Disclaimer : Les personnages appartiennent naturellement toujours à KURUMADA.

Auteur : Newgaia

Rating : M (précautions prises pour certains chapitres).

Genre : Angst


Résumé du précédent chapitre (Des décisions malencontreuses) : Heureux en ménage,Aldébaran aimerait que tous partagent la même quiétude. Le passage précipité de Marine dans son temple le porte à se soucier de ses frères d'armes, et il profite de la faculté particulière de Mélina pour essayer de trouver comment aider Camus et Milo. Celle-ci le prévient alors contre l'éparpillement des bonnes volontés. De son côté, Marine questionne Angelo sur Zoltan, mais le Cancer lui fournit un minimum de réponses. En dernier recours la Japonaise décide de se tourner vers Kayla. Angelo quant à lui commence à comprendre ce que Milo redoute à cause de Sergueï. Il a néanmoins du mal à croire que le Verseau soit responsable une telle situation, et il songe à rencontrer Saga qui pourrait lui apporter un début d'explication. Il hésite pourtant à interroger le Gémeau sur le sujet, sachant que son ancienne fonction de Grand Pope le placera d'office en adversaire de Camus si celui-ci a réellement failli. La désobéissance de Sergueï a malheureusement eu plus d'un observateur, et Yannis voit resurgir leur ennemie masquée avec inquiétude. Contre toute prudence, il décide d'aller prévenir le Verseau, mais il se heurte à Kiki en arrivant au premier temple. Désespéré, il essaye de convaincre ce dernier de contacter Camus, lorsque la femme qu'il redoute surgit en l'accusant de vol. Il n'a pas d'autre solution pour lui échapper que de s'enfuir.


CHAPITRE 28 : PREMIÈRES VICTIMES (mise à jour 16 août 2015)

Camus rentrait particulièrement désappointé. Il avait inutilement arpenté durant de longues heures sentiers et les talus camouflés courants le long de la montagne sacrée. Il avait surpris la conversation de deux gardes en revenant du Palais. Comme à son ordinaire, il allait passer près d'eux avec son détachement habituel, quand il avait entendu le nom de Yorgos et l'évocation d'un rouquin voleur.

Les deux hommes étaient hilares face à la stupidité de ce dernier, qui n'avait pas trouvé mieux que d'emprunter l'escalier interdit. Il se terrait depuis comme un lapin apeuré, alors qu'un des leurs avait vainement essayé de le rattraper. Son signalement avait été donné à tous, et la faim finirait bien par le faire sortir de sa cachette. Une fois cet abruti repris, sa punition serait à la hauteur de son irrévérence. Un divertissement comme un autre, qu'ils attendaient avec impatience.

En s'apercevant de la présence du Verseau immobile derrière eux, les gardes s'étaient un instant figés, avant de se retourner pour le saluer avec crainte. Fâché par leur bavardage, le Français les avait sèchement rappelés à l'ordre, tout en les questionnant succinctement. Désagréablement interpellé par cette affaire, il avait rapidement acquis la conviction que Yannis tentait de le rejoindre. Inquiet, il le recherchait à son tour. En vain.

Alors qu'il se rapprochait de son propre temple, Camus essaya de se rassurer. Entre les anfractuosités de roche, les taillis sauvages, les failles qui s'ouvraient aux endroits les plus imprévus, les ruines éparpillées et les anciennes habitations abandonnées, les cachettes se multipliaient. Yannis était malin. Avec un peu de chance, il échapperait encore un moment à la poursuite des soldats, le temps qu'il le retrouvât avant eux.

Il s'angoissait davantage des conséquences que cette imprudence allait engendrer auprès de Zoltan. Il y avait fort à parier qu'à cette heure, le Roumain était également sur sa trace. Le Verseau s'expliquait difficilement l'attitude suicidaire de l'adolescent, mais connaissant Yannis il ne mettait pas en doute l'urgence qui avait dû le pousser à agir. Pour parer à toute mauvaise surprise, il devrait passer lui-même à la contre-offensive, et il n'était pas prêt.

En approchant du onzième temple, un rassemblement inhabituel attira sa curiosité. Kayla et Hyoga se tenaient sur un éperon rocheux, séparé du long ruban de l'escalier par un large précipice qui plongeait sur une cinquantaine de mètres. Près d'eux, un garde leur désignait visiblement quelque chose situé en contrebas. Intrigué, Camus s'avança à son tour, autant que le gouffre de son côté le lui permettait. Baissant les yeux, il n'eut aucun mal à repérer l'objet de tant d'attention.

Une dizaine de mètres plus bas, une saillie dans la pierre formait une petite plate-forme, juste assez grande pour avoir interrompu la chute du malchanceux qui s'y était fracassé. Celui-ci tournait son visage vers le ciel, et le Verseau le reconnut immédiatement. La fuite de Yannis s'arrêtait définitivement sur ce pan de montagne. Le Français n'avait pas besoin de s'en approcher davantage pour comprendre qu'il était mort, et il serra les poings. La pente était quasiment inaccessible là où se tenaient Hyoga et les deux autres. Pour que l'adolescent ait décidé de l'emprunter malgré le danger, il fallait qu'il se fût réellement senti menacé, à moins qu'on ne l'y eût contraint.

La colère prenait le pas sur la peine. Cette dernière enflait et se retournait contre Camus au fur et à mesure qu'il se reprochait son inertie. Il avait échoué. Non seulement il s'était révélé incapable de protéger Yannis, mais il savait qu'il n'obtiendrait pas de réponses précises concernant son décès. Le rouquin n'était que l'apprenti d'un forgeron débarqué depuis peu, et affecté à une tâche où il serait facile à remplacer. Le vol dont on le suspectait avait été commis par un sans-grade, et la pièce d'armure retrouvée clôturait l'affaire. Il n'y aurait pas d'enquête. À peine une annotation dans un registre, qui ne mentionnerait aucun de ceux ayant participé à sa traque.

