Disclaimer : Les personnages appartiennent naturellement toujours à KURUMADA.
Auteur : Newgaia
Rating : M (précautions prises pour certains chapitres).
Genre : Angst
Résumé du précédent chapitre (La résistance du Verseau) : À la recherche de Kayla, Camus découvre la jeune femme morte dans un lieu désert. Une plaque de givre signe le crime, mais le Verseau refuse de s'expliquer à Shura qui l'a suivi. Il demeure tout aussi hermétique envers Shion, qui finit par le punir, en le privant de son cosmos le temps de tirer cette affaire au clair. Secrètement soulagé par cette sentence qu'il a sciemment provoquée, Camus se retrouve consigné chez lui, où il espère arriver à s'affranchir de la drogue de Zoltan en toute discrétion. Mais sa dépendance est telle, que dès le lendemain il commence à souffrir sérieusement de l'effet de manque, sous le regard accablé de Hyoga qui a deviné en grande partie ce qui se passe. Sachant qu'il ne parviendra jamais à protéger et aider le Français seul, le Cygne va chercher l'unique personne qui lui semble capable de le seconder : Milo. Ce dernier l'accueille fraîchement, et le Russe a la désagréable surprise de constater qu'il a basculé en mode « assassin ». Néanmoins, le Scorpion accepte de l'écouter en apprenant que Hyoga a un plan pour les débarrasser définitivement de Zoltan. Si Milo adhère à l'idée du Russe, sa rage ne fait qu'enfler d'un cran lorsqu'il découvre la raison première de l'appel à l'aide du Russe, et il se précipite vers le temple du Verseau.
CHAPITRE 30 : LA CHUTE DE ZOLTAN (mise à jour 25 septembre 2015)
Seul dans son temple, dépouillé de son cosmos, Camus renouait difficilement avec les sensations communes et limitées d'un homme ordinaire. Habitué à ressentir et percevoir des éléments complexes de manière naturelle, il lui semblait être dépossédé d'une partie de lui-même, comme si on lui avait arraché un membre. Cette impression lui paraissait beaucoup plus marquée que lors de sa détention en Russie. Sans doute parce qu'alors, il ne savait pas ce qu'on lui avait ôté, et que durant des années, il en avait été privé en errant dans les limbes. Mais là, la manipulation de Shion avait été brutale et déstabilisante, et si réduire le champ de sa conscience lui épargnait le souci de voir ses pairs s'immiscer dans la lutte qu'il menait contre la drogue, cela ne l'aidait en rien à surmonter un état de manque qu'il sentait s'accentuer d'heure en heure.
Peu avant de le ramener au Sanctuaire, Zoltan lui avait déjà donné un aperçu de ce que serait son calvaire s'il cherchait à s'y soustraire. Durant des jours, il s'était blindé à cette idée, et il pensait être capable de vaincre la souffrance une seconde fois. Cependant, depuis son retour sa dépendance s'était renforcée, et le malaise qui s'intensifiait ne lui laissait aucun répit. L'intervention du Cygne sur ses ecchymoses avait un calmé un autre seuil de douleur, et dans un premier temps il était parvenu à retrouver son calme. Mais très vite, les dérèglements qui suppliciaient son corps s'étaient à nouveau emballés. Froid, nausées, tremblements, maux de tête, incapacité à poser son esprit plus de trente secondes sur le même sujet… Et il savait que ce n'était que le début.
Combien de temps s'était-il écoulé depuis le départ de Hyoga ? Il n'aurait pu le dire. Affalé sur son lit, il avait d'abord tenté de discipliner les idées bizarres qui s'imposaient à lui, et de remédier à l'agitation inhabituelle qui lui commandait de remuer dans tous les sens sans raison. Incapable de focaliser sa conscience sur un point fixe, il avait toutefois repris sa déambulation à travers l'appartement. Tourner en rond tel un animal en cage ne faisait que renforcer sa nervosité et il avait décidé d'élargir le champ de sa marche inutile en arpentant sa Maison. Personne n'avait traversé celle-ci depuis le matin, et Camus était à peu près certain que Shion avait donné des ordres dans ce sens. Sa punition passerait sans doute difficilement inaperçue vis-à-vis des autres Ors, mais le Grand Pope lui accordait le bénéfice du doute en préservant sa dignité sous un voile de discrétion apposé au tout-venant.
Pour la troisième fois, il remontait l'allée centrale du temple désert. Étrangement, depuis qu'il foulait la vaste bâtisse blanche, alors que tout autour de lui respirait l'immobilisme et l'indifférence absolue, il se sentait observé. Il lui avait même semblé ressentir la douceur caressante d'une onde de chaleur, quand un peu plus tôt, pris par de violents frissons incontrôlables, il tremblait presque de froid. Il avait pourtant beau regarder autour de lui avec attention, il ne voyait personne.
Trop éprouvé pour chercher à comprendre, il mit cette impression sur le compte de son imagination. Elle galopait de plus en plus en tous sens. Marchant lentement, il privilégiait les zones de pénombre. Apercevoir son ombre maladive dans la lumière blafarde qui se diffusait dans la travée principale le remplissait de honte. Comment avait-il pu descendre aussi bas ?
Un instant, l'image d'Irina et de Sergueï flotta devant ses yeux, l'emplissant d'un immense découragement, avant que le visage confiant de Yannis en train de lui sourire ne le frappât de culpabilité. Naïvement, il avait cru qu'il réussirait à tous les protéger. Son statut et l'assurance trop grande en ses capacités l'avaient aveuglé. Yannis l'avait payé au prix fort et il n'était même plus certain de parvenir à sauver les autres. Plus qu'un incroyable gâchis, ce retour à la vie s'annonçait comme une tragédie.
