Disclaimer : Les personnages appartiennent naturellement toujours à KURUMADA.
Auteur : Newgaia
Rating : M (précautions prises pour certains chapitres).
Genre : Angst – Drama
Résumé du précédent chapitre (Jeu de pistes) : Camus croise Mü, qui essaye de s'excuser pour ne pas avoir compris plus rapidement le message de son armure. Irrité par la crainte de ne plus parvenir à taire la vérité très longtemps, le Verseau le remballe sèchement. Dépité, le Bélier tombe sur Saga qui tente un rapprochement. À son tour, Mü gère mal cette rencontre, et il rabroue le Gémeau de manière peu ordinaire. Inquiet et intrigué, Saga affronte ensuite Angelo, qui a écouté leur conversation. De son côté le Cancer espionne son apprenti, qu'il soupçonne à raison de lui dissimuler certaines choses. Après avoir mené une enquête discrète, il hésite sur l'attitude à tenir. Milo surprend Zoltan et le menace de représailles s'il touche encore à Camus, tandis que Shion s'angoisse pour l'avenir.
CHAPITRE 27 : DES DÉCISIONS MALENCONTREUSES(mise à jour 27 juillet 2015)
Attablé derrière un grand bol de café chaud, Aldébaran n'en finissait pas de dévorer des yeux la petite jeune femme au teint mat, qui s'activait comme une fourmi dans la cuisine. Occupée pour l'instant à terminer la vaisselle laissée en attente la veille, suite à une envie commune et urgente de câlineries, elle remettait de l'ordre avec des gestes rapides, sa longue natte bleu nuit se balançant mollement sur ses reins.
Poussant un profond soupir de satisfaction comblé, le Brésilien continua de mâchonner sa tartine. Avec un sourire complice, Mélina posa son torchon pour sortir un saladier du placard. Fille d'un des cuisiniers les plus réputés du palais, elle avait hérité de son père le goût de la bonne chair et le sens des recettes à la fois simples et goûteuses. Adepte des journées bien remplies, elle s'installait généralement devant le fourneau dès le matin.
Travaillé par la gourmandise, le Taureau n'aurait pas pu rencontrer compagne mieux assortie. Fasciné par le ballet des doigts blancs de farine qui pétrissaient maintenant une pâte moelleuse à souhait, il se dit qu'elle avait les plus belles mains de tout le Sanctuaire. Les plus belles mains, le meilleur caractère et une aptitude exceptionnelle pour apporter un bonheur paisible là où elle se trouvait. Il aimait tout en elle.
Aldébaran souffrait du syndrome de l'homme amoureux. Il en était d'ailleurs à un stade relativement avancé. En détaillant d'un regard tendre les lignes harmonieusement potelées de la jeune Grecque, l'idée de voir s'arrondir encore davantage son petit ventre se mit à tourner en boucle dans son esprit. À présent qu'ils avaient reçu la bénédiction d'Athéna, plus rien ne s'opposait à son rêve de fonder une famille. Il s'imaginait bien avec un bébé dans les bras. Un pour commencer, et plein d'autres par la suite. La pensée de devenir le premier chevalier d'Or de sa génération avec une descendance lui plaisait assez. Restait à convaincre la future mère.
Il ouvrait la bouche pour sonder le terrain, lorsqu'il aperçut de l'étroite fenêtre de sa cuisine qui donnait sur l'escalier sacrée, une sorte de tornade sortir du temple des Gémeaux pour ébouler vers le sien. Suivant son regard, Mélina eut le temps de reconnaître Marine malgré la rapidité de la jeune femme. Sauf urgence, Athéna interdisait à ses guerriers de se servir de leurs pouvoirs entre les douze Maisons, et ceux qui empruntaient l'interminable cordon de marbre étaient parfaitement identifiables pour tout le monde.
Le chevalier de l'Aigle portait sa tenue d'exercices, ce qui ne manqua pas d'intriguer le Taureau. Elle ne passait habituellement pas par ce chemin pour rejoindre les aires d'entraînements. Demeuraient deux hypothèses. Soit elle utilisait ce détour considérable en guise d'échauffement, soit elle rallongeait son parcours pour évacuer un trop-plein d'énergie agressive, ce qui, compte tenu de l'état de nerfs qu'Aldébaran avait cru percevoir, était plus probable.
« Eh, bé, émit-il avec une moue navrée. Je n'irais pas contrarier Aiolia aujourd'hui.
— Ne t'inquiète pas, répondit paisiblement Mélina. Ces deux-là s'adorent. Et à mon avis c'est pour longtemps. Mais ils ne savent pas fonctionner autrement. »
La réplique de sa compagne le rasséréna. Elle se trompait rarement. Et puis, il n'appréciait jamais autant la douceur et le calme que lui apportait en toutes occasions sa Mélina, que dans les moments de tensions chez les autres.
« C'est vrai, acquiesça-t-il. Mais un de ces jours, il faudra qu'on leur explique qu'il existe des alternatives aux cris et à l'esprit boudeur.
— Elle ne boude pas, elle cherche une solution, le contra-t-elle avec sagesse. Si tout le monde fonctionnait sur le même modèle pour résoudre ses problèmes, la vie serait triste. Qui plus est, leur manière de gérer leur conflit ne nous regarde en rien.
— Peut-être, mais quand on traverse mon temple aussi précipitamment, je suis tout de même obligé de me poser des questions. Ça fait partie de mes fonctions, se défendit-il, un peu penaud d'être suspecté d'indiscrétion.
— Dis plutôt que tu as envie que tous tes frères d'armes soient heureux. Pour Aiolia, je te rassure. Marine et lui, c'est du solide. Dans le cas contraire, je doute qu'Athéna leur ait donné sa bénédiction.
— Tu as raison ma colombe. Tu as toujours raison. Et pour Kanon, tu crois qu'il va finir par se rendre compte de l'intérêt que Néphélie lui porte ?
