Disclaimer : Les personnages appartiennent naturellement toujours à KURUMADA.
Auteur : Newgaia
Rating : M (précautions prises pour certains chapitres).
Genre : Angst – Drama
Résumé du précédent chapitre (La décision du Cancer) : Le combat entre Hyoga et Zoltan ne passe pas inaperçu. Certains tentent de rejoindre le temple du Verseau, mais sont arrêtés par Dohko. Plus proches, Shura et Aioros se heurtent à Milo, tandis qu'un peu plus loin, Aphrodite se souvient d'une conversation, qu'il a autrefois surprise avec Zoltan, entre les maîtres du Verseau et du Scorpion. De son côté, Shion se pose toujours beaucoup de questions, mais il décide de laisser le temps à Camus de se libérer de la drogue avant de poursuivre ses investigations. Angelo emmène Sergueï au Puits de Morts. Il espère changer les idées à son apprenti qui souffre de son lien avec le Verseau. Il découvre avec effarement que leur étrange connexion subsiste aussi là-bas. Le Cancer est également convaincu d'avoir deviné qui est en réalité le petit Russe. Redoutant que celui-ci finisse par se trahir auprès de Shion, Death Mask se rapproche du Gémeau et du Bélier pour leur faire part de ses soupçons.
CHAPITRE 32 : UNE UNION DE SOUFFRANCE (mise à jour le 23 décembre 2015)
Cela faisait trois jours que Milo avait investi la chambre du Verseau. Trois jours qu'il surveillait la progression de son sevrage à défaut de pouvoir le soigner. Trois jours qu'il se heurtait à son caractère devenu imprévisible, qu'il supportait ses crises et se cuirassait devant sa souffrance. Trois jours qu'il verrouillait sa sensibilité, pour se retrancher derrière le côté sauvage de l'inquiétant Scorpion au regard rougeoyant. Trois jours que sa dureté de façade se fissurait lentement, face à l'amour qu'il vouait toujours à l'homme brisé qui souffrait devant lui.
La première chose qu'il avait faite avait été de se rendre maître de la pièce. Déménageant le grand fauteuil où Camus aimait lire le soir, il avait transporté celui-ci de la fenêtre devant la porte. Meuble cossu d'une autre époque habillé d'un velours rouge sombre, ce siège était suffisamment lourd pour ne pas être remué discrètement, et suffisamment large pour qu'il pût s'y installer confortablement en prévenant toute tentative de fuite.
Aussi intransigeant que vigilant, il ne laissait pas le Français seul une minute. La fatigue s'insinuait, mais il refusait obstinément que Hyoga le remplaçât pour prendre un peu de repos. Malgré la bonne volonté du jeune homme, il ne lui donnait pas une heure pour craquer face à un des caprices du Verseau. Le Cygne se reprochait trop de choses : le temps perdu avant de comprendre et de réagir, la première mort de Camus, qui, bien qu'incontournable, avait échafaudé les prémices de la situation actuelle.
Chaque fois que Hyoga posait les yeux sur le Verseau en leur passant leurs plateaux-repas, le Grec avait parfaitement conscience des remords qui ravageaient ce dernier. Sans l'absoudre, ce repentir atténuait quelque peu la rancœur qu'il nourrissait à son égard. Mais pour rien au monde il ne lui aurait cédé sa place. Le risque que le jeune homme se laissât attendrir par la souffrance de son maître était bien trop grand. Les regrets qui assaillaient le Scorpion n'étaient pas moindres, mais il s'accordait le luxe de les refouler. Se calant au mieux dans le large fauteuil, il profitait des rares moments de sommeil agité du Français pour dormir brièvement.
Et dire qu'autrefois il désirait tant rester une nuit entière dans cette chambre. Avec amertume, il songea qu'on devrait toujours se méfier de ses souhaits. La réalisation de celui-ci virait au cauchemar. La cohabitation passait mal. Si au départ Camus avait semblé accepter son aide et ses décisions, très vite sa désorientation avait pris le pas sur sa raison. Compte tenu des circonstances, il n'y avait rien d'étonnant à cela. Dans un instant de lucidité, le Verseau lui avait révélé à quand remontait sa dernière prise de drogue. Privé du venin que lui injectait Zoltan, Milo trouvait extraordinaire qu'il ait pu donner le change durant au moins vingt-quatre heures avant qu'il n'intervînt.
En comptant cette journée, qui se terminerait bientôt, cela faisait maintenant cinq jours que le Français avait commencé son sevrage. Et le grec s'inquiétait. Synthétisant lui-même ce genre de poison, il était bien placé pour connaître son effet. Les toxines que les aspirants Scorpions sécrétaient avaient beau ne pas être parfaitement identiques, et celles du Roumain un peu moins concentrées que les siennes, elles n'en demeuraient pas moins redoutables. Lorsque Milo devait se servir de son propre venin, c'était généralement pour tuer. Parfois, il l'utilisait de manière non létale, pour convaincre un adversaire, mais jamais il n'avait testé son action en tant que drogue sur le long terme. L'état de Camus continuait de se dégrader, et il ignorait combien de temps serait nécessaire pour le délivrer définitivement de cette substance toxique.
