Disclaimer : Les personnages appartiennent naturellement toujours à KURUMADA.

Auteur : Newgaia

Rating : M (précautions prises pour certains chapitres).

Genre : Angst


Résumé du précédent chapitre (La chute de Zoltan) : Demeuré seul, Camus doit composer avec un état de manque dû autant à sa privation de cosmos, qu'à celui du début de sevrage de drogue. Désorienté, il se réfugie dans son temple, où son malaise ne fait que s'accentuer. L'arrivée inopportune de Zoltan le conforte dans son idée de faiblesse. Le Roumain va profiter de sa vulnérabilité, lorsqu'une nouvelle fois l'armure du Verseau s'interpose. Hyoga prend le relais et défie Zoltan au combat. Inquiet pour son disciple, Camus veut intervenir, mais révélant à son tour sa présence, Milo le retient. L'affrontement sans merci finit par tourner en faveur de Hyoga. Mortellement blessé, le Roumain demande à parler au Scorpion. En découvrant qu'il est à l'origine de la longue captivité précédente du Verseau, et surtout la teneur des sévices qu'il lui a fait subir, Milo l'achève. Pris d'une colère noire contre Camus qui n'a pas su, ou voulu, appeler au secours, il s'enferme avec lui dans la chambre de ce dernier pour mener à sa manière la suite de sa désintoxication.


CHAPITRE 31 : LA DÉCISION DU CANCER (mise à jour 14 novembre 2015)

Contrairement à l'espérance de Camus, l'affrontement entre Hyoga et Zoltan ne passa pas inaperçu. L'explosion agressive du cosmos des belligérants pouvait difficilement laisser les Ors indifférents. Ils se trouvaient sur leur domaine, et ils devaient veiller à traquer toutes manifestations anormales. Dès le début du combat, tous les visages de la garde dorée se tournèrent instantanément vers le temple du Verseau. Inquiets, plusieurs chevaliers amorcèrent l'ascension.

Mü, qui travaillait toujours à la restauration des armures, en lâcha ses outils de stupeur. Ceux-ci tombèrent rudement sur le sol, alors qu'il se précipitait vers la source du pugilat en abandonnant son atelier porte grande ouverte. Depuis le temps qu'il pressentait que la situation allait dégénérer.

Aldébaran, qui profitait de l'absence de Mélina pour grappiller dans ses préparations culinaires en toute impunité, faillit s'étouffer avec une pâtisserie. Prenant son élan pour s'élancer au secours du Verseau, il stoppa néanmoins net en sortant de la cuisine. Le souvenir des paroles prémonitoires de sa compagne l'arrêtait. Ne pas s'en mêler dans l'immédiat, tel semblait être la règle à adopter.

Saga et Kanon, encore et toujours occupés à décortiquer de vieilles archives, se levèrent comme un seul homme. Confiants leur Maison à Néphelie et à Hermia, et interdisant à Shun de les suivre, ils grimpèrent au plus vite au onzième temple. Ils se sentaient d'autant plus concernés qu'ils tenaient Hyoga en amitié. L'angoisse de celui-ci durant la matinée ne leur avait pas échappé. Couplé avec l'étrange privation de cosmos de Camus, ils se doutaient que le cas du Verseau était loin d'être net, et un sentiment de solidarité les portait aussi vers leur frère d'armes.

Death Mask se douchait pour se débarrasser de la poussière de l'entraînement matinal quand il ressentit le premier assaut. Prenant à peine le temps de nouer une serviette autour de ses reins, il alla immédiatement s'assurer que la porte de la chambre de son apprenti était correctement fermée à clé. Cette vérification faite, il se mit ensuite à fulminer contre le don incroyable du Français, autrefois si discret, pour se retrouver dans des situations impossibles. Conscient que tout ce remue-ménage risquait de provoquer des révélations qu'il jugeait désastreuses pour lui-même, il préféra s'abstenir de poser un pied dehors. Moins on le remarquerait, plus il conserverait de temps pour préparer sa défense, et accessoirement, celle de Camus.

Aiolia et Marine, s'entreregardèrent une seconde pour aussitôt délaisser le repas qu'ils préparaient et foncer dans l'escalier. Parvenue à mi-hauteur, la Japonaise fit pourtant brusquement demi-tour pour revenir auprès d'Irina. Une promesse était une promesse, et bien que toujours aussi opaques, les évènements semblaient empirer du côté du Verseau. Rien de bon ne sortirait du combat en cours et elle avait juré de protéger la petite fille.

Shaka, qui méditait, en ouvrit presque les yeux, et étendit son cosmos en tâtonnant pour s'assurer qu'il n'était rien arrivé de grave à Camus. La punition qui touchait son frère Or le coupait d'un lien bien utile en cas d'urgence. Cherchant la présence éteinte du Verseau, il se heurta de plein fouet à celle éclatante d'agressivité du Scorpion. Intrigué, il se garda pourtant bien d'interroger ce dernier, tant il le sentait tendu et prêt à attaquer quiconque interférerait. Satisfait de sa réserve, Milo le récompensa du bout de ses antennes frémissantes de rage, en consentant à le rassurer sur le sort immédiat du Français.

Tous ceux qui entreprirent l'ascension furent arrêtés par Dohko, immobile devant le temple de la Balance.

« Ordre de Shion », leur dit-il simplement, en défiant quiconque de faire un pas de plus.

Pensant que le Grand Pope devait avoir de bons arguments pour agir ainsi, Kanon et Aiolia obtempèrent en silence. Mu et Saga tentèrent pour leur part de parlementer. Singulièrement pâle, le Bélier se braqua le premier.

« Ce qui se passe là-haut n'est pas normal, Dohko. Nous nous doutons tous que Camus n'a plus la possibilité d'utiliser son cosmos. Peu importe la raison qui pousse Hyoga à combattre Zoltan. La réalité, c'est qu'en ce moment son maître est vulnérable, et en l'occurrence, je n'ai aucune confiance en Zoltan.

— Mettrais-tu en doute la justesse des décisions de ton propre Maître ? » répliqua le Chinois.

L'Atlante jugea le regard vert que dardait sur lui la Balance un peu trop perspicace, et il préféra garder le silence. Saga vola inconsciemment à son secours en contrant son adversaire :

« La question n'est pas là, s'interposa-t-il avec fermeté. Le problème, c'est que Zoltan est un ancien apprenti Or. J'ai suivi une partie de son parcours. Je suis bien placé pour savoir qu'il peut faire preuve de réactions imprévisibles. C'était tout au moins le cas lorsqu'il était enfant. Hyoga a beau être un bon combattant, je ne suis pas sûr qu'il fasse le poids contre lui.

— Alors Milo y pourvoira, répondit Dohko, avec un sourire plein de sous-entendus. Je suis même certain qu'il n'attend que ça. »

Levant le nez vers la Maison du Verseau, Aiolia s'étonna :

« Milo ? »

Bloqués sous le porche de la Balance, les quatre chevaliers n'avaient pas encore remarqué l'étonnante intrusion de leur compagnon d'armes. Déployant leur cosmos en quête d'informations, ils percutèrent aussitôt la barrière défensive et menaçante que leur opposa le Scorpion. Quoi qu'il se passât au onzième temple, ils n'y étaient pas les bienvenus.

Situés deux étages plus hauts, Shura s'était quant à lui précipité chez le Verseau dès les premiers échos du combat. Bien qu'il ne fut intervenu que par devoir, il se maudissait d'être à l'origine de la punition du Français. Shaka avait tenté de le réconforter, en lui expliquant qu'il valait mieux que Camus ait été surpris par lui auprès du cadavre de Kayla. Il avait insisté sur le fait qu'un chevalier de grade inférieur aurait été incapable de remarquer les détails qui assuraient le Capricorne de son innocence. En attendant les conclusions de l'enquête, Shion avait agi selon son rôle. Priver Camus de cosmos pouvait paraître sévère, mais en l'assignant à résidence, seuls les Ors étaient en capacité de s'apercevoir de son châtiment. D'ailleurs, cette restriction recouvrait peut-être une autre dimension, moins punitive. Le Français était si étrange depuis son retour.