À moins de se trahir et d'exposer clairement ses doutes pour faire éclater la vérité, Camus n'avait aucun moyen de découvrir s'il s'agissait d'un accident ou d'un meurtre. Et si, comme il le soupçonnait, Zoltan ou sa comparse avaient décidé d'attaquer, les affronter ouvertement en ignorant d'où surgirait le prochain coup ne servirait qu'à donner à son ennemie cachée la possibilité de le vaincre avant qu'il eût le temps de s'organiser. Mais l'amertume qui grandissait en lui le cuirassait d'une détermination farouche. Il se passerait de la voie officielle. C'était un conflit d'ordre privé, et il le réglerait à sa convenance. Dut-il franchir la ligne des interdits du Sanctuaire. De toute manière, il n'avait plus rien à perdre.

Sur le versant opposé, son disciple et celle à qui aurait normalement dû échoir l'armure du Cygne venaient de l'apercevoir. Le soleil couchant éclairait suffisamment la scène, et un instant il croisa le regard nettement interrogateur et inquiet de Hyoga. Celui-ci se demandait vraisemblablement pourquoi l'adolescent avait fui en direction du temple du Verseau en empruntant un chemin aussi dangereux. C'était parfaitement illogique. Il existait tout de même des sentiers plus évidents, et nettement moins risqués. Une fois encore, Camus détourna les yeux sous ceux scrutateurs de son ancien élève. Une attitude qui ne manqua pas de renforcer les doutes du Russe sur la gravité des soucis qui l'accablaient.

Depuis leur altercation de la veille, Hyoga hésitait sur la marche à suivre. Écoutant son intuition, il avait néanmoins rejoint Kayla dans l'espoir d'en apprendre davantage sur Zoltan. Apparemment, la jeune femme se méfiait du Roumain et se préoccupait pour Camus. Une inquiétude qui avait d'ailleurs paru enfler d'un cran quand il lui avait fait part de ses soupçons. Toutefois, elle avait refusé de partager avec lui la nature de ses craintes, comme si un fait précis la rendait également réticente à se confier à quelqu'un.

À ce moment précis, alors qu'elle se tenait à ses côtés, il la sentait plus tendue qu'un arc, et il aurait juré qu'elle connaissait le nom du malheureux garçon dont la dépouille gisait quelques mètres plus bas. À l'exemple de son maître, dont le regard glacé affichait la colère, elle irradiait de contrariété contenue. Soudain, elle eut une sorte de cri rentré, semblable à un hoquet de surprise. De derrière son masque, elle semblait fixer un élément qui leur avait jusque-là échappé près du cadavre.

Se penchant légèrement en avant pour avoir une vision d'ensemble, le Cygne observa mieux à son tour. il aperçut enfin ce qui venait d'attirer son attention. Si les membres de l'adolescent disposés en étoile grotesque trahissaient plusieurs fractures, la mort ne lui avait apparemment pas fait le cadeau de le saisir immédiatement. Utilisant son propre sang, il avait eu le temps d'écrire de façon malhabile sur la roche. Le mot inachevé était en cyrillique, une langue incompréhensible pour la majorité des habitants du Sanctuaire, mais parfaitement identifiable pour une personne ayant vécue de longues années en Sibérie.

De là où il se trouvait, Camus n'avait pu que ce message, et à la manière dont il serrait à présent les poings et crispait les mâchoires, Hyoga était convaincu qu'il lui était destiné. Les lettres en russe épelaient « boite » ou « boiteux », mais elles demeuraient incomplètes et évoquaient le féminin. Pour Hyoga, cet indice s'apparentait à une énigme, mais s'il se fiait au trouble qu'il percevait maintenant nettement chez Kayla, et à l'immobilité presque fascinée de son maître, ce n'était de toute évidence pas le cas pour les deux autres chevaliers de Glace.

Intrigué, il observa soudain le Français relever la tête, et planter ses yeux assombris de colère sur le visage anonyme de l'Australienne. Mal à l'aise sous ce regard porteur d'une accusation muette, la jeune femme laissa échapper un murmure presque désespéré :

« Ce n'est plus possible, je dois l'arrêter. »

Elle allait s'élancer sur la pente abrupte, lorsque d'un mouvement vif, le Cygne saisit son bras d'une poigne de fer.

« Kayla, si tu me disais franchement ce qui se passe. »

Elle parut hésiter, eut un mouvement de tête désolé vers Camus, puis secoua sa longue crinière blonde en désignant le garde derrière eux. Il aurait été facile d'éloigner l'importun, mais il comprit que cette précaution n'aurait en rien forcé ses confidences. Parlant à mi-voix pour qu'il fût le seul à l'entendre, elle lui accorda tout juste quelques mots en forme d'excuses.

« Ce n'est pas à toi de réparer les erreurs des autres Hyoga. Je vais m'en charger.

— Dis-moi au moins qui vous menace.

— Non, tu ne dois pas t'en mêler. Mais reste auprès de Camus. Protège-le », acheva-t-elle en se dégageant d'un geste brusque.

— Kayla, attends ! »

Se mettant à courir, la jeune femme disparut entre les rochers.