Depuis qu'il avait entrepris de le désintoxiquer, il ne reconnaissait plus l'être raisonnable, réservé jusqu'à la limite de l'indifférence, au sang-froid à toute épreuve et à l'expression indéchiffrable, qui avait partagé les plus merveilleux moments de sa vie. Soumis aux bouleversements qui torturaient son corps et qui embrouillaient son esprit, Camus ne parvenait plus imparfaitement à lui sceller ses émotions. Autrefois il aurait donné cher pour l'observer ainsi à découvert. Mais pas dans ces conditions.
Objectivement, son ancien amant était devenu incontrôlable. Il pouvait rester prostré des heures, tapi dans un coin, sans rien dire, les membres secoués de frissons incoercibles, comme il pouvait brusquement être saisi d'une agitation irrépressible, qui le poussait à proférer des paroles haineuses. Depuis près d'un quart d'heure, il répondait justement à cette frénésie de mouvements, en arpentant la chambre d'un mur à l'autre d'une démarche lente, saccadée et maladroite. Les bras croisés et la tête basse, il marchait comme un somnambule.
Prévoyant une réaction agressive, Milo se leva de son siège confortable. Le dos appuyé contre le chambranle de la porte, il surveillait ce ballet syncopé avec inquiétude. L'estomac du Français rejetant systématiquement toute nourriture solide depuis trois jours, Camus ne mangeait plus, ce qui l'affaiblissait davantage. En ajoutant cela au reste, le Grec s'attendait à ce qu'il s'écroulât sur le tapis d'un instant à l'autre.
Il avait beau se convaincre que rien ne le rattachait plus sentimentalement au Verseau, qu'il n'était là que par esprit de corps, le voir ainsi lui serrait le cœur. Remisant sa colère, il aurait pu essayer de le raisonner gentiment, s'il n'avait pas su que dans son état aucun mot de réconfort ne l'apaiserait réellement. Englué dans les effets de la drogue qui le détruisait, Camus était au-delà de la réflexion logique et se braquerait vraisemblablement contre toute approche affective.
Refoulant sa compassion, il tenta d'arrêter son va-et-vient en utilisant la menace.
« Tiens-toi tranquille, si tu ne veux pas que j'use de ma restriction. »
Interrompant sa marche, le Français leva vers lui un visage pâle et exsangue. Ses yeux ternes trahissaient douleur et colère.
« Tu n'oserais pas, ânonna-t-il d'une voix chevrotante.
— tu veux parier ? »
À cette réponse Camus pinça les lèvres, avant de fixer la porte d'un œil contrarié. Ne perdant pas une de ses réactions, Milo se déplaça instantanément devant celle-ci pour renforcer le barrage que représentait déjà le lourd fauteuil. Depuis la veille, le Verseau avait des velléités de fuite. Il n'aimait pas cela et il avait demandé à Hyoga de barricader la fenêtre de l'extérieur. Le manque de vitalité du Français condamnait celui-ci à ne plus envisager qu'une seule sortie, qu'il comptait bien lui refuser.
En voyant le Scorpion s'interposer, Camus s'immobilisa en se raidissant. Le réflexe du Grec lui donnait envie de hurler. Engager la lutte ne servirait à rien. Privé de cosmos et malade, il n'était pas de taille, il le savait. Il ignorait ce qu'il ferait dehors, mais il n'en pouvait plus de rester enfermé dans cette pièce.
Davantage que les affres de son sevrage, la présence de Milo le torturait. Le réconfort qu'il y puisait virait au supplice quand il songeait au rejet que son ancien amant ne manquerait pas de lui opposer lorsqu'il irait mieux. Son indifférence et sa façon de lui montrer l'aspect de sa personnalité la plus dure le crucifiait. Le Milo qu'il connaissait ne l'avait pas habitué à une telle indifférence couplée à tant d'intransigeance à son égard.
Pas une fois depuis qu'il s'était isolé avec lui, le regard du Scorpion n'avait vacillé de l'orange au bleu. Camus prenait cela pour la confirmation qu'il n'agissait que par devoir, ou pire, par pitié, et qu'il jugeait sévèrement sa chute. Il devait s'affranchir de son aide, sous peine de trahir ses propres sentiments, qu'il camouflait difficilement sous l'exaspération. Fort de cette détermination, il tenta d'imposer sa volonté.
« Laisse-moi passer.
— Non.
— Qu'est-ce que ça peut te faire que je marche ici ou dans le temple ?
— J'ai dit non.
— Tu es chez moi Milo, chevrota-t-il, en sentant fondre rapidement le peu de patience qui lui restait.
— À partir du moment où tu as permis à Zoltan de te droguer, tu as perdu ta souveraineté sur ce lieu, répliqua posément le Scorpion, bien conscient de son injustice et de le meurtrir, mais soucieux avant tout de conserver son autorité.
— Parce que tu crois sans doute que j'ai eu le choix ! » se récria Camus, brutalement saisi par ce dérèglement qui le poussait à agir par instinct.
