Heureusement pour les réfugiés, ce n'est pas la saison des tempêtes lorsqu'ils gagnent les plaines. Celles-ci ont quelque peu changé depuis les ans : s'il y a encore de la neige sur le sol, ce n'est que par plaques laissant entrevoir de l'herbe rase et des lichens grisâtres dont les yaks se régalent sans honte.

Ils ne croisent guère de monde.

« Grand-père répétait toujours qu'il y avait dans le monde plus de tribus que de doigts sur ses mains et ses pieds. M'aurait-il menti ? » s'inquiète Bergelmir un soir.

« Si c'était faux, je te l'aurais dit » lui rappelle Loki enroulé dans sa peau de vargr – son corps a beau résister naturellement au froid, il est quand même bien plus à l'aise au chaud.

« Je sais bien. Voilà pourquoi je m'inquiète. »

Loki comprend le sous-entendu sans peine.

« Tu es horriblement lugubre » se plaint-il. « Quand je pense qu'Ymir ne perdait jamais espoir. »

Et là, tout d'un coup, il sent le manque, l'absence lui fouailler la poitrine comme un horrible crabe aux pinces d'acier froid.

Même l'éloignement d'avec sa famille ne l'a pas fait souffrir de la sorte. Peut-être parce qu'eux sont encore vivants. Peut-être parce que c'est Gabriel qui a été laissé derrière cette fois. Ou peut-être seulement parce que c'était Ymir.

« Tu n'as pas l'air bien » fait remarquer Bergelmir soucieux, tandis que l'Archange se recroqueville sous sa peau.

« …Il me manque. »

Il sent la grande main de Bergelmir se poser gentiment sur son crâne, par-dessus ses tresses rouges et le capuchon formé par la gueule du vargr.


La caravane finit par faire halte au bout d'un mois de voyage. Ce sont les femmes qui l'exigent : tout le monde est fatigué, les yaks vont se tuer à traîner les affaires et les minots se plaignent d'avoir mal aux pieds. Alors on s'arrête.

Où qu'on aille, ce sont toujours les femmes qui finissent par avoir le dernier mot. Loki se souvient de Raphaël – quoique, sœur ou frère… Raphaël n'a jamais voulu éclairer ce point-là – et sourit dans son coin.

Les cahutes dressées provisoirement sont un assemblage de caillasse et de glace, des igloos gris sale par endroits et vaguement transparents à d'autres. Pour tenter d'égayer la chose, les gamins s'amusent à les couvrir de graffitis et s'attirent taloches et coups de pieds au derrière pour la peine – ce qui est loin de doucher leur enthousiasme.

Bergelmir insiste pour que Loki vienne partager son igloo. Il dit que c'est plus sûr.

Gabriel comprend ce que veut dire le Géant quand celui-ci défait un paquet de fourrure et lui dévoile le Coffret des Anciens Hivers. Même après toutes ces années, il entend la chanson emprisonnée entre les parois de verre, aussi pure et limpide qu'au premier jour de sa création.

« C'est toi qui l'a créé, n'est-ce pas ? » interroge Bergelmir.

« Et c'est moi qui l'ai remis à Ymir, oui » confirme l'Archange.

« Pourquoi ? »

Loki caresse délicatement le couvercle du Coffret.

« Parce que c'est au chef de veiller sur ce qui est précieux. Ymir a fait son devoir. Est-ce que tu accompliras le tien ? »

Bergelmir pince les lèvres.

« Un chef n'est rien quand personne ne lui dit qu'il prend le mauvais chemin. »

Gabriel se laisse aller à sourire.

« Je crois que tu n'as pas à te tracasser de ça. »