— À mon avis, c'est déjà fait, répondit Mélina d'un air malicieux. Mais entre eux deux, si ça doit devenir sérieux, je crois qu'il faudra attendre un moment avant qu'il bouge le petit doigt. En fait, il se ressemble beaucoup, et il risque de se tourner autour en silence durant un certain temps. »
Malgré cet appel à la patience, un sourire ravi épanouit le visage du Taureau. Très peu le savaient, et sa compagne ne tenait pas à ce que cela s'ébruitât, mais elle avait acquis de sa grand-mère le don un peu particulier de lire l'avenir. « Puisse-t-elle dire vrai », songea Aldébaran. Avec Néphélie ou n'importe qui d'autre, l'ex-Dragon des mers méritait de fonder un foyer qui lui offrît un havre de douceur et de stabilité. Quoiqu'entre les Gémeaux la tension semblait être bien retombée.
Tout compte fait, le Brésilien était curieux de connaître la réaction de Saga, si une tierce personne s'immisçait dans sa relation toute neuve avec son frère. Dans un sens, il valait même mieux que le partage passa en premier par Kanon. Ce dernier faisait preuve d'une incontestable maîtrise existentielle depuis son retour à la vie, mais Aldébaran n'était pas sûr qu'il gérait encore bien toutes les notions relatives à l'abandon. Or, la mise en place d'un couple viendrait fatalement contrebalancer la fusion retrouvée entre les jumeaux. Il demeurait néanmoins confiant, convaincu que ceux-ci ne désiraient plus désormais que le bonheur l'un de l'autre. Restait le souci Camus.
« Si seulement ça pouvait se passer aussi bien un peu plus haut », soupira-t-il.
Mélina n'avait pas besoin qu'il précisât sa pensée pour savoir de qui il voulait parler. Le Verseau avait beau se détourner ostensiblement du Scorpion à chaque fois qu'il voyait celui-ci, elle était certaine qu'il nourrissait toujours des sentiments à son égard.
« Athéna dit qu'ils ont perdu quelque chose de précieux dans ce désastre, poursuivit Aldébaran d'un ton triste. Mais elle n'a jamais voulu s'expliquer sur ce point. Même pas avec les principaux intéressés. À présent, ils se détestent tellement qu'ils s'en contrefichent d'ailleurs.
— C'est justement à cause de ça », répondit en écho Mélina d'un air entendu.
Face au regard interrogateur du Brésilien, elle développa son propos, tout en interrompant sa tâche.
« Qu'ils se détestent tant, précisa-t-elle. En fait, ils ne se détestent pas, mais ils ne parviennent plus à se comprendre. En plus, ils ont du mal à admettre les sentiments qu'ils ressentent toujours l'un pour l'autre, et ils sont dans l'incapacité complète de les exprimer.
— Comment sais-tu tout ça toi ?
— Je ne fais pas que lire dans l'avenir. Il m'arrive de … percevoir ce que dissimule le présent.
— Et tu as ressenti quelque chose les concernant ? s'extasia Aldébaran, de plus en plus admiratif.
— Oui, confirma-t-elle. Néanmoins, c'est beaucoup plus flagrant du côté de Camus, bien qu'il fasse tout pour le cacher. Et comme vous avez l'habitude qu'il se montre inexpressif, vous ne cherchez pas à découvrir ce que cache sa froideur. Donc, vous ne vous apercevez de rien. »
À la fois interpellé et inquiété par ce constat, le Taureau poursuivit son interrogatoire :
« Et qu'est-ce que tu as perçu exactement ?
— Que le Verseau a effectivement perdu un élément essentiel. Quelque chose d'important. Je dirais même de vital. Et c'est pareil du côté du Scorpion. Je pense que ce désastre est lié au caractère de leur Maison respective. À un moment, ils ont plus ou moins volontairement entrecroisé une partie d'eux-mêmes, et maintenant, ils ont perdu la faculté de récupérer individuellement ce qu'ils se sont donné. Ça explique leur comportement, et le fait qu'ils en souffrent énormément. »
Aldébaran la regardait à présent avec des yeux ronds. Elle parlait comme un livre. Comme si elle avait eu accès à des informations capitales, alors que tenu par le secret, il ne lui avait jamais rien révélé du souci lié à sa propre Maison. Il ne savait d'ailleurs même pas que ce genre de problème touchait également celles des autres. Toutefois, il ne doutait pas des paroles de sa douce amie, et si extraordinaires paraissaient-elles, il les croyait.
Quand il la vit brusquement s'immobiliser, il comprit qu'elle avait basculé. Cela lui arrivait rarement, et invariablement elle ne le faisait que devant lui. Ce qui était une chance, car beaucoup n'auraient pas apprécié ces dons de pythie qui s'ignorait. Lorsqu'elle retrouverait son état normal, elle ne se souviendrait pas du quart de ce qu'elle allait lui annoncer.
Pour l'instant, elle demeurait debout, l'expression de son visage aussi vide que celle de ses yeux noirs qui fixaient le mur derrière lui. Elle dérivait dans une sorte de transe, au sein de laquelle une part d'elle-même s'effaçait au profit de l'étonnant pouvoir légué par sa grand-mère. Il ne devait pas la contrarier, encore moins la toucher, simplement écouter ses paroles et l'interroger de la façon la plus neutre possible. Ce qu'elle venait de lui dire alimentait sa perplexité, et il la questionna un ton calme :
« Qu'est-ce que la perte qui affecte Camus et Milo explique, exactement ? »
D'une seule traite, elle répondit :
« Pourquoi les Scorpions peuvent devenir des assassins psychopathes, et pourquoi les Verseaux sont souvent incompris, finissent seuls et meurent parfois jeunes. »
Effrayé par la noirceur de ce résumé, le Brésilien tenta de comprendre.
« C'est une malédiction liée à leur signe ?