Le Grec ne répondit pas, se contentant de poser sur lui son énigmatique regard orangé. Il n'en fallut pas davantage pour finir de faire basculer le Verseau dans le désordre émotionnel le plus total. Puisque Milo refusait de comprendre qu'il prenait sur lui pour se comporter décemment, alors il utiliserait la ruse. Il se sentait prêt à tout pour obtenir un soulagement aux douleurs qui lui tordaient le ventre, martelaient sa tête, broyaient la plupart de ses muscles et de ses articulations. Rien qu'un tout petit moment de répit, où il pourrait peut-être enfin prétendre à s'endormir, sans claquer des dents ou se mordre l'intérieur des joues pour s'empêcher de gémir.
« Tu as dit que tu étais là pour m'aider », plaida-t-il d'un ton radouci, en dévisageant son geôlier de manière malheureuse et volontairement séductrice.
L'expression de Milo se durcit. Ce n'était pas la première fois que Camus essayait de l'avoir de cette manière, et il n'aimait pas le jeu malsain qui allait suivre. Raffermissant sa volonté, il se ferma aux émotions que suscitait en lui le beau visage implorant et défait. Il avait terriblement envie de le prendre dans ses bras, pour le calmer, le rassurer, mais il résistait également au désir de le secouer avec violence pour lui remettre les idées en place. Sachant que les chances que l'une ou l'autre marchât avoisinaient du zéro, il se contenta de répondre le plus calmement possible :
« Et c'est ce que je fais.
— Non, gronda sourdement le Verseau, à la fois contrarié et cruellement nécessiteux d'obtenir ce qu'il désirait. Si tu voulais vraiment m'aider, tu atténuerais ma douleur. Tu peux le faire. Ton venin ne doit pas être si différent de celui de Zoltan. »
Mal à l'aise, le Grec rétorqua d'un ton dur :
« Ne dis pas n'importe quoi.
— J'ai mal !
— Si tu restais un peu tranquille, ça se passerait mieux, riposta Milo en s'exhortant au calme.
— Tu as la faculté de me soulager avec ton ongle », insista le Français avec une maladresse agressive.
Soucieux de reprendre l'avantage, le Scorpion répliqua en s'essayant à une tentative de pédagogie, qui n'excluait pas une fermeté fâchée :
« Ne me demande pas ça Camus. Je sais que c'est difficile, mais tu vas y arriver. Si quelqu'un le peut, c'est toi. Alors, résiste. Bats-toi ! »
Mais il en fallait davantage pour faire plier le Verseau. L'effet de manque devenait insupportable. À présent, il le rendait totalement imperméable à sa déchéance et à l'image qu'il véhiculait. Les sourcils froncés et les mâchoires crispées, il affichait un regard noir qui refusait de s'avouer vaincu.
« Si tu ne m'avais pas repoussé, je n'en serais pas là, siffla-t-il entre ses dents, l'air mauvais.
— Ça, tu ne peux pas le savoir, parvint à objecter avec détachement le Grec, alors que sa provocation le ravageait à l'intérieur. Et de toute manière, ce n'est pas une raison. »
Milo avait beau savoir que l'état de Camus dictait ses mots blessants, le voile que soulevait ce dernier sur ce qui ressemblait à une évidence le blessait. Certes, Zoltan aurait fort bien pu mettre la main sur lui avant que le Sanctuaire ne le retrouvât, mais sans son rejet, sans son manque de réaction alors qu'il le voyait végéter depuis son retour sur l'île, son calvaire n'aurait jamais duré aussi longtemps. Il était bel et bien responsable d'une partie de la tragédie actuelle.
Objectivement, il ne parvenait même plus à comprendre comment ils en étaient arrivés à un tel point. Il se souvenait de sa rancœur, et de l'immense sentiment d'avoir été trahi quand il avait dû lui faire face dans le temple de la Vierge, mais cela n'expliquait pas tout. Il y avait eu d'autres moments où le caractère insaisissable et les manières d'agir du Français l'avaient totalement déconcerté, tout en l'agaçant fortement.
Sur le coup, il avait cédé à la rage sous-tendue par le désespoir. Puis, il avait saisi le sens de sa manœuvre et celle des autres renégats. L'admettre aurait été lui demander beaucoup. Mais jamais, ô grand jamais, il n'aurait imaginé rejeter un jour Camus comme il l'avait fait ensuite, à l'intérieur de cet ersatz intemporel mis en place par les Dieux. Alors que pour une des rares fois de sa vie, le Français acceptait de manifester ouvertement ce qu'il ressentait.
Malgré la colère qui l'habitait contre le Verseau, il n'avait jamais pu oublier les larmes versées par l'âme de celui-ci en comprenant qu'il ne le rejoindrait pas. Il lui en voulait toujours, mais le voir et l'entendre à présent quémander de cette manière l'accablaient profondément, tout en lui redonnant des envies de meurtre sur Zoltan. Il regrettait d'avoir achevé ce dernier si rapidement.
Debout devant lui, Camus conservait une posture maladive qui le recroquevillait sur ses deux bras croisés. Sans doute conscient du peu de lustre de ce maintien, il l'abandonna brusquement pour se redresser en le bravant. La tête haute et le dos droit, il donnait l'illusion du Verseau altier et courageux d'antan, d'une puissance déterminée et réfléchie, qui ne laissait jamais personne décider à sa place. À cet instant, son visage aux joues trop creuses avait presque retrouvé cette expression insondable qui verrouillait ses sentiments, et Milo en fut incroyablement satisfait. Malheureusement, ses paroles ramenèrent le Scorpion à la sombre réalité.