Jusqu'à ce qu'il comprît qui était Sergueï, il était convaincu qu'il n'aurait pas à se battre au-delà de la délivrance des enfants. Il n'espérait plus rien pour lui-même. Une fois cette dernière tâche accomplie, il n'aurait fait que se replier davantage sur le vide incommensurable qui le dévorait, heureux de se voir rapidement délivré d'une existence dont il n'avait jamais demandé à ce qu'elle devînt multiple. Malheureusement, la situation particulière du petit Russe changeait la donne. Il allait déjà falloir qu'il prît une décision définitive, en choisissant entre son sens de la justice ou celui du devoir. Or, les deux s'opposaient diamétralement dans cette affaire.
Et ensuite ?... Où trouverait-il la force d'effectuer ce qui lui resterait à faire ?...
Kaléidoscope déformant où s'entrechoquaient trop de pensées fractionnées sous l'effet du manque, son esprit se focalisa brusquement sur Milo. Assailli par un chagrin contre lequel il luttait de plus en plus mal, il dut se mordre les lèvres pour retenir un gémissement. Les souvenirs des moments vécus avec le Scorpion l'enfonçaient davantage, et il cherchait à s'en détacher avec l'énergie du désespoir. Inutilement, il se disait que cet amour appartenait à une autre vie, que ses sentiments bafoués finiraient par mourir dans celle-ci. La réalité de leur récente confrontation faisait voler en éclats les voiles illusoires dont il s'aveuglait.
La fibre affective qu'il nourrissait pour le Grec remontait à tant d'années. Il était incapable de déterminer précisément à quelle période l'amitié s'était muée en une affection bien plus forte, qu'il avait constamment refusé de formuler ouvertement à son compagnon. Il avait beau se barder de colère et de rancœur, en songeant qu'il ne serait sans doute pas resté aussi longtemps entre les mains de Zoltan si son amant ne l'avait pas repoussé, la blessure qu'il éprouvait d'avoir ainsi été rejeté n'altérait en rien la certitude qu'il aimait encore Milo. Dans l'absolu, passionnément et désespérément. À ce degré, cela s'apparentait presque à un besoin vital.
Un éclair de lucidité le fortifia dans l'impression que le Scorpion était le seul à avoir toujours su comment le rattacher à la vie émotive, ou tout au moins, comment l'obliger à manifester un minimum de réactions vis-à-vis de celle-ci. Cette façon dont Milo le forçait à s'extérioriser était un mécanisme qui s'était mis en place à son insu. Spontanément. Presque naturellement. De manière informelle, mais terriblement solide, jusqu'à fusionner totalement dans le lien qui les unissait. Comme s'il existait entre eux davantage qu'un simple amour humain. Une idée folle, mais qui confortait Camus dans le sentiment que même exempt du mal fait par Zoltan et ses acolytes, face au rejet de son amant, le résultat pour lui aurait été semblable. Privé de Milo, il s'enfonçait dans une solitude désespérée, et rien ni personne ne parviendrait à l'en extraire.
Pris dans les entrelacs de sa mémoire, il glissa les doigts dans l'échancrure de sa chemise pour en retirer la chaînette en or qui s'y cachait. Elle retenait un anneau sans fioritures, forgé du même métal, comme ceux que l'on échange lors de la consécration de vœux particuliers. Milo le lui avait offert un jour très spécial. Malgré l'envie qu'il en avait eue, il ne l'avait jamais porté au-delà du moment de sa remise. Trop compromettant. Trop dangereux. Ses missions d'alors devaient laisser supposer à ses ennemis qu'il était libre de toute attache. L'ambiance du Domaine Sacré était aussi trop sujette à caution.
Milo ne lui avait jamais reproché de ne pas montrer ce cadeau. Sans doute conscient de la précarité de leur situation, il s'était abstenu de toute remarque. Mais Camus savait qu'il en avait été peiné.
Il avait retrouvé cette bague à son retour au Sanctuaire, dissimulé dans une cache du tiroir central de son bureau. La vue de ce petit objet l'avait paralysé. Le gardant au creux de sa paume, il l'avait longuement contemplé, jusqu'à se souvenir dans les moindres détails des paroles du Scorpion, de ses gestes, et de son baiser. Tout avait été dit ce jour-là, et il y avait cru. Bouleversé par la réminiscence de cet amour trahi, il avait hésité à se débarrasser de l'anneau. Le rappel de la personne d'où le tenait Milo l'en avait empêché. Et alors que plus rien ne l'autorisait à le porter, il avait un jour acheté la chaînette à Rodorio. Agissant sur un coup de tête ressemblant à s'y méprendre à un acte désespéré, il s'était réapproprié ce symbole. Le seul à l'avoir aperçu était Hyoga, et il lui était reconnaissant de ne pas y avoir fait allusion.
Un rayon de soleil s'invita soudain à l'entrée du naos. La lumière dorée était à son inclinaison minimale, et le Verseau devina qu'il ne devait plus être loin de midi. Son disciple remontait souvent du temple des Gémeaux pour venir manger avec lui lorsqu'il n'était pas de service au Palais. Connaissant sa situation actuelle, il était certain que le jeune homme se débrouillerait aujourd'hui pour le rejoindre. Il savait qu'il allait avoir du mal à avaler une bouchée, mais un peu de compagnie serait la bienvenue. Elle le distrairait peut-être suffisamment pour lui permettre d'échapper aux tortures mentales et physiques qui finissaient par saper les quelques forces qui lui restaient.
