Disclaimer : Les personnages appartiennent naturellement toujours à KURUMADA.
Auteur : Newgaia
Rating : M (précautions prises pour certains chapitres).
Genre : Angst
Résumé du précédent chapitre (Premières victimes) : Le corps sans vie de Yannis est retrouvé auprès du temple du Verseau, en présence de Kayla, Camus et Hyoga. En proie à différents soupçons, tous les trois s'interrogent sur ce décès « accidentel ». En découvrant le message que Yannis leur a laissé, Kayla et le Français devinent soudain qui se cache derrière cette mort. Bouleversée, l'Australienne s'éloigne rapidement, tandis que Camus se sent peu à peu submergé par la colère en réalisant qui est la femme le menaçant dans l'ombre de Zoltan. À son grand désarroi, cette révélation éclaire d'un jour nouveau son étrange lien avec Segueï. Désorienté, il parvient néanmoins à tromper Shion avant de devoir affronter Zoltan. Savoir son commanditaire démasqué ne dérange pas le Roumain, car il est certain d'avoir d'ores et déjà mené à bien sa mission. Inquiet pour Kayla, Camus tente de conserver son discernement et refuse de se soumettre à l'injection de drogue de Zoltan. Il profite de l'intervention de son disciple pour partir discrètement à la recherche de la jeune femme. Faisant un détour par le temple du Lion, il demande à Marine de veiller sur Irina. Il se rend ensuite dans celui du Cancer, pour faire la même demande à Death Mask concernant Sergueï. L'enfant les ayant rejoints, le Verseau lui fait promettre de s'en tenir au seul enseignement de son maître, puis il s'éloigne sous le regard soupçonneux de l'Italien, qui l'assure cependant de son silence.
CHAPITRE 29 : LA RÉSISTANCE DU VERSEAU (mise à jour 29 août 2015)
Camus camouflait au maximum son aura alors qu'il se dirigeait vers le centre de l'île. Il avait quitté les sentiers jalonnant le plateau de garrigue pour s'enfoncer à même les taillis broussailleux. La lune venait de disparaître derrière un rideau de nuages épais, et la nuit ralentissait sa progression. La zone avait beau être plane, il existait dans le terrain des failles dissimulées par la végétation. Ces dernières étaient suffisamment larges pour qu'il s'y tordît un pied, ou pire, se brisât une jambe. Éloigné des lieux habités, l'endroit ne connaissait d'autres sonorités que le glapissement des renards, le bruissement du vent dans les arbres et celle de la course des lapins qui détalaient à son arrivée.
Le corps toujours meurtri par sa rencontre avec Milo, il n'avait pas revêtu son armure, et il devait parfois rebrousser chemin face à la marée d'épines. Progressivement, il se rapprochait pourtant de la barre rocheuse, dont il apercevait à présent la masse sombre qui allait bientôt lui bloquer la route. Une fois celle-ci atteinte, il se guida en laissant traîner ses doigts sur la surface dure et froide. À peu de distance, il savait que se trouvait une brèche, si bien cachée par la topologie du terrain, que même de jour, elle était difficilement discernable.
Tâtonnant au milieu des branchages, il repéra enfin le passage. Dérangée, une effraie perchée à proximité s'envola en poussant un cri perçant. L'oiseau le frôla de si près en battant des ailes, qu'il faillit lui griffer le visage. Camus n'était pas superstitieux, mais la chouette figurait l'un des emblèmes d'Athéna depuis des temps immémoriaux et cette rencontre lui fut désagréable. Ce rappel le mettait face à son propre manquement. Une erreur dont le résultat se nommait Sergueï, et qui s'apparentait à une trahison.
Chassant ces pensées parasites, il se glissa dans l'anfractuosité étroite. Collé contre la paroi il progressa sur quelques mètres, avant de déboucher dans une petite grotte. La large ouverture de celle-ci accédait à un point d'eau alimenté par une source. Avançant avec prudence, il rejoignit l'extérieur. Secourable, le vent éloigna les nuages, et le halo de la lune pleine lui permit de discerner les ombres tapies dans l'obscurité. Il se trouvait dans une excavation à ciel ouvert, suffisamment vaste pour noyer dans la nuit les pans de la barre rocheuse qui l'enserraient. Quelques touffes d'herbes folles au pied de résineux peu élevés occupaient de minces espaces terreux, auxquels la lumière laiteuse donnait un aspect fantomatique.
Kayla avait découvert ce cirque naturel quand qu'elle était enfant. Elle avait partagé avec lui son secret des années plus tard, lorsque l'organisation du retour de celle qui allait devenir son ennemie exigeait une retraite sûre. Poursuivi par sa mauvaise conscience, Camus avait fini par céder à l'insistance des deux jeunes femmes. Contrevenant à toutes les règles, il s'était prêté à l'instauration d'une mascarade pour permettre à une fugitive de vivre sous une fausse identité.
Les premiers temps, cet endroit connu d'eux seuls figurait leur quartier général. Leur arrangement demandait alors quelques mises au point, et dès qu'une question délicate devait être débattue, ils se réunissaient sur cette esplanade difficilement accessible. Ne pas trahir le lien qui les unissait autrefois à celle qu'ils avaient décidé d'aider, les obligeait à ignorer celle-ci en public. De son côté, une prudence instinctive jointe aux tragédies ayant émaillé sa vie avait gommé ces rencontres, mais le Verseau était certain que Kayla avait conservé ce lieu de rendez-vous par la suite. Quoi de plus logique que les deux femmes s'y fussent retrouvées ce soir pour tirer au clair leur désaccord.
Mais le Français avait beau étendre son cosmos, il ne sentait la trace de l'Australienne nulle part.
Il allait rebrousser chemin pour tenter sa chance du côté des baraquements réservés aux soldats, quand un scintillement inhabituel venant du fond de l'enceinte de pierre attira son regard. S'engageant plus avant, il atteignit rapidement un amas rocheux. Il dissimulait un petit terre-plein tapissé de mousse et d'une sorte de lierre au grand feuillage. Ou tout au moins, de ce qu'il en restait. Étonnamment luisante sous les rayons de lune, la végétation se figeait sous une mince pellicule de glace.
En repérant une main inerte sur le sol gelé, Camus se propulsa derrière le quinconce de roches. En découvrant Kayla allongée par terre, son cœur rata un battement. Le cou formant un angle étrange par rapport à l'alignement de ses épaules, son amie tournait vers lui son visage masqué. Il se pencha sur elle en sachant déjà qu'il arrivait trop tard. La jeune femme ne respirait plus. Se relevant, le Verseau examina aussi minutieusement que l'obscurité le permettait les alentours.