L'Espagnol avait écouté la Vierge sans pour autant parvenir à dissiper son malaise. Comment l'Indien pouvait-il se montrer si conciliant envers Shion ? Il s'inquiétait des suites du meurtre de Kayla pour Camus, et il considérait à présent de sa responsabilité de veiller à ce que rien de fâcheux ne lui arrivât durant la sanction imposée par le Grand Pope.

Il regrettait également son peu de dispositions à suivre la Vierge dans ses soupçons sur les dissimulations du Verseau, au début du retour de celui-ci. La surveillance discrète qu'il avait exercée depuis autour de son voisin l'avait convaincu que celui-ci traversait bien une mauvaise passe, et que le Roumain n'était pas toujours si serviable à son égard qu'il le laissait croire. Outre cet élément discordant, il aurait juré que quelque chose était en train de détruire physiquement Camus, et il n'était pas loin de songer que sous la couche de glace inébranlable, le moral était aussi sérieusement atteint. Si dans un premier temps il avait pensé que le Français subissait le contrecoup de leur séjour aux Enfers, le combat que menait Hyoga semblait donner raison à Shaka. Il avait donc accéléré l'allure pour se rendre sur place. Il ne commettrait pas deux fois la même erreur.

Une fois dans le naos, il s'était immobilisé pour observer l'affrontement. Suffisamment à l'écart pour ne pas interférer, suffisamment près pour intervenir à la moindre anicroche. Rapidement, il avait été rejoint par Aioros. Ce dernier avait détecté le passage de Milo un peu auparavant. Profitant d'un bref répit dans le combat qui se déroulait sous leurs yeux, le Sagittaire ne lui avait pas caché sa perplexité sur le subit regain d'intérêt du Scorpion pour le Français. Les deux chevaliers identifiaient parfaitement sa présence auprès du Verseau sans parvenir à déterminer la cause de son implication. Le Grec manifestait une telle acrimonie envers son ancien amant depuis son retour, que ce retournement de situation semblait pour le moins étrange.

Témoins du combat meurtrier entre le Roumain et le Russe, les deux hommes étaient toutefois restés discrètement en retrait. Le Cygne semblait avoir engagé un affrontement d'ordre privé, dont le vainqueur s'expliquerait à leur hiérarchie par la suite. Si cette légitimité ne les avait qu'à moitié convaincus de ne pas s'en mêler, le regard de mise en garde hostile dont les avait gratifiés le Scorpion leur avait indiqué de demeurer en arrière. L'attitude totalement inerte du Verseau, que Milo serrait entre ses bras, les avait également fortement préoccupés. Néanmoins, dans l'absolu, Camus avait toujours été une sorte de priorité pour Milo, et dans l'immédiat, ils avaient trouvé sage de garder leurs questions et de ne pas approcher davantage.

À l'autre extrémité de l'escalier, Aphrodite était sorti de sa réserve coutumière pour s'avancer sur le parvis de son temple dès qu'il avait senti deux cosmos s'opposer. Les yeux braqués sur le toit de la onzième Maison, il avait suivi la lutte à distance, tentant lui aussi inutilement de s'enquérir de Camus. Le Scorpion formait barrage et il l'avait rembarré avec brutalité. Avec une énorme angoisse, le chevalier des Poissons avait guetté la fin de l'affrontement. La mort de Zoltan ne l'avait pas surpris outre mesure. Il en avait même été soulagé pour son voisin.

Depuis sa résurrection, le Suédois retrouvait une empathie pleine et entière, et ses sens à nouveau orientés vers les autres le ramenaient sans cesse vers Camus. La maigreur et la mine trop pâle de celui-ci n'allaient pas sans l'inquiéter. Sa cohabitation avec Zoltan également. Bien qu'un peu plus âgé, il avait autrefois côtoyé le Roumain enfant. Pour y avoir goûté lors d'une bagarre, il savait que tout comme celui de Milo son ongle secrétait un poison particulier. Versé dans la science des plantes, il était aussi à même de reconnaître les effets spécifiques de certaines substances. Il aurait mis sa main au feu que Zoltan droguait Camus, et maintenant il s'en voulait.

À force de s'isoler et de se persuader que le monde pouvait tourner sans lui, il venait encore de rater une occasion de secourir un de ses frères d'armes dans le besoin. Camus vivait dans le déni d'un mal moral qui le rongeait. Il l'avait parfaitement ressenti les rares fois où ils s'étaient croisés. La façon dont le Français l'évitait lui avait cependant prouvé qu'il refusait son aide. Mal remis de son propre parcours douloureux, Aphrodite n'avait pas essayé à le prendre à part pour crever l'abcès. Pire, il avait conservé ses doutes pour lui-même. Comme il l'avait fait très longtemps auparavant, alors qu'il n'était qu'un enfant.

Rattrapé par ses souvenirs le chevalier des Poissons revoyait une scène précise dans ses moindres détails. Il avait alors onze ans et Zoltan en avait neuf. Ce jour-là, suite à une altercation ayant dégénéré entre eux, il était bien décidé à rendre la monnaie de sa pièce au Roumain en lui offrant une rose façonnée par ses soins. Après l'avoir cherché dans tout le Sanctuaire, il avait fini par le surprendre du côté des ruines, en train d'épier les maîtres du Verseau et du Scorpion en pleine conversation. Il aurait pu se venger en s'arrangeant pour que son ennemi fût puni de son indiscrétion, mais ce qu'il avait entendu à ce moment-là était à la fois si surprenant et intéressant, qu'il s'était contenté de se glisser à son tour dans un coin d'ombre pour écouter.

Aphrodite se remémorait parfaitement que cet hiver-là, il faisait froid. Pour complaire au Scorpion d'alors, les deux adultes bavardaient autour d'un brasero dans un vieux temple désaffecté. Assis près des braises, ils parlaient à mi-voix. Caché derrière un large pilastre brisé à mi-hauteur, le Suédois avait dû tendre l'oreille.

Bien qu'une quinzaine d'années les sépara, les deux chevaliers d'Or étaient amis de longue date, et ils passaient souvent d'interminables moments ensemble. Le maître de Camus était un homme réservé, mais d'un abord agréable. De taille élevée et de silhouette déliée, il nattait toujours sa longue chevelure rouge, qu'il ramenait sur l'épaule droite. Son visage sévère, mais beau, s'adoucissait sous un regard vert pâle, qui brillait de bienveillance lorsque ses obligations de caste ne l'obligeaient pas à sceller ses émotions.

Plus charpenté, et également grand, le Scorpion dégageait une impression de puissance mise à mal depuis que la maladie sapait peu à peu ses forces. Il taillait régulièrement ses boucles noires et désordonnées au raz du cou, et beaucoup craignaient son caractère emporté. Gris et limpides, ses yeux semblaient fouiller l'âme de celui qui s'y plongeait.

Leur discussion animée divergeait sur l'amitié que se portaient deux de leurs apprentis, en lesquels Aphrodite identifia facilement Camus et Milo. Le petit Grec avait une manière tellement envahissante d'accaparer le jeune Français, qu'il était difficile de ne pas remarquer l'attention constante dont il le couvait. Pour une fois, le pondéré Verseau montait aux créneaux et plaidait pour son disciple.

« Je conçois ton inquiétude, mais ce ne sont encore que des enfants. J'admets que ton apprenti l'adore. Mais dois-je te rappeler que lorsque tu avais le même âge, tu me tournais aussi autour comme une puce qui voit son premier chien ?

— Tu compares ce qui ne l'est pas, maugréa le Scorpion. À l'époque, tu étais déjà un homme, et tu as fort bien su garder tes distances.

— Je ne suis pas d'accord, contra le Verseau. Certes, nous ne sommes devenus que des amis. Des amis qui savent qu'ils peuvent compter l'un sur l'autre, et qui n'hésiteraient pas à bousculer bien des barrières pour s'entraider en cas de besoin.

— Tu le soulignes toi-même, répliqua le brun. Nous ne sommes « que » des amis, et cette amitié réciproque est suffisamment solide pour nous permettre d'asseoir nos personnalités sans céder au travers de nos Maisons respectives. Si je te perdais, j'en éprouverais un immense chagrin, mais ça ne m'interdirait pas de vivre. Parce que tu m'as guidé pour ouvrir mon cœur aux autres. Tout comme si je disparaissais, tu manifesterais toujours de l'affection à ceux qui resteraient près de toi. Lorsque je t'ai rencontré, tu étais déjà parfaitement équilibré émotionnellement. Tu n'avais pas le même problème que ton petit Camus.