Dissimulant à nouveau le bijou sous son vêtement, il prit avec lenteur le chemin de son logis. Une nausée particulièrement forte lui tordit brusquement l'estomac. Retenant in extremis la bille qui menaçait de franchir ses lèvres, il se soutint contre une colonne. Les deux mains et le front plaqués contre le large fût antique, il inspira profondément pour essayer de calmer son envie de vomir. Son organisme fatigué forçait son cœur en bonds désordonnés, et il y parvint difficilement. Un long frisson le secoua. Jamais la pierre ne lui avait paru aussi froide et il regretta d'être sorti en chemise. Étouffant un gémissement, il posa sa bouche contre le marbre. Une nouvelle fois, il lui sembla qu'une onde plus chaude le recouvrait, et il bénit son imagination qui suppléait sans doute à la défaillance de son corps.
Un bruit de pas meubla soudain le silence. Se retournant pour s'adosser contre le pilier, il se laissa aller avec un soulagement non dissimulé. Hyoga rentrait enfin. Cette pensée heureuse lui arracha aussitôt une réflexion amère : il commençait à dépendre de son disciple comme un enfant de sa mère. Si cela devait lui permettre de tromper son malaise, il était prêt à marcher sur sa fierté. Plissant des yeux, il tenta d'apercevoir la silhouette de celui qui arrivait.
Alors que celui qui foulait son temple le rejoignait, étrangement, le point de chaleur qui le réchauffait disparut. Ce brusque reflux s'accordait mal avec l'idée qu'il s'agissait de ses propres fantasmes. Il n'avait aucune raison de se priver ainsi de bien-être, fût-il fictif. Pour la première fois, il songea que le cosmos d'une tierce personne pouvait être à la source de son réconfort. Intrigué, il n'eut pas le temps de pousser plus loin sa réflexion. Sortant d'une zone d'ombre épaisse, celui qui s'avançait l'autorisa enfin à discerner ses traits.
En reconnaissant Zoltan, Camus maudit la précarité de ses sens. Redevenus simplement humains, ceux-ci lui ôtaient toute possibilité d'identification préventive. Malgré le mépris qu'il éprouvait pour le Roumain et sa détermination de refuser la drogue qui le calmait, il se raidit à son approche. Il s'était rarement senti aussi vulnérable. Si son ennemi décidait de l'attaquer ou de le forcer à accepter ce qu'il rejetait, il ne pourrait rien faire.
Plaqué contre la colonne de pierre, il espéra vainement que celui-ci se détournât de lui au dernier moment. Marchant droit sur lui, le Balafré s'immobilisa à quelques pas.
« On dirait que tu t'attendais à voir quelqu'un d'autre Camus, railla-t-il.
— Qu'est-ce que tu veux Zoltan ?
— Te proposer de l'aide. Tu sais très bien que je suis le seul à pouvoir te soulager. Tu as vraiment une petite mine. »
Dissimulant sa peur sous le visage lisse qu'il avait appris à plaquer sur ses émotions, le Français parvint à répliquer en maîtrisant un léger chevrotement :
« C'est terminé Zoltan. Je refuse que tu m'injectes ta saloperie. »
Alors qu'il parlait, il prenait conscience de la distance qui le séparait encore de son logis. Dans son état, il n'arriverait jamais à gagner ce refuge avant que le Roumain ne l'attrapât. Comme s'il lisait en lui, ce dernier l'interrogea avec un sourire malsain.
« Ah oui ? Et comment comptes-tu faire pour m'empêcher de t'approcher ? »
Une onde de panique traversa le Verseau. Jamais, même en se référant à l'époque parfois rude de son apprentissage, il n'avait à ce point compris le sens des mots « faible » et « désarmé ». S'enfuir ne servirait à rien et les murs du temple étaient bien trop épais pour que quiconque l'entendît appeler au secours. Dernier recours que sa fierté rejetait d'ailleurs avec véhémence.
L'orgueil ne l'empêchait pourtant pas de reconnaître sa faute. Comment n'avait-il pas songé au problème que pouvait représenter Zoltan s'il se retrouvait seul avec lui, lorsqu'il avait décidé de se désintoxiquer ? Il semblait évident que le Roumain n'abandonnerait pas la partie aussi facilement. Le fait qu'il n'ait pas compté avec cette éventualité le giflait mentalement. C'était une erreur monumentale, indigne du chevalier réputé pour sa logique froide qu'il était autrefois. Il devait être dans un état encore plus pitoyable qu'il ne le pensait pour avoir négligé un tel élément.
Paraissant suivre le cours de ses pensées, le Roumain demanda, avec un plaisir incontestable :
« Eh bien, Camus, comment vas-tu faire ? Regarde, il me suffit de tendre le bras pour t'atteindre. »
En le voyant illustrer sa menace par un acte, le Verseau se colla davantage contre le marbre. Cette main le révulsait, mais il ne savait pas comment il pouvait éviter qu'elle le touchât. Les doigts de son adversaire l'atteignaient, quand il eut brusquement l'impression que quelque chose remuait sur sa gauche. Sentiment apparemment partagé par Zoltan qui suspendit son geste pour jeter un regard irrité dans cette direction. C'était le moment ou jamais de profiter de sa distraction. Camus allait tenter de se dégager, lorsqu'une aura glacée déclencha un nouveau long frisson dans son dos, tandis qu'une lumière aveuglante l'obligeait à baisser un instant les paupières.