L'Australienne avait probablement chuté d'un éperon situé une quinzaine de mètres plus hauts. Brillant d'une clarté laiteuse sous le halo lunaire, il semblait totalement recouvert de givre. Kayla avait beau être une adepte des attaques venue du froid, son adversaire avait dû la surprendre. Et quoi de mieux pour la déséquilibrer qu'une plaque de glace. En tombant, elle s'était brisé la nuque. S'il se fiait à la rigidité de son corps, sa mort paraissait remonter à quelques heures, tout au plus.
Seule la fraîcheur de la nuit conservait encore les traces dont avait été orchestré le crime. Aux premiers rayons du soleil, celles-ci fondraient, et l'enquête s'en trouverait compliqué d'autant. Car Camus ne se leurrait pas. Cette glissade n'avait rien d'un accident. « Elle » était déterminée à éliminer tous ceux qui tenteraient de s'interposer entre « elle » et lui. Elle ne ferait aucun quartier.
D'une main légèrement tremblante, il retira le masque de la jeune femme. Son visage d'une rare beauté semblait presque serein. Avec douceur, il effleura sa joue, tandis que l'ombre d'un sourire triste flottait sur ses lèvres. Il s'en voulait terriblement d'être arrivé trop tard. Kayla avait constamment été présente pour lui. Il l'avait toujours beaucoup appréciée et il la considérait un peu comme une sœur d'adoption. Sa mort le révoltait et lui laissait un goût de défaite au fond de la gorge.
L'envie de confondre sa meurtrière en la dénonçant le taraudait. N'aurait-ce été pour Sergueï, il aurait abandonné la lutte. Livrer à Shion le secret qu'il taisait depuis des années l'aurait stoppée, même si immanquablement, ce geste l'avait condamné lui-même par ricochet. Dans son for intérieur, il savait que Kayla n'aurait pas aimé qu'il s'apitoie ainsi, mais il se sentait dépassé, piégé et terriblement impuissant. Avec infiniment de respect, il prit le corps de la jeune femme dans ses bras. Il allait la ramener, quitte à susciter des questions dérangeantes.
Il atteignait l'arche de la petite grotte, lorsqu'un mouvement sur sa gauche l'avertit qu'il n'était plus seul. Enflant son cosmos de manière préventive, il fit face à une silhouette indistincte. Avançant d'un pas, celle-ci sortit de l'ombre.
« Tout doux Camus, ce n'est que moi.
— Shura ? Mais qu'est-ce que tu fais là ?
— Je te suivais. »
La réponse de l'Espagnol laissa planer un blanc. Le Capricorne s'attendait visiblement à ce que Camus justifiât sa présence, ou tout au moins se hérissât un minimum en découvrant sa traque indiscrète, mais pris d'un dégoût résigné face à la tournure des évènements, le Verseau accusa le coup sans rien dire. Il ne se braquerait pas inutilement devant ce nouveau désastreux contretemps. Et puis, insidieusement, une idée tordue et dangereuse commençait à prendre corps dans son esprit. Il tenait peut-être là la manière de contraindre Shion à le priver de son cosmos. Une fois dépourvu de cet élément, il pourrait essayer de s'affranchir de la drogue de Zoltan sans que la souffrance qui en résulterait n'ameutât tous ses frères Ors.
Étonné par son absence de réaction, Shura se sentit obligé de s'expliquer.
« Je t'ai vu passer par la fenêtre de ta chambre pour sortir de chez toi. Ça a piqué ma curiosité. Qu'est-il arrivé ? acheva-t-il, en désignant d'un mouvement de menton le corps de la jeune femme, dont la longue chevelure presque blanche s'agitait doucement dans le vent.
— Je l'ignore. »
Peu convaincu et de plus en plus intrigué, le Capricorne contourna le Verseau pour s'avancer un peu plus sur l'esplanade rocheuse. Il ne faisait que suivre la demande de Shaka en surveillant de son mieux les faits et gestes de son collègue. Mais son étrange comportement de la nuit piquait véritablement son intérêt. Sans compter la présence du corps de ce garde entre ses bras, visiblement morte à un endroit quasiment inaccessible, et dont il paraissait faire grand cas. Néanmoins, ce qu'il vit en s'immobilisant au bout de quelques pas, lui arracha une grimace fortement ennuyée.
« Voyons Camus, même de là je distingue parfaitement la couche de gel sur la roche. Elle n'a pu succomber que sous l'attaque d'un chevalier maîtrisant les arcanes de la glace. »
Son sous-entendu ne le visait pas personnellement. Il ne faisait que formuler une évidence. Shura avait suivi le Français de suffisamment près pour affirmer qu'à aucun moment celui-ci n'avait utilisé son cosmos à des fins agressives. Cependant, il demeurait dubitatif sur sa déclaration précédente. Qu'il n'ait rien fait et fût arrivé trop tard, soit. Mais qu'il ignorât tout du drame qui venait de se jouer dans ce lieu quasiment secret, alors qu'il l'y avait mené directement était un peu plus dur à avaler. En outre, en tant que chef de file de la Maison mise en accusation, le Verseau aurait déjà dû s'imposer pour réclamer la direction de l'enquête. Sans compter qu'il semblait particulièrement proche avec la victime. Sa brève caresse sur la joue de la défunte l'avait interpellé. Un geste loin d'être anodin quand on savait combien Camus manifestait peu ses sentiments d'attachement. Or, il faisait brusquement preuve d'une indifférence suspecte.
Mal à l'aise, Shura attendait sa réponse. Sans doute conscient de l'étrangeté de son attitude, Camus finit par répliquer en avançant un manque de sagacité peu ordinaire.
« Tu sais très bien que dans le cadre des premiers apprentissages, des aptitudes dépendant de signes différents peuvent être acquises en tant qu'ébauche. Il ne s'agit ici que d'une simple plaque de gel. Outre les chevaliers employant spécifiquement ce genre d'attaques, n'importe quelle personne, suffisamment sensible à notre aura et douée pour démultiplier ses connaissances de base, a pu apprendre à maîtriser cette technique.
Il avait parlé dans son dos, sans même daigner se retourner. Légèrement irrité par son absence de savoir-vivre, le Capricorne revint sur ses pas pour lui faire face.
« Tu oublies que c'est rigoureusement interdit, rétorqua-t-il en se plantant devant lui.