— Je ne partage pas tes craintes, se braqua le chevalier des Glaces, visiblement inquiet pour son protégé. De toute manière je doute qu'il puisse y avoir un jour quelque chose de plus entre eux que de l'amitié. Tu n'ignores pas dans quelles conditions j'ai recueilli cet enfant. Il ne se rappelle rien. Il n'avait que trois ans quand je l'ai découvert. Il a eu si peur ce jour-là, que l'effroi a naturellement scellé sa mémoire. Sans l'arrivée de Milo, je ne serais pas parvenu à grand-chose avec lui. Souviens-toi, il parlait à peine avant que ton petit perroquet ne le prenne sous son aile. Ces dernières années, tu as pu l'observer comme moi. S'il gagne l'armure, il fera un Verseau exceptionnel. En raison même de cette frayeur qui bloque une partie de ses souvenirs et de sa personnalité. Mais il aura toujours besoin de se raccrocher à quelqu'un. Cet épisode muselle déjà suffisamment ses émotions.

— De mes deux apprentis, Milo est celui sur lequel reposent mes plus grands espoirs pour la conquête de l'armure d'Or, répondit calmement le Scorpion, en plongeant son regard clair dans celui de son ami. Je ne peux pas courir le risque qu'il s'attache de manière inconsidérée au tien. Je sais que tu mises également énormément sur Camus pour te succéder. S'ils obtiennent tous les deux leurs armures, et qu'ils viennent à être définitivement séparés à un moment donné, la menace qu'ils se perdent tous les deux est bien trop importante.

— Alors, préviens-le ! répliqua le Verseau, avec une fougue rarement exprimée. Dès que tu le sentiras capable de comprendre et de faire le tri dans ses sentiments, mets-le en garde. Explique-lui le danger de la situation, même s'il n'a pas gagné son armure. Je reconnais que nous ne devons parler du problème lié à nos Maisons qu'à ceux qui prendront effectivement notre relève. Mais nous avons déjà fait une exception l'un envers l'autre, et tout comme moi pour Camus, tu pressens que Milo sera celui qui te remplacera. S'il aime vraiment Camus, ce qui est indéniable au niveau amical, il y réfléchira à deux fois avant d'envisager de pousser plus loin cette relation. Sans en être encore l'héritier, mon apprenti est dévoré par le côté sombre de la Maison du Verseau. Milo est le seul qui l'empêche de chavirer. Bien qu'il l'ignore, sans ce rapprochement Camus finirait par dépérir. Fais en sorte que ton disciple évite d'engager son cœur, mais ne les sépare pas. Je t'en prie. Le mien n'y survivrait pas.

— Je veux bien y penser, répondit un Scorpion, plus incertain devant les grands yeux verts qui le suppliaient presque. Mais tu as deux apprentis qui visent directement l'armure d'Or toi aussi. Sans régler la question, la solution serait peut-être moins ardue si ta petite Irlandaise parvenait à battre Camus.

— Nous en avons déjà parlé, soupira son aîné. Je n'ai rien à reprocher à cette enfant de personnel, mais je ne lui fais pas confiance. De plus, Aslinn a beau être très forte, je suis quasiment certain que l'armure a déjà choisi son successeur. »

Cette réponse parut contrarier le maître de Milo.

« Tu songes à proposer à tes disciples de s'affronter sans t'engager toi-même ? demanda-t-il en fronçant les sourcils, visiblement ennuyé par cette hypothèse.

— C'est une option », commenta sombrement le Verseau.

Déconcerté par cette alternative douteuse, le Scorpion le mit en garde.

« L'amure et toi pouvez avoir une préférence, si c'est la gamine qui gagne le combat et que pour cela elle tue son adversaire, vous vous retrouverez tous les deux le bec dans l'eau.

— Je sais, soupira son ami. Mais il faut que je vérifie quelque chose, et je n'ai pas d'autre choix.

— Au risque d'y perdre celui que tu veux pousser en avant ?

— Il ne lui arrivera rien. J'ai mon idée, répliqua le Verseau en détournant ses yeux verts.

— Tu devrais parler de ton souci au Grand Pope.

— Et si je me trompe ? Cette petite est peut-être totalement innocente. Non, je vais attendre encore un peu. Rentrons à présent. Cette atmosphère humide n'est pas bonne pour ta santé. »

Aphrodite n'avait jamais partagé ces informations avec quiconque. Pas même avec Death Mask, du temps où, en infréquentable, il se plaisait en la compagnie d'un Cancer encore plus touché que lui par l'opprobre. Et pourtant, tous les deux avaient-ils réellement les mains plus sales que Saga, Shura ou bien Milo ? N'en déplaise aux moralisateurs, les méthodes de ces trois derniers différaient peu pour éliminer un adversaire, et les résultats obtenus étaient identiques.

Avec un amusement un peu pervers, Aphrodite avait observé au fil des années l'évolution de la relation entre le Verseau et le Scorpion. Observateur hors pair à ses heures, il lui avait semblé évident que le Grec ne demandait qu'à pousser l'aventure avec le Français plus loin qu'une simple amitié. Mais celui-ci avait-il accepté ses avances ? Jamais, jusqu'à la récente mise au point d'Athéna, qui avait vu révéler le secret des deux amants, il n'était parvenu à en avoir la certitude.

Le maître de Milo était décédé dix-huit mois plus tard. À l'époque, le nouveau Scorpion en titre était encore très jeune, et le Suédois était presque certain que le trépassé n'avait pas suivi les conseils avisés du Verseau d'alors, en mettant en garde son successeur. Connaissant l'attachement de Milo pour Camus, il imaginait mal celui-ci lui faire courir le moindre risque, et le contraire aurait dû l'éloigner de la onzième Maison. Ou bien, a contrario, il avait laissé parler sa passion en se convainquant qu'il arriverait toujours à le protéger. Vu le résultat, Aphrodite penchait pour l'omission du défunt

Le chevalier des Poissons se souvenait qu'il avait été étonné d'apprendre que des travers dangereux semblaient frapper d'autres Maisons du Zodiaque. Se blindant lui-même à ce moment contre les affres de la sienne, il avait délibérément décidé de ne pas s'en mêler. À présent il le regrettait. Il aurait dû au moins parler à Milo, si soucieux de tout ce qui touchait à la vie du Français. Car, si le Scorpion et le Verseau étaient restés de simples amis, jamais aujourd'hui Camus ne manifesterait un tel repli, ni Milo une telle dureté. De cela il était certain. Si l'avenir lui en donnait la possibilité, il devrait se racheter.

Plus haut, au Palais, assis derrière son bureau, Shion se concentrait difficilement sur les affaires courantes. Lorsqu'il avait soustrait son cosmos à Camus, son chevalier avait eu beau se refermer comme une huître, il avait aussitôt compris quel genre de poison le rongeait. Que le Verseau voulût tenter d'y résister et de s'en débarrasser en toute discrétion ne le surprenait pas. Mais il avait également saisi la manœuvre du Français à son encontre avec un brin de colère. S'être laissé manipuler lui déplaisait, et il avait privé Camus de la faculté de se relier à son cosmos avec plus de brutalité que cette opération en demandait.

Cette histoire agaçait le Grand Pope au plus haut point. Il était convaincu qu'on lui mentait à plusieurs niveaux, et au lieu de faire arrêter Zoltan dès le soir même pour le sommer de s'expliquer sur sa maltraitance, il s'était contenté de donner des ordres pour que personne ne dérangeât les résidents du onzième temple. Posté en observateur, il savait que l'armure veillerait sur son porteur en cas de besoin. Elle l'avait toujours fait.

Quand un peu plus tôt Hyoga était venu lui faire état de la culpabilité de Zoltan dans la mort de Kayla, Shion l'avait écouté avec un soulagement mâtiné de suspicion. En tant qu'ancienne condisciple et amie du Verseau, la jeune femme avait toutes les raisons d'agir si elle avait découvert la vérité concernant l'enfer que vivait Camus. Toutefois, cela n'éclaircissait pas la présence du Français sur les lieux du drame. Il aurait aimé croire à une simple coïncidence, mais son instinct lui soufflait qu'il existait quelque part d'autres pièces du puzzle.