De l'autre côté de la faille, le Verseau la regarda partir avec l'envie grandissante de transformer en cercle polaire toute la zone autour de lui. Seule la présence trop proche du garde le retenait encore de déverser sa fureur. Il venait enfin de réaliser qui se cachait derrière Zoltan et il n'avait jamais ressenti une colère aussi forte contre lui-même. Il s'était laissé manipuler comme le dernier des imbéciles. La réaction extrême de Kayla, dont il avait parfaitement saisi le trouble, n'admettait pas d'interprétation différente. Elle avait également compris, et elle avait dû le faire avant lui.

Comment n'avait-il pas pu penser à « elle » avant ? Comment avait-« elle » pu prendre autant d'emprise au Sanctuaire ? Jamais il n'aurait dû accepter de se taire autrefois. Il aurait dû songer qu'une telle situation ne pouvait que déraper. Pourquoi n'avait-il rien dit ? Pour couvrir Kayla, qui se retrouvait déjà suffisamment punie à cause d'« elle » ? Ou parce que bien qu'il refusât alors de se l'avouer, le statu quo mise en place lui convenait ? Objectivement, Kayla était aujourd'hui tout aussi victime que coupable. Tout autant que lui, d'ailleurs. Ils allaient devoir affronter le monstre qu'ils avaient créé. Le drame survenu voilà des années se transformait en un immense gâchis.

Alors que les morceaux du puzzle achevaient de s'assembler dans son esprit, Camus prit brusquement conscience d'une seconde réalité qui lui donna envie de hurler. Serguei…. Il n'avait aucune certitude, mais un énorme soupçon. Comment avait-il pu s'aveugler à ce point ? Il n'y avait pourtant pas trente-six explications possibles au lien étonnant établi avec le petit Russe. En outre, comment se faisait-il qu'il l'ait rencontré dans les sous-sols de Moscou ? Devait-il croire au simple hasard, ou un dieu sournois avait-il soufflé cette stratégie élaborée à celle qui les manœuvrait dans l'ombre ? Si ce qu'il pensait avoir deviné était vrai, qu'« elle » ait placé volontairement ou non l'enfant sur son chemin, « elle » ne pouvait pas ignorer qui était réellement le petit quand ils étaient arrivés au Sanctuaire.

Comment avait–t'« elle » osé les confronter à une situation pareille ? Si ce qu'il redoutait était bien exact, cette situation le mettait dans la pire des positions pour un chevalier d'Or. Cette éventualité le condamnait également, parce qu'il n'abandonnerait pas Sergueï à son sort sans protester. Il imaginait sans mal la réaction de Milo quand il découvrirait la vérité. Il en était d'ailleurs bien prêt s'il songeait à ses étranges questions précédentes. Même si le Scorpion ne l'aimait plus aujourd'hui, il doutait qu'il acceptât pour autant la trahison d'hier. Tout avait beau s'être enchaîné à la suite d'évènements très particuliers, le Grec ne qualifierait pas autrement ce qui était arrivé un soir d'hiver. Dans ce cadre, leur séparation s'apparentait presque à une bénédiction.

Penser à Milo raviva une plaie douloureuse, et le Verseau dut baisser la tête pour que son disciple ne vît pas son regard s'embuer. Jamais le Grec ne comprendrait. Il croirait qu'il s'était moqué de lui, alors qu'il avait simplement fait preuve d'une naïveté invraisemblable. Perdre dans ce naufrage la crédibilité de son amour pour Milo serait sans doute le plus difficile. Sa colère et son chagrin ne l'autorisaient néanmoins pas à laisser Kayla affronter seule son ennemie.

L'Australienne savait comment la localiser. Il en était convaincu. Voilà six ans, c'était elle qui avait organisé le retour au Sanctuaire de leur Némésis quelques mois après qu'il ait lui-même retrouvé sa trace à Moscou. Pour la sécurité des deux jeunes femmes, ils avaient alors convenu qu'il ne se mêlerait plus de rien. Celle qui paraissait le haïr aujourd'hui devait dissimuler son identité, et il n'y avait aucune raison pour qu'elle fréquentât un chevalier d'Or. Le risque qu'on la reconnût si elle se frottait à l'élite était trop important. Mais apparemment, c'était sans compter sur sa détermination.

Camus se souvenait du jour où elle avait réussi à le rejoindre. Elle semblait vouloir lui annoncer quelque chose, mais l'arrivée intempestive de Milo l'avait obligée à se cacher. Elle s'était ensuite emportée, lui reprochant la tournure qu'avait prise sa relation avec le Grec. Ce jour-là, il avait compris qu'il avait commis une première erreur en lui mentant sur ses sentiments réels pour Milo des années plus tôt. Elle était repartie sans qu'il sût ce qu'elle avait à lui dire. Quelques semaines plus tard, la guerre du Sanctuaire éclatait.

Les entrelacs du temps avaient fini de brouiller les pistes, et notamment celle qui aurait dû l'orienter sur la vérité concernant Sergueï. Un an de mort effective, plus quatre autres années à dériver seul dans une dimension inconnue, l'avaient empêché de saisir toutes les implications de la faute qu'il avait perpétrée sept ans auparavant, à la suite d'une mission en Russie qui avait failli particulièrement mal se terminer. Avec le recul, il jugeait ce concours de circonstances pitoyable. Il était inexcusable. Plus que lui-même, Sergueï risquait aujourd'hui d'en payer le prix fort. Il devait tenter de remédier à cette tragédie, mais avant, rejoindre Kayla s'avérait essentiel. En voulant les aider, l'Australienne menaçait de les mettre tous en danger.