— Mais ça s'est toujours fait », riposta Camus avec froideur.
Un instant, les deux hommes se fixèrent en silence. Shura regrettait que la nuit masquât l'expression de son frère d'armes. Malgré leur logique, ses propos sonnaient faux à son oreille. Cherchant ne faille, il le provoqua :
« J'étais suffisamment près de toi quand tu as découvert cette femme pour affirmer que tu n'as pas eu l'air surpris. Je suis persuadé que tu sais ce qui s'est passé ici avant d'arriver. »
Haussant les épaules, Camus répondit d'un ton à la limite du dédain :
« Tu as trop d'imagination.
— Souhaitons pour toi que Shion pense la même chose. Parce qu'il va falloir que tu m'accompagnes au Palais, Camus. »
D'un geste qui n'admettait pas de refus, il fit signe au Verseau de passer devant lui. Sans un mot, ce dernier s'engagea dans la faille. Une fois franchit le mur de roche, l'Espagnol se rapprocha pour marcher à ses côtés. Il espérait que le Français lui expliquât la raison de sa présence sur les lieux du crime. Ne cachant ni sa curiosité ni sa préoccupation, il lui jetait de fréquents regards en biais. Il se doutait que Shion n'allait pas apprécier l'incident, et encore moins la coïncidence qu'une attaque liée à la Glace fût responsable de la mort de la jeune femme. Sa probité l'obligeait à relater les évènements, mais il n'était pas là non plus pour enfoncer un compagnon d'armes déjà bien éprouvé, et dont il ne mettait pas en doute l'innocence.
Shura se sentait prêt à le couvrir en racontant qu'ils s'étaient rencontrés tous les deux à la faveur d'une promenade nocturne, et qu'ils avaient découvert ensemble le corps, par le plus grand des hasards. Ce qui, à quelques détails près, s'approchait de la vérité. Néanmoins, il ne pouvait pas envisager de rapporter les faits dans ce sens sans l'aval du Verseau. Or durant tout le trajet, celui-ci ignora ostensiblement sa demande muette d'engager la conversation. Pire, il paraissait se refermer comme une huître dès que l'Espagnol faisait mine d'ouvrir la bouche. Il affichait clairement une fin de non-recevoir à toute tentative de rapprochement. C'était à n'y rien comprendre, et Shura progressait vers le Palais avec la conviction qu'il n'allait pas aimer la tournure adoptée par les évènements quand ils auraient rejoint celui-ci.
Dérangé à plus de minuit alors qu'il regagnait ses appartements, le Grand Pope les reçut dans une salle proche de son logis de très mauvaise humeur. Il achevait une journée éreintante, il avait besoin de repos, et une fois de plus le nom du Verseau était mêlé à un désagrément fort irritant. La mort d'un garde, même en temps de paix, ne pouvait pas être prise à la légère. Que faisait la jeune femme dans un endroit si reculé ? Et par quel hasard Camus s'était-il justement rendu ce soir-là dans ce lieu isolé ? Sans compter les conditions particulières de ce trépas. Même si Shura lui assurait que tout était le fruit d'un malencontreux concours de circonstances, cela additionnait beaucoup de questions sans réponses, tournant autour du Verseau. Un Verseau dont le silence et la mine aussi détachée qu'austère finissaient de l'agacer.
Vu l'heure tardive et l'arrivée peu protocolaire de ses deux chevaliers, Shion ne portait pas son masque. Alors que le Capricorne terminait son exposé, il en profita pour se masser l'arête du nez en cherchant à chasser un début de migraine.
« Mis à part qu'il s'agit d'un garde, je suppose que vous ignorez le nom de cette femme », fit-il en jetant un regard désabusé par la fenêtre, où les points de lumière de deux flambeaux allaient en s'amenuisant.
Le corps de Kayla avait été remis à trois soldats. Ceux-ci s'éloignaient pour le déposer dans un petit temple non loin, réservé à cet effet. Le Grand Pope les laissait s'organiser pour coordonner une veillée mortuaire, conscient qu'ils tenaient à rendre un dernier hommage à l'une des leurs. Camus n'avait manifesté aucune émotion lorsque l'un des trois hommes l'avait déchargé de la dépouille de la jeune femme, ainsi fut-il surpris de l'entendre répondre.
« Elle s'appelait Kayla. »
De plus en plus incertain sur le rôle qu'il devait tenir, Shura adressa au Français un froncement de sourcils d'avertissement. Apparemment, Shion ignorait tout de la victime. Le Capricorne pensait en terminer au plus vite en demandant à l'ancien Bélier d'attendre le lendemain pour appeler un des chefs de section qui leur en apprendrait davantage. D'après ce qu'il avait pu en voir, il ne s'agissait pas d'une invasion, mais plutôt d'un règlement de compte personnel. Le responsable serait recherché et puni, et nul doute que les gardes devaient commencer à procéder à une enquête préliminaire. Toutefois, aucune urgence n'obligeait les Ors, et encore moins leur supérieur à s'en charger lui-même. Quelle mouche poussait Camus à se mettre ainsi en avant ?
Interpellé à son tour par l'insistance du Verseau, Shion chassait déjà les prémices du sommeil qui embuaient sa vigilance, pour poser un regard scrutateur et sévère sur ce dernier.
« Vraiment, répliqua-t-il, en se portant devant lui. Et peut-on savoir d'où tu tires ton information ? C'était une de tes « nombreuses » amies ?
— Si l'on veut. »
La réponse du Français jeta un froid, et l'Espagnol sentit le Grand Pope se raidir. Sa plaisanterie était tout sauf affable, et elle impliquait une explication claire et précise. Si Camus en avait douté, la posture rigide de Shion et la dureté de ses yeux parme habituellement conciliants auraient dû le prévenir. Décidément, le Capricorne appréhendait mal l'attitude de son frère d'armes. Celui-ci avait-il perdu l'esprit ? Il aurait décidé de défier ouvertement l'Atlante, qu'il ne s'y serait pas pris différemment.
Mal à l'aise, Shura laissa son regard passer de l'un à l'autre, avec la nette impression qu'il aurait été préférable qu'il ramenât le Verseau chez lui avant de monter au Palais. Sa mission de surveillance virait au cauchemar et Shaka allait le tancer façon moralisateur.
« Tu peux préciser ? insista Shion au bout de quelques secondes d'un silence écrasant.
— Il n'y a rien à préciser », répliqua Camus sans arrogance, mais avec une mauvaise volonté qui acheva de désorienter l'Espagnol.
