Ils s'arrêtent à cause de la tempête.
C'est fréquent lorsqu'on s'enfonce trop à l'intérieur des terres, déclare l'un des rares jötnar ayant réussi à atteindre le stade de la quasi vieillesse. Plus on se dirige vers le cœur du continent, plus le climat se fait hostile.
C'est à cause de ça que les Géants se cantonnent à une mince bande de terre aride, coincés entre le continent et la mer. Impossible de trouver des terres plus larges, plus fertiles, en raison du temps meurtrier.
Alors que le vieux dévide ses plaintes, il garde le regard fixé sur Gabriel, à moitié couché sur les genoux d'Ymir, enroulé dans sa peau de vargr, l'air suprêmement indolent.
L'adolescent de fraîche date lui adresse un sourire rempli de crocs acérés.
« Si c'est le temps qui vous tracasse, allez vous plaindre à la maîtresse. Si vous ne lui dites pas ce qui cloche, comment voulez-vous qu'Elle arrange ça ? »
Ymir cligne des yeux.
« De quelle maîtresse parles-tu ? » interroge-t-il prudemment.
Le sourire s'élargit.
« Et bien, tu ne croyais pas que Jotunheim n'était qu'un bout de roche, tout de même ? »
Il pourrait éclater de rire devant l'expression de tous ceux qui l'entourent. A la place, il se lève nonchalamment, les perles d'os dans ses cheveux cliquetant avec un petit bruit sec.
« Inutile de poursuivre cette session, j'ai compris l'idée générale. »
Il rajuste sa peau avant de partir chercher Fenrir. Il est temps pour une petite expédition.
La tempête est réellement terrifiante. Le plus solide et enraciné des arbres serait renversé en un rien tant le vent souffle fort.
Fenrir trotte paisiblement dans la neige, Gabriel installé sur le dos, les paupières closes.
Le chant de Jotunheim coule à travers lui, suave et enjôleur, plus audible que les mugissements furieux dans l'atmosphère environnante.
« Tu sais ce que je viens demander » annonce-t-il sans détour.
Le chant prend un accent presque moqueur.
« Oui, c'est loin d'être simple. Mais si les tempêtes persistent, les jötnar resteront un peuple primitif. C'est ça que tu veux ? »
La voix de Jotunheim se fait plaintive.
« Alors de quoi as-tu besoin pour stabiliser le climat ? »
Gabriel écoute les modulations et les trilles du cantique sans fin avant de hocher la tête.
« Je crois savoir où trouver l'ancre parfaite. »
Ymir vient en dépit de ses doutes – ceux-ci ne pourraient pas être plus évidents, même si l'Archange ne pouvait pas lire son humeur.
« Explique-moi » demande-t-il.
Juché sur Fenrir, Gabriel regarde droit devant lui.
« La magie exige toujours un prix. Tu es le chef de la tribu, tu parles pour eux tous. Ça tombe sous le sens que tu t'en acquittes. »
Le Géant se tend et l'adolescent éclate de rire.
« Je ne te demande pas de mourir ! Seulement de passer un contrat avec la maîtresse de ces terres. Tu peux faire ça, oui ? »
« En quoi consiste ce contrat ? » interroge le jotunn, méfiant.
Cette fois, Gabriel se tourne vers son interlocuteur et darde ses yeux grenat sur lui.
« Les tempêtes cesseront une fois concentrées dans un certain objet. En retour, il faudra que tu veilles sur cette relique, que tu sacrifies jusqu'à ta vie pour la protéger. Car si jamais tu viens à la perdre, alors tout Jotunheim mourra. Pas seulement ta tribu, mais la planète entière. »
Ymir déglutit, saisi de vertige devant l'échelle qui lui est présentée.
« Voilà une bien grande responsabilité que tu me donnes » déclare-t-il.
Les yeux grenat continuent de le fixer.
« Je ne te la confierais pas si tu n'avais pas la force de l'endosser. L'acceptes-tu ? »
Le chef tribal clôt les paupières et inspire profondément.
« Oui. »
Une heure à peine après le départ du chef et de son esprit protecteur, la tempête s'essouffle, et le ciel plombé de nuages s'éclaircit pour laisser voir les étoiles à la tribu estomaquée.
Lorsque le chef revient, son enchanteur à ses côtés, il apporte avec lui une boîte merveilleuse, à l'intérieur de laquelle on peut voir l'ouragan se déchaîner en silence.
Il refuse de dire comment il l'a obtenue, mais ça n'empêche pas les langues de s'agiter. Une rumeur prétend que Loki d'Utgard a emprisonné la tempête dans la boîte, une autre qu'il a reçu la boîte des mains de la mystérieuse maîtresse dont il a parlé, une troisième encore que Loki a mené Ymir jusqu'à un roc léché par une vache sauvage au point de se fendre, dévoilant la boîte cachée à l'intérieur.
Tout ce qui est sûr, c'est que la tempête a cessé quand Ymir est revenu porteur de la relique.
Porteur du Coffret des Hivers Anciens.