— Non, c'est un travers inhérent à leur Maison. Tout comme les Gémeaux sont guettés par l'exaltation de leur vertu ou de leur despotisme, et les Vierges par un perfectionnisme spirituel qui les amène généralement à se sacrifier. Mais tout ceci ne se produit qu'en cas de déséquilibre majeur chez les chevaliers concernés. Dans ce cas, il existe pourtant une parade. Il suffit de trouver l'élément qui contrebalance le pôle négatif qui s'exprime, et tout rentre dans l'ordre.
— Et les Taureaux ? ne put-il s'empêcher de demander, malgré son souci de saisir avec exactitude ce qui malmenait ses pairs du huitième et du onzième niveau.
— La gentillesse des Taureaux rime parfois avec l'oubli d'eux-mêmes, et ils risquent de se laisser étouffer par les ennuis des autres, répondit-elle sans l'ombre d'une hésitation. Mais dans ton cas tu n'as rien à craindre, tu as su bâtir ton propre bonheur, avant de t'intéresser à celui de ceux qui gravitent autour de toi. Par ce biais, tu ne sombreras jamais dans l'élément dissonant de ta Maison.
— Et Camus et Milo ont perdu quoi en se séparant ? recentra-t-il son interrogatoire, un peu douché par les révélations de Mélina.
— Un élément essentiel à l'existence de chaque homme. Ton ami Milo y survivra, tant que sa colère n'amènera pas un adversaire plus puissant que lui à croiser sa route. Mais ne compte pas que son caractère s'adoucisse. Pour Camus, c'est déjà un miracle qu'il ait résisté jusque-là, en vous leurrant sur son état réel. Il semble soumis à des tensions vraiment très fortes. Comme s'il était en proie à un double tourment, qui le plaçait encore plus directement en prise avec ce qu'il a perdu. Le jour où l'abcès qui le ronge crèvera, ce sera au travers d'une action que personne ne comprendra et que tout le monde condamnera.
— Mais ils ont perdu quoi exactement ? s'agaça le Taureau, qui voyait se profiler ses pires craintes.
— Il ne m'appartient pas de te donner la réponse. »
Comme souvent, ses révélations s'accompagnaient d'une rétention d'informations frustrante. Il était inutile d'insister dans ce cadre, et le Taureau posa une question qui attaquait le problème sous un autre angle.
« On peut les aider ?
— Je ne pense pas, le détrompa-t-elle. Ils se sont piégés eux-mêmes en devenant leur point d'équilibre réciproque. C'est pourquoi Athéna a gardé le silence. Il est inutile de s'attarder sur les problèmes qui n'ont pas de solution. Les seuls à pouvoir en trouver une, ce sont eux-mêmes. Mais vu la nature de leurs ennuis, il faut qu'ils le fassent de manière spontanée, sans que personne n'interfère.
— Et si j'en parlais à Shion ? s'obstina-t-il. Athéna a peut-être des raisons de ne pas intervenir, mais tes restrictions ne s'adressent tout de même pas à tout le monde.
— Abstiens-toi si tu veux vraiment les aider. Quand elle n'est pas concertée, trop de bonne volonté amène parfois aux pires résultats. Marine risque déjà de déclencher la chute d'un jeu de dominos dont elle ignore les répercussions. Mais l'arrêter ne servirait à rien. D'autres pions sont déjà en marche. »
Ignorant la scène et les commentaires suscités par son passage précipité, Marine poursuivait son chemin sans se laisser distraire. Elle atteignit la grande arène en arrivant par le haut de l'amphithéâtre. À cette heure, l'affluence aux entraînements battait son plein. Quelques Bronzes s'échauffaient, Jabu ayant déjà entrepris de combattre Nachi, tandis que Shaina complétait la formation de trois apprentis particulièrement attentifs sous son autorité sévère.
Nombreux étaient ceux à avoir pris place dans les gradins en attendant leur tour, et elle répondit d'un signe de tête à Aioros qui la salua des tribunes lui faisant face. Elle bénéficiait d'une vue d'ensemble panoramique sur les personnes présentes, et elle repéra immédiatement celui qu'elle cherchait. D'un pas décidé elle s'engagea sur l'un des quatre escaliers de pierre. Alors qu'elle accédait aux paliers les plus bas, le souvenir de son altercation de la veille avec Aiolia passa comme une ombre dans sa mémoire.
Tout était parti d'une discussion qui se voulait pourtant constructive. Fort de sa réconciliation avec son frère, le Lion s'efforçait de trouver le meilleur moyen de venir en aide à son ami Milo. Ils étaient tombés d'accord sur le fait que le Scorpion devait mettre ses sentiments au clair avec Camus, mais pas sur la manière de procéder. Pour Aiolia, cette crise se résoudrait par la réunion plus ou moins forcée des deux protagonistes, jusqu'à ce qu'ils aient enfin une explication franche, quitte à les enfermer quelque part sous surveillance le temps imparti.
Marine ne lui donnait pas totalement tort, mais il existait pour elle un grain de sable à évacuer auparavant. Elle ne parvenait pas à oublier l'attitude de Camus quand elle l'avait accueilli à son retour sur la plage. Elle avait beau se dire que lors de son arrivée le Verseau était encore sous le coup de son amnésie, ce qui avait pu induire une certaine désorientation, le regard perdu qu'il avait posé autour de lui ce jour-là la hantait. Il ne correspondait en rien à celui d'un homme libéré de ses geôliers. Son expression évoquait plutôt celle d'une personne toujours menacée d'une traque.
Cette évidence l'amenait à se méfier de Zoltan, de façon totalement irrationnelle par rapport au peu d'éléments qu'elle possédait sur ce dernier. Face à ses soupçons, Aiolia s'était contenté de hausser les épaules, répliquant que si le Roumain avait eu quelque chose à se reprocher, Shion ne lui aurait jamais donné l'autorisation de rentrer au Sanctuaire. Objection qui n'avait pas convaincu Marine.
« Si tu l'avais vu avant que l'armure ne lui rende sa mémoire, tu n'aurais pas le moindre doute que quelque chose ne va pas », avait-elle inutilement insisté.