L'intervention de Hyoga ne l'étonnait pas et l'implication du Scorpion le soulageait d'un poids. Il regrettait simplement la mansuétude dont les deux hommes avaient fait preuve en achevant aussi rapidement le Roumain. Personnellement il n'oubliait pas les larmes de l'armure. Ce souvenir plaçait d'ailleurs Shion en porte à faux pour évaluer le cas de Camus. Son chevalier avait déjà tant souffert. Et s'il en jugeait part le peu qu'il avait pu sonder de son corps et de son esprit, la nouvelle épreuve qui l'attendait s'annonçait redoutable.

Malgré le désir affiché du Verseau de se sevrer, et la bonne volonté manifeste de Milo pour l'aider à surmonter cet obstacle, il n'était pas dit qu'il s'en sortirait. Le trépas de Zoltan bousculait l'enquête concernant Kayla. Le faisceau de présomption dirigé contre le Français n'avait rien de clair, et l'ancien Bélier se refusait d'accabler un homme à terre sans raison sérieuse. Magnanime dans ses priorités, et surtout fortement ennuyé par toute cette affaire, il était déterminé à donner à Camus le temps de régler son problème de dépendance avant de poursuivre ses investigations.

Les jours suivants, les Ors firent front commun sans avoir besoin de se concerter. Convaincus que les ennuis du Verseau devaient se résoudre dans un cadre restreint, ils s'ingéniaient à vivre normalement tout en préservant les habitants du onzième temple des questions indiscrètes. La mort de Zoltan se répandait sans vagues. Ce dernier avait toujours conservé ses distances, et il ne s'était jamais montré particulièrement sympathique envers quiconque. Certains soupiraient même de soulagement de ne plus devoir patrouiller avec cet être énigmatique entraîné comme une machine de guerre.

L'assassinat de Kayla suscitait plus d'émotions. La jeune femme se trouvait depuis longtemps sur l'île et bien que discrète, elle était aimée pour sa gentillesse et sa simplicité. Habilement distillée, la rumeur que le Roumain était sans doute son assassin se rependait. L'information en faisait gronder beaucoup. Dans cette optique, la justice expéditive appliquée par le Cygne paraissait légitime. Que le coupable eût été châtié par un chevalier de Glace semblait juste, et l'intervention du Russe remettait les choses en ordre. Particulièrement peu réactif, le Grand Pope laissait se répandre cet écran de fumée, le fait qu'il n'appréhenda pas Hyoga pour le meurtre d'un garde dans l'enceinte du Sanctuaire le validant.

Peu s'interrogèrent plus avant sur les raisons de ce combat à mort, et mis à part dans la caste des chevaliers, personne ne fit le rapprochement avec le Verseau. Cependant, du côté des Ors, les journées qui coulaient s'affichaient sous le signe d'un silence morose et préoccupé. Tous vaquaient à leurs occupations habituelles en donnant le change en public, mais une fois de retour au sein de temple, les visages redevenaient graves et les propos échangés succincts. Aucun n'avait de confirmation, mais tous se doutaient de ce qui se passait réellement dans la onzième Maison. Shura leur avait parlé de l'étrange comportement du Verseau devant Shion, attitude ayant mené à sa privation de cosmos. En reliant la réaction de Hyoga aux bizarreries précédentes du Français, ainsi qu'à son manque de forme évident, la conclusion crevait les yeux.

La mort de Zoltan réglait définitivement le problème et évacuait les hésitations, mais personne n'était assez naïf pour croire que Camus s'était laissé manipuler sans rien dire pour une simple histoire de drogue. Le Verseau était certes un être fier, mais suffisamment aguerri pour se défendre. La raison de son silence devait être plus profonde. À l'exemple de Shion, les suspicions se mirent à naviguer dans tous les sens. Tous, mis à part Dohko, ignoraient qu'un élément rattaché à la Maison du Verseau accentuait la débâcle du Français. Néanmoins, certains se rapprochèrent de la vérité en estimant que l'attitude de Milo avait dû être particulièrement préjudiciable, et que la totalité des derniers évènements devait être liée.

Face au mutisme du Grand Pope, la majorité des Ors adoptait un profil bas, attendant de connaître le résultat du douloureux combat que Camus s'apprêtait à mener, avant de décider de la conduite à tenir. Mal à l'aise, certains se reprochaient cependant de ne pas être intervenus, tandis que d'autres se sentaient honteux de n'avoir rien deviné. Mais au quatrième temple, la réaction était très différente.

Cela faisait maintenant vingt-quatre heures que Sergueï n'avait pas mis un pied hors du logis. Veillant à l'enfermer à double tour dans sa chambre quand il sortait, Angelo se défaussait de l'absence de son apprenti auprès des curieux, en prétextant que celui-ci s'était méchamment tordu une cheville durant un entraînement à huis clos. Le Cancer savait que l'excuse ne resterait pas crédible plus de quelques jours, mais d'ici là, Camus serait soit en phase de rémission, soit définitivement perdu pour tout le monde. Auquel cas, il se retrouverait avec un énorme problème à régler sur les bras. Si la remise sur pied du Français avait des chances de détourner les foudres Popales de sa personne lorsque Shion démasquerait la vérité, jamais le Grand Pope ne croirait qu'il ne s'était aperçu de rien dans le cas contraire.

Plus le temps passait, plus il devenait évident que la connexion entre son apprenti et le Verseau ne devait rien au hasard. Pour qu'un lien si étrange se fût créé, il n'existait qu'une seule explication possible, et l'Italien était maintenant convaincu que Camus ne l'avait compris lui-même que très récemment. C'était un mystère de plus, et il était impatient de découvrir comment quelqu'un d'aussi prudent et raisonnable que le Français avait pu se faire piéger ainsi. N'aurait-ce été sa gravité, il aurait trouvé la situation hilarante.

Il se demandait également de quelle façon Milo parvenait à ne pas sortir de ses gongs. Il était pourtant certain que celui-ci était arrivé aux mêmes conclusions avant lui. Le connaissant, et soupçonnant les sentiments qui l'animaient toujours pour le Verseau, il avait certainement dû se voiler la face un moment. Mais le Scorpion était intelligent. Il n'avait pas pu repousser l'évidence indéfiniment. Une évidence qui laissait Angelo septique. Il avait beau se douter que le Scorpion tenait toujours beaucoup à Camus, sa nature passionnée se conjuguait mal avec les mots « pondération » ou « pardon ». Il n'avait qu'à se souvenir de la manière dont le Grec avait envoyé bouler le Verseau après l'épisode Hadès pour s'en persuader. Quel élément expliquait donc cette extraordinaire indulgence ?

À force d'y réfléchir, l'Italien en venait à la conclusion que cette affaire était encore plus complexe qu'elle n'y paraissait et qu'elle possédait sûrement plusieurs entrées. Pour avoir régulièrement côtoyé Zoltan, il avait la certitude que celui-ci ignorait tout de la variable qu'il avait découverte. C'était pourtant lui qui tenait les enfants sous sa coupe, et faisait chanter le Verseau. Camus avait-il d'autres secrets à cacher ?

Angelo assemblait difficilement tous les morceaux, mais ce jeu de mécano géant lui plaisait beaucoup. Néanmoins, s'il se délectait de l'énormité du séisme que la faute du Français allait finir par provoquer, il n'était pas prêt à en assumer une partie de la responsabilité. La fraternité avait ses frontières. Camus ne lui était rien.

Tandis qu'il tâchait de se convaincre de la pertinence de son refus d'implication, en minimisant l'impact que la chute du Verseau aurait sur Milo, l'Italien posa un regard agacé sur la porte de la chambre derrière laquelle Sergueï attendait son bon vouloir. Tout aurait été tellement plus facile si l'enfant s'était révélé une petite peste infernale, ou un immonde gamin sans cœur et malfaisant. Or, bien qu'il se montrât souvent d'une indifférence à la limite de la dureté avec lui, le garçonnet essayait de le satisfaire de son mieux. Il se pliait à ses ordres sans rechigner et encaissait avec courage la rudesse de son enseignement. Étonnamment calme et tranquille, au point que Death Mask en appréciait presque sa présence effacée, il avait un goût certain pour l'étude, qui fascinait le Cancer par son application.