« Saleté ! »
Le cri de colère du Roumain l'incita à rouvrir les yeux, et ce qu'il vit lui arracha un bref hoquet de rire nerveux. Majestueuse et menaçante, l'armure dressée sur pied se trouvait une nouvelle fois entre eux deux.
« Désolé, Zoltan, ironisa-t-il, sans cacher son contentement. Mais privé de mon cosmos, je ne peux rien faire. C'est elle qui décide. »
Alors qu'il parlait, une évidence s'imposa à lui, et il comprit qu'il n'avait jamais véritablement été en danger. De par sa fonction et ses capacités bien particulières, Shion ne pouvait que savoir pour l'armure. En le consignant dans ses quartiers, il l'avait placé d'office sous sa protection vigilante.
« Tu ne perds rien pour attendre, fulmina le Roumain, fortement contrarié dans ses plans. Il y aura bien un moment où tu commettras une erreur. Ou bien ce sera elle qui regardera ailleurs. Et là, je ne te raterai pas ! »
La voix fâchée qui s'éleva soudain près d'eux ne sembla pas goûter à ses menaces.
« Que tu crois Zoltan. Mon Maître a toujours été très prudent. Et je ne suis pas sûr que tu vives suffisamment longtemps pour découvrir si une armure est sujette à ce genre d'inattention. »
Apparaissant à quelques mètres, Hyoga fixait Zoltan d'un air sombre. Il avait revêtu la protection du Cygne, et le Verseau devina que cette fois-ci, il envisageait réellement de l'affronter. Nullement impressionné, le Balafré se tourna vers lui avec amusement. Il avait retrouvé toute sa morgue et son flegme insultant.
« Tu comptes me provoquer ?
— C'est exactement ce que je fais, répliqua le Hyoga, d'un ton tranchant.
— T'attaquer ainsi à l'invité de ton maître. Tu n'as pas peur de déclencher des conséquences déplaisantes ?
— Pas si je prouve que tu as tué Kayla. »
Sous l'accusation, le regard de Zoltan se durcit, et il répondit sans plus aucun amusement.
« Tu sais que c'est faux.
— Peu importe, rétorqua le Russe, en adoptant une position de combat. L'essentiel, c'est que les autres le croient. »
Camus avait beau être privé de cosmos, il perçut immédiatement les intentions de son disciple. Son attitude lui affirmait qu'il s'apprêtait à user des arcanes attribués aux chevaliers de Glace. Il savait qu'il était fort, et il ne minimisait pas l'expérience qu'il avait acquise lors de ses précédents combats, mais Zoltan avait eu droit à certaines démonstrations lorsqu'il était enfant, et la posture de garde qu'il adoptait à présent était celle d'un Scorpion de première catégorie. Partagé entre sa crainte pour son ancien apprenti, et sa colère de ne pas pouvoir se défendre lui-même, il tenta de le retenir.
« Hyoga, arrête ! »
Mais au lieu de lui obéir, le Cygne affermit sa position.
« Non maître, cette situation a assez duré. À l'exemple de votre armure, je prends le relais », répondit le Russe sans le regarder.
Déconcerté par son assurance, Camus ne savait plus par quel bout le prendre. Comblé par l'inquiétude manifeste du Français, Zoltan persifla :
« Tu ignores qui tu t'attaques. Et tu ne tarderas pas à le regretter.
— Je crois que je ne le sais que trop bien, au contraire », répliqua le plus jeune en faisant brusquement chuter la température autour de lui.
Persuadé qu'il le vaincrait facilement, le Roumain eut une moue arrogante. Il allait se débarrasser de ce petit prétentieux en priorité. Ensuite, il affronterait ce contrariant tas de métal doré pour le renvoyer dans sa boîte. Puis, il en terminerait avec Camus. Adoptant une pose offensive, il fit face à son premier adversaire.
« À ta guise. Je vais me faire un plaisir de m'occuper de toi, avant de me charger de lui »
Révélant son index meurtrier, il termina en jetant regard méprisant du côté du Verseau. Simultanément, les deux hommes engagèrent le combat. Sans l'acuité exceptionnelle de ses sens, Camus parvenait à peine à distinguer la réalité de leur affrontement. Se mouvant avec une rapidité extrême, les silhouettes des deux combattants avaient pratiquement disparu. Malgré toute son attention, il ne saisissait que des ombres tronquées ou de vagues reflets. Il entendait surtout le bruit des impacts multiples, et il voyait s'effriter les pierres autour de lui. Du givre et de la glace apparaissaient un peu partout, mais il était incapable de deviner qui prenait le dessus du conflit. Un choc violent dans le mur forma soudain le dessin de l'armure de son disciple.
« Hyoga ! »
Dévoré d'inquiétude, il allait s'élancer en avant à l'aveuglette, lorsque deux mains puissantes le saisir à bras le corps. Ramené d'autorité en arrière, il se sentit plaqué contre un corps corseté de métal et pourtant étonnamment chaud. Une fois immobilisé, une voix rassurante susurra à son oreille.
« Ne te préoccupe pas pour ton disciple. Pour l'instant, il se débrouille très bien. »
Effaré par l'identité de la personne qui le maîtrisait, il mit quelques secondes avant de répondre :
« Milo ? Qu'est-ce que tu fais là ?