Leur désaccord avait fini par dégénérer en violente altercation verbale, Aiolia se retranchant derrière les choix du Grand Pope, elle, se fiant à son intuition féminine. Deux mondes inconciliables en cas de crise contradictoire. Ressassant ses questions insolubles au cours de la nuit, elle avait mûri une décision en accord avec son intime conviction. Si Aiolia ne voulait pas l'écouter, elle irait chercher des réponses ailleurs. Déterminée, elle s'engagea sur le terre-plein central, pour venir se planter à quelques pas du Cancer.
Angelo surveillait d'un œil attentif la lutte que se livraient à mains nues deux gardes qu'il jugeait particulièrement patauds au corps à corps, et qu'il était résolu à aguerrir. Il avait parfaitement senti l'arrivée de Marine et il savait qu'elle attendrait le temps qu'il en ait terminé. Mais l'insistance de la présence déférente de la jeune femme l'intriguait. Le chevalier de l'Aigle ne cachait pas le peu d'affection qu'elle lui portait, et leurs rapports étaient inexistants. Pour que cette femelle prît sur elle pour le déranger en y mettant les formes, il fallait vraiment que quelque chose l'ennuie.
D'un geste autoritaire, il indiqua à ses hommes de se retirer. Se retournant vers sa solliciteuse avec curiosité, il pesta intérieurement contre le port du masque qui lui interdisait de décrypter l'expression de celle-ci. Un désagrément qui l'incita à l'interroger d'un ton peu amène.
« Qu'est-ce que tu veux ?
— J'aurais besoin d'une information sur une de tes nouvelles recrues, répliqua-t-elle sans se laisser intimider.
— Rien que ça, persifla-t-il en relevant un sourcil moqueur. Tu me prends pour une balance. Leurs petits secrets, c'est confidentiel. »
Marine ne fut pas surprise de s'entendre ainsi rembarrer. Dans un sens, il n'avait pas tort. Sa curiosité était totalement déplacée. Cependant, il en allait d'un cas de force majeur. Recevoir une réponse passait néanmoins par un minimum de confiance réciproque. Elle connaissait suffisamment Death Mask pour savoir que si elle ne se dévoilait pas un peu, elle n'obtiendrait rien. Ravalant sa fierté, elle occulta l'envie de répliquer sèchement à son ironie exaspérante.
« C'est pour Camus, précisa-t-elle.
— Oh ! et depuis quand tu te préoccupes du Verseau ?
— En fait, depuis son retour. Je suis sûre qu'il nous cache quelque chose.
— Mister freeze cache toujours quelque chose. C'est un expert dans l'art de la non-communication. Tu n'avais pas encore remarqué ? »
Cette réponse lapidaire ne la surprenait pas. Il la provoquait par plaisir, mais ce qu'elle pressentait la rendait trop soucieuse pour qu'elle rentrât dans son jeu.
« Tu me connais suffisamment pour savoir que si ce n'était pas important, je ne serais pas venue te trouver, tenta-t-elle de l'amadouer avec franchise.
— C'est exact, admit le Cancer en retrouvant son sérieux. Alors à mon tour, j'aurais une question. Je peux savoir pourquoi tu ne cherches pas à obtenir cette réponse en m'envoyant Aiolia ? J'aurais plus de chance de me laisser fléchir par lui, non ? »
Il avait oublié d'être bête, et Marine commençait à regretter sa résolution. Si c'était pour la faire tourner en bourrique, autant qu'elle cherchât ailleurs une source d'informations. D'autant plus que leur conciliabule ne passait pas inaperçu. Ils devenaient le point de mire de quelques-uns, et elle ne tenait pas à ébruiter leurs propos. Bien décidée à s'en aller s'il la chinait encore, elle avoua néanmoins à voix basse :
« Disons que nous avons une divergence d'opinion sur la question et qu'il refuse de m'aider.
— Ah ! je comprends mieux ton soudain intérêt pour ma personne », répliqua-t-il, en croisant les bras pour mieux se camper devant elle.
Dépitée par ce qu'elle prenait pour une nouvelle raillerie, Marine eut un soupir d'agacement. Aussi infime fût-il, Angelo le perçut, et il comprit qu'elle s'apprêtait à le planter là. Il appréciait de la mettre en boîte, et il ne lui devait rien, mais la conversation l'intéressait à plus d'un titre. Ainsi s'approcha-t-il d'un pas, pour enchaîner d'un air désinvolte avant qu'elle ne se détournât.
« Tu veux que je te rancarde sur Zoltan, c'est ça ?
— Simplement que tu me dises ce que tu penses de lui », confirma-t-elle.
Le Cancer l'observa encore durant quelques instants en silence avant de répondre. C'était nouveau ça. Depuis quand le chevalier de l'Aigle émettait-elle des doutes sur le Roumain, alors qu'elle était bien trop jeune quand il avait disparu pour se souvenir de lui ? Si une personne comme elle, qu'il n'aimait pas certes, mais dont il ne réfutait pas l'intuition, soupçonnait quelque chose, il y avait peut-être matière à ce qu'il creusât davantage sa propre enquête sur cet individu.
« C'est une pourriture finie, répliqua-t-il enfin en s'assurant que personne ne pouvait les entendre. Il serait parfait pour certaines missions. Efficace, précis, discret et sans état d'âme. Quant à être fiable… À mon avis, c'est aussi le genre de personne que déteste le Verseau.
— Qu'est-ce qui te fait dire ça ? » demanda-t-elle, sans cacher son souci.
Elle comprenait de plus en plus mal comment les deux hommes pouvaient cohabiter, et elle n'apprécia pas le sourire de Death Mask, qu'elle jugea méprisant pour le Français.
« C'est un glaçon, mais un glaçon qui a ses principes. Son enseignement lui a appris à obéir aux ordres, et il le blinde comme nous tous face à des questions d'ordre trop personnel. Mais je ne suis pas sûr qu'il soit capable d'appliquer un tel détachement pour tout ce qui touche à son domaine privé. Il est trop droit. »
Ça rejoignait ce que pensait Marine, mais elle avait besoin d'une certitude.