Porté à aider son prochain, Sergueï se rendait utile pour les travaux ménagers, sans que personne n'eût à lui rappeler que ses devoirs passaient aussi par là. Et mis à part le jour où il avait frappé Camus, il faisait preuve envers lui du plus grand respect. Si quelqu'un se blessait à ses côtés, il lui portait aussitôt secours, et quand un autre chevalier l'employait pour un menu service, il s'exécutait sans rien demander en échange. Le petit Russe bénéficiait indéniablement de qualités, qui au fil des années ferait lui un combattant reconnu, sinon estimé. Malheureusement, la probabilité de cet avenir s'éloignait de plus en plus.

Angelo déverrouilla la porte. Meublés d'un simple lit et d'un coffre en bois, les murs blanchis à la chaux conservaient à la chambre une certaine luminosité malgré le volet rabattu sur la fenêtre étroite. Durant quelques instants, le Cancer observa l'enfant sans rien dire. Roulé en boule sur le matelas, le petit garçon lui tournait le dos. Vêtu d'une tunique rouge sur un pantalon de lin gris, ses longs cheveux brun roux s'étalaient en désordre sur l'oreiller.

L'Italien savait qu'il ne dormait pas. Désagréablement interpellé par cette attitude résignée et souffrante le Cancer grommela. S'il avait encore douté du lien peu conventionnel qui unissait son apprenti au Verseau, il en avait maintenant la preuve. Le gamin paraissait véritablement percevoir ce qu'éprouvait le Français.

Plus les heures passaient, plus il devenait évident que Camus luttait contre un mal qui s'accentuait, et plus la réaction de Sergueï s'affirmait. Angelo n'aurait pas été jusqu'à dire qu'il expérimentait clairement la torture de l'adulte, mais incontestablement, il en ressentait la gravité et semblait capable d'appréhender la façon dont celui-ci la vivait. En tenant compte du fait que le Verseau était à présent privé de cosmos, qu'il se rattachât à lui à ce point était parfaitement incompréhensible. Ce lien allait bien au-delà de ce que la condition de chevalier pouvait tisser, et trahissait à lui seul la particularité inquiétante du petit Russe.

Étouffant un soupir entre le mécontentement et l'indécision, Angelo franchit les quelques pas qui le séparaient du lit pour venir saisir son apprenti par un bras.

« Assez feignassé pour aujourd'hui, maugréa-t-il, en l'extirpant sans ménagement de sa couche. Il est temps pour toi de te frotter aux dures réalités de domaine où tu devras exercer. Mets tes sandales et suis-moi. »

Un peu étonné par ce changement de régime, Sergueï posa sur lui de grands yeux éplorés qui eurent le don de lui arracher un juron. Quand on était censé être une calamité sur pattes, il aurait dû être interdit de regarder les gens avec une telle innocence malheureuse. Remonté autant contre l'enfant que contre lui-même, le Cancer ouvrit ses cercles d'Hadès, et sans avertissements, il les expédia tous les deux près de la porte d'entrée des Enfers.

L'Italien n'était pas peu fier de pouvoir ainsi exercer ses pouvoirs. Bien que privé de cosmos hors du Sanctuaire par la sanction d'Hadès, il avait découvert qu'il conservait l'intégralité de celui-ci lorsqu'il rejoignait son terrain d'attaque favori. Il en était de même pour Saga, qui en se projetant dans une dimension parallèle gardait sa puissance intégrale. Apparemment, seule leur réalité immédiate était affectée par la colère du seigneur du sombre royaume. Ce qui était parfaitement handicapant pour Aphrodite, Camus et Shura, mais qui prouvait aussi qu'Hadès était faillible.

C'était la première fois qu'il amenait son disciple sur son domaine. Un tel transfert en début d'apprentissage était d'ailleurs un peu précipité, mais il ne connaissait pas de meilleure approche pour déconnecter l'enfant de sa source de souffrance. En passant d'une dimension à l'autre, il était convaincu que le lien avec Camus disparaîtrait, au moins le temps qu'ils fouleraient ces lieux. Il tenait là le moyen de détourner un moment son apprenti de ce mal-être qui le ravageait, et il allait lui donner une première leçon importante par la même occasion. De quoi se distraire lui-même de ses préoccupations.

Confronté à cet endroit lugubre, Sergueï ne manifestait aucune crainte. Curieux, il se contentait de balayer les environs d'un regard investigateur, tout en restant prudemment aux côtés de son maître. Noyé par une étrange brume d'un gris tirant sur le vert, le ciel n'avait pas d'horizon et la terre se démarquait à peine d'une gangue indistincte. Angelo les avait matérialisés à une centaine de mètres du puits des morts. La marche lente des âmes défuntes qui se terminait par une chute sans retour dans ce gouffre semblait fasciner l'enfant. Ni apitoiement, ni répulsion, ni frayeur. Sous son masque mystérieux, c'était bel et bien un futur Cancer en puissance. À cette évidence, Death Mask ressentit une fierté peu ordinaire. Cette constatation finit cependant par le contrarier, car à moins d'un miracle, elle risquait fort de ne jamais se réaliser.

Irrité par ces paradoxes en séries, l'Italien commença à instruire Sergueï d'un ton rébarbatif sur l'endroit où ils se trouvaient. Le petit Russe lui jeta un regard étonné, mais il ne fit aucun commentaire, engluant Angelo dans une sorte de mauvaise conscience dont il n'était pas coutumier. Le gamin suivait pourtant avec application ses explications détaillées. Il plissait parfois ses fins sourcils lorsqu'il butait sur un terme qu'il comprenait mal. Passant outre, Death Mask poursuivait son enseignement, convaincu qu'il se décarcassait pour rien.

Docile, Sergueï subissait cet étrange apprentissage sans l'interrompre. Il tâchait de mémoriser les questions qu'il poserait plus tard. Un élément du paysage paraissait toutefois le distraire, et ses yeux se mirent à briller étrangement. Relevant le nez, il osa interroger son maître.

« On peut retenir ceux qui vont tomber dans ce puits ? »

Surpris par cette interruption subite, le Cancer ne s'en formalisa pas. Il était si rare que son apprenti se permit ce genre de choses, que l'information devait vraiment lui paraître importante.

« Si tu deviens chevalier d'Or, oui, répondit-il en dévisageant l'enfant avec curiosité. Mais seulement dans certaines conditions. Pourquoi ? »

Hésitant, le gamin se referma dans son silence, tandis que ses grands yeux d'ambre se voilaient de chagrin. Peu disposé à tolérer les cachotteries, le Cancer insista avec une expression sévère.

« Je t'ai posé une question ! »

Sergueï savait que la patience de Death Mask atteignait vite ses limites, ainsi répondit-il, bien qu'avec une nette réticence.

« À cause de Camus. »

L'expression d'Angelo se fit plus dure et il retint une répartie déplaisante. Il aurait dû s'en douter.

« Il en a vu d'autres. Il s'en remettra, affirma-t-il, dans une tentative aussi maladroite qu'agacée pour le rassurer.

— Je ne veux pas qu'il meure, insista Sergueï, visiblement inquiet.

— Puisque je te dis qu'il va bi… mieux ! » biaisa le Cancer avec humeur.

Il ne l'avait pas entraîné sur son domaine pour parler d'un sujet qui fâche. Il était au contraire bien décidé à profiter de ce temps de déconnexion entre son disciple et le Verseau pour changer les idées de son apprenti. Mais apparemment, celui-ci avait des soucis plus pressants. Une détermination farouche au fond des yeux, son disciple le contra sans élever la voix :

« Non.

— Comment ça, non ? lui retourna l'Italien, un peu désorienté.

— Il a toujours très mal. Il n'a jamais eu aussi mal, et il est si triste », répondit l'enfant.

La stupeur paralysa quelques instants Angelo.

