui-ci n'avait rien décelé de suspect. Tout au moins, rien qui pût les mener sur une piste hautement répréhensible pour le Français. Mis à part une affection débordante pour le onzième gardien, Sergueï présentait le caractère d'un gamin inoffensif.

D'un autre côté, les difficultés rencontrées par Camus s'apparentaient à un tel nœud gordien, que le problème ressenti par l'ancien Bélier pouvait effectivement revêtir toutes sortes de natures. Mais si jamais ses craintes étaient fondées, que ce qu'il redoutait était bien la vérité, alors il n'aurait pas le choix. Il lui faudrait remiser son indulgence d'homme pour endosser l'intransigeance inflexible du Grand Pope. Le châtiment serait à la hauteur de la faute. De toute manière, dans ce cadre, la réaction d'Athéna risquait fort d'être singulièrement déplaisante, et mille fois plus impitoyable que la sienne.

D'un air las, il baissa la tête pour laisser glisser son regard sur l'île sacrée. Il se trouvait au bord de la falaise et il englobait la totalité des terres qui la composait du sud ou nord sur sa partie ouest. La nuit claire lui offrait une vue magnifique. À cette distance, les multiples lumières de Rodorio paraissaient insignifiantes, tout comme celles, plus proches, des quartiers soldatesques à la limite du Sanctuaire. Plus près, le Palais et les douze temples demeuraient invisibles, mis à part les fenêtres des logis encore éclairés qui donnaient sur ce versant.

Étendant son cosmos comme lui seul était habilité à le faire, il prit la mesure de l'état d'esprit de l'élite de sa chevalerie.

Mü semblait en butte à une agitation intérieure à la fois fâchée et soulagée. Avait-il enfin saisi le sens de son repli à l'encontre du Gémeau ? Si oui, c'était une avancée non négligeable, qui le délivrait d'un grand poids. Son élève devait se ressaisir. Il était plus que temps.

De son côté, Aldébaran folâtrait. Il n'y avait pas d'autre mot pour définir son euphorie pleinement satisfaite et tout entière tournée vers sa douce amie, qui depuis quinze jours était installée auprès de lui. Sollicitée pour donner son accord lors de son dernier passage, Athéna le lui avait concédé comme un juste retour de sa reconnaissance pour tout ce que le chevalier du Taureau avait précédemment accompli pour elle. Comme étaient parties les choses, Shion était convaincu que Mélina ne mettrait pas bien longtemps avant de leur faire part d'un heureux évènement. Il en était ravi pour le Brésilien. Incontestablement, celui-ci avait tiré le gros lot d'une résurrection positive. Un sourire presque attendri sur les lèvres, le Grand Pope s'intéressa au temple suivant.

Saga était loin d'avoir renoué avec toute son assurance, mais la démarche d'Aioros paraissait l'avoir grandement apaisée. Shion demeurait confiant. Le chevalier des Gémeau conservait de multiples blessures, mais c'était un battant. Kanon lui montrait d'ailleurs la voie d'une rédemption incroyablement réussie en ce qui le concernait. Pour l'heure, profitant de leur solitude retrouvée à deux, les jumeaux fusionnaient dans un cocon de complicité affectueuse qui en aurait surpris plus d'un.

Pour sa part, Angelo semblait étrangement indécis. Un état d'esprit qui ne manqua pas d'intriguer l'ancien Bélier. À cet instant, il regrettait de n'avoir aucun moyen de connaître précisément la raison d'une telle nervosité. Il la sentait néanmoins en partie tournée vers le petit Russe, et cette perception voila son regard d'une ombre nouvelle. Pour que le Cancer se laissât de la sorte accaparer par un problème touchant à ce gamin, il existait peut-être bien un souci majeur en relation avec celui-ci… Ou pas…Le propre maître de Death Mask n'avait malheureusement jamais été un tendre, et Angelo avait tout à apprendre dans l'art d'un enseignement raisonnablement contraignant pour son jeune disciple.

Avec agacement, Shion remonta un peu plus haut. Aiolia essuyait apparemment les remontrances appuyées de Marine. Bien que conservant une synchronisation parfaite, car incontestablement assortis, les cosmos des deux chevaliers n'en étaient pas moins houleux. Leur couple, lui aussi officiellement installé avec la bénédiction d'Athéna, promettait de ne jamais sombrer dans la monotonie, le Lion n'étant pas réputé pour sa patience. Avec amusement le Grand Pope se demanda ce qui pouvait bien fâcher ainsi la Japonaise. Habituellement, c'était plutôt elle qui mettait de l'eau dans son vin. Laissant les deux tourtereaux à leur querelle privée, il poursuivit son inspection.

Shaka méditait. Profitant du silence et de la tranquillité de cette fin de soirée, il s'adonnait avec ferveur à un exercice qu'il devait volontairement bâcler la journée pour donner le change. Il avait retrouvé un équilibre irréprochable, et il se conformait aux ordres de leur déesse sans la moindre difficulté. Le soutien attentif et discret de Shura y était certainement pour beaucoup, et l'Atlante ne fut pas surpris de découvrir l'aura du Capricorne à ses côtés. Leur nuit promettait d'être longue.

Dissimulé au regard des curieux dans une pièce invisible de son temple, Dohko s'entraînait. Son cosmos s'accordait extraordinairement bien aux armes multiples qu'il conservait. Il aimait les manier de manière individuelle, même si dans l'absolu, elles ne lui étaient pas toutes destinées. Au cours des ans, il avait acquis une technique et une maîtrise à faire pâlir d'envie les onze autres Ors, si ceux-ci avaient pu l'observer dans ces moments privilégiés. Le secret de cette excellence restait néanmoins bien caché. Fidèle à sa parole donnée à Athéna, le Chinois ne montrait ce savoir à personne mis à part Shion, avec lequel il s'exerçait parfois. Il gardait la surprise de certaines attaques destructrices pour la bataille où cet atout se révélerait indispensable.