« Donc, tu penses qu'objectivement, il ne pourrait jamais s'entendre avec quelqu'un comme lui, acheva-t-elle en cherchant une confirmation.
— Non, sauf s'il a envie de l'aider », la détrompa l'Italien, comme à plaisir.
Désorientée par sa répartie, Marine ne savait plus que croire.
« Comment ça ? l'interrogea-t-elle encore, sans cacher sa contrariété.
— Je te l'ai dit : parce qu'il est trop droit », lui assena Angelo, visiblement amusé, en se cantonnant délibérément à ce seul indice.
Le pire, c'était qu'il avait raison, et elle n'était pas plus avancée. Rappelant ses hommes d'un geste, le Cancer lui signifia d'une expression goguenarde que la conversation s'achevait là. À elle de se débrouiller avec le peu d'informations qu'il venait malgré tout de lui livrer.
Perplexe, elle s'éloigna. Décidément, quelque chose ne collait pas. Elle ne devait rien au Verseau, mais en tant que chevalier, son esprit de corps la forçait à se mobiliser. Et puis il y avait Aiolia. Elle l'avait vu précédemment se débattre suffisamment à cause de Shaka, elle ne tenait pas à ce qu'il s'en voulût pour ne pas avoir compris à temps que Camus avait besoin d'aide. Elle avait la conviction qu'ils passaient tous à côté d'un élément concernant le Français. Connaissant son amant, elle savait qu'il serait le premier à regretter son inertie si cela aboutissait à un désastre. Elle devait donc prendre les devants, quitte à refiler ensuite la résolution de ce problème au Lion, une fois ses soupçons étayés de preuves irrévocables. Mais s'ingérer dans les affaires d'un chevalier d'Or exigeait une raison en béton. Il fallait qu'elle menât ses investigations avec célérité et efficacité. Et soudain un fait lui revint en mémoire.
D'après Hyoga, Kayla connaissait bien Zoltan. Elle avait également été très proche du Verseau durant son enfance, bien qu'elle restât généralement discrète sur cette partie de sa vie. Or, ces dernières semaines, Marine avait plusieurs fois surpris l'Australienne en train d'épier le Roumain. Sur le moment, elle n'avait pas fait le lien, se demandant ce que sa consœur pouvait bien trouver d'attrayant au Balafré. Bel homme certes, malgré la cicatrice qui le défigurait en partie, mais dégageant une aura à faire fuir les adeptes de tendresse partagée. Ne côtoyant pas assez la jeune garde, elle avait pensé sa curiosité déplacée et ne l'avait pas interrogée.
Par contre, l'altercation qui avait paru opposer Kayla à une autre femme quelques jours plus tôt l'avait plus étonnée. Du haut de la falaise où elle se situait alors, Marine n'avait pas pu entendre ce que se disaient les deux silhouettes en contrebas sur la plage, mais la conversation semblait houleuse. À un moment, elle avait bien cru qu'elles allaient en venir aux mains. Une attitude d'autant plus surprenante pour l'Australienne. Réservée et assez solitaire à l'ordinaire, celle-ci passait pour un pilier de patience, de douceur et de modération.
Certes, dans leur tenue uniforme, les soldats se ressemblaient tous, et les masques féminins n'aidaient guère à l'identification. Elle était néanmoins certaine qu'il s'agissait de Kayla à sa somptueuse chevelure de lin qui s'argentait sous le soleil. La seconde ne présentait aucun signe distinctif. Elle était en plus restée dans une zone d'ombre rocheuse, trop loin de toute façon pour être reconnue sous ses vêtements standards. Flairant là une nouvelle piste, la Japonaise décida de rejoindre ses consœurs.
Suivant d'un œil distrait l'affrontement qui venait de reprendre entre ses hommes, le Cancer regarda Marine remonter l'escalier pour disparaître en haut des gradins, en espérant que ses réponses évasives l'avaient suffisamment désorientée pour qu'elle demeurât encore un peu loin de Zoltan. Non pas qu'il craignait la concurrence dans la course aux questions, mais ce qui se tramait lui semblait beaucoup trop complexe et à la limite inquiétant, pour qu'un chevalier qui n'en maîtrisait pas tous les éléments s'en approchât. Il était maintenant certain qu'il existait un énorme contentieux entre Camus et le Roumain. Il y rattachait son apprenti, la gamine qui le fuyait comme une souris un chat, et le troisième larron auprès duquel Sergueï était allé se réfugier.
Depuis sa rencontre fracassante avec le Verseau, il avait eu le temps de réfléchir. L'étrange répartie de Milo sur le fait que Sergueï rentrait effectivement en résonnance avec une partie de l'esprit et des émotions du Français, avait fini par lui rappeler une mise en garde, que les chevaliers d'Or transmettaient à leurs successeurs sur un interdit bien spécifique. C'était un anathème extrêmement rare, qui demandait en outre une condition particulière pour se produire. Une condition que normalement, leur génération ne remplissait pas.
Ne pouvant pas être directement concerné, à l'exemple de ses pairs, il avait jusque-là enfoui cette information dans un coin de sa mémoire, en attendant de la signifier à celle ou à celui qui le remplacerait. Mais force était de constater que le Verseau était l'un des seuls qui auraient eu l'occasion de fouler au pied cette proscription. Aurait… Si…. Parce qu'en théorie, sachant ce qu'il savait, c'était impossible. Un casse-tête qui ennuyait singulièrement le Cancer pour tout un tas de raisons qu'il se refusait à communiquer. Il avait bâti sa réputation sur sa dureté vis-à-vis des autres, il ne tenait pas à donner l'impression de se ramollir davantage que ce qu'il montrait.