— Je veille sur toi. Et je suis là depuis suffisamment longtemps pour te dire que si tu continues de te tendre comme un arc, tu vas te faire plus mal que tu ne sembles déjà souffrir. »
Tournant légèrement la tête, Camus capta la vigilance énigmatique du regard orangé. Découvrir le Scorpion dominé par la partie la plus sombre de sa personnalité ne le surprenait pas vraiment. La proximité de Zoltan y était certainement pour quelque chose. Par contre, qu'il laissât son apprenti se charger de l'indésirable à sa place l'étonnait davantage. Partagé entre la stupeur, la colère, le soulagement et l'inquiétude, il négligea la mise en garde préventive du Grec pour essayer de se dégager. Ses tentatives ravivaient la douleur des marques sur son corps, et il devait serrer les dents. Par décence et parce que leur rupture l'exigeait, il espérait mettre un minimum de distance entre eux, mais privé de son cosmos, il avait beau se débattre, il était redevenu plus faible qu'un bébé entre les bras de Milo.
« Lâche-moi ! s'agaça-t-il inutilement.
— Non », répondit calmement le Scorpion.
Usant de fermeté et de douceur, celui-ci resserra son étreinte, jusqu'à lui interdire tous mouvements. Au même instant, un choc particulièrement proche souleva un rideau de particules gelées auprès d'eux. Transi, Camus s'immobilisa instantanément. Dieu que devoir subir le contrecoup de ses propres attaques était désagréable ! Il commençait à claquer des dents, quand une onde de chaleur diffuse vint le soulager. Il comprit alors d'où provenaient ses impressions de réconfort précédentes.
« C'était toi, qui… ? murmura-t-il, sans parvenir à achever sa phrase, tant son implication le troublait.
— Oui, c'était moi qui », répliqua sommairement son ravisseur.
Le minimalisme dépourvu d'émotion des réponses de celui-ci, le convainquit qu'il n'arriverait pas à se défaire des entraves humaines qui le maintenaient. Il était vain d'essayer de discuter avec Milo quand il était sous l'emprise de sa colère assassine. Et là, malgré la perte de ses repères, le Verseau le devinait plutôt remonté. Personnellement pourtant, il ne se sentait nullement menacé. Il avait même rarement goûté à un tel sentiment de sécurité. Une chose était certaine, Milo ne laisserait pas Zoltan l'approcher, et rien que pour cela, il refusa de s'angoisser des conséquences de la ruine de la façade de mensonges qu'il avait si laborieusement bâtie. Irina et Sergueï étaient provisoirement en sûreté, quant à lui, il n'en pouvait plus. Moins tendu, il se cala au mieux contre l'armure du Scorpion, acceptant pour une fois qu'un autre décidât à sa place.
Satisfait de le voir devenir raisonnable, Milo reporta son attention sur le déroulement du combat, sans pour autant desserrer son étreinte. Il n'avait qu'une confiance limitée en la soumission de son ancien amant, et il se doutait que sans son soutien, son corps fatigué et proche du point de rupture finirait par s'effondrer.
L'affrontement sans concession que menaient les belligérants n'épargnait aucun des deux. Prudent, le Cygne ne relâchait à aucun moment sa concentration. Sans sa participation aux guerres qui l'avait amené à se mesurer aux adversaires les plus divers, il n'était pas certain qu'il serait arrivé à suivre le rythme du Roumain. Milo avait raison. Sous sa défroque de bas étage, Zoltan demeurait redoutable. Il n'avait rien perdu de ses aptitudes d'apprenti. Or, et il devait avoir trouvé un moyen de s'entraîner souvent pour conserver un tel niveau. Sa vitesse n'avait rien à envier à la sienne, et il parvenait à esquiver ses coups et à dévier ses attaques avec une précision impressionnante.
Se méfiant de la glace qui pouvait le ralentir, il tournait autour du Cygne de façon désordonnée, en le chargeant régulièrement pour essayer de l'atteindre. Hyoga avait beau être agile, il ne put éviter un coup d'ongle à l'épaule et un autre sur le haut de la cuisse. Un rappel désagréable au venin que lui avait déjà fait goûter Milo, et à une partie de sa vie qu'il aurait préféré oublier. La douleur qui s'en suivit perturba son attention, et il se retrouva éjecté dans l'aile ouest du temple sous une formidable poussée. Le mur qui l'arrêta se fendit sous l'impact de son corps. Sonné, il mit quelques secondes avant de recouvrer ses esprits. Zoltan fonçait sur lui. Non loin de la porte donnant sur le logis du Verseau, Milo montrait des signes d'impatience. Sans le colis précieux qu'il serrait contre lui, le Cygne était certain que Zoltan ferait à l'instant face à sa colère. Le combat durait trop longtemps pour le bouillant Scorpion, et le Russe devina qu'il ne disposait plus que de quelques instants avant qu'il n'intervînt. Déterminé à vaincre lui-même le bourreau de son maître, il décida d'abréger l'affrontement en rusant.
Allongé sur le sol, Hyoga savait qu'il semblait en réelle difficulté. Conservant une immobilité trompeuse, il permit au Roumain de l'approcher. Trop imbu de lui-même pour se priver de venir toiser un ennemi à terre avant de lui porter le coup fatal, le Balafré tomba dans son piège. Se concentrant sur le coup qu'il lui destinait, le Cygne le laissa avancer jusqu'à ce qu'il fût si près, que même en se rejetant en arrière ou sur le côté, Zoltan ne pût plus éviter son attaque. Il se doutait que la Poussière de diamant serait inefficace, son adversaire ayant eu précédemment la possibilité de découvrir les arcanes des chevaliers de glace. Mais la glace avait la particularité de se matérialiser sous bien des formes. Il lui réservait une surprise.
