Mettre la main sur quelques yaks errants, c'est facile quand on dispose des talents de Gabriel. C'est de convaincre le reste de la tribu de les garder qui s'avère problématique.

Ils ne voient tout bonnement pas l'intérêt de garder de la bonne viande fraîche sur ses quatre pattes alors que ça serait si simple de lui trancher la gorge. Ymir déclare que c'est un des projets de leur enchanteur et que personne n'est autorisé à contester l'expérience, mais il n'y met pas vraiment de conviction.

Après avoir parqué les bêtes – au moyen de cordes faites de tendons qu'il a attachées à une pierre impossible à soulever par des moyens naturels – Gabriel confie à Fenrir la tâche de veiller dessus et de sauter sur le premier qui viendra essayer de se servir en douce.

Quand la tribu fait ses bagages et part pour un nouvel emplacement, l'Archange a fabriqué un harnais qu'il attribue à un yak avant de le charger du paquetage d'Ymir qui proteste.

« Tu préfères te casser le dos et finir bossu, peut-être ? » lui lance l'Embrouilleur.

Le jotunn continue à râler, alors que l'animal trace tranquillement son chemin dans la neige comme si de rien n'était, les cinq autres bêtes le suivant en file indienne sous les regards amusés et vaguement déconcertés des autres Géants.

C'est un autre incident qui persuade les jötnar de l'utilité des yaks : un gamin qui n'arrive pas à tenir la cadence à cause de ses jambes trop courtes et ralentit tout le monde. La tradition exige que le petit reste derrière et se fasse dévorer par les prédateurs s'il ne peut pas rattraper les autres. Bien entendu, la mère pousse des hurlements d'écorchée vive quand la possibilité lui est présentée.

Ymir grince des dents mais n'en est pas moins prêt à le faire, peu importe la femme qui se jette à plat ventre devant lui pour qu'il épargne le seul de ses enfants à avoir survécu. Il l'a déjà fait à de nombreuses reprises, parce que c'est le rôle du chef de prendre les décisions que personne ne veut prendre.

Gabriel fait monter le môme sur un yak, lui montre comment s'accrocher aux poils pour ne pas dégringoler et déclare l'affaire résolue. Lorsqu'ils sont obligés de s'arrêter pour dormir, l'animal a supporté sans se plaindre le poids du gamin pendant plus de sept heures, là où un jotunn adulte aurait tenu au grand maximum deux heures.

Lorsque le voyage reprend, les regards adressés aux yaks par les Géants contiennent autre chose que de la faim.


« Qui es-tu ? »

Alangui contre Fenrir avec une nonchalance désinvolte qui ferait la fierté de Lucifer, Gabriel dévisage placidement Ymir qui l'observe de l'autre côté de la tente, le menton posé sur une main calleuse.

« Je suis moi » réponds l'Embrouilleur avec simplicité.

« Et qui est moi ? » persiste le Géant.

Ce n'est pas la première fois que le jotunn lui pose la question. Gabriel ne lui a jamais dévoilé et ne lui dévoilera jamais la vérité. Il se contente de pirouetter et de se dérober. Ça n'empêche pas le chef de revenir à la charge, particulièrement quand la veillée se prolonge ou qu'il est d'humeur philosophique. Ou encore quand son magicien attitré vient de faire quelque chose de remarquablement bizarre.

Autant dire que la question revient toutes les trois nuits.

« Selon toi ? » interroge l'être surnaturel, souriant de toutes ses dents pointues comme celles de son loup.

Les yeux cramoisis continuent à le scruter.

« Une bénédiction » finit par lâcher Ymir, « de la part d'un être supérieur. »

L'Archange en fuite se raidit brusquement.

(tu es un don de Dieu pour moi sourit son grand frère)

(mon trésor mon cadeau je ne pouvais pas demander mieux)

« Loptr ? »

« Va-t-en » ordonne abruptement l'Embrouilleur en ramenant ses genoux contre son visage. « Et ne me dis plus jamais que je suis une bénédiction. »

Il peut entendre la confusion bourdonner dans l'esprit du jotunn.

« Mais tu l'es. »

« Va-t-en » répète Gabriel d'une petite voix.

Ymir ne bouge pas. Mais il ne dit plus rien. Même quand Gabriel se met à pleurer doucement, cachant les larmes derrière ses genoux, mais incapable d'étouffer complètement les bruits.