Alors que rien ne l'y obligeait, le Français admettait du bout des lèvres qu'il connaissait la jeune femme, tout en refusant de s'expliquer davantage sur cette relation. Méfiant, le Grand Pope s'interrogeait visiblement aussi sur son attitude singulière. Mais l'Espagnol nota surtout que son expression demeurait fermée et qu'il ne tolérerait plus très longtemps la rébellion déconcertante du Français.
Imperméable aux supplications muettes de Shura et à l'hésitation menaçante de Shion, Camus espérait seulement que l'Atlante attendît le lendemain matin pour terminer son enquête. L'heure tardive, le manque de drogue et les bouleversements de la journée le mettaient à deux doigts de craquer. C'était également ce qui lui permettait de ne pas dévier de la décision folle qu'il avait prise lorsque le Capricorne l'avait rejoint. Il était à bout, mais il devait tenir encore un peu. Le temps de décourager le Grand Pope de lui accorder son indulgence. Ensuite, il devrait faire preuve de courage pour parvenir à se défaire suffisamment rapidement de sa dépendance à la drogue.
Contrairement aux Ors, tromper Shion à ce moment-là sur son état serait néanmoins impossible. Il se doutait qu'il le visiterait et il comprendrait immédiatement. Il était toutefois convaincu que dans sa droiture, le maître du Sanctuaire lui donnerait la possibilité de livrer cette bataille, avant de se pencher de nouveau de trop près à son lien avec Kayla. Il lui faudrait alors se montrer extrêmement prudent. L'Atlante allait immanquablement découvrir que la jeune femme était en fait une ancienne apprentie associée à la Glace, et surtout, pourquoi elle avait été destituée de tous ses droits à convoiter l'armure du Cygne au moment de l'usurpation de Saga. Il trouverait certainement la coïncidence curieuse, et il risquait de s'intéresser à un autre point, incommensurablement plus gênant.
Heureusement, à l'époque Saga ne s'était jamais vraiment préoccupé de cette affaire. Avec un peu de chance, les archives demeuraient incomplètes et il ne parviendrait pas à remonter la totalité de la piste. Dans le cas contraire, Camus devrait jouer serré pour éloigner Shion de Sergueï. Si le Grand Pope levait le voile sur l'ascendance réelle de l'enfant, il ne tergiverserait pas une seconde à prendre les mesures qui s'imposaient pour protéger Athéna, et il savait déjà qu'il s'opposerait à sa décision.
Loin de se douter de l'esprit de révolte de son chevalier, Shion sentait fondre sa patience face au comportement inhabituel du Verseau. Les circonstances de la mort de ce garde focalisaient tout son mécontentement. Seule une personne possédant un minimum de connaissances dans les arcanes du froid pouvait en être responsable. Le Sanctuaire avait toujours hébergé des petits malins, qui au cours du temps apprenaient à maîtriser des embryons d'enseignements qui ne leur étaient pas destinés. La matérialisation d'une simple plaque de gel en faisait partie. Bien que n'étant pas à la portée du premier venu, cette technique demeurait assimilable par quelqu'un d'extrêmement doué et sensible aux savoirs multiples. Ou, ce qui était encore plus évident, par un ancien apprenti dont la discipline portait sur ce domaine.
En l'occurrence Shion excluait d'office Camus et Hyoga des suspects. Mais la réaction du Verseau le gênait. Mis à part le fait qu'il connaissait la victime, comment pouvait-il conserver un tel détachement en sachant que quelqu'un avait empiété sur ses attributions ? Déterminé à débrouiller cet écheveau, l'Atlante poussa son interrogatoire :
« Pourquoi t'es-tu précisément rendu à cet endroit, ce soir ? »
Il parlait d'un ton tranchant qui n'admettait plus les faux-fuyants.
« C'est personnel, répliqua le Verseau, toujours aussi hermétique.
— Dois-je te rappeler que tu étais seul lorsque Shura est arrivé, et que cette jeune femme a succombé à cause d'une plaque de gel ? »
Shura frémit. Shion avait définitivement basculé du côté de l'intransigeance du Grand Pope, abandonnant sa bienveillance.
« Il n'a rien fait, intervint-il, catastrophé par le cours des choses. J'étais présent, et je peux vous jurer qu'il l'a seulement découverte.
— Oui, admit l'Atlante comme on chasse une mouche importune. Néanmoins, il a su te mener directement à elle. N'est-ce pas, Camus ? »
Aussi inexpressif qu'un étang pris par les glaces, le regard du Français soutint celui assombri de son supérieur, qui tentait en vain de le percer à jour.
« J'ai perçu une infime variation de cosmos, finit-il par mentir. C'est ce qui m'a attiré là-bas. Je n'ai fait que suivre la procédure.
— Eh bien, puisque tu me rappelles la règle, je vais tâcher de l'appliquer également, répondit Shion, qui n'était pas dupe. Tu sembles le témoin clé d'un meurtre et ton attitude est loin d'être claire. En conséquence, et jusqu'à ce que toute la lumière soit apportée sur cette affaire, tu seras privé de ton cosmos. Je suppose que tu n'y verras pas d'inconvénient. Il ne s'agit que de la mise en œuvre de la procédure. »
Bien que s'appliquant à n'en rien montrer, Camus se détendit immédiatement intérieurement : il avait réussi.
Totalement dépassé par ce qui se jouait près de lui, Shura eut un soupir résigné : Shaka allait vraiment lui en vouloir.
Exécutant les ordres de Shion, Shura raccompagna le Verseau jusqu'à son temple. Marchant en silence, il se retenait difficilement d'incendier celui-ci. Jamais il n'aurait cru que les évènements dégénéreraient ainsi. Il se sentait à la fois ridicule, et terriblement fautif. Mais à ses côtés le Français avançait d'un pas d'automate, et il s'abstint de tout commentaire.
Dès la porte franchie, Hyoga se porta à leur rencontre. Attiré comme une guêpe par un fruit trop mûr, Zoltan apparut aussi. Lui mentir alors qu'il partageait toujours le logis du Verseau était impossible, et le Capricorne les instruisit tous les deux de la condition particulière de Camus, qui se voyait consigné dans ses quartiers jusqu'au bon vouloir de Shion. Il ne s'attarda pas sur la raison de cette mise à l'écart, préférant passer sous silence la mort de Kayla. La situation du Français n'en paraissait que plus étrange, et il se fit suffisamment menaçant envers le Roumain, pour que celui-ci comprît que si cette exclusion devait s'ébruiter parmi les gardes, il ne s'interrogerait même pas sur la réalité de sa responsabilité pour venir lui flanquer la correction qu'il méritait.