Sûr de lui, le Roumain goûtait à un avant-goût de victoire délectable. Le Russe n'était qu'un fétu de paille sur sa route, mais un fétu de paille dont la mort aurait l'immense avantage de désespérer davantage le Verseau. Il allait presque regretter de devoir en finir aussi vite. Il devait toutefois conserver ses forces pour affronter celui dont il sentait le regard haineux suivre chacun de ses mouvements derrière lui. La véritable partie se jouerait avec Milo, juste après. Avançant encore d'un pas, il enfla son cosmos pour donner le coup fatal.
Au dernier moment, Hyoga se redressa brusquement en position assise. Focalisant dans son poing son énergie pour cristalliser les molécules d'eau présentes autour de lui, il façonna une arme meurtrière. Longue, effilée et terriblement solide, une lame gelée jaillit à une vitesse fulgurante. Frappant avec justesse, elle transperça la poitrine du Roumain près du cœur.
Vaincu, Zoltan s'écroula à genoux. Hyoga se releva sans fierté excessive. S'il l'avait emporté, c'était uniquement parce que son adversaire ne portait pas d'armure. S'assurant que celui-ci ne bougerait pas, il adressa néanmoins un regard victorieux au Scorpion. Près de lui Zoltan eut une sorte de borborygmes entre le rire et le râle de douleur. Il avait redressé la tête et il le regardait d'un air sardonique qui interpella désagréablement le Cygne.
« Mis à part pour te défouler, c'était inutile Hyoga, énonça-t-il avec une certaine difficulté. Tu ne parviendras pas à les sauver. »
Désagréablement interpellé, le Russe eut un instant de flottement, où il fixa son ennemi avec circonspection. Il n'avait pas besoin de précisions pour savoir de qui il voulait parler. Mais qu'évoquait au juste Zoltan ? Que la désintoxication de Camus s'annonçait dangereuse ? Ou de toute autre chose ? Et que venait faire Milo là-dedans ?
Une main posée sur le sol, le Roumain paraissait souffrir. Malgré l'insupportable expression moqueuse inscrite sur son visage, le Cygne l'aida à se rétablir plus confortablement en position assise contre un des piliers. De toute façon il allait mourir. La plaie ouverte saignait abondamment et Zoltan ne parvenait à retarder l'échéance qu'en utilisant ce qui lui restait de cosmos.
Bien que de nature compatissante, le Russe n'éprouvait aucune pitié, simplement le regret de ne pas avoir agi de cette manière plus tôt. Le regard noir qui se fixait sur lui trahissait toujours une telle morgue, qu'il devait prendre sur lui pour calmer les derniers relents de sa colère. Conscient de l'effet qu'il produisait encore, le Balafré l'apostropha sans cacher l'esquisse d'un sourire satisfait :
« Dis à Milo que je veux lui parler. »
Hyoga s'attendait à cette requête, et d'un signe de la tête, il invita son aîné à le rejoindre.
Libérant Camus de son étreinte en le rassurant sur l'issue du combat, le Scorpion s'approcha. Il avançait sans presse et la tête haute. À mi-parcours, il jeta néanmoins un regard en arrière, pour vérifier que le Verseau ne le suivait pas. Même à l'article de la mort, il se méfiait du Roumain. Repris par un malaise marqué, Camus demeurait immobile. Un peu tremblant sur ses jambes, il conservait la tête basse, laissant volontairement sa longue chevelure masquer son visage. Le Grec en déduisit qu'il devait à nouveau particulièrement souffrir, et il adressa à Hyoga un signe du menton signification avant de poursuivre sa marche. Comprenant son message muet, le Russe se releva pour abandonner sa victime. Ils se croisèrent silencieusement au centre du temple, chacun rejoignant un élément de préoccupation différent.
Arrivé près du mourant, Milo s'accroupit aux côtés de son ancien condisciple. Sans la moindre compassion, il darda sur lui son regard venimeux à la couleur toujours aussi menaçante.
« Tu as été parfait Zoltan, admit-il, d'un ton pourtant méprisant. À un détail près : tu étais trop sûr de toi. Et la jeune génération a prouvé sa valeur. »
Dans un dernier effort pour porter sa figure à sa hauteur, le Balafré se cala au mieux contre la colonne.
« J'aurais pourtant cru que ce serait toi qui m'affronterais, répondit-il, avec un brin de provocation gratuite.
— Ce n'est pas l'envie qui m'en a manqué, grinça Milo. Mais je dois d'abord songer à protéger celui que tu as voulu détruire. Tu reconnaîtras que le plan de Hyoga est excellent pour nous débarrasser de toi, sans que j'y perde le droit d'aider Camus à se rétablir. Le résultat vaut amplement la frustration. »
Le rire du Roumain s'acheva dans une toux sanguinolente.
« Tu l'aimes toujours, affirma ce dernier, en retrouvant son souffle. Ça, je l'aurais d'ailleurs parié. Et cet amour signe ta défaite. Tu as perdu Milo. Tu as perdu le jour où j'ai posé la main sur lui. »
Face à l'expression d'incompréhension fâchée et impatiente du Scorpion, il poursuivit avec difficulté :
« Beaucoup envieraient le lien qui vous unit … parce qu'il est fort. Beaucoup plus fort… que ceux que tissent la plupart des amants ordinaires. Mais… ce lien… est aussi la pire de vos faiblesses. Demande à Shion, acheva-t-il, en grimaçant l'esquisse d'un sourire revanchard.
— Shion refuse de m'expliquer quoi que ce soit à ce sujet. Et tu le sais. Mais toi, tu vas parler Zoltan, car je n'aurais aucun scrupule à torturer un mourant, répliqua froidement le Grec, en déployant son index rouge près du visage de son ancien condisciple.