Camus s'apprêtait à s'élancer à sa poursuite, lorsqu'un ordre mental de Shion lui enjoignit de monter immédiatement au Palais. Il eut un instant d'incertitude, puis il gagna le treizième temple. Désobéir ne le servirait pas, surtout à présent qu'il se doutait du problème qu'allait immanquablement soulever Sergueï. Il ne pouvait pas davantage dévoiler la présence de celle qui se dressait contre lui. Attirer l'attention sur elle désignerait fatalement l'enfant si Shion faisait le lien avec l'étrange relation mentale qui les unissait. Décidément, elle avait tout planifié. Tout ce qu'il souhaitait, c'était que Kayla ne commît pas d'imprudence durant cet entretien.

Comme il le pensait, l'ancien Bélier l'interrogea sur Yannis. Kiki n'avait vu aucune malice à raconter que le jeune voleur lui avait demandé de rencontrer le Verseau. Toutefois, ce qui sonnait comme une tentative désespérée de l'adolescent pour repousser l'échéance de son arrestation aux yeux de la majorité des personnes ayant vent de l'affaire prenait un tout autre sens pour le Grand Pope. Celui-ci se rappelait parfaitement l'étrange visite du Français à l'armurerie de Yorgos quelques semaines plus tôt. Le rapprochement était facile et suscitait sa suspicion.

« Tu es certain que ce gamin n'avait aucune raison de vouloir te rejoindre ? insista Shion, pour la seconde fois.

— Absolument », répondit le Verseau de façon laconique.

Pas convaincu, le Grand Pope décida de dévoiler en partie la surveillance qu'il exerçait sur lui

« Tu as pourtant bien eu un contact avec lui il a quelque temps, poursuivit-il, sans le quitter des yeux. Je sais que tu lui as parlé en te rendant dans les bas quartiers.

— Simplement pour remplir un registre me permettant de répertorier toutes les nouvelles constructions, comme vous me l'avez demandé », répliqua Camus d'une voix atone, sans qu'il pût définir s'il mentait ou s'il disait la vérité.

Déterminé à assumer son rôle d'enquêteur officiel en tant que Grand Pope et à percer à jour son chevalier, l'Atlante avait reçu le Français assis sur le trône de cérémonie, en tenue et masque d'apparat dans l'immense salle des audiences. Il avait sciemment cherché à l'impressionner, ou tout au moins à le mettre en garde contre toute idée de dissimulation. S'il avait été surpris par cet accueil formel, Camus n'en avait rien montré, et jamais Shion n'avait été autant agacé par son imperturbabilité.

Un genou toujours à terre en signe de déférence, Camus posait sur lui un visage parfaitement indéchiffrable. Néanmoins, Shion nota qu'il semblait sceller ses émotions derrière une expression plus figée qu'à l'ordinaire, et qu'il ne portait pas son armure pour la seconde journée consécutive. Ce dernier élément l'intrigua. Hors des périodes d'alerte, les chevaliers n'avaient aucune obligation en ce sens, mais le Français ne l'avait pas accoutumé à ce genre de manquement lorsqu'il montait au Palais. Il paraissait avoir encore maigri et sa pâleur était bien trop marquée pour être naturelle. Refoulant ses soupçons au second plan, il l'interrogea avec plus de douceur :

« Tout se passe bien avec Zoltan ?

— Très bien. »

Recevoir un aveu contraire eut étonné l'Atlante, et il retint un soupir entre l'exaspération et le découragement. Si le Verseau n'y mettait pas un peu du sien, il ne parviendrait jamais à rien. Mais compte tenu de ce qu'il pressentait, avait-il encore la possibilité, ou simplement le droit de l'aider ?

« Et comment se débrouille Sergueï ? demanda-t-il innocemment, titillé par son plus gros souci du moment.

— Bien… probablement », fut la réponse évasive qu'il obtint.

Camus n'avait pas battu un cil, mais Shion eut la conviction que l'évocation du garçonnet le faisait buter sur quelque chose. Il le laissa pourtant s'en retourner sans insister. Peut-être se faisait-il des idées après tout. Car, mis à part le jour de son arrivée, quand il avait détecté l'empreinte d'une cosmos énergie trop puissante pour un enfant de cet âge non dégrossi, et l'instauration d'une relation bizarre entre eux, rien depuis n'était venu étayer ses craintes.

À l'occasion, il faudrait néanmoins qu'il ait une discussion sérieuse avec Death Mask. En tant que maître attitré du petit Russe, si son apprenti développait des capacités étonnantes, il ne pourrait que s'en apercevoir. À moins que par esprit de contradiction et d'indépendance, le Cancer ne décidât de garder l'information pour lui. Auquel cas il allait se charger de lui rappeler le prix de certaines dissimulations.

Camus rentra chez lui avec le sentiment qu'il devait se faire oublier. Sans se trahir, il n'avait aucun moyen de savoir si Shion soupçonnait quelque chose à propos Sergueï. Tant qu'il n'aurait pas acquis l'assurance qu'il ne se doutait de rien, il devrait se montrer prudent pour deux. Son envie de rejoindre Kayla demeurait aussi grande, mais pour l'instant un retranchement stratégique s'imposait. La jeune femme s'était toujours illustrée comme une personne raisonnable, et il espérait qu'elle l'attendrait avant d'attaquer le serpent qu'ils avaient nourri. Dès que la surveillance du Grand Pope se relâcherait, il partirait à son tour en chasse.

Il referma la porte de son logis alors que la nuit était tombée depuis longtemps. Sans surprise, il trouva ses deux colocataires en train de lire dans le salon, installés le plus loin possible l'un de l'autre. L'appétit coupé par toutes ces contrariétés, Camus s'isola dans sa chambre sans laisser le temps à Hyoga ou à Zoltan de lui poser une question.