« Fais-le ! l'admonesta-t-il d'un ton fébrile.
— Non.
— Nous ne nous devons plus rien. Alors, fais-le ! »
De nouveau, il refusa :
« Non, Camus. Tu te fatigues inutilement. »
Avec un cri de rage, le Français plongea soudain sur lui pour marteler sa poitrine de ses deux poings fermés.
« Fais-le ! Fais-le ! Fais-le ! »
Le Verseau frappait au rythme de sa demande. Mais il avait beau s'armer de la furie du désespoir, sa tentative pitoyable pour forcer le Scorpion à réagir n'avait aucune chance d'aboutir. Privé de cosmos, à bout de force, sa violence se retournait contre lui-même en l'épuisant davantage. Saisissant fermement ses poignets, Milo interrompit la grêle de coups sans difficulté.
Prenant brusquement conscience de leur rapprochement, Camus s'immobilisa. Le visage grave, le Grec ne le quittait pas des yeux. Ses étranges iris orangés le dévoraient d'un regard attentif qu'il ne parvenait pas à décrypter. Un échec qui renforçait sa colère, tandis qu'un sentiment de gêne inopportune le gagnait. Un flot de souvenirs remontait soudain à sa mémoire, et il eut un battement de cils désorienté.
Milo avait renvoyé son armure sommeiller dans son temple. Il avait également demandé à Hyoga de lui rapporter des vêtements ordinaires. Le cygne avait sans doute attrapé les premiers qui lui étaient tombés sous la main. Il connaissait la grosse veste de laine brute que le Scorpion portait par-dessus sa tunique pour parer aux frimas de l'hiver. Il la lui avait offerte au retour d'une de ses missions en Écosse. C'était un des rares cadeaux qu'il s'était autorisé à lui faire. Que Milo l'eût revêtu dans ces circonstances lui paraissait terriblement incongru, mais également étrangement rassurant.
Pris dans l'entrelacs de ses réminiscences, il gérait mal la proximité de leurs corps. Ils étaient si près l'un de l'autre. Il percevait l'odeur de l'après-rasage dont usait le Scorpion tandis que le souffle régulier de celui-ci se perdait dans sa chevelure. Deux éléments qui l'apaisaient autrefois, et auxquels il aurait aimé s'abandonner pour bénéficier d'un semblant de réconfort. Mais il y avait aussi les mains du Grec, qui l'emprisonnaient. Elles lui rappelaient celle d'un autre geôlier, bien plus déplaisant. Un éclair de panique traversa soudain son regard. Instantanément Milo le relâcha.
Reculant avec brusquerie, Camus s'entrava dans l'un des tapis qui couvraient les dalles de pierre autour du lit. Déséquilibré, il chuta lourdement pour se retrouver assis sur le sol. Une égratignure de trop à son orgueil. Fâché contre sa maladresse, dépité de ne pas avoir obtenu ce qu'il désirait, il sentit une rage incoercible le submerger. La colère et la frustration redonnant à ses yeux un éclat plus vif, il braqua sur Milo un regard noir, comme s'il se fut trouvé en présence de son pire ennemi.
« Je te hais ! cracha-t-il à son adresse, avec l'envie évidente de faire mal.
— Je sais », fut la réponse à la limite du désintérêt qu'il reçut.
L'énonciation de cette indifférence le frappa plus rudement qu'une gifle. Rattrapé par un immense sentiment de tristesse, il n'en continua pas moins de dédier au Scorpion une expression farouche. Reculant à même le sol, il rejoignit l'angle de la pièce le plus éloigné du Grec. Là, il tourna ostensiblement le dos à ce dernier, pour se tasser littéralement sur lui-même.
Milo retint un soupir de découragement malheureux en reprenant sa place dans le large fauteuil. C'était cela le plus dur à supporter. Le voir se pelotonner à la recherche d'un réconfort illusoire dans un coin sombre en étouffant ses gémissements. Pour une raison qu'il ne s'expliquait pas, Camus refusait obstinément depuis le début de s'allonger sur le lit. Il préférait systématiquement la dureté du sol en pierre, comme s'il se punissait de quelque chose. Ce comportement enrageait le Scorpion, mais il prenait sur lui pour ne pas contrarier sa lubie.
S'il essayait de l'approcher avant qu'il s'endormît, le Verseau se braquait en grondant comme un animal acculé. Le forcer à quoi que ce fût dans ces conditions n'aurait servi qu'à renforcer sa méfiance tout en usant le peu de force qui lui restait. Alors, le Grec attendait, allant jusqu'à prier Athéna et tous les Dieux du Panthéon pour que le sommeil l'emportât rapidement. Mais Camus était encore capable de garder les yeux ouverts en claquant des dents durant des heures. Car, contre toute logique compte tenu de sa maîtrise de la glace, le Verseau avait froid. Cette réaction n'avait rien de normal, et c'était bien celle qui l'étonnait et l'inquiétait le plus.