D'une voix de plus en plus hachée, celui-ci répondit sans s'émouvoir :
— Ce ne sera pas la peine… d'en arriver là… Milo. De toute manière… je serai mort… avant que tu parviennes… à quelque chose. Mais Shion… te le dira. Il le fera …si tu lui dis combien… tu tiens encore… à ton français. »
Pour une rare fois dans sa vie, le Scorpion hésitait sur l'attitude à adopter. S'il frappait, il risquait d'achever le Roumain sans obtenir les renseignements qu'il souhaitait. S'il ne réagissait pas à ses sarcasmes, il admettait qu'il ne tenait pas encore toutes les cartes en mains. Indécis, il recula légèrement, pour observer Zoltan avec suspicion. Incroyablement, le Balafré semblait sincère, et il le connaissait assez pour savoir que ce n'était pas l'échéance de la mort qui le rendait brusquement serviable. Il pressentait un dernier coup tordu. Pris d'une nouvelle quinte de toux, les traits de celui-ci perdirent leur insupportable arrogance pour afficher une douleur que Milo espéra particulièrement vive.
« Tu as raison… de te méfier, reprit le Roumain, en essuyant un peu de salive sanglante au coin de sa bouche. Savoir… ne te servira plus à rien… parce qu'il ne reviendra… jamais vers toi. »
Un éclat moqueur au fond des yeux, il acheva sa phrase en tournant la tête vers Camus. Alarmé, le Grec jeta un regard de ce côté. Secourable, le Cygne avait forcé le Verseau à prendre appui contre le pilier le plus proche. Le menton toujours baissé et les bras le long corps, le Français n'esquissait pas le moindre geste et Grec en ressentit un pincement au cœur qui faillit faire chavirer ses iris du rouge au bleu. Hoya lui parlait, trop doucement pour entendre ce qu'il lui disait. Mais face à l'évidente bonne volonté du Russe, Camus conservait une rigidité de statue. Parfaitement conscient de son inquiétude, Zoltan poursuivit en reportant à nouveau son attention sur le Scorpion.
« Et ça vois-tu… c'est ce qui va me permettre de mourir en paix. La certitude… que quoi que tu fasses… tu ne retrouveras jamais… celui que tu as perdu. Or…vous ne pouvez pas… vivre séparément. Survivre peut-être… Et encore… ça s'applique plus à toi… qu'à lui. Mais survivre… sans lui… t'amènera à ta perte. »
Épuisé par sa longue diatribe, Zoltan ferma les yeux et laissa retomber en arrière sa tête contre le marbre. Incertain sur ce qu'il devait retenir de son discours, mais désagréablement impressionné, Milo choisit de le forcer à réagir en minimisant ses paroles.
« Trop sûr de toi, et trop optimiste. Décidément tu me déçois Zoltan. Tu ignores de quoi sera fait l'avenir. »
Plus ternes, mais toujours aussi moqueurs, les iris sombres se posèrent à nouveau sur lui avec un incontestable sentiment de supériorité victorieuse. Le Grec refoulait difficilement l'envie de l'étrangler. Seule, la conviction de recueillir encore quelques informations le retenait.
« Ce que je sais… par contre, reprit le Roumain dans un souffle, c'est que tu l'as abandonné… et chassé de ta vie… au pire moment. Ce qui lui a valu… un retour au bercail… bien plus tardif… que les autres. »
L'expression soudain particulièrement sauvage de Milo conforta Zoltan dans l'assurance de l'avoir touché.
« Quatre mois, insista-t-il. Quatre mois… durant lesquels tu ignores tout …de ce qui s'est passé.
— Mais toi au contraire je suppose que tu le sais, répliqua le Scorpion, en s'admonestant au calme.
— J'ai fait en sorte qu'il comprenne… qu'il n'avait pas grand-chose à attendre des autres… parce qu'il ne valait rien, réussit à jubiler Zoltan, d'une voix hachée qui allait en s'affaiblissant. Il a été maintenu des semaines enfermé… sans savoir exactement… ce qu'on lui reprochait. L'un de mes hommes le frappait… pour un simple regard de travers. C'est aussi à ce moment… que j'ai commencé à le droguer. Alors… si tu comptes vraiment le désintoxiquer… je te souhaite bonne chance… S'il survit… je regretterai juste… de ne plus être là pour admirer les effets secondaires… Et il y en aura… sûrement. »
La main qui se resserra brutalement sur la gorge du Roumain amena une mousse rougeâtre sur ses lèvres. Reprenant in extremis le pas sur sa pulsion, Milo relâcha sa pression. Un long râle salua le retour d'un semblant de souffle chez son ennemi.
« Tu as eu raison… de ne pas me tuer, murmura celui-ci, en mobilisant ses dernières forces. Il faut encore… que je te dise… quelque chose. Si l'envie t'en prend… tu vas avoir du mal… à le convaincre d'écarter à nouveau les cuisses… Un de mes hommes… a particulièrement apprécié de jouer… avec lui. »
Le rictus d'ironie malsaine de Zoltan n'acheva jamais de s'épanouir. Sans se soucier de l'état du balafré, le Grec se releva en empoignant le corps de son ennemi par le haut d'une épaule, pour brutalement l'envoyer se fracasser contre le mur du temple. Sans accorder un regard supplémentaire à la dépouille sanglante et aux os brisés qui gisait à présent dans l'ombre les yeux grands ouverts, le Scorpion revint à grands pas vers les deux chevaliers de Glace. Contre toute attente, il se sentait pris d'une rage froide contre le Verseau. Comment celui-ci avait-il pu se taire aussi longtemps ? Accepter de vivre sous le même toit que son tortionnaire ? Subir sa loi ?