En tout cas, dans cette affaire, il valait mieux que Shion n'ait pas accès à certains renseignements. Le vieux renard avait certainement lui aussi des doutes, mais pour l'instant rien de probant. Dans le cas contraire, il aurait déjà dit adieu à son apprenti. Cette histoire lui déplaisait. Il cohabitait depuis assez longtemps avec Sergueï pour affirmer qu'il n'y avait pas une once de méchanceté en lui. Et puis restait le problème du Verseau. S'il y en existait bien un qu'il ne voyait pas se fourrer dans une situation pareille, c'était lui. Il ne savait pas encore s'il aiderait ou non Milo à lui sauver la mise, mais toutes ces questions avaient au moins l'avantage de le tirer de son ennui.
La sanction d'Hadès commençait sérieusement à lui peser. Il avait besoin d'action, ou tout au moins d'un dérivatif lui apportant un peu de surprise pour exercer ses neurones, et cet étrange jeu de pistes, qui risquait de les partager de nouveau s'il venait à découvrir que l'un d'entre eux avait bravé une interdiction sacrée, n'était pas pour le rebuter. Demeurait le problème Zoltan, qu'il parvenait mal à raccorder à cette énigme. En réfléchissant, il avait bien fini par trouver un lien qui aurait pu le rattacher à ce mystère, mais objectivement il lui semblait inexploitable. Si Camus avait effectivement trahi le Sanctuaire, il fallait que le Roumain soit partie prenante dans sa défection. Or, il les avait suffisamment observés tous les deux pour être certain que le Roumain n'était pas l'allié du Français. Sans compter qu'Angelo avait beau retourner l'hypothèse dans tous les sens, il imaginait difficilement le Verseau pourvu d'une âme aussi noire.
S'il existait une personne capable de lui apporter un début de réponse concrète, c'était Saga. Ses années de règne lui avaient donné accès à une foule d'informations tenues secrètes pour tous les autres. À la manière dont le regard du Scorpion s'égarait parfois sur le troisième temple, le Cancer se doutait que ce dernier y songeait également. Il était cependant quasiment sûr que Milo ne bougerait pas, de peur de trahir Camus. Interroger le Gémeau revenait à lui faire part des soupçons qui planaient sur le Français, et dans ce cadre, il était impossible de déterminer à l'avance la réaction de l'ancien Grand Pope.
Usurpée ou non, sa fonction précédente plaçait d'office Saga dans le camp des infréquentables pour la sécurité du Français si celui-ci était coupable. En théorie. Parce qu'en pratique, Death Mask n'était pas certain que le Grec se montrerait aussi implacable que Shion dans ce cas. Il avait été trop malmené lui-même, et vis-à-vis de Camus il avait des choses à se faire pardonner. Ce qui risquait de semer une sacrée zizanie si la faute du Verseau s'avérait effective. Décidément, il allait adorer les semaines à venir.
Occupé dans la réserve de l'armurerie à trier et ranger un lot de pièces en cuir qui serviraient à renforcer les plastrons des protections des simples soldats, Yannis jetait de fréquents regards derrière lui. Il tournait le dos à la porte, et il se sentait vulnérable. Depuis que Sergueï était venu le trouver, il redoutait de se retrouver nez à nez avec celle qui l'avait réceptionné des mains d'Alexeï à son arrivée en Grèce. Le passage éclair et désespéré de l'enfant avait eu le don de la faire réapparaître. Yannis était à présent certain qu'elle les guettait tous depuis le début, et à vrai dire, il avait presque aussi peur de cette femme que de Zoltan.
La veille, elle l'avait surpris à la fermeture de l'échoppe, alors qu'il regagnait la soupente qu'il partageait avec un autre apprenti pour dormir. La tombée de la nuit devenait précoce et fraîche en cette saison, et il marchait rapidement entre deux habitations aux murs aveugles. Il suivait une venelle déserte, quand quelqu'un l'avait violemment agrippé par une épaule avant de le projeter avec force contre la muraille.
Effrayé, il avait songé à appeler à l'aide trop tard. Enveloppé dans une grande cape noire, son agresseur lui faisait face en le bâillonnant d'une main tandis que la seconde se refermait sans douceur sur sa gorge. Il avait tout de suite compris qu'il avait affaire à une guerrière de l'île. Le vêtement dont elle se couvrait dissimulait son grade, mais le masque de métal poli qui cachait son visage la désignait comme une de celles qu'il devait craindre. Elle l'avait questionné en enlevant sa main sur sa bouche tout en accentuant la pression sur son cou.
« Qu'est-ce que Sergueï te voulait ? »
Il avait aussitôt reconnu sa voix. Bravement, il avait essayé de maîtriser sa nervosité pour lui répondre.
« Ce n'est qu'un gamin. Il n'a pas voulu mal faire, mais tous ces changements, c'est beaucoup pour lui.
— Un gamin qui a le potentiel d'un chevalier en devenir, l'avait-elle repris avec suspicion.
— Il n'est pas habitué à tout ça. Et puis son maître n'est pas du genre facile. »
Cette fois-ci, sa réplique avait semblé la convaincre, et elle l'avait relâché pour reculer d'un pas.
« Eh bien, j'espère que tu as su le consoler. Que ce soit la dernière fois que j'ai à intervenir. Il n'y aura pas d'autre avertissement. »
Elle avait disparu en bondissant sur le toit le plus proche à ces derniers mots. Yannis avait bien dû attendre vingt bonnes minutes avant de pouvoir poursuivre sa route, tant son cœur battait la chamade et que son esprit s'affolait sur la décision à prendre. Aucun d'entre eux n'était plus en sécurité. Sergueï lui avait relaté comment il s'était heurté à Death Mask à cause du Verseau. Sa faculté de percevoir ce que ressentait Camus devenait surréaliste. Comment le garçonnet pouvait-il à ce point éprouver les émotions du Français ? Même ici, sur cette île étrange, cela paraissait bizarre. Il n'y avait qu'à observer la réaction des adultes lorsqu'il parlait du comportement un peu trop familier de Sergueï avec le maître des glaces pour s'en apercevoir. Si le Cancer commençait à fouiner, il ne donnait pas cher de leur secret et de leurs mensonges. Sans compter ce Milo. Le petit Russe lui avait raconté qu'il avait lui aussi posé plein de questions.