« Tu peux percevoir ce qu'il ressent ici également ? demanda-t-il sans cacher sa surprise.

— Oui. »

C'était à la fois incroyable et dérangeant.

« Mais bordel, quand vas-tu comprendre que tu n'as pas à te soucier de cette banquise aride ! »

Il s'emportait davantage contre son impuissance, que contre les deux malheureux protagonistes de cette relation, visiblement piégés par quelque chose qui les dépassait. Aussitôt, il sentit le cosmos de Sergueï enfler. Son apprenti le respectait, mais Camus était un sujet sensible. Bousculer le Verseau lui avait appris que ce gamin si calme pouvait faire preuve de colère. Il s'apercevait aujourd'hui qu'en parler en mal suscitait les mêmes effets. Ce point faible l'aurait sans doute diverti, si les paroles du petit garçon ne trahissaient pas une blessure à vif.

Étouffant sa mauvaise humeur, le Cancer allait pour une fois céder à un semblant de compassion. Avant qu'il n'ait le temps d'ouvrir la bouche pour modérer son propos, son disciple déploya une onde de glace parfaitement maîtrisée. Propulsant sur lui ce faisceau frigorifiant, l'enfant faillit littéralement lui geler les fesses et il ne dut qu'à la rapidité de ses réflexes la sauvegarde de son postérieur. L'exaspération lui arracha un cri de rage. Fort heureusement pour Sergueï l'étonnement parvint à discipliner sa violence.

« Comment as-tu pu faire ça ? » gronda-t-il, en s'admonestant au calme.

La question visait plus la matérialisation de cet arcane, dont son apprenti n'avait jamais vu la démonstration, que son utilisation malencontreuse. Conscient de la gravité de son acte, le garçonnet retrouva immédiatement un air penaud nullement feint.

« Pardon, s'excusa-t-il. Je ne voulais pas. Mais vous êtes injuste. »

Il insistait avec courage, une qualité qui incitait le Cancer à l'indulgence.

« Je croyais que tu lui avais promis de ne pas te servir de ce genre de chose, répliqua Death Mask en remettant à plus tard l'explication manquante.

— Je sais, je ne le referai plus, répondit Sergueï en baissant la tête.

— Ça vaudrait mieux pour vous deux. Et pense un peu à toi avant de te soucier de sa Majesté Polaire. »

Cette dernière phrase lui valut un nouveau regard courroucé. L'expression du gamin se fit même soudain si fermée, que l'Italien ne put museler une association d'idées contrariée.

« Et ne me regarde pas comme ça ! On dirait ton père. »

Instantanément, la jolie petite bouille figée de froideur se transforma en un petit museau curieux et quémandeur.

« Vous connaissez mon père ?

— Ça se pourrait, admit le Cancer en voyant immédiatement l'utilité de sa bévue. Mais ça, tu ne le sauras qu'une fois que tu seras passé d'apprenti à chevalier. Et si possible, en utilisant les bonnes techniques. Rien que les bonnes techniques. »

Avec un peu de chance, il devrait avoir la paix durant quelques années.

Lorsqu'Angelo les ramena dans le temple du Cancer, sa décision était prise. Encore plus désireux de bien faire depuis qu'il savait que son maître ne lui révélerait le nom de son père qu'une fois qu'il l'aurait réellement mérité, Sergueï se montrait maintenant on ne peut plus discipliné et attentif. Il arrivait presque à laisser croire qu'il remisait au second plan son inquiétude pour le Verseau. Mais Death Mask qui l'observait avec attention devinait combien se dissocier du Français devenait de plus en plus difficile pour son apprenti.

Jamais jusque-là l'enfant ne s'était dévoilé à ce point. L'Italien en déduisait que la souffrance où s'enfonçait Camus sapait tous les paravents que l'un et l'autre étaient parvenus à mettre en place de chaque côté. Et le fait que le Verseau fût privé de cosmos paraissait accentuer le phénomène.

Angelo avait également la conviction qu'agir directement pour les aider s'avérerait dangereux. Une indiscrétion de sa part risquait même d'être la cause directe de leur perte à tous les deux. Néanmoins, toute façon, parti comme c'était parti, Sergueï allait fatalement finir par se trahir auprès des autres. L'Italien prit rapidement sa décision. Mieux valait devancer la catastrophe pour éviter que le premier averti fût Shion. Et puis, bien qu'il ne vît pas comment, en réunissant ceux auxquels il pensait, peut-être trouveraient-ils ensemble une solution. Les ennuis du Verseau le perturbaient peu, mais devoir sacrifier son apprenti le gênait beaucoup plus.

Enfermant Sergueï une fois de plus pour sa sécurité, il décida de descendre au troisième temple dès le début de l'après-midi. Comme il s'y attendait, ce fut Kanon qui se dérangea pour le recevoir. Ses rapports avec le jumeau de Saga demeuraient vagues, mais exempts d'animosité.

« Qu'est-ce que tu veux ? »

L'accueil de l'ancien Marina était sommaire. La réponse du Cancer se fit sibylline.

« J'ai besoin de t'emprunter Saga pour aller rendre visite à Mü. S tu pouvais lui dire de rappliquer ses fesses, cela m'arrangerait. »

Angelo s'attendait à devoir parlementer un peu, mais la perspective que quelqu'un d'autre que lui poussât son frère à rencontrer le jeune Atlante tombait à point pour Kanon. Ce dernier avait du mal à mettre en pratique la recommandation de Shion, et ce, même après le conseil d'Aioros à Saga, qui orientait ce dernier dans un sens identique. Bélier et Gémeau se tournaient toujours autour en s'évitant. La requête étonnante de l'Italien transformait celui-ci en allié involontaire, et Kanon se plia à son exigence sans la moindre protestation.

Deux minutes plus tard, Saga apparaissait à son tour.

« Tu as besoin de moi ?

— De toi et du mouton. Il me faut des infos. Je pense qu'elles vont fortement te donner à réfléchir. »

Le Gémeau eut un froncement de sourcils. Le souvenir de la conversation surprise par le Cancer dans l'escalier entre Mü et lui demeurait trop frais. Il craignait une intervention intempestive. Méfiant, il demanda :

« Tu pourrais préciser.

— Oui, mais pas ici. Évacues tes soupçons, je ne prépare par un coup fourré. Au contraire, j'essaye d'éviter une catastrophe. Quand tu sauras qui a fait quoi, je suis sûr que tu vas adorer notre conversation. »

Angelo se tut brusquement. Il avait suffisamment piqué la curiosité de son frère d'armes. Sans attendre sa réponse, il se détourna pour repartir vers le premier temple. Après un instant d'hésitation, Saga lui emboîta le pas.

En les voyant arriver, Mü ne cacha pas sa surprise. Il ne devait pas échanger plus de trois mots avec Death Mask dans la semaine, et bien qu'il eût invité Saga à le rejoindre, il analysait mal la raison de ce déplacement en duo. L'Italien semblait mener la danse, et il adressa un regard interrogateur au Gémeau qui se contenta de répondre par un haussement d'épaules ignorant.

Quelques minutes plus tard, les trois hommes se retrouvaient installés dans le logis de l'Atlante, loin des oreilles indiscrètes. Assis sur des tabourets derrière une table en bois gravée de motifs tibétains, le Bélier et le Gémeau faisaient face au Cancer. À la demande d'Angélo, Mü avait d'abord dû envoyer Kiki vaquer ailleurs pour un long moment. Intrigué et vaguement inquiet, le premier gardien attendait patiemment avec Saga que leur terrible acolyte leur donnât des explications.

« Bien attaqua celui-ci. Mes questions vous paraîtront sans doute bizarres au début, et quand vous aurez compris, je vous assure que vous regretterez de vous êtes levés ce matin. Mais il va pourtant falloir que nous prenions une décision avant de quitter cette pièce.

— Et si tu étais plus clair, rétorqua Mü, qui se demandait en quoi il pourrait être impliqué dans un plan du Cancer.

— J'y viens. Nous avons tous reçu différents interdits en fonction de nos enseignements et de nos pouvoirs. Mais il en existe un qui ne touche que les Ors, et cela, quelles que soient leurs Maisons. Je suppose que vous voyez lequel.