Allongé dans le noir, il ressassait les événements de la journée avec découragement et colère, quand il entendit la porte s'ouvrir. Son déplaisir s'accrût. Il n'y avait qu'une seule personne pour oser le déranger de la sorte. Instinctivement, il se crispa, et il songea que son disciple s'était sans doute absenté.

Malgré ses mises en garde, le Cygne s'obstinait à tenter de le protéger. Depuis la veille, le Roumain se heurtait à sa présence vigilante chaque fois qu'il essayait de le rejoindre. Ce faisant, le Russe s'adonnait à un jeu dangereux, mais Camus était trop fatigué pour l'arrêter. Après tout, le jeune homme avait prouvé qu'il était capable de se défendre. Et tant qu'il ne défierait pas franchement Zoltan, ce dernier ne l'attaquerait pas. Hyoga n'était pas sa priorité.

Le Verseau aurait aimé posséder une détermination identique à celle de son élève pour repousser le Balafré. Privé de sa dose de drogue quotidienne, il commençait cependant à se sentir particulièrement tendu, et il le laissa approcher avec une résignation coupable.

Le matelas s'affaissa alors que Zoltan s'asseyait à ses côtés. Habité par un ultime vestige de fierté, Camus refusa de tourner la tête vers lui. Il pensait qu'à son habitude, le Roumain en terminerait au plus vite, en plantant d'un mouvement vif son ongle près de sa jugulaire. Mais allumant la lampe sur la table de chevet, son tourmenteur sembla prendre plaisir à l'observer durant quelques instants, avant de se pencher à son oreille pour lui souffler :

« J'avais pourtant pris la peine de te mettre en garde devant les enfants. Ils étaient prévenus. Si l'un d'entre vous bougeait, mon joker réagirait promptement. Un oubli bien dommageable pour Yanis. Et si tu te poses la question, je n'ai pas eu à intervenir personnellement. Arrêter ce petit cafteur ne m'aurait pourtant pas déplu. Mais celui ou celle qui te surveille est particulièrement efficace. Il ne m'a même pas laissé m'échauffer. »

Contrarié par le cynisme de ses propos, le Français se résigna à tourner un visage empreint de lassitude vers lui. Dissimulant de son mieux la révolte désespérée qui l'habitait, il répliqua :

« Pas la peine de tergiverser Zoltan, je sais qui est derrière toi à présent. C'est une jeune femme que nous connaissons très bien pour l'avoir longtemps fréquentée lorsque nous étions enfants.

— Tu sais ? Après tout ça n'a plus d'importance. La concernant, j'ai rempli mon contrat, et je suis maintenant certain de gagner la partie que j'ai engagée contre Milo de mon côté. »

Il escomptait visiblement une réaction, mais Camus ne lui donna pas le plaisir d'exposer son inquiétude pour le Scorpion. Sans un mot, il se contenta de le fixer avec froideur. Il était pourtant dévoré d'appréhension pour le Grec, et il brûlait d'envie de découvrir le plan de Zoltan. Cependant, il savait que se taire servirait mieux ses intérêts. Comme il s'y attendait, le Roumain finit par le renseigner de lui-même.

« Toujours aussi fort Camus, poursuivit-il avec un petit rire. Ne rien montrer, se détacher de tout ce qui pourrait blesser. Demeurer hermétique… en apparence. Je te connais bien. J'ai eu le temps de t'observer enfant. Je suis sûr qu'en réalité, tu crèves d'angoisse pour lui. »

Conservant par miracle son apparent désintérêt, le Verseau détourna les yeux avant de répondre d'un ton frisant le mépris :

« Tu te fais des idées, Zoltan. Entre nous tout est terminé. Mais si ça t'amuse de croire le contraire, à ta guise.

— Oh, à d'autres, Camus. Autrefois, j'ai surpris une conversation forte intéressante entre nos deux maîtres. Elle évoquait un lien particulier et son danger si jamais celui-ci se développait entre un Verseau et un Scorpion. »

Avec satisfaction, le balafré vit à nouveau les prunelles saphir se poser sur lui. Il tenait enfin l'attention du Français. Avec un contentement jubilatoire, il poursuivit :

« Ça m'a permis de comprendre ce qui était en train de véritablement se passer entre Milo et toi. J'aurais pu avertir nos maîtres pour qu'ils vous séparent, mais j'ai préféré vous laisser vous enferrer. S'il arrivait quelque chose à l'un de vous deux, ça me donnait un sacré avantage. Déjà, lorsque je t'ai attaqué la première fois, je ne suis pas certain qu'il s'en serait sorti si j'avais pu te tuer.

— Quel qu'il soit, ton plan est foireux Zoltan. Milo n'éprouve plus rien pour moi à présent.

— Que tu crois. En tout cas pour quelqu'un qui n'en a plus rien à cirer de ta personne, il n'a pas aimé apprendre que je t'ai fait goûter à mon poison… une fois. Merci, Camus pour ce pieux mensonge, tu m'as épargné un souci », acheva-t-il avec un sourire moqueur.

Ébranlé par le fait d'apprendre que le Grec se préoccupait toujours de ce problème, Camus hésitait également sur la définition à donner à sa nouvelle ingérence. Devait-il la mettre sur le compte de la vieille rivalité qui opposait le Scorpion à Zoltan, ou sur une réelle inquiétude à son égard ? Cette dernière idée lui parut absurde, et aussitôt il se traita intérieurement de crétin. Comment pouvait-il imaginer que Milo tînt encore un tant soit peu à lui.

« Milo a toujours aimé pointer tes erreurs. Moi ou quelqu'un d'autre, la réaction aurait été identique, répliqua-t-il, en essayant de se convaincre lui-même.