Zoltan ne répondit rien, se contentant d'incliner la tête en signe d'assentiment, tout en adressant un sourire moqueur à Camus. Une attitude qui finit par éveiller franchement la méfiance de l'Espagnol contre lui. Il regrettait de plus en plus de ne pas avoir adhéré aux soupçons de Shaka plus tôt, et il se promit de continuer de veiller de loin sur son voisin.
Un peu en retrait, Hyoga observait la scène avec la conviction d'un désastre imminent. Et alors que seule l'antipathie semblait motiver l'acidité de Shura envers Zoltan, il aurait volontiers étranglé le Roumain sur un signe de Camus. Il était persuadé que le Balafré n'était pas étranger aux nouveaux ennuis de son maître. Contre toute logique, ce dernier se taisait toujours, comme s'il le protégeait.
Vigilant dans le rôle de protecteur qu'il s'était attribué, il n'avait pu s'empêcher de jeter un coup d'œil dans la chambre du Verseau un peu avant. S'apercevoir que celui-ci s'était esquivé ne l'avait pas vraiment surpris. Trop d'éléments perturbants se bousculaient dans la vie du Français depuis quelque temps, et il pressentait qu'il répliquerait. Sauf que la situation se retournait apparemment contre lui.
Se méfiant à juste titre de Zoltan, Shura n'avait pas précisé que Shion venait de le priver de son cosmos. Il avait néanmoins immédiatement détecté son absence et il s'en inquiétait. Les facultés du Roumain permettaient d'ailleurs certainement à celui-ci de le remarquer. Le Cygne ne pouvait imaginer que le Grand Pope ne se doutait pas de la dangerosité de Zoltan. Et il enlevait à Camus le seul rempart qui l'en protégeait. Pourquoi prendre un tel risque ?... Pour le faire réagir ?... Malgré tout le respect qu'il lui portait, Hyoga n'était pas sûr d'approuver la politique de l'Atlante, et il se promit de redoubler de vigilance pour pallier à la vulnérabilité de son maître.
Le lendemain matin trouva le Russe près du Verseau. Il avait entendu déambuler le Français dans sa chambre le restant de la nuit, et n'y tenant plus, il avait rejoint celui-ci alors que l'aube se levait à peine. Il s'attendait à devoir argumenter, ne serait-ce que pour parvenir à obtenir l'autorisation de demeurer de ses côtés et lui parler, mais quand il entra, Camus tourna vers lui un regard presque reconnaissant. Peu habitué à le voir baisser sa garde le Russe en eut mal au cœur.
Debout au milieu de la pièce, les traits tirés par une nuit sans sommeil, son maître présentait de larges cernes qui mangeaient son visage fin, tandis qu'il serrait ses bras croisés contre sa poitrine comme s'il avait froid. Hyoga comprit immédiatement ce qui se passait. Ce qu'il avait découvert en le surprenant à moitié nu expliquait largement sa frilosité et la souffrance qu'il semblait ressentir. Décrochant une veste de la patère accrochée derrière la porte, il couvrit ses épaules et le força à venir s'asseoir sur le lit près de lui.
Un silence lourd de sens s'installa durant quelques secondes. Camus ne parvenait pas à se maîtriser et il frissonnait. Les yeux fixés sur le plancher, il luttait visiblement pour demeurer assis. Jamais le Cygne ne l'avait vu en proie à une telle agitation intérieure. Sans plus tergiverser, il posa la question qui lui brûlait les lèvres :
« Depuis combien de temps Zoltan vous soumet-il à ce genre de traitement?
— Trop longtemps », répondit le Français sans le regarder.
Le Russe était accablé, mais il le fut encore davantage en l'entendant ajouter dans un murmure à peine audible :
« J'ai mal. »
D'un geste inconscient, il se massait à présent le haut de l'épaule gauche, et Hyoga comprit que la douleur résiduelle de ses meurtrissures devait se démultiplier sous l'effet de l'altération qui était en train de s'inverser dans son corps.
« Il faut essayer de vous calmer », tenta-t-il de l'aider.
Devoir donner un tel conseil au Verseau lui paraissait surréaliste. Le début du sevrage semblait si rude, que le chevalier du Cygne se demanda brusquement si son maître n'avait pas manœuvré sciemment pour être privé de cosmos. Il aurait incontestablement eu du mal à cacher sa situation à ses pairs dans un cadre normal. Or, la fierté légendaire du Français se serait difficilement accordée à permettre à quiconque de le débusquer dans un état de faiblesse pareil.
Hyoga ne doutait plus de détenir la vérité. Il en était à la fois effaré et agacé. Il comprenait néanmoins sa décision même s'il ne l'approuvait pas. Se voir dépouillé de son aura déconnectait certes Camus des autres, mais cela le dépossédait également d'une réserve de vitalité et d'une source de soulagement quasiment inépuisable. Il avait d'ailleurs la preuve de la justesse de son raisonnement sous les yeux. De manière très inhabituelle, le Verseau mordait nerveusement sa lèvre inférieure. Soucieux de le soulager, son disciple demanda avec douceur :
« Laissez-moi regarder. Je peux peut-être vous soulager là où vous avez mal. »
Malgré son désir d'agir rapidement, il avait parlé en évitant d'esquisser le moindre geste, attendant l'accord du concerné. Depuis son retour, il avait la nette impression que son maître fuyait encore plus qu'autrefois les contacts physiques.
Tournant pour la première fois les yeux vers lui, le Verseau hésita. Puis, avec une lenteur inaccoutumée, il dégrafa avec maladresse les premiers boutons de sa chemise. Mal à l'aise et pris de colère contre les responsables de son état, Hoyga prit sur lui de se taire en voyant apparaître les ecchymoses toujours apparentes. Tant bien que mal il tenta de les traiter. Celle qui siégeait sur sa poitrine demeurait étendue et avait l'air particulièrement sensible. Maîtrisant mal les arts de soins à l'exemple de son mentor, le Cygne s'appliqua de son mieux à baigner de son cosmos les points les plus douloureux.
Alors qu'il le soignait, le Français parut se détendre. Au bout de quelques minutes, il renoua même avec ses manières impersonnelles et distantes pour lui annoncer froidement la mort de Kayla. Il affichait une expression détachée, mais Hyoga le connaissait trop pour ne pas déceler le léger tremblement de sa voix. Ému par le décès de la jeune femme, le Russe ne posa pas de question, convaincu que son maître ne lui livrerait pas d'autre information. Mais son angoisse pour son le Verseau enfla d'autant.