Lorsqu'enfin le Français s'endormait, il le rejoignait sur la pointe des pieds pour glisser un oreiller sous sa tête et couvrir ses épaules d'une couverture. Agenouillé près de lui, il utilisait aussi son cosmos pour le réchauffer. Un geste qui provoquait à chaque fois la migration inconsciente de Camus du mur entre ses bras. Un abandon non prémédité, dont il profitait avec un plaisir coupable. Il s'installait alors plus confortablement pour resserrer son étreinte. Le menton posé sur le sommet de son crâne, il le berçait doucement, durant des heures, tandis que ses iris orangés reprenaient progressivement leur couleur bleue naturelle.
Apaisé par cette tendresse qui refusait son nom, Camus retrouvait un sommeil plus profond. Milo veillait, en prenant garde de ne pas le déranger, les yeux pleins de larmes et le cœur rempli de regrets. L'état de confusion du Verseau se prêtait mal à ce qu'il se découvrît lové contre lui, et il prenait soin de s'écarter avant qu'il n'ouvrît les paupières. Il savait reconnaître les prémices du réveil, et il s'éloignait généralement une petite heure avant que le Français n'émergeât réellement. Il regagnait alors le large fauteuil, pour profiter du temps qui lui restait à trouver lui-même un peu de repos.
Il avait aussi tiré parti de ces rapprochements discrets pour soigner la totalité de ses ecchymoses, évacuant ainsi un minimum de douleur qui assaillait le corps torturé. Camus avait beau être doué dans beaucoup de domaines, il l'avait toujours largement surpassé dans l'art de guérir. Une contrepartie de son don pour tuer peut-être.
Hyoga lui avait indiqué où se situait la majeure partie des dommages, et il avait été consterné de constater l'état du flanc gauche du Verseau. Certes, Angelo n'y était pas allé de main morte, mais par rapport aux affrontements réels qu'il avait dû mener, et que sans doute il subirait encore, celui-ci s'apparentait à une broutille. Une évidence qui avait pointé un gros souci : sevrer Camus de la drogue de Zoltan serait une chose, en expurger de son corps tous les relents pour éviter que ce genre de blessure se reproduisît en serait une autre.
Le Roumain avait clairement évoqué la possibilité d'effets secondaires avant de trépasser. Si ceux-ci persistaient, Milo suerait d'angoisse chaque fois que le Français poserait le pied hors du Sanctuaire. Dans ce cadre, la sanction d'Hadès devenait presque une bénédiction, mais cela ne réglait pas le problème si Camus était amené à se mesurer à l'un de ses frères d'armes à l'intérieur du Domaine Sacré.
Pour soigner le Verseau avec un maximum d'efficacité, le Scorpion avait dû dégrafer sa chemise. L'éclat insolite de la chaînette en or qu'il portait avait tout de suite attiré son attention. Dans l'ombre du temple, tandis qu'il le surveillait, juste un peu avant la venue de Zoltan, il n'avait pas pu identifier ce qu'il tenait entre ses doigts. En s'apercevant qu'il s'était enfin approprié l'anneau qu'il lui avait remis, voilà des années, un bonheur indicible l'avait un instant submergé. Vite remplacé par une question insoluble. Pourquoi Camus conservait-il ce bijou, alors qu'il lui avait fait remarquer que non seulement il n'éprouvait plus rien pour lui, mais que ses anciens sentiments s'étaient toujours limités à de l'amitié ? Avait-il aussi menti sur ce point ?... Qu'il lui en voulût, et qu'il se sentît piégé par Zoltan, il pouvait le comprendre, mais l'addition de tous ses mensonges qui s'imbriquaient les uns dans les autres finissait par former une véritable énigme.
Toutefois, dans l'immédiat, le problème le plus délicat se référait à Sergueï. Après des interrogations multiples, dont beaucoup demeuraient sans réponse, une surveillance discrète de l'enfant et une observation accrue des deux protagonistes quand ils se croisaient, Milo n'avait plus aucun doute sur la filiation du petit Russe. Il en grinçait des dents, mais contrairement à ses premiers soupçons, il était maintenant convaincu que sur ce plan-là Camus n'avait jamais cherché à mal faire. Sa réaction lorsqu'il l'avait provoqué sur ce sujet était sincère. Le Verseau était peut-être devenu un fieffé menteur, mais un fieffé menteur à son corps défendant, qui n'avait rien d'un fou ou d'un comploteur sournois.
Le Grec pressentait qu'il s'était laissé manipuler. Cependant, la faute était grave. En chevalier loyal et en amant bafoué, il aurait dû le dénoncer et demander le droit de le mettre à mort. À ce niveau de félonie, Athéna ne s'embarrasserait même pas d'ouvrir un procès. Sauf que son sens de la justice supputait un énorme traquenard, et qu'il n'était pas sûr que celui-ci n'engageait pas davantage que deux écervelés déterminés à coucher ensemble.
Le passé d'Aslinn était loin d'être clair. Il ne connaissait qu'un fragment de la vérité concernant l'étrange disparition de la jeune fille. Il savait néanmoins que le Français avait toujours souffert d'une décision prise par son maître à son encontre. À l'époque, ils avaient beau être les meilleurs amis du monde, Camus était tenu à un devoir de réserve, et Milo ignorait la majeure partie de l'histoire. Camus n'avait rien dit, et il avait respecté son silence. Un temps, il lui avait cependant semblé effondré. Cela n'excusait en rien son gros mensonge par omission, toutefois il attendrait qu'il lui donnât des explications avant de juger.