— Voyons Camus, à qui mens-tu en ce moment ? Vous vous êtes peut-être séparés, mais entre Milo et toi, ça a toujours été plus compliqué que ça en a l'air », acheva-t-il d'un air chafouin, en laissant traîner un doigt sur la joue du français.

Sous l'attouchement, le Verseau écarta vivement son visage. Se redressant sur les coudes, il jeta à son interlocuteur un regard inconsciemment plus menaçant. Zoltan recula sans cacher la délectation qu'il éprouvait à sa réaction.

« Je sais que je ne te suis pas particulièrement sympathique, mais quelle que soit la personne qui s'y essaye, tu vas avoir du mal à te laisser approcher intimement de nouveau, constata-t-il avec désinvolture. Ilya a bien travaillé. Toutefois, je dois t'avouer qu'à la base, l'idée venait d'elle. »

Le sujet était sensible, et Camus dut faire appel à toute sa retenue pour ne pas lui envoyer son poing dans la figure. Cependant, comme pour son allusion précédente à sa relation avec Milo, il refusa de lui donner le plaisir de mesurer combien cela le touchait. La dureté de son regard soudain plus farouche vint pourtant trahir son agitation intérieure. Un indice que ne manqua pas de remarquer le Roumain. Il aimait jouer avec ses proies, et bien que maigre, cette victoire le satisfaisait pour l'instant.

« As-tu seulement une idée du pourquoi elle t'en veut à ce point ? demanda-t-il abruptement.

— Je crois que je m'en doute », répondit sourdement le Français.

Zoltan eut une moue amusée, tandis que ses yeux noirs accrochaient ceux du Verseau avec l'intérêt d'un chirurgien disséquant un spécimen rare.

« J'ai beau trouver ce genre de raison ridicule, je dois avouer que je ne lui donne pas tout à fait tort, reprit-il d'un ton docte. Elle m'a expliqué le sacrifice qu'elle avait fait pour toi, voilà plusieurs années. Et surtout, pourquoi. Qui aurait cru que le Verseau fût aussi menteur. »

L'accusation atteignit douloureusement Camus, heurtant rudement sa carapace d'impassibilité. Sans l'habitude d'un long entraînement, il aurait baissé la tête. Il était particulièrement peu fier de cette partie de sa vie. Il n'avait pourtant fait que respecter la promesse arrachée par son maître, peu avant que celui-ci ne disparût. La mort accidentelle du Verseau en titre d'alors l'avait privé de la possibilité de demander une explication plus détaillée, ce qui, malgré le mal que venait de lui faire la jeune femme, lui donnait aujourd'hui encore un sentiment cuisant de culpabilité. Il pouvait comprendre sa haine.

« En tout cas, tu sais à présent qu'elle ne plaisante pas, reprit le Roumain avec plus de dureté. Si j'étais toi, je rappellerais les règles aux deux morveux toujours vivants. »

Le Français se promit de mettre Irina en sécurité au plus vite. Sergueï le souciait moins. À présent qu'il avait compris qui était l'enfant, il doutait qu'elle s'en prît à lui. Il s'attendait à une répartie particulièrement ironique de la part de Zoltan sur ce sujet, mais rien ne vint. Apparemment, ce dernier ne détenait pas toutes les informations, et c'était tant mieux.

« Et que dire de l'imprudence de notre belle amie d'enfance, enchaîna le Roumain, sans remarquer son soulagement. Si tu crois qu'elle fera des sentiments parce que Kayla l'a aidée, c'est que tu n'as pas vraiment saisi le pedigree de l'adversaire à qui tu as affaire. Je pensais que tu te débrouillerais pour tenir à l'écart notre Australienne, ou tout au moins lui ordonner de se tenir tranquille. Je lui souhaite bien du plaisir à l'heure qu'il est. Elle va se faire pulvériser. »

La menace était à peine voilée. Zoltan était si convaincu du pouvoir de sa drogue et de sa déchéance, qu'il ne cherchait même plus à lui cacher la probabilité d'une nouvelle altercation fatale. Camus comprit aussitôt pourquoi il laissait ainsi traîner la conversation. Il était certain qu'il ne réagirait pas, ou qu'il le ferait trop tard. C'en était trop ! Il n'espérait plus rien pour lui-même, mais il n'abandonnerait pas Kayla en la regardant se noyer dans son propre naufrage.

Décidé à maintenir son emprise, le Balafré déploya son index noir. Il aimait présenter son aiguille au Verseau avant de frapper. Camus ne se dérobait pas, et sa soumission paraissait plus grande. Une fois encore, les yeux saphir le fixèrent sans ciller. Un sourire victorieux au coin des lèvres Zoltan abattit son doigt avec précision, quand la vivacité du Français le surprit. D'un mouvement déterminé, celui-ci repoussa violemment la main qui s'approchait tout en s'asseyant sur le lit.

« Non ! » se braqua-t-il.

Camus avait besoin d'avoir les idées claires. Il devait retrouver Kayla au plus vite.

Près de la porte, une ombre se profila et un ordre tout aussi sec fusa après son cri.

« Dehors ! »

Jamais le Verseau n'avait été aussi heureux de voir arriver son disciple. Pris entre deux feux, Zoltan se releva. Malgré l'animosité à son encontre, il ne manifestait pas la moindre nervosité. S'inclinant légèrement avant de s'écarter du lit, il murmura entre ses dents à l'adresse du Français.

« Deux jours de suite, Camus. Demain, tu vas être dans un sale état. »

N'escomptant pas de réponse, il s'éloigna d'un pas tranquille. Hyoga accompagna sa sortie d'un regard meurtrier. Tel un gardien vengeur, il attendit que le Roumain eût disparu dans sa propre chambre pour s'approcher de son maître.