La tête basse, le Français camouflait toujours son visage. Cette façon d'afficher son épuisement, et sans doute sa honte, ne fit que renforcer l'irritation de Milo. À ses côtés, l'armure brillait d'un éclat de vigilance protectrice, et le Grec se demanda comment un simple morceau de métal était parvenu à lire en Zoltan pour s'interposer de sa propre volonté, alors que lui, qui se targuait d'une surveillance soupçonneuse et attentive, n'avait pas été capable de deviner un dixième de ce qui se passait réellement. Autant d'éléments, qui enflaient sa colère. Contre lui-même, autant que contre le silence qu'il jugeait coupable de Camus. Lorsqu'il s'arrêta près du Cygne, son expression reflétait une telle fureur que le Russe s'inquiéta.
« Milo ? »
Sans lui répondre, le Scorpion agrippa brutalement son ancien amant par le bras pour le traîner à sa suite dans le logis. Un coup d'œil prudent vers l'armure lui assura qu'il avait son aval. Au moins, cette alliée étonnante faisait preuve de discernement. Tout à son zèle de servir au mieux son porteur, il aurait parié qu'elle resterait ainsi dressée près de la porte de l'appartement, le temps que Camus recouvrât la possibilité de se défende seul. En bonne gardienne préventive, elle allait aussi lui simplifier la tâche, en dissuadant quiconque, dont la présence n'était pas requise, de forcer le passage. Ils se complétaient parfaitement, et il adressa à la protection sacrée un remerciement muet. Si on lui avait dit un jour qu'il s'allierait à une armure vide, il aurait pris son interlocuteur pour un fou, mais en l'occurrence ce soutien inattendu tombait à point. Elle semblait lui accorder sa confiance, il ne la décevrait pas. Quand Camus pourrait à nouveau l'endosser, elle retrouverait toute la fière puissance de celui qu'elle avait choisi.
De plus en plus en inquiet, Hyoga le suivait silencieusement. D'une poussée brutale, Milo ouvrit la porte de la chambre du Verseau, et sans ménagement il poussa ce dernier à l'intérieur avant d'entrer à son tour. Interloqué par ses manières, Camus releva la tête pour la première fois depuis qu'il l'avait laissé pour rejoindre Zoltan. Loin de l'imperméabilité habituelle de son expression hivernale, il montrait la mine d'un enfant qui ne sait pas pourquoi il vient de se faire gronder. Refoulant au plus profond l'écho de compassion tendre qu'éveillait en lui ce visage désorienté, le Scorpion étendit vivement le bras en travers de la porte pour interdire à Hyoga de se précipiter vers son maître, dont il ne supportait visiblement plus le désarroi.
« Bien, attaqua-t-il d'une voix tranchante, en focalisant son attention sur Camus. Que les choses soient claires. Tu resteras dans cette chambre le temps nécessaire, mais lorsque tu reposeras un pied dehors, ce sera entièrement clean. Tu n'en sortiras que pour aller aux toilettes, et encore ce sera sous ma surveillance exclusive. Tu pourras faire ou dire ce que tu veux, tant que je jugerai que tu es sous l'emprise de cette drogue, c'est moi qui déciderai. Quant à toi, poursuivit-il en se tournant vers le Russe, tu vas veiller à ce que personne ne vienne nous déranger. J'ai bien dit, personne. Et si tu l'entends hurler ou t'appeler, interdiction de t'approcher de cette porte. Compris ?»
Mal à l'aise sous les iris encore plus rougeoyants que précédemment le Cygne opina de la tête. La méthode lui paraissait extrême, mais à moins d'hospitaliser Camus et de mettre dans la confidence beaucoup trop de monde, il devait admettre qu'il n'y avait pas d'autre moyen.
Satisfait et certain de l'avoir convaincu, Milo se tourna de nouveau vers le Français. Immobile au centre de la pièce, celui-ci le regardait en conservant une mine aussi effarée que malheureuse. Le voir ainsi bouleversa le Grec, et il devina que cet air de chien battu allait finir par définitivement doucher sa colère salvatrice s'il n'y prenait pas garde. Or, il refusait de redevenir le bon et le doux Milo, prêt à tous les sacrifices pour la sauvegarde de son Verseau. Car c'était justement ce Milo-là, trop empêtré par le carcan de son amour pour faire une part correcte des choses, qui avait provoqué la catastrophe. Il ne pouvait plus se faire confiance. S'il voulait sauver Camus, il devait rester cet être sauvage et sans concessions, qui faisait passer sa raison avant son cœur. Et tant pis si Camus ne comprenait pas. Il n'avait ni le temps ni l'envie de gaspiller son énergie à lui expliquer. Les jours à venir s'annonçaient particulièrement difficiles. S'il espérait tenir, il devait se montrer ferme, intransigeant, et insensible. D'autant plus, depuis qu'il connaissait la totalité du traitement que Zoltan l'avait contraint à subir.
« À nous deux maintenant », lui adressa-t-il, en se blindant à toute pitié.
Et claquant la porte derrière lui, il laissa implicitement au Cygne la charge d'avertir le Grand Pope de la mort de Zoltan.
Note de fin : Si vous désirez découvrir comment Camus a reçu l'anneau d'or de Milo, je vous invite à lire l'OS « Parce que je t'aime »
Première publication février 2011 - Chapitre modifié en septembre 2015 (Outre les changements de syntaxe et de vocabulaire, le chapitre contient 977 mots de plus).