Il devait prévenir Camus. Lui seul saurait comment répliquer. Trop d'éléments menaçaient de les déstabiliser individuellement. S'ils montraient un front commun, peut-être auraient-ils une chance d'échapper à leurs ennemis ? Yannis comprenait mal pourquoi le Verseau attendait autant pour contre-attaquer. En théorie, sa fonction de chevalier d'Or le plaçait nettement au-dessus de Zoltan. Il se doutait que son silence devait être motivé par une bonne raison, mais là, il sentait qu'il y avait urgence. Trop de curieux se mettaient à leur tourner autour. À commencer par cette jeune femme à l'étrange et longue chevelure, si claire qu'on l'aurait dite d'argent fondu sous le soleil.
Elle était venue le trouver en se présentant sous le nom de Kayla. Comme toutes celles qui vivaient ici, hormis les servantes, elle portait un masque et il n'avait pas pu voir son visage. S'il s'accordait au reste de sa personne, il devinait qu'il devait être d'une rare beauté. Elle cherchait de nouveaux gantelets de métal, et tout en détaillant la marchandise, elle avait engagé la conversation. Yannis ne s'était pas méfié, jusqu'à ce qu'elle tentât de savoir pourquoi le Français avait visité l'armurerie peu de temps auparavant. Il s'en était tiré en jouant les abrutis, mais il n'était pas sûr de l'avoir convaincu.
La mort dans l'âme et la peur chevillée au corps, l'adolescent avait donc pris la décision de désobéir à celle qui les surveillait dans l'ombre. Il allait essayer de rejoindre le Verseau pour lui communiquer toutes ces informations et lui demander de l'aide. Depuis qu'il était levé, il guettait le moment de pouvoir se faufiler hors de l'échoppe sans que personne ne s'en aperçût. Répertorier et stocker toutes ces croûtes de cuir lui donnaient une occasion unique de disposer autrement des heures à venir. Yorgos lui faisait maintenant suffisamment confiance pour ne pas le déranger. S'il arrivait à lui fausser compagnie, en théorie, il ne remarquerait pas de son absence. Encore fallait-il qu'il trouvât un prétexte pour emprunter l'escalier sacré.
Regardant autour de lui, il saisit une sorte de plaque d'armure en fer travaillé. Le forgeron l'avait remisée sur une étagère en attendant de terminer de la marteler. Il ignorait tout de sa destination finale, mais elle était suffisamment belle pour finir dans les hautes sphères. Yannis savait que le chevalier d'Or de la première maison était également réputé en tant qu'armurier. Il se doutait que les fonctions de Yorgos et du Bélier n'avaient rien de similaire, mais il espérait que ce point commun lui permettrait au moins de gagner le premier temple. Une fois sur place, il aviserait.
L'adolescent se glissa silencieusement au-dehors. L'activité matinale battait son plein, et il put se fondre à la masse sans se faire remarquer. Les chemins qui menaient aux différentes aires d'entraînement étaient nombreux. Il les dépassa avec le sentiment de s'avancer en terre inconnue. Jetant souvent un regard derrière lui pour s'assurer qu'il n'était pas suivi, il progressait en se repérant au toit caractéristique de l'édifice qu'il cherchait à atteindre.
Il marchait en ayant parfaitement conscience d'outrepasser ses limites. Au fur et à mesure qu'il se rapprochait de la Première Maison les rencontres devenaient moins fréquentes. Il finit par s'engager sur un sentier totalement désert. Deux haies de résineux entrecroisaient leurs branchages au-dessus de sa tête. Le cœur battant la chamade, il pénétra sous le couvert de l'allée végétale. Celui-ci le mena jusqu'à un large chemin pavé de marbre. Cette voie royale s'achevait une centaine de mètres plus loin, au pied de l'escalier monumental dont il ne voyait pas le bout, et qui serpentait à l'assaut de la montagne.
Avec une hésitation perceptible, il prit cette direction. Personne ne s'aventurait jamais aussi près du cœur du Domaine Sacré sans raison, et il serait sévèrement châtié s'il ne parvenait pas à atteindre Camus avant de se faire surprendre. Levant la tête, il fut effaré de constater qu'à cette distance, le temple du Lion ressemblait à une miniature, alors qu'il n'apercevait même pas celui du Verseau. Saisi par le découragement, il faillit renoncer. Seul le souvenir des larmes de Sergueï le poussa à avancer. Étouffant un soupir, il entreprit l'interminable escalade.
Redoutant à chaque instant de croiser un domestique, ou pire, un garde, il se mit brusquement à courir. La montée était si rude et longue, qu'il dut s'arrêter pour reprendre son souffle avant de voir se profiler le premier bâtiment. Il savait que tout allait se jouer lors de cette étape. Il devait convaincre le chevalier qui l'occupait de l'amener auprès de Camus. S'il le fallait, il lui révélerait une partie de la vérité. Il n'avait aperçu qu'une unique fois Mü du Bélier depuis son arrivée, mais il lui semblait nettement moins effrayant que le colosse qui habitait l'étage supérieur, et puis sa réputation était celle d'un homme ouvert au dialogue.
Yannis gravit les dernières marches avec une appréhension certaine. Le lieu demeurait curieusement désert. Il regrettait presque que la silhouette du propriétaire de cet antique édifice blanc n'ait pas déjà surgi alors qu'il prenait pied sur le parvis. L'Atlante vivant ici ne pouvait pourtant pas ignorer sa présence. À moins qu'il fût absent. Auquel cas il allait se trouver confronté à un autre problème, car il était sûr qu'il était impossible de franchir un temple aussi facilement, à moins d'y être autorisé. Ce n'était vraiment pas de chance. S'il parvenait à passer, il devrait monter la seconde volée de marches, et surtout s'adresser au géant qu'il redoutait.