— Tu veux parler de l'interdiction réglementant les rapports entre deux prétendants à la même armure d'or de sexe différent ? releva Saga , avec une pointe d'intérêt prudent.

— C'est ça, répliqua le Cancer, avec un sourire de plus en plus déconcertant aux yeux de ses pairs. Tu peux m'en dresser le topo ? »

Le regard pénétrant dont le gratifia Saga ne le démonta nullement.

« Vas-y, insista-t-il, avec une amabilité suspecte. Je veux être sûr qu'on part bien tous sur les mêmes bases. »

Les souvenirs que conservait le Gémeau du temps de son règne aiguisèrent sa curiosité. Death Mask n'attaquait jamais avec autant de désinvolture à moins d'être parfaitement certain de détenir toutes les cartes en mains. Il n'aurait pas mis sur pied cette réunion informelle entre trois personnes qui géraient plus ou moins bien leurs rapports entre elles sans raison sérieuse. Il se plia donc à sa lubie de bonne grâce. Posément, il commença.

« Eh bien, nous savons tous ici que des relations intimes entre eux sont strictement proscrites. En partant du principe que deux aspirants à la même armure d'or soient assez fous pour désobéir, et qu'ils se révèlent encore plus inconscients pour ne pas se protéger lors de leurs rapports, le risque majeur est la venue au monde de ce que nous appelons une « monstruosité ».

— Tout juste, jubila le Cancer comme s'il participait à un jeu.

— Mais en plus de cinq mille ans, les rares fois où cela s'est produit la sanction a été immédiate, et les fautifs n'ont pas eu le temps d'admirer le résultat de leur désobéissance, compléta Saga, à la fois amusé et désorienté par les manières de l'Italien.

— Donc toi qui as eu accès aux archives, tu confirmes qu'à l'exemple de leurs parents, tous les enfants nés dans ces conditions ont été tués à leur naissance, s'informa Death Mask en redevenant sérieux.

— Oui, à leur naissance, ou à quelques jours près, attesta le Grec.

— Ce qui veut dire que hors les mises en garde que nous recevons, personne n'est capable de définir précisément ce qu'est une « monstruosité », retourna Angelo en regardant alternativement ses deux compagnons, comme s'il désirait les imprégner de cette remarque. Parce que mis à part le charmant qualificatif nommant l'interdit, aucun de ces enfants n'a survécu suffisamment longtemps pour montrer sa véritable nature.

— Athéna a pourvu à l'explication, contra Saga avec fermeté. Et je doute qu'elle ait menti sur une chose aussi grave. Elle n'est pas inutilement cruelle.

— Chacun est libre de garder ses illusions », répliqua le Cancer, l'œil flambant d'une assurance qui rendit Mü mal à l'aise.

Le Bélier pensait que le Gémeau riposterait sèchement, mais celui-ci se contenta de fixer son homologue en silence. Il semblait lui accorder le bénéfice du doute. Seule une légère crispation de mâchoire trahissait une réserve contrariée. L'Atlante se sentait également déboussolé. Il ne comprenait pas pourquoi Death Mask les entraînait sur cette piste. Où voulait-il exactement en venir ? Il le connaissait suffisamment pour savoir que ses questions n'étaient pas innocentes. Renforçant sa perplexité, Angelo enchaîna:

« On nous a instruits que lorsque ce cas de figure se produit, on doit s'attendre à une « monstruosité ». Qu'un enfant né d'un tel lignage cumulerait automatiquement en grandissant la puissance de ses deux parents. Qu'il aurait une sorte de savoir inné, lui permettant de se servir des techniques issues de l'enseignement de ceux-ci sans les avoir apprises. Qu'il pourrait développer des facultés annexes surprenantes. Mais ça recouvre quoi au juste, la « monstruosité » ? Parce que je ne vois rien là-dedans qui justifie une telle appellation. Sinon, vus sous un certain angle, et au cas par cas, nous sommes tous des espèces de « monstruosités ».

Plaquant ses deux mains sur la table, Saga marqua de ce geste sa réprobation. Que le Cancer s'en prît ainsi au bien-fondé d'un des interdits de sa déesse lui déplaisait. Même si, dans l'absolu, il ne pouvait pas donner entièrement tort à Angelo.

« Le danger viendrait surtout de son extraordinaire accumulation de pouvoir, qui a l'âge adulte en ferait presque l'égal d'un Dieu, répliqua-t-il avec calme, mais sans dissimuler une pointe de mécontentement.

— Bon, d'accord, admit l'Italien avec une grimace de dépit. C'est vrai que si ce genre de personnage partait en vrille, ça pourrait vite devenir problématique. Mais avoue que le risque en vaudrait pourtant la chandelle. Tu ne vas pas me dire que ce n'est que pour éviter de froisser nos adversaires qu'Athéna se prive d'un tel avantage. Qu'est-ce qui se cache réellement derrière ?

— Je n'en sais rien, répondit Saga, de plus en plus suspicieux. Les fonctions de Grand Pope sont multiples, et j'avais autre chose à faire que de me pencher sur d'hypothétiques difficultés.

— Mais on est bien d'accord, insista le Cancer. Mis à part pour ne pas bouleverser un certain équilibre, tu penses que la raison de cet interdit est assez... futile.

— Je pense surtout qu'il vaut mieux pour toi que tu t'abstiennes de proférer de telles opinions hors de cette pièce. Quant à la futilité de la chose, il semblerait qu'effectivement il existe une autre explication à cet interdit. Mais je n'ai jamais creusé le sujet. Alors, si tu veux vraiment le savoir, il faudra que tu poses directement la question à Shion ou à notre Déesse.

— Option inenvisageable, répondit Death Mask sans se troubler. »

Son ton était maintenant catégorique et n'avait plus rien de joueur. Perplexe, Mü l'observait. Il comprenait de moins en moins ce qu'il faisait dans la conversation, ni pourquoi le Cancer avait senti le besoin d'investir son temple.

« Mais enfin, où veux-tu en venir ? intervint-il avec agacement.

— Vous aider à réviser », rétorqua Angelo, en lui décrochant un regard à la limite de la politesse pour lui intimer de se taire.

Froissé, le Bélier se recula sur sa chaise en pinçant les lèvres. Death Mask ne changerait jamais. Il avait beau avoir piqué sa curiosité, il admettait mal ses manières. N'aurait-ce été la présence tout aussi intriguée, mais plus courtoise du Gémeau, il les aurait volontiers flanqués tous les deux dehors.

Imperturbable, l'Italien poursuivit en se tournant de nouveau vers Saga :

« Question subsidiaire. Qui pourrait avoir eu la possibilité de braver cet interdit dans notre génération ? »

Si cette interrogation étonna le Grec, elle eut aussi le don de provoquer chez lui un début d'exaspération. Certes, Angelo évitait de se mêler aux plus jeunes d'entre eux durant leur enfance. Il les avait toutefois régulièrement croisés, ainsi que tous les autres postulants aux armures d'Or. De ce fait, il connaissait parfaitement la réponse. À l'instar du Bélier, il n'était pas loin de penser que, pour une obscure raison, le Cancer se payait leurs têtes.

« Tu te fous de moi ? Je vous ai tous vu grandir. Je sais vos qualités et vos travers. Suffisamment pour affirmer qu'aucun de ceux qui auraient eu cette possibilité, n'ont développé ne serait-ce que l'idée d'y songer. Alors, je te réponds sans hésitation : personne. C'est un interdit de première catégorie.

— Oui, mais en partant du principe qu'il n'y ait pas eu de comploteurs, ou de rancuniers détestant l'éducation offerte par Athéna, mais plutôt des étourdis, insista lourdement Death Mask, balayant ses objections d'un sourire narquois.

— Des étourdis ? À ce niveau, ça vaudrait la palme, s'insurgea le Gémeau, en lui retournant un regard noir.

— Réponds-lui Saga, intervint Mü avec fatalisme. De toute manière, il ne nous lâchera pas tant qu'il n'aura pas obtenu ce qu'il veut. »

La discussion prenait un tournant que le Grec n'appréciait pas, et il l'aurait volontiers arrêtée là. Mais le Bélier avait raison. Angelo n'abandonnerait pas aussi facilement. Et puis, il était malgré tout curieux de comprendre ce qui se cachait derrière ces insinuations. Death Mask n'était pas un plaisantin, et son insistance le dérangeait.