Le guêpier dans lequel s'était fourvoyé Camus lui apparaissait beaucoup plus complexe que celui-ci voulait bien l'admettre, et il n'était pas sûr qu'il parvînt à s'en tirer seul. Il devinait aussi que lorsque Shion aurait opéré le rapprochement entre Camus et Kayla, les ennuis de ce dernier seraient loin d'être terminés.
Cette réflexion morose le ramena à Zoltan. Connaissant à présent sa traîtrise envers son maître, il aurait dorénavant encore plus du mal à ignorer son attitude infatuée. Le plus urgent était sans doute de délivrer le Verseau de cette calamité. Et alors qu'il s'attristait à nouveau en songeant à la mort de Kayla, une pensée tordue le traversa. C'était inespéré, mais les conditions étranges du trépas de l'Australienne pouvaient servir le onzième gardien. Grâce à elles, il tenait peut-être le moyen de se débarrasser du Roumain, tout en préservant le Français des foudres du Grand Pope.
Rasséréné, il s'abstint toutefois de soumettre son idée au principal intéressé. Jamais il ne serait d'accord pour exploiter cette opportunité en sachant que sa réalisation demandait la participation d'une personne spécifique. Camouflant son euphorie, il poursuivit son cataplasme de cosmos ciblé, jusqu'à ce que la porte s'ouvrît et qu'une voix narquoise apostrophât le Français.
« Tu ne penses tout de même pas que ton disciple va arriver à quelque chose ? Tu as tort de t'entêter. Tu devrais revenir vers moi. Je serai beaucoup plus efficace. »
D'un geste hâtif, Camus rajusta son vêtement en détournant son visage fatigué à l'opposé de son ennemi. Hyoga vit cependant ses doigts se crocheter de colère impuissante sur le tissu de sa chemise, voire d'une hésitation malsaine, et il réagit avec une vivacité dictée par la haine.
« Zoltan, un pas de plus dans cette chambre, et tu es mort !
— Oh, tu deviens présomptueux là », railla le roumain, nullement impressionné par la menace du Cygne.
Prêt à en venir aux poings, le jeune homme amorça un mouvement pour se lever. La main glacée du Français se posa aussitôt sur la sienne tandis que son regard lui adressait un ordre implicite.
« Non, laisse Hyoga. »
La colère le poussait à la désobéissance, mais ce qu'il vit le retint. Habituellement limpides et insondables, les yeux saphir trahissaient un tel désarroi, qu'il se contenta de saisir discrètement le bout des doigts de son maître pour les serrer dans les siens en se détournant du Roumain. La tentative de Zoltan tombait à l'eau. Dépité, celui-ci sortit de la pièce pour prendre ses fonctions.
« Sûr et certain que tu ne désires pas de mes services ? demanda-t-il en s'éloignant. Comme tu voudras. Mais tu vas le regretter. La douleur, Camus, rappelle-toi de la douleur. »
La porte donnant sur l'extérieur claqua alors que la main de Hyoga se refermait davantage sur celle tremblante du Verseau. Il attendit encore un peu, le temps d'être certain que le Balafré ne reviendrait pas sur ses pas, avant de se relever pour quitter à son tour le logis.
« Je serais de retour aussi vite que je le pourrais », ne put-il se retenir de rassurer le Français.
Assis la tête basse, se tenant au bord du lit comme si son équilibre en dépendait, Camus ne parut pas l'entendre. De plus en plus préoccupé par son état, le Russe se promit de ramener de l'aide promptement. Les ordres de Shion précisaient que chacun devait vaquer à ses occupations habituelles, accordant au Verseau la faveur de gérer sa réclusion. Mais le Gand Pope ignorait ce qui se passait vraiment. Il s'en doutait peut-être, mais sans plus. La veille au soir, lorsque Shura l'avait raccompagné, Hyoga avait pu juger que son maître donnait encore parfaitement le change. Ce matin, ce n'était plus le cas, et il était hors de question qu'il le laissât seul trop longtemps dans une telle situation.
Rapidement, le Cygne dévala les escaliers, bousculant presque le Capricorne qui s'était porté à sa rencontre pour lui demander des nouvelles. Il s'excuserait plus tard. Pour le moment, il devait pallier au plus urgent. Il franchit tout aussi vite le temple du Sagittaire, dont il perçut nettement le regard interrogateur posé sur lui. D'une manière ou d'une autre, la mauvaise posture de Camus avait dû commencer à se répandre parmi les Ors. Il en fut presque soulagé. Cela lui épargnerait en partie des explications désagréables.
En déboulant devant la huitième Maison, il ralentit à peine l'allure avant de s'engager à l'intérieur. Il atteignit la porte du logis en quelques instants. Il allait frapper, quand une flambée de cosmos l'avertit que le propriétaire des lieux se trouvait ailleurs. Milo se tenait sur le parvis d'entrée de son domaine et il l'avait parfaitement senti arriver. Il le rejoignit en sachant que la discussion ne serait pas facile. Le Scorpion ne lui avait jamais réellement pardonné la première mort de Camus, et dans un sens, il se disait que sans ce drame, son maître ne traverserait peut-être pas aujourd'hui un tel océan de solitude et de souffrance. Il s'en voulait, et lorsqu'il se présenta sur l'esplanade de marbre, il ne s'offusqua pas de l'indélicatesse de Milo, qui l'ignora superbement.
Vêtu de son amure dorée, celui-ci l'attendait du côté de la falaise qui jouxtait la sortie de sa Maison. Apparemment absorbé par la contemplation du paysage il lui tournait le dos. Hyoga s'approcha en sentant parfaitement l'animosité poindre sous son immobilité. Avec un respect nullement feint, il s'arrêta quelques pas derrière lui. Sans se retourner, le Scorpion demanda :
« Comment va-t-il ? »
Sa voix était froide et hostile, empreinte d'une colère triste aussi, et le Russe comprit immédiatement qu'outre la sanction qui frappait Camus, il devait également être au courant pour Kayla.
« Il ne va pas bien, répondit-il en optant pour une franchise dépouillée de ménagement, que le Grec n'aurait d'ailleurs pas admis. Milo, je sais que ça ne me regarde pas, mais je vais quand même te poser la question : pourquoi vous êtes-vous séparés ?
— Ça ne te regarde pas, en effet.