Il réagissait certainement avec lâcheté, mais il refusait d'envisager son attitude future, lorsque Shion ou Athéna découvriraient la supercherie, et que lui-même devrait prendre parti. Il préférait se focaliser sur le présent. Et le présent se combinait aussi avec les révélations immondes de Zoltan.
Camus n'avait jamais été un être tactile, ce qui n'excluait pas un goût de la volupté que le Scorpion s'était plu à débrider. Si le Grec possédait une certaine expérience auprès des femmes, ils avaient exploré ensemble l'amour entre garçons en y allant chacun de leurs initiatives. Par petites touches, en prenant leur temps, par le biais de gestes tendres et d'une énorme confiance partagée.
Le caractère du Verseau s'accordait naturellement à présenter une grande réserve en public, mais au-delà d'une question de tempérament, Camus lui intimait alors de ne pas lever le voile pour des raisons de prudence. Néanmoins, Milo se doutait que sa personnalité, jointe à son enseignement, s'opposerait éternellement aux démonstrations trop marquées devant les autres. Il avait toujours respecté sa retenue, heureux lorsque son amant l'autorisait à effleurer le bout de ses doigts quand ils se croisaient sur l'un des chemins du Sanctuaire.
Or, depuis son retour, le peu qu'il avait pu observer du Français, lui avait permis de s'apercevoir que ce dernier évitait encore plus les contacts physiques qu'autrefois. Mis à part Sergueï, il s'écartait de tout le monde et repoussait presque brutalement celui ou celle qui par inadvertance semblait le toucher. Le Scorpion comprenait mieux pourquoi maintenant, et s'il devait juger le résultat de cette série de viols à la hauteur des réactions excessives de Camus, il sentait instantanément une rage viscérale le saisir.
Songer qu'un autre avait posé la main et laissé son odeur sur ce corps, dont la blancheur s'alliait à la musculature fine et au doux velouté de la peau, l'armait d'une jalousie aussi féroce que déplacée. Sa colère se nourrissait de haine contre cet inconnu qui s'était aventuré à toucher un Verseau désarmé. Elle tournait généralement en frustration de n'avoir pas été là pour le protéger. Une frustration reconstructive, qui lui donnait l'envie de se réapproprier cet être blessé, qu'il devinait pétri de tendresse sous sa fierté. Comme si sa propre marque pouvait effacer celle de l'autre.
Il n'osait pas imaginer la révolte et le dégoût de Camus confronté à cette épreuve. Il gardait le souvenir d'un amant à la fois sensuel et pudique, capable des caresses les plus inventives comme des refus les plus fermes, bien loin d'une sexualité animale débridée. Pour le Verseau l'érotisme se conjuguait avec une intimité sereine. Alors, penser qu'il avait été soumis aux exigences salaces et sans doute brutales d'un de ses geôliers, sans avoir le choix de les repousser ou la possibilité de se défendre... Il évacuait mal. Les révélations de Zoltan étaient part trop indigestes.
Affalé contre le mur, Camus avait fini par céder au sommeil. Comme il en avait l'habitude, Milo se rapprocha pour le recouvrir. Recroquevillé sur lui-même il tremblait de froid, et une nouvelle fois la chaleur du cosmos du Scorpion l'attira comme un aimant. S'installant de manière à ce qu'il prît naturellement appui contre son torse, le Grec referma ses bras sur lui pour le caler davantage. Doucement, il entama un lent mouvement de balancement pour lui apporter un peu plus de réconfort. Progressivement le Français retrouvait un souffle régulier tandis que ses frissons disparaissaient. La gorge nouée, Milo posa ses lèvres sur la longue chevelure, emmêlée de ne plus connaître de peigne depuis trois jours.
« Je suis désolé, murmura-t-il avec un sanglot dans la voix. Vraiment désolé. Jamais je n'ai voulu ça. »
De longues heures plus tard, le Verseau ouvrit les yeux alors qu'une aube blafarde conquérait progressivement les pierres grises contre lesquelles il se tassait. Un mouvement fit glisser l'oreiller où reposait sa tête, et il s'emmitoufla davantage dans la couverture posée sur ses épaules. L'attention de Milo le touchait, mais invariablement l'idée qu'il ait pu ainsi l'approcher sans qu'il s'en aperçût étouffait sa reconnaissance. Sa propre faiblesse l'écœurait, et il en oubliait la raison qui l'avait amené à manigancer pour se voir privé de cosmos.
Fâché contre lui-même et refusant de devoir quelque chose à Milo, il finit par rejeter la couverture de ses épaules. Aussitôt, le froid vif du matin le transit. Par sécurité, le Scorpion n'avait pas allumé la petite cheminée de la chambre, qu'en temps ordinaire il utilisait d'ailleurs peu. Mais cette nouvelle journée qui commençait était tout, sauf ordinaire. Nauséeux et affaibli, Camus se sentait encore plus malade que la veille. Le simple geste de se tapir davantage contre le mur fit remonter un goût de bile dans sa gorge. Jamais son corps ne l'avait martyrisé à ce point. La douleur enfla brusquement d'un cran. Son entraînement l'avait pourtant préparé à subir les pires tortures, mais sans cosmos il n'avait aucun moyen de palier à certains désagréments.