Un étage au-dessus, Milo irradiait littéralement de colère malsaine. Depuis leur retour, il semblait évident qu'il n'était plus en paix avec lui-même. Shion en connaissait la raison, et il n'ignorait pas que s'il échouait à résoudre son problème avec Camus, il y avait peu de chance pour que le Grec retrouvât un jour son insouciance et son ouverture d'esprit. Sa mauvaise humeur était devenue récurrente. Mais une telle rage n'avait rien d'ordinaire. De plus, elle se teintait d'une vive inquiétude. Ce sentiment aiguilla immédiatement le Grand Pope, car il n'existait qu'une seule personne capable de le susciter.

S'il fut satisfait de constater que le Scorpion pouvait toujours manifester des émotions pour le Verseau, la violence destructrice qui sous-tendait celles-ci l'ennuya. Combien de temps son autorité parviendrait-elle encore à éloigner le Grec de Zoltan ? Même justifié par le faisceau de présomptions dont ils disposaient déjà, un règlement de compte dans de telles conditions ne serait jamais toléré par leur déesse. Abattre le Roumain passait par des preuves solides. Une fois rassemblées, il se ferait un plaisir de donner lui-même le feu vert à Milo. Mais il fallait que ce dernier se contînt jusque-là.

Aioros s'adonnait de son côté aux joies de la lecture. Il avait beau montrer une grande maturité lorsqu'il se trouvait confronté aux autres, Shion avait fini par percer à jour sa crainte de ne plus être à la hauteur. Et le problème était complexe. Ce n'était ni par orgueil ni par esprit de compétition. Mis à part peut-être Aldébaran, il n'y avait pas moins imbu de lui-même que le Sagittaire. Cependant, dissimulé sous le vernis de la sage retenue qui avait toujours été la sienne, le spectre de ne plus savoir où demeurait sa place réelle menaçait de le briser. Ses frères d'armes ne pouvaient pas éviter d'évoquer entre eux certains souvenirs dont il se sentait exclu. Sans parler de son absence de maîtrise sur certains sujets qui ne venaient qu'avec l'expérience.

Alors, il lisait. Des rapports d'archives, aux ouvrages en tout genre, en passant par les magazines d'informations générales ou spécialisées, il tentait de rattraper par la force de la lecture, tout ce qu'il avait manqué. Ce moyen en valait un autre, et l'Atlante se contentait de garder un œil discret, mais attentif sur lui. Il se doutait que si Aioros ne parvenait pas à combler la faille qu'il devinait sous sa jolie carapace bien rangée et policée, le risque était qu'elle explosât aux visages de ses compagnons au moment où ceux-ci s'y attendraient le moins.

Sautant le temple du Capricorne, qu'il sentait à présent occupé à des jeux de mains avec la Vierge, il sonda celui du Verseau. Camus muselait si bien la moindre émanation de lui-même, qu'il eut du mal à le percevoir. Intouchable, insensible, et en apparence inexistant aux sensations ou sentiments humains, comme il pouvait l'être lors de missions particulièrement délicates, qui exigeaient de la logique et non du cœur. Sauf qu'il n'était pas en mission, et que si Shion ne se trompait pas, cet état perdurait depuis son retour. Trop longtemps pour que même le chevalier le mieux entraîné n'y perdît pas une partie de ses facultés de raisonnement et de discernement.

L'ancien Bélier n'osait pas imaginer la somme d'émotions que le Français retenait à l'intérieur. Il aurait dû relâcher la pression depuis déjà un moment. Hyoga l'avait alerté. Zoltan n'avait pas pu passer à côté. Qu'il n'ait rien dit indiquait qu'il se contrefichait que le Français se mît ainsi en danger, ce qui validait les soupçons de Shion à son égard. Mais le Grand Pope savait aussi que le Verseau était également affecté par l'effet pervers de sa maison. Tant que Camus aurait décidé de se taire, il ne pourrait pas faire la part entre la responsabilité directe du rejet de Milo, et un éventuel souci avec le Roumain. Sans compter l'énigme soulevée par sa relation avec Sergueï. Camus s'apparentait à une véritable bombe à retardement.

Le cas d'Aphrodite ne détendit pas davantage l'ancien Bélier. Installé en pleine nuit dans son jardin au milieu de ses roses, le chevalier des Poissons semblait s'adresser à ces dernières comme à des entités douées de personnalités. Même s'il trouvait cela bizarre, Shion admettait que l'on pût soliloquer devant un végétal. Toutefois, entre parler à une plante verte en l'arrosant, et prendre à témoin tout un massif plutôt que de discuter avec ses semblables, il y avait une marge, que le Suédois avait apparemment franchie.

Inquiet, le Grand Pope se promit de convoquer celui-ci dès le lendemain. Si Aphrodite voulait jardiner, il lui donnerait l'occasion d'exercer ses talents. Les parcs dépendant du Palais étaient vastes. Il aurait largement de quoi s'occuper, même hiver, sans compter la serre intérieure aménagée par Saga du temps de son règne. Shion allait se faire un plaisir de lui fournir des branches à tailler, des parterres à biner, des plants à dorloter, et des serviteurs curieux et bavard, auxquels il faudrait ajouter quelques chevaliers de bonne volonté. Que cela lui plût ou non, une multitude humaine croiserait dorénavant la trajectoire du Suédois.


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