— Bon, alors je te le demande autrement. Accepterais-tu de l'aider ? »
Lentement, le Scorpion lui fit face et Hyoga eut du mal à soutenir l'éclat particulièrement incisif de son regard. Oscillant entre l'orangé et le rubis, celui-ci n'affichait plus aucune douceur. Le cygne était déjà persuadé qu'il composerait difficilement avec le Milo ordinaire, mais il ne s'attendait pas à devoir convaincre le Milo sauvage. Or là, le huitième gardien était indéniablement passé en mode assassin. Bien qu'intéressée, l'expression de son visage n'en était pas moins menaçante. Son regard d'un bleu si clair, que beaucoup qualifiaient de chaleureux lorsqu'il était de bonne humeur, était remplacé par celui rougeoyant d'un inquiétant prédateur en chasse.
Pour avoir dû autrefois l'affronter lors d'une semblable métamorphose, le jeune homme savait que le Grec agirait dorénavant en suivant sa volonté propre, dépouillée du vernis des convenances issu des faux-semblants. À la fois juge et partie, il n'accepterait de prendre en compte que les éléments qui parleraient réellement à son intelligence ou à sa sensibilité instinctive. Aucune hypocrisie ne serait tolérée.
Mal à l'aise, le Russe songea que les derniers évènements expliquaient un tel basculement. Tout comme son maître le Grec semblait soumis à des tensions si grandes depuis des mois que c'en était presque un miracle que cela ne se soit pas produit avant. Son agressivité ne paraissait heureusement par tournée contre lui, mais la prudence s'imposait. Incontestablement, il allait devoir jouer serré.
« Comment est morte Kayla exactement ? demanda soudain Milo, d'un ton dangereusement bas et posé.
— Je ne sais pas. D'après ce que j'ai compris, Camus l'a retrouvé et elle aurait succombé à une attaque liée à la glace. Mais il a refusé d'en dire davantage. »
Les yeux du Scorpion s'étrécirent, et le Cygne eut un instant de panique.
« Tu ne le crois tout de même pas coupable !
— Ce que je crois ou non n'a pas d'importance. Continue », répondit durement le Grec.
La mine fâchée et inexorable de ce dernier n'était guère encourageante et Hyoga reprit en priant pour avoir fait le bon choix.
« Le Grand Pope l'a consigné en le privant de cosmos. Le problème se trouve là. J'aurais beau raccourcir mes journées au troisième temple, je n'arriverai pas à être constamment auprès de lui. S'il reste seul dans ces conditions, il est à la merci totale de Zoltan.
Le nom du Roumain aviva le regard de Milo de flammes encore plus vives.
« Si ce fils de pute le touche, Athéna elle-même ne m'interdira pas de le tuer ! » gronda-t-il en le dévisageant avec hargne.
Cet emportement à l'encontre du Balafré rassura Hyoga, et ce fut un peu moins oppressé qu'il poursuivit :
« Je ne l'aime pas non plus, et j'ai peut-être le moyen de nous débarrasser de lui. Pour cela il me faut ta collaboration. Seulement, le moment venu tu devras me laisses agir.
Comme il le craignait, cette restriction ne plut pas au Scorpion.
« Tu crois sans doute que je vais te permettre de chasser en empiétant sur une priorité qui me revient ?
— Milo, si c'est toi qui interviens pour nous délivrer définitivement de lui, tu sais très bien que ça passera pour une simple vengeance. Shion s'en mêlera et Athéna te punira.
— C'est mon problème.
— En l'occurrence, c'est aussi celui de mon maître. Il a besoin de toi. Plus que tu le crois. »
Malgré son état de fureur, l'argument parut le faire réfléchir, et Hyoga comprit avec soulagement qu'il lui accordait sa confiance et qu'il se préoccupait toujours véritablement du Verseau.
« Tu as une minute pour me convaincre, concéda-t-il. Quel est ton plan ? »
Brièvement, le Russe présenta les éléments qui les aideraient.
« Cette nuit, je me suis rendue au temple où repose le corps de Kayla. J'ai pu voir sa dépouille et j'ai discuté avec les gardes qui l'ont transportée. Elle est morte la nuque brisée, parce qu'elle aurait glissé sur une plaque de givre.
— Ce qui pointe dans la liste des suspects tous les chevaliers ou anciens apprentis ayant touché de près ou de loin aux arcanes de Glace, compléta sombrement le Grec.
— Oui, ou une personne suffisamment habile pour assimiler les bases de divers techniques, en en ayant eu la possibilité, renchérit Hyoga. D'après ce que je sais, Zoltan a passé une partie de son enfance en côtoyant régulièrement Kayla et Camus. Cela aurait pu lui donner accès à un fragment de leur savoir de base, non ?
— Intelligent, admit avec un brin d'admiration le Scorpion. Mais pourquoi Kayla se serait-elle dressée subitement contre Zoltan ? »
Le Cygne abordait la partie délicate de sa tentative de persuasion, et il choisit ses mots avec soin.
« Elle aurait pu désirer protéger Camus contre Zoltan. Shion va rapidement s'apercevoir qu'ils se connaissaient bien tous les trois. Cette théorie à l'avantage d'éviter de sans soulever tout un tas de questions. J'ignore ce qui s'est passé réellement, mais je suis sûr que le Grand Pope cherchera une réponse précise. Ça la lui fournirait», ajouta-t-il, en espérant diluer le nœud du problème dans son verbiage.
Mais comme il le craignait, il vit aussitôt le visage de Milo s'assombrir.
« Et de quoi aurait-elle voulu le protéger exactement ? siffla-t-il de colère.
— Écoute Milo, tu sais très bien que nous sommes quelques-uns à ne jamais avoir été convaincu par l'image d'invité serviable que donne Zoltan. Kayla m'a d'ailleurs parlé à demi-mot d'un contentieux sérieux qui aurait existé entre vous trois.
— Dois-je comprendre que tu aurais pu toi-même être le témoin de faits compromettants, et que tu m'aurais caché certaines choses ? » demanda encore le Grec, d'une voix au velouté terrifiant.
Son regard flamboyait de manière intimidante et le Cygne déglutit avec difficulté. Il appréhendait de devoir goûter à nouveau à l'ongle écarlate. Toutefois son idée séduisait Milo. Remettant à plus tard l'envie de lui infliger le juste châtiment de son silence, ce dernier se contenta de pointer de ce qu'il considérait comme la faiblesse de son programme :
« Tu vas agir en faisant endosser à Zoltan le meurtre de Kayla aux yeux des autres, ce qui te fournit une légitimité absolue pour intervenir. C'est bien pensé, et je ne mets pas en doute ta valeur, Hyoga. Mais je connais suffisamment Zoltan pour te dire qu'il est certainement plus fort qu'il n'y paraît. Que feras-tu si le combat tourne à son avantage ?