« Ça va aller ?

— Oui, merci. Laisse-moi à présent.

— Je crois plutôt que nous devrions parler.

— C'est d'accord, mais demain, acquiesça celui-ci d'un ton égal. Maintenant, j'ai besoin de repos. »

Sa pâleur et ses traits tirés attestaient de la véracité de ses propos, et Hyoga n'hésita qu'un instant avant de reculer.

« Je veillerai à ce que personne ne vous dérange durant la nuit », précisa-t-il en refermant la porte.

Une fois seul, Camus se laissa aller sur le lit, les yeux clos. L'affection que le Cygne lui portait le rendait si facilement manipulable qu'il en avait honte. Mais il n'avait pas le choix. Trop de choses dépendaient d'une discrétion absolue. Il devait agir de manière isolée, et le plus rapidement possible.

S'armant de la nouvelle détermination issue de son inquiétude pour Sergueï et de ses craintes pour Kayla, il se releva. Ouvrant la fenêtre sans faire de bruit, il se glissa dehors. Avec un peu de chance, il serait de retour avant que quiconque ne s'aperçût de sa disparition.

À l'extérieur, il étendit son cosmos de façon feutrée, à la recherche de l'écho de celui de Kayla. On avait ôté à la jeune femme une partie de ses pouvoirs le jour où elle avait été rétrogradée. Elle conservait néanmoins l'empreinte caractéristique d'un chevalier de Glace. Où qu'elle fût, il pouvait identifier sa trace facilement. Mais malgré ses efforts, il ne la perçut nulle part.

Préoccupé par cette anomalie, il changea ses plans pour faire un détour par le temple du Lion. Peu désireux de susciter la curiosité, il prit soin de maquiller son passage aux Ors, et il parvint sans encombre devant la cinquième Maison. Il n'avait jamais été particulièrement proche d'Aiolia, mais à travers l'amitié que Milo portait à ce dernier, il le connaissait sans doute un peu mieux que les autres. Ils avaient en outre quelques souvenirs d'enfance en commun, et Camus espéra que cela suffirait à lui ouvrir sa porte.

Pénétrant sous les arches assombries par la nuit, il s'annonça d'une flambée de cosmos avant de s'immobiliser au centre du naos.

« Camus ? »

La voix de Marine vint le surprendre alors qu'il réfléchissait à la meilleure façon d'aborder Aiolia.

« Tu viens voir Aiolia ? l'interrogea-t-elle en s'avançant dans la faible travée de lumière diffusée par la lune.

— Oui.

— Je suis désolée, il a dû s'absenter pour la soirée. »

La jeune femme ne portait pas son masque, mais la pénombre l'empêchait de discerner ses traits. Sa voix trahissait néanmoins un intérêt bienveillant et il jugea qu'il pouvait lui faire confiance.

« Alors, je vais te charger de lui transmettre ma demande. »

Il parlait d'un ton de commandement suffisamment cassant pour rétablir un lien de hiérarchie. Il interdisait de ce fait au chevalier de l'Aigle de se montrer trop indiscrète. Comme il l'espérait, elle se contenta d'une question minimale.

« Que veux-tu ?

— Une fillette travaille de plus en plus souvent pour vous deux. Sais-tu où elle se trouve ?

— Irina ? Oui, elle avait peur de rentrer seule au Palais ce soir. Je lui ai permis de dormir ici. »

Camus bénit la nuit qui camoufla son soulagement. Si on lui avait appris à manifester ses émotions, il aurait embrassé Marine.

« Bien. Garde un œil sur elle jusqu'à ce que je revienne la chercher, répliqua-t-il avec une froideur de surface.

— Ce sera fait. »

Il se détournait pour reprendre sa route, quand elle osa l'interroger.

« Camus, il y a un problème ?

— Rien d'important. »

Il éluda sa demande de façon si tranchante, qu'elle comprit qu'elle n'obtiendrait aucune explication. De plus en plus suspicieuse, elle le regarda s'éloigner avec le sentiment qu'il cachait le danger d'une situation dissimulée. Elle ne pouvait s'empêcher de mettre en parallèle la réaction de Kayla. Quand elle avait rejoint cette dernière pour mener son enquête, l'Australienne s'était montrée aussi peu loquace que le Verseau. Mais au-delà de la réserve inhérente à leur formation commune, elle était certaine d'avoir perçu une agitation inaccoutumée chez la jeune femme. Et Marine s'inquiétait. Si son intuition était juste, le secret des chevaliers de Glace n'avait rien d'enviable. Que la petite fille qu'elle avait prise en affection y fût mêlée l'intriguait, toutefois Camus pouvait lui faire confiance. Elle ne laisserait aucun mal arriver à Irina. Elle en fit la promesse muette au Français, avant que sa grande silhouette mince ne disparût, avalée par la nuit.

Camus atteignit le quatrième temple avec nettement moins d'empressement. S'il avait un prétexte plus solide pour rencontrer le propriétaire des lieux qu'Aiolia, il savait aussi que celui-ci ne manquerait pas de le brocarder sur cette visite insolite, et il n'avait pas de temps à perdre avec le Cancer. Déployant une aura préventive glacée, il se présenta à l'intérieur du bâtiment. La réaction de Death Mask ne se fit pas attendre.

« Toujours aussi amical à ce que je vois. Et en plus tu stationnes dans mes pénates. Qu'est-ce que tu veux ? »

Finalement le franc-parler d'Angelo lui évitait de tergiverser. Fixant dans l'ombre le visage de son frère d'armes dont les contours se dessinaient à peine, il prit à son tour le parti de la provocation. Il savait que cette réaction inhabituelle déconcerterait suffisamment le Cancer pour le convaincre de l'importance de sa demande.