Derrière lui Milo remua. Il ferma les yeux comme un enfant boudeur. Une seule pensée tournait dans son esprit : son ancien amant avait la possibilité de calmer son mal d'un coup de dard salvateur, et il refusait de l'aider. Le paradoxe de son désir ne lui apparaissait même plus. Colère et rancœur alimentaient sa frustration et il se replia encore plus sur lui-même, cédant autant à un sentiment d'animosité irrépressible, qu'a la souffrance qui gonflait comme une mer en furie depuis qu'il était réveillé.
Ballotté par la tempête qui fragmentait sa conscience, il entendit avec indifférence le Grec déverrouiller la porte pour laisser Hyoga leur apporter un plateau-repas. De toute manière il ne pouvait plus rien avaler et il ne ferait aucun effort dans ce sens. Quelques paroles chuchotées furent échangées puis le battant se referma.
Sans un mot le Scorpion déposa leur déjeuner sur la commode avant de retourner s'asseoir. Il avait lui-même l'appétit coupé. Avec angoisse, il observait le Français. Recroquevillé contre le mur, celui-ci n'arrivait même plus à se redresser. Baigné par une sueur glacée et il ne retenait qu'imparfaitement ses gémissements. Milo espérait que son martyre touchait là son apogée. Son corps fatigué ne parviendrait pas longtemps à en supporter davantage. D'une manière ou d'une autre, il fallait que cela finisse.
Depuis le début de l'après-midi, les cris de Camus résonnaient jusqu'à l'intérieur du temple. Assis sur une des marches à l'extérieur, Hyoga essayait vainement de les ignorer. Il aurait pourtant pu s'éloigner un peu plus sans que Milo lui en voulût. En dehors des chevaliers mis dans la confidence, le risque que quelqu'un découvrît le calvaire du Verseau en s'approchant du bâtiment était quasiment nul. Sauf urgence, Shion lui avait assuré que personne n'emprunterait l'escalier tant que le Français n'irait pas mieux, et il se doutait que les Ors montaient une garde vigilante. Il refusait néanmoins d'abandonner son maître. Même si, en l'occurrence, mis à part pour la logistique, sa présence s'avérait peu utile.
Une fois encore un hurlement déchirant retentit. Ses accents d'animal à l'agonie vrillèrent les oreilles et le cœur du Russe. Il se demandait comment Milo parvenait à rester dans la même pièce sans craquer. Cosmos ou pas cosmos, il était évident que tous les Ors devaient maintenant connaître la gravité de la crise que leur frère d'armes traversait. La différence résidait dans leur manière de l'appréhender. En se déconnectant d'eux, Camus se protégeait du danger de leur livrer une part de lui-même trop intime, tout en leur épargnant l'écho en temps réel de sa souffrance. Et aujourd'hui, elle semblait avoir atteint son point culminant.
Les yeux embués de larmes, Hyoga sentit soudain une présence étrangère le rejoindre. Tournant la tête en gommant son expression malheureuse, il ne fut pas vraiment surpris de voir arriver Aphrodite. En tant que voisins directs, lui et Shura ne pouvaient qu'entendre les cris de Camus, même amoindris par la distance. Pour l'instant, le silence régnait de nouveau, et il put accueillir son visiteur avec un maigre sourire. Depuis son retour, le chevalier des Poissons ne se déplaçait pratiquement jamais. Qu'il le fît pour Camus revêtait une importance spéciale.
Le saluant d'un hochement de menton, le suédois s'installa à ses côtés sur les marches. Malgré ses efforts pour tenter de la dissimuler, la mine défaite du Cygne ne laissait guère de place aux illusions, et Aphrodite demanda sans chercher à louvoyer inutilement :
« Il va si mal que ça ?
— Ce n'est rien de le dire, soupira le Russe en posant un regard malheureux sur le temple derrière lui. Milo m'interdit de lui parler. Mais d'après ce que j'ai pu voir ce matin, ça ne servirait plus à grand-chose. »
Durant quelques minutes, les deux hommes contemplèrent en silence le morne paysage hivernal qui s'étendait devant eux. Dépouillées de verdure, les roches d'un brun ocré répondaient à leur sentiment de désolation. Ouvrant la main, le Suédois montra alors la petite fiole en verre qu'il cachait au creux de sa paume.
« Donne-la à Milo, dit-il en la tendant à Hyoga. S'il arrive à faire boire son contenu à Camus, ça devrait calmer sa douleur. C'est à base de plantes. Dis-lui qu'il n'y a aucun risque que ça interagisse avec le reste. »
Le Cygne prit la flasque remplie d'un liquide laiteux avec un sentiment de reconnaissance absolue.
« Merci. »
Le chevalier des Poissons inclina la tête d'un air entendu en se relevant. Il allait s'en retourner, lorsque suspendant son mouvement, il bredouilla quelques mots qui ne manquèrent pas de surprendre le jeune homme.