Lentement, l'adolescent s'approcha de l'entrée du naos. L'intérieur plus sombre ne laissait rien deviner au-delà de quelques mètres, et il prit une profonde inspiration avant de s'engouffrer sous la voûte. La dureté du choc qui le bloqua brusquement se répercuta désagréablement dans tout son corps. Il venait de se heurter de plein fouet à un mur invisible. Endolori, il recula de quelques pas en se massant le nez. Un rire moqueur se fit aussitôt entendre derrière lui.
Faisant demi-tour, il se retrouva nez à nez avec un garçon d'environ son âge, tout aussi roux, et dont les yeux également verts le fixaient avec un amusement un peu méprisant. La ressemblance s'arrêtait là. Plus grand que lui, deux points étranges marquant son front dépouillé de sourcils, sa tunique caractéristique et sa musculature fine et bien développée trahissaient un apprenti. Dressé devant lui sur l'esplanade de pierre, ce dernier lui interdisait toute retraite. Yannis déglutit avec difficulté. S'il ne parvenait pas à le convaincre, c'était fichu.
« Que fais-tu là ? lui demanda l'inconnu, avec une curiosité empreinte de méfiance.
— Je venais voir Mü du Bélier, répondit-il en s'obligeant à ne pas baisser les yeux.
— Pourquoi ?
— Pour lui apporter ceci », mentit-il en présentant le morceau d'armure qu'il avait dérobé à l'échoppe.
Le regard de l'autre garçon ne fit que passer sur le bout de métal avant de se durcir pour se fixer à nouveau sur lui.
« Tu prétends que mon Maître aurait un intérêt quelconque à manipuler un vulgaire morceau de ferraille. Tu mens. Qui t'envoies ? »
Le jeune Russe comprit avec désespoir qu'il ne le tromperait pas, mais peut-être parviendrait-il à gagner sa confiance en jouant la carte de la franchise. Les années passées à survivre au sein des gangs de Moscou lui avaient appris à déchiffrer une physionomie, et mis à part de la méfiance, il ne percevait aucune hostilité chez son interlocuteur.
« Laisse-moi voir ton maître. Je te jure que je ne veux de mal à personne. C'est une question vraiment importante », tenta-t-il de l'amadouer, avec une expression inconsciemment suppliante.
Déstabilisé par son accent sincère et son regard malheureux, Kiki de l'Appendix répliqua avec un peu moins de rudesse.
« Mon Maître est absent. Si tu veux, tu peux me laisser un message, je le lui transmettrai. Et je ne dirai à personne d'autre que tu es monté jusqu'ici. »
Avec un accablement non feint, Yannis secoua la tête.
« Ce n'est pas possible. Je ne peux parler qu'à un chevalier d'Or. Mais peut-être pourrais-tu aller chercher Camus ?
— Tu voudrais que j'aille déranger Camus du Verseau pour toi ?
— S'il te plaît. C'est vraiment très important. »
Les yeux arrondis de stupeur du jeune apprenti lui prouvaient au moins qu'il venait de marquer un point en surprenant son adversaire. Malheureusement, il ne connut jamais sa réponse. Alors qu'il ouvrait la bouche pour la lui donner, une voix que Yannis aurait aimé ne plus jamais entendre s'éleva des marches derrière eux.
« Inutile de te mettre martel en tête pour lui. Il cherche à gagner ta confiance pour détourner ton attention. Ce n'est qu'un sale petit voleur. »
Les deux adolescents se tournèrent vers la femme masquée qui venait d'apparaître dans un beau mouvement d'ensemble. Sous sa défroque de garde ordinaire, rien ne la distinguait des autres guerrières assimilées à ce poste. De taille moyenne, une longue chevelure brune rejetée librement derrière ses épaules, elle conservait une carrure relativement fine qui la désignait plus comme une adepte des coups rapides et acrobatiques, que des attaques franches et directes. Ses bras nus montraient une peau presque mate malgré l'hiver, et Yannis nota qu'elle semblait boiter légèrement de la jambe gauche.
Jamais encore elle ne s'était laissé observer de cette manière, et le jeune Russe en conçut une peur intense. Il voulut la contredire, lorsqu'il vit le regard lourd de doute que Kiki posait à présent sur lui. Entre ses mains, la plaque d'armure brillait comme une preuve irréfutable.
« Non, balbutia-t-il, tétanisé de frayeur.
— Et cette plaque de métal, tu ne l'as peut-être pas dérobée au vieux Yorgos ? poursuivit son ennemie d'une voix froide, en s'avançant d'une démarche assurée. Je t'ai vu sortir de la remise avec cet objet. Ça m'a paru bizarre et je t'ai suivi. Je ne sais pas ce que tu voulais en faire, mais une chose est sûre, tu n'es qu'un sale voleur, et je vais te ramener pour qu'un des chefs de section te donne le châtiment que tu mérites. »
Laissant tomber sur le sol la pièce d'armure maintenant inutile, Yannis n'eut que le temps de faire un saut de côté pour s'échapper par le premier raidillon qu'il aperçut. S'engageant dans un taillis buissonneux, il se mit à dévaler la pente sans se soucier de s'aventurer en terrain inconnu. Vive comme l'éclair, sa dangereuse adversaire était déjà sur sa trace.
« Ne t'inquiète pas, je m'en charge », cria-t-elle à Kiki, avant de disparaître à son tour sur le versant abrupt.
Ébranlé par l'assurance de la jeune femme, l'adolescent ne bougea pas. De toute manière il n'avait pas d'argument pour s'opposer à ce garde qui ne faisait que son devoir. Mais dès le retour de son maître, il en parlerait à celui-ci. Le garçon dont il ne connaissait d'ailleurs pas le nom lui faisait presque de la peine, et cette histoire lui semblait bizarre. Ennuyé, il ramassa le morceau d'armure abandonné sur le sol.
Note de fin : Première publication janvier 2011 - Chapitre modifié en juillet 2015 (Outre les changements de syntaxe et de vocabulaire, le chapitre contient 803 mots de plus).
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