— Je te passerai le relais, ce qui dans ce cadre te dédouanera complètement si tu le tues. Car tu seras présent quand je le provoquerai.
— Ça me convient, accepta Milo. Reste à savoir où tu comptes exécuter ton plan pour que nous nous rejoignions ?
— Dans le temple du Verseau. »
Comme il s'y attendait, le Grec eut un froncement de sourcils d'incompréhension mécontente.
« Et mêler Camus à ça de près ou de loin ? Jamais !
— On n'a pas le choix. Privé de cosmos, mon maître demeure sans défense. Si tu veilles sur lui en mon absence, il faudra que tu passes pratiquement toute la journée au onzième temple.
— On peut convenir d'un point de rendez-vous autre part, se braqua Milo. J'attirerai Zoltan si tu veux.
— Non, c'est trop dangereux. Il peut en profiter pour s'en prendre à Camus entre-temps. Si j'étais à sa place, c'est exactement ce que je ferais en sachant que je vais te rencontrer ensuite. Ne serait-ce que pour te narguer »
À nouveau, le regard du Scorpion se fit plus scrutateur.
« Une chose m'échappe. Zoltan est loin d'être idiot. Pourquoi es-tu si sûr qu'il veuille l'attaquer alors que depuis des semaines il se bâtit une réputation de sauveur à l'égard du Verseau ?
— Pour terminer ce qu'il a commencé », avoua Hyoga.
Le plus dur restait à dire, et il s'accorda quelques secondes silence de avant de poursuivre :
« En fait, lorsque je te demande de protéger mon maître, il s'agit de beaucoup plus que cela. Personne ne l'a vu venir, mais Camus est… Camus est…
— Camus est quoi ! s'emporta Milo, gagné par une appréhension sans nom face à l'agitation du Cygne.
— Complétement drogué par Zoltan, confessa le Russe dans un souffle. Ça dure depuis des semaines. Camus est à bout, mais apparemment il a décidé de régler la question en se sevrant sans l'aide de personne. Je suis sûr qu'il s'est débrouillé pour que Shion le prive de son cosmos à cause de cela. Il ne veut pas que vous vous aperceviez de son état. Il paraît totalement accro. Je ne sais pas comment ça a pu advenir, et encore moins comment il s'en sortira, mais il ne va vraiment pas bien, et ce n'est que le début. Je crois qu'il faut le protéger contre lui-même. Je n'y arriverai pas seul, Milo », lâcha-t-il en vrac, sans plus se soucier de la fureur du Grec qui semblait enfler au fur et à mesure de ses paroles.
Grinçant presque des dents, le Scorpion se détourna du côté du vallonnement boisé. Loin en contrebas, celui-ci dissimulait le baraquement où les gardes venaient prendre leurs fonctions de la journée. Avec un peu de chance, Zoltan s'y trouvait peut-être encore. À moins qu'il ne soit dans l'arène avec Angelo. Hésitant entre les deux directions, il ragea pour lui-même.
« Oh ! cette fois, je vais le… »
Se décidant pour la grande arène, il allait s'élancer, lorsque Hyoga, qui avait parfaitement suivi le cheminement de ses pensées, l'arrêta d'une constatation presque suppliante :
« Milo ! Camus est seul là, et il a besoin d'aide. »
Ces quelques mots le stoppèrent. Il en voulait terriblement au Cygne pour son incurie et ses cachotteries, mais à cet instant précis, celui-ci parlait avec la voix de la sagesse. Camus demeurait incontestablement la priorité. Sa colère frustrée le poussa toutefois à bousculer violemment le Russe au passage. Il n'en monta pas moins à son tour les escaliers jusqu'au temple du Verseau avec une rapidité qui ne manqua pas d'interpeller désagréablement le Sagittaire et le Capricorne. Son ennemi ne perdait rien pour attendre l'heure de son châtiment.
Bien plus bas, au troisième temple, un petit garçon se pelotonnait sur son lit d'apprenti en retenant ses larmes. Il s'était réveillé en proie à un mal être qui n'était pas le sien, et depuis quelques heures il regrettait de plus en plus sa promesse faite à Camus. Malheureux et nauséeux, il serra davantage contre lui son oreiller, en songeant aux évènements qui lui valait de se retrouver une nouvelle fois consigné.
Déterminé à aider le Français, il s'était levé tôt pour rejoindre son maître qui déjeunait dans la cuisine en faisant mine de l'ignorer. Camus avait l'air de faire confiance au Cancer, et s'il voulait respecter sa parole, il devait dorénavant se fier à ce dernier. Sauf qu'en l'occurrence, il n'était pas certain que Death Mask acceptât sa requête. S'approchant à pas de souris, il était venu se planter devant la chaise de celui-ci. Il y était demeuré près de dix minutes sans rien dire, jusqu'à ce que de guerre lasse Angelo daignât le regarder.
« Quoi ! » lui avait-il, lancé avec l'amabilité d'un pitbull.
Habitué au caractère particulier de l'Italien, l'enfant n'avait pas reculé.
« Il a mal, s'était-il contenté de répondre en chuchotant presque. C'est pire que quand vous l'avez frappé. Je dois y aller. Il faut que je l'aide.
— Non ! »
Définitive et sans appel, la réplique du Cancer l'avait surprise par sa fermeté fâchée. Pire, Death Mask s'était levé pour le saisir par un bras et le ramener dans sa chambre, où il l'avait enfermé. Depuis, roulé en boule sur son lit, Sergueï se désespérait de son impuissance. Il n'y comprenait plus rien, mis à part qu'une des personnes qui comptait le plus pour lui était en train de souffrir le martyre, et qu'on lui interdisait non seulement de la voir, mais d'essayer de la soulager. Il ne disposait de rien d'autre que de son affection et d'un cosmos trop difficile à contrôler pour agir efficacement, mais il était pourtant certain que les deux réunis apaisaient le Verseau. Encore fallait-il pour cela qu'on le laissât l'approcher, et il n'était pas loin de juger que c'était son maître qui n'avait pas de cœur.
Note de fin : Première publication janvier 2011 - Chapitre modifié en août2015 (Outre les changements de syntaxe et de vocabulaire, le chapitre contient 1203mots de plus).