« Aldébaran et Camus sont les deux seuls à avoir été directement en compétition avec une apprentie féminine pour l'obtention de leur armure. Et tu le sais. Mais tu avoueras que les sentiments de notre Brésilien pour sa compagne actuelle s'accordent mal avec le soupçon qu'il ait vécu précédemment une passion secrète et dévorante.

— Ne te fatigue pas, ce n'est pas notre Taureau que je vise.

— Camus ?... Là, tu frises le ridicule. Sans compter que c'est matériellement impossible », trancha Saga.

Incrédule, l'Atlante suivait leur joute verbale avec l'envie grandissante de secouer le Cancer pour lui remettre les idées en place. Comment pouvait-il faire preuve d'autant de cynisme à l'encontre d'un frère d'armes, dont le calvaire était en ce moment même à son apogée. À ses côtés, le visage dur du Gémeau le conforta dans la pensée qu'il n'était pas le seul à trouver ses propos déplacés. Mais bien que conscient de leur irritation croissante, Death Mask insista en dévisageant son interlocuteur avec une insensibilité à la limite de la provocation.

« Qu'est-ce qui te fait affirmer ça ? Le fait qu'Aslinn ait disparu de sa vie alors qu'ils n'étaient encore tous deux que des gamins ? Tu te bases sur cet unique élément ?

— Exactement, répondit le Grec après une seconde d'hésitation.

— Tu en es sûr et certain ? Je veux dire qu'elle est bien morte, précisa Angelo. Parce que dans le genre, on a déjà eu le cas de Zoltan, et si on remonte un peu, je pense ne pas trop m'avancer en soupçonnant que ce n'est pas le seul.

— Mettrais-tu en doute mes compétences de Grand Pope d'alors ? »

La froideur de Saga contenait une mise en garde difficile à ignorer, à laquelle le Cancer répondit avec sincérité.

« Non, j'essaye de classer par ordre d'importance les priorités que tu avais à l'époque. Le décès de certains apprentis a de tout temps été une chose courante. On en perd régulièrement. Tués par épuisement, accident ou blessure suite à un combat. Il y en a aussi quelques-uns qui disparaissent purement et simplement parce qu'il s'est passé une couille sur leur lieu d'entraînement. Les cercles d'Hadès peuvent s'ouvrir trop près du puits des morts, et je suppose que le passage dans certaines dimensions doit parfois réserver des surprises. Si on ne parvient pas à les récupérer à temps, dans ce cas, tu sais que l'enquête est sommaire. Mais si on y réfléchit bien, le doute demeure. Alors, concernant Aslinn ? »

Ébranlé par son discours, Saga s'octroya un instant de réflexion. C'était vrai qu'objectivement il n'avait jamais concédé une grande attention à cette histoire. À l'époque, bien qu'il eût déjà usurpé le pouvoir depuis quelques années, il s'appliquait davantage à consolider sa mascarade qu'à s'interroger sur la disparition d'une apprentie, fut-elle de la catégorie des Ors. Il restait un prétendant à l'armure du Verseau dont on disait le plus grand bien, et c'était tout ce qui lui importait.

« D'accord, convint-il, j'ai peut-être eu tort de ne pas accorder suffisamment d'intérêt à cette affaire. Mais comment se fait-il que tu sois aussi bien informé ? Tu n'as jamais vraiment traîné du côté des saints de Glace.

— Ça, c'était avant qu'on me flanque un apprenti fan du pays des neiges dans les pattes, et que je retrouve Kayla parmi les gardes que j'entraîne. Elle était bien cette petite », lâcha-t-il avec un imperceptible regret.

Sa réplique interpellait cependant Saga sur un autre point.

« Qu'est-ce que ton disciple vient faire dans cette histoire ?

— Tu vas comprendre. Mais avant, j'aimerais une réponse Saga. Es-tu certain qu'Aslinn soit morte ? »

De plus en plus curieux, le Gémeau accepta de se plier à sa demande.

« La seule chose dont je sois certain, c'est qu'elle a disparu dans une tempête de blizzard si violente, qu'elle a paralysé toute une région durant neuf jours, répliqua-t-il. Cette gamine avait beau être bien préparée, elle n'avait que douze ans. D'autre part, on m'a rapporté qu'elle s'enfuyait. Dans ces conditions, elle savait qu'elle ne trouverait d'aide nulle part. Si tu as fraternisé avec Kayla, peut-être t'a-t-elle raconté pourquoi elle avait ensuite été sanctionnée elle-même.

— Oui, mais ça ne répond pas à ma question Saga. Es-tu sûr, oui ou non, qu'Aslinn soit morte ?

— Il y a de fortes chances.

— Et dans l'absolu, insista le Cancer, bien décidé obtenir une réponse définitive avant de poursuivre.

— Non. Satisfait ? »

Rattrapé par les souvenirs des pires moments de sa vie, et la gestion peut-être trop rapide d'une affaire courante, Saga faisait maintenant face à Death Mask presque avec agressivité. Étonnamment plus calme, le Cancer bloquait pourtant manifestement sur la façon de recentrer la discussion sur l'élément qui l'intéressait. La diplomatie et les excuses n'avaient jamais été son fort, et bien que Mü n'éprouvât aucune sympathie pour lui, sa détermination finissait par le convaincre qu'il avait un point important à leur révéler. Malgré ses réticences, il était temps de désamorcer la crise. Posant la main sur le bras de Saga, l'Atlante s'interposa par une simple question.

« Pourquoi remuer tout ça, Angelo ?

— Parce que je crois que Sergueï est le fils d'Aslinn et de Camus. »

Un silence écrasant s'abattit sur le logis. Les doigts crispés sur le bord de la table, Death Mask tentait de percer la carapace de stupeur de ses frères d'armes. La balle était dans leur camp et il s'interdisait de réagir le premier. Habitué aux situations de crise, Saga ne laissait rien transparaître de son ressenti. Immobile et grave, l'éclat attentif de ses yeux bleu vert semblait le transpercer. Cette révélation prenait Mü davantage au dépourvu. Son expression oscillait entre incrédulité et réprobation, et il finit par s'exprimer en secouant la tête de consternation :

« Tu te rends compte de la gravité des accusations que tu profères.

— Oui, et c'est pour ça que j'ai préféré commencer par en parler à vous deux.

— Pourquoi nous ? demanda encore le Bélier, incapable de déterminer le rôle que désirait leur attribuer Angélo.

— Il veut savoir si je me sens prêt à aider Camus, répondit le Grec en écho, les yeux toujours rivés sur ceux du Cancer. Quant à toi, je suppose qu'il a décidé de t'utiliser comme rempart face à la colère de Shion.

Ignorant le hoquet d'indignation de l'Atlante, Death Mask précisa :

— Plutôt en paravent. J'aimerais éviter la curiosité de notre Pope actuel le temps de découvrir s'il existe une solution qui réglerait discrètement la situation.

— Et pour couvrir une trahison, tu penses que je vais moi-même tromper mon Maître ? » s'emporta Mü, mis en porte à faux par les différents paramètres de sa conscience.

Plus calme, Saga ne laissait rien transparaître de ses sentiments. Angelo commençait à manifester quelques signes de nervosité. Sans le Gémeau, jamais il ne parviendrait à convaincre le Bélier, qui à lui seul serait d'ailleurs peu utile. Il avait également besoin de Saga. L'expérience et le savoir d'ancien Grand Pope de celui-ci étaient incontournables. Sans compter son charisme, sans lequel il avait peu de chance de circonvenir les autres personnes auxquelles il songeait à demander de l'aide. Tentant le tout pour le tout dans une tentative de conciliation, il livra le fond de sa pensée.

« Vous ferez ce que vous voudrez, mais ne comptez pas sur moi pour m'en prendre à Serguei. Quant à Camus, la chasse n'a aucun intérêt lorsqu'il s'agit d'achever une bête blessée. »


Note de fin : Première publication fevrier 2011 - Chapitre modifié en avril 2014 (Outre les changements de syntaxe et de vocabulaire, le chapitre contient 1218 mots de plus).