Au bout du compte, ils ne repartent pas.

La vallée est plutôt sympathique durant la belle saison : les yaks ont des mousses et autres lichens à grignoter, du gibier hante la montagne, et les lances des jötnar n'ont pas besoin de modification pour piéger les poissons et les phoques.

L'idée des cahutes ne vient qu'après la venue d'une tempête qui a fait s'envoler quatre tentes : avec tous les éboulis des montagnes, c'est facile d'édifier une petite bicoque plus ou moins branlante, maintenue en place par la glace conjurée des Géants.

La fille qui trouve l'idée des cahutes s'appelle Aurgelmir. Étant une Géante des Glaces, elle est bien loin de tout stéréotype féminin à l'eau de rose : en fait, sans les deux seins qu'elle expose sans honte à la bise glaciale, on la prendrait pour un homme sans problèmes.

Aurgelmir adore jouer du harpon et nager, elle a le rire moqueur et quand Ymir pose les yeux sur elle, quelque chose s'allume dans son regard à lui et dans son regard à elle.

Loki commence à faire provision de mousse séchée à se fourrer dans les oreilles. Il a son côté voyeur, mais la décence, ça existe.


Chez les anges, une cour peut durer jusqu'à cinq mille ans. Quand on a l'éternité devant soi, pourquoi brusquer les choses ?

Chez les jötnar, l'affaire est pliée en l'espace de quelques semaines, trois mois maximum. Quand on peut mourir du jour au lendemain, pourquoi perdre du temps ?

Ymir et Aurgelmir ont beau dire que c'est un honneur de vivre sous le même temps que le sorcier de la tribu, Gabriel emménage quand même dans sa propre bicoque. Pas question de perturber le ménage, c'est déjà bien assez de deux adultes dans un couple.

Et puis, vu la petite étincelle de vie dans le ventre de la fille, il va leur falloir tout l'espace disponible.


Avant Thrudgelmir, il y a un premier garçon et une fille. Aucun des deux ne survit à la petite enfance.

Gabriel n'intervient pas. Les deux morts ont été soudaines, et il faudrait une résurrection complète. Il vaut mieux éviter les résurrections, ça chamboule l'ordre naturel. Ça prend des vies innocentes pour rectifier le tir.

Heureusement, Thrudgelmir survit. Et mine de rien, Aurgelmir avoue que ça la rassure que Loki ne sache pas tout réparer. Ça le rend plus accessible. Moins… autre. Étranger. Effrayant.

Thrudgelmir grandit. Ymir vieillit. Gabriel ne change pas.


Lorsque vient l'heure de partir pour Ymir, celui-ci a atteint un âge peu commun chez les jötnar : il a réussi à vivre assez longtemps pour voir naître son petit-fils, Bergelmir. Il est désormais voûté, son teint a pris la couleur de la cendre et le rouge de ses yeux s'est terni pour devenir rose laiteux.

Assis à son chevet, Gabriel se sent aussi petit qu'au jour de leur rencontre, alors qu'il mesure près de deux mètres. Il a le visage étrangement délicat sous ses tresses rouges ornées de plumes et d'os, et des bras et jambes faits pour la danse.

« Qui aurait cru que je finirais de la sorte ? » s'étonne le vieux chef devant son corps affaibli par les ans.

« Je ne te t'aurais jamais laissé finir autrement » répond sincèrement Gabriel.

Le sourire du Géant est moins menaçant qu'aux jours de sa jeunesse – Ymir a trop de crocs cassés et gâtés pour être trop intimidant, désormais.

« Et ce que tu veux, tu l'obtiens. A croire que tout l'Univers conspire pour te satisfaire. »

Loki retient son souffle. La faucheuse vient d'arriver, c'est pour très bientôt.

« C'est plutôt moi qui contraint l'Univers » avoue-t-il. « Je tiens ça de mon père. »

Ymir cligne des yeux.

« Tu ne m'as jamais dit que tu avais une famille. »

Gabriel hausse les épaules alors que la faucheuse s'approche.

« Nous nous sommes querellés. Je suis parti. J'ai trouvé une autre famille. Je t'ai trouvé. »

Pour la dernière fois, l'Archange sent le doigt du Géant suivre la colonne vertébrale de son corps d'emprunt.

« Je doute d'avoir été une bonne famille » soupire Ymir. « Je t'ai demandé tellement de choses… »

Gabriel ferme les yeux et avale pour faire descendre le sanglot dans sa gorge.

« J'ai été heureux de te les donner. »

Quand il rouvre les yeux, la faucheuse est partie. Et Ymir est parti.


Gabriel se retire de la vie publique après la mort d'Ymir.

Monté sur Fenrir qui n'a pas pris une ride – ça a ses avantages d'être le familier d'un Archange – et faisant la sourde oreille aux protestations de Thrudgelmir, il prend le chemin de la haute montagne et s'installe dans une caverne.

L'ermitage lui plaît. Fenrir a toute la place qu'il veut pour courir, et Gabriel peut rester couché tant qu'il veut, à ruminer son immortalité et la longévité immanquablement inférieure de ceux qu'il croise.

S'il résidait au Paradis, il pourrait peut-être retrouver Ymir parmi les différents Paradis qui ont dû commencer à s'accumuler les uns sur les autres. Mais s'il pointe une seule plume là-bas, Michel le trouvera. Et l'emprisonnera, sans doute.

Alors il peut juste porter le deuil, et il le fait.

Du moins, jusqu'au déluge.