« Tu te sens capable de protéger ton apprenti ? »

Si Death Mask tiqua, il n'en répondit pas moins avec sérieux.

« Je ne suis pas une nounou. Mais si telle est ta question, je saurai accueillir à ma façon celui qui osera franchir le seuil de ce temple sans ma permission. Idem si on s'en prend à ce qui m'appartient.

— Bien. »

Camus allait poursuivre sa route, lorsque déboulant de la partie habitable, Sergueï les rejoignit. En écoutant les sandales du petit garçon marteler le sol en courant, le Verseau sentit sa détermination de partir sans un mot vaciller. Le cours des évènements de la journée sapait ses défenses, et puis il devait composer avec ce qu'il croyait avoir découvert. Bien qu'anéanti par cette hypothèse, il ne parvenait pas à condamner Sergueï comme tout chevalier d'Athéna digne de ce nom devait le faire. Conscient de sa faiblesse, il se raccrocha à l'idée qu'il raccordait encore trop mal toutes les implications possibles pour s'éloigner du gamin.

Passant outre le soupir excédé d'Angélo, les bras de Sergueï s'enroulaient déjà autour de la taille du Français. Une bouffée de tendresse apaisante assaillit soudain Camus, calmant ses alarmes, tandis que l'enfant se serrait contre lui. Il en éprouva néanmoins un sentiment de tristesse. Le petit Russe lui offrait le soutien de son affection parce qu'il avait parfaitement ressenti son anxiété et sa colère. Désolé de lui imposer ses tourments d'adulte, il referma à son tour ses bras sur lui.

Ce don était une véritable malédiction. Qui plus est, le fait qu'il fût incapable de percevoir de son côté l'état d'esprit de l'enfant lui interdisait de le réconforter aussi efficacement en retour. Pourquoi ce lien ne marchait-il que dans un seul sens ? Était-ce normale compte-tenue de ce qu'il soupçonnait, ou bien devait-il suspecter une manœuvre de sa Némésis mise en place pour l'égarer ? Trop de questions sans réponse s'entrechoquaient dans sa tête, et pour y remédier, il allait devoir établir des priorités.

« Reste. »

Le chuchotement de Sergueï le ramena au cours du temps présent. Bousculant son inertie, il posa un genou à terre pour se mettre à la hauteur du garçonnet. Les deux mains sur ses épaules, il chercha à capter son regard noyé dans l'obscurité. Face à l'onde de douceur qui effleura à nouveau sa conscience, il eut un instant d'hésitation. Le petit se voulait uniquement réconfortant, et il devait le brimer. Le poids de son devoir l'accablait de plus en plus. À quelques pas il sentait Death Mask s'impatienter. Il risquait de se compromettre auprès du Cancer, mais la sécurité de l'enfant l'obligeait à se dévoiler en partie.

« Écoute-moi bien, Sergueï, commença-t-il en choisissant ses mots. À partir de maintenant tu vas devoir faire exactement ce que je vais de demander. Et cela, jusqu'à ce que nous nous revoyions. D'accord ? »

Le mouvement d'un lent hochement de tête lui répondit. Sergueï était réticent, et Camus ne disposait que de très peu de temps pour le convaincre.

« Tu dépends à présent du Cancer, et tu dois t'appliquer à suivre ses enseignements. Seulement ses enseignements, commença-t-il.

— Mais…

— Il n'y a pas de « mais » qui tienne, Sergueï. S'il devait m'arriver quelque chose, tu ne dois jamais montrer d'attaques différentes que celles apprises par ton maître. Même si tu es en colère et que celle-ci te pousse à te servir de tous tes pouvoirs. Tu comprends ? »

Comme il le craignait, sa répartie eut le don de faire réagir Death Mask.

« Parce qu'il pourrait t'arriver quelque chose qui le rende encore plus surprenant ? »

Ignorant la voix en sourdine, Camus insista.

« Sergueï, promets-le-moi.

— D'accord », finit par murmurer l'enfant à regret.

Dérogeant à ses habitudes, le Verseau effleura la chevelure brune d'une caresse rapide avant de se relever. Sergueï semblait avoir compris l'urgence qui l'animait, et il ne chercha pas à le retenir.

À quelques pas, le Cancer conservait son mutisme et son immobilité tout en verrouillant ses réactions. Il avait parfaitement conscience que son silence le mettait en position de force. Le Français avait beau s'éloigner d'une démarche digne et en apparence tranquille, il le devinait mal à l'aise et incertain. N'aurait-ce été le regard de Sergueï, qu'il sentait maintenant peser sur lui avec insistance et reproche, il se serait repu de la situation jusqu'à ce que le hasard le replaçât sur le chemin de son frère d'armes. Néanmoins, plus que son discours, le geste tendre du Français l'interpellait. Pour qu'il se fût laissé aller à un tel écart devant lui, quelque chose devait vraiment le déstabiliser.

Le onzième gardien n'était déjà plus qu'un ombre indistincte qui terminait de traverser son domaine, lorsque répondant enfin à la supplication muette de son apprenti, il lui lança :

« Camus, si par hasard tu t'étais fourré dans une chausse-trappe, il est bien évident que je n'ai rien vu ni rien entendu. »

Il ne fut pas étonné de ne recevoir aucune réponse, mais il eut la nette impression que la température ambiante remontait.


Note de fin : Première publication janvier 2011 - Chapitre modifié en août 2015 (Outre les changements de syntaxe et de vocabulaire, le chapitre contient 713 mots de plus).