« Hyoga lorsque tu pourras parler à Camus, dis-lui que,… Dis-lui,… Non, rien. »
Sa voix semblait attristée, et le Russe perçut dans son regard d'un bleu limpide le voile informulé d'un remords. Intrigué, il aurait aimé l'interroger, mais peu disposé à répondre à sa curiosité, Aphrodite avait déjà repris sa marche pour s'éloigner.
Les heures s'écoulaient lentement, et le Scorpion se sentait gagné par une appréhension sans nom. Cette journée était de loin pire que les précédentes. Il voyait le Verseau s'affaiblir sans possibilité de trouver une solution miracle pour le soulager. Jamais il n'avait eu l'impression d'être aussi inutile. Il était épuisé, mais personne ne pouvait assumer ce combat pour lui. Il n'aurait d'ailleurs pas toléré que quelqu'un d'autre s'impliquât ainsi à sa place. Alors, lorsque Hoyga lui remit la médecine d'Aphrodite, il la reçut comme l'espoir de la dernière chance.
Il s'était pourtant toujours méfié de la main verte de son frère d'armes. Mais cette fois-ci, il n'eut aucune hésitation à diluer la potion dans un peu d'eau pour la faire prendre à Camus. De toute façon, au point où ils en étaient.
S'agenouillant aux côtés du Verseau, il approcha délicatement le gobelet des lèvres crevassées par la déshydratation.
« Bois. »
L'estomac noué et les yeux fermés, Camus secoua la tête pour refuser. Il était fatigué de vomir tout ce qu'il avait précédemment essayé d'avaler.
« Il le faut, insista Milo. Tu as besoin de boire, et Aphrodite a apporté ça à Hyoga. Il t'a préparé un analgésique puissant. Il l'a certainement couplé avec un anti-nauséeux. »
Il s'avançait pour le convaincre, en se doutant que le Suédois avait sans doute fait tout son possible pour éradiquer cet inconvénient. Le chevalier des Poissons n'était-il pas autrefois connu pour déguiser le goût du plus amer d'un poison, afin de l'administrer à sa cible sans que celle-ci le recrachât ?
« Tu ne le rejetteras pas, reprit-il en conservant un ton ferme et doux. Alors, bois. Je t'en prie. »
Camus ouvrit les yeux. Tandis qu'il parlait, le grec avait saisi solidement sa nuque, mais il ne vit nulle trace de violence dans les iris toujours aussi rougeoyants. Plutôt une immense supplication qui parvint à briser la gangue de colère au sein de laquelle il s'enfermait depuis le matin.
Vaincu par la soif, les mots à la fois directifs et doux de Milo, et l'énorme lassitude qui le gagnait, il avala le breuvage qu'il lui présentait. À petite gorgée il arriva à vider le gobelet aux deux tiers. Satisfait, le Scorpion n'insista pas pour l'obliger à en ingurgiter davantage. Relâchant sa nuque, il amorça un mouvement pour se relever. Camus comprit qu'il allait se retirer pour lui complaire. Submergé par le chagrin et l'angoisse de se retrouver seul, il tendit instinctivement une main tremblante vers lui en l'implorant :
« Milo. »
Son murmure se livrait telle une prière informulée, mais le Scorpion décela sa supplication. Le geste du Verseau était inattendu. Pour la première fois depuis le début de la journée il paraissait lucide, et il se raccrochait ouvertement à lui. Sans hésiter, le Grec le rassura en prenant sa main. Doucement, il serra les longs doigts fins entre les siens. Ils étaient glacés. Crochetant sa main sur la sienne, Camus refusait de le relâcher.
Indécis et redoutant de déclencher sa colère, Milo résistait à l'envie de se rapprocher davantage. Le Verseau souffrait visiblement encore. Livide et la respiration hachée, il tentait malgré tout de recomposer son maintien de chevalier de Glace. Son visage aux traits tirés parvenait à conserver une immobilité presque parfaite. Le Scorpion aurait sans doute souri à cet héroïsme dicté par l'habitude, si les orbes saphir qui ne quittaient pas son regard n'avaient brillé d'une détresse aussi grande. Or, le Verseau était un être fier, qui se livrait difficilement. Même blessé, il faisait preuve d'un détachement et d'une endurance rares.
L'observation avait appris à Milo qu'il ne s'agissait parfois que d'un masque de surface, mais jamais au cours de toutes ces années, et des multiples difficultés qu'ils avaient traversées, Camus n'avait montré un tel désarroi. Cédant à cet appel informulé, il finit par poser le godet sur le sol derrière lui, pour l'attirer entre ses bras. Il s'attendait à ce que le Français se braquât un minimum, mais au lieu de cela il le sentit venir se blottir délibérément contre lui. Resserrant son étreinte, il l'enveloppa de son cosmos.
Le visage enfoui contre sa poitrine Camus referma les yeux en laissant dériver ses dernières forces. À travers le brouillard du sommeil qui l'emportait déjà, il entendit encore la voix de Milo, qui tentait de le réconforter.
« Ça va aller. Je reste avec toi. »
Il ne s'était jamais senti aussi seul, et pourtant, à cet instant, il était incroyablement heureux.
Note de fin : Première publication mars 2011 - Chapitre modifié en décembre 2015 (Outre les changements de syntaxe et de vocabulaire, le chapitre contient 838 mots de plus).
