Quand Bergelmir décide enfin de passer aux choses sérieuses avec Kolga, ça fait au moins trente ans depuis la rencontre entre leurs deux communautés.

Finalement, le peuple de Bergelmir n'est jamais reparti : le clan a construit ses propres cahutes au bord du lac, a commencé à échanger des peaux de yak et des lances avec la tribu de Kolga, a même commencé à laisser les jeunes gens conter fleurette aux voisins.

Si bien que le mariage entre les deux leaders vient simplement officialiser la fusion des deux hordes. Personnellement, Gabriel apprécie : il préfère de loin un mariage à plusieurs enterrements. Même si la mariée ne l'aime pas.

Il n'en veut pas à Kolga de se méfier de lui, ça prouve qu'elle a plus d'instinct de survie qu'un lemming. On pourrait croire que c'est facile à trouver, mais les géants ont hélas une fâcheuse tendance à rugir et taper avant de poser les questions.

Si le hameau devenu village est désormais plus compliqué à gérer – plus de gens, ça demande plus de nourriture et bien sûr, il y a les plaintes habituelles sur le voisin qui ronfle trop fort ou ne respecte pas les affaires des autres – c'est plus avantageux question sécurité. Car avec les années, de petites bandes de jötnar s'enhardissent et gagnent de plus en plus l'intérieur des terres.

S'ils pouvaient piller le village, ils le feraient sans aucun doute. Heureusement que Bergelmir et Kolga ont les nombres pour eux, même si les guerriers ne se montent qu'à une soixantaine pour défendre une cinquantaine de vieux, d'éclopés et de gamins trop jeunes pour utiliser plus menaçant qu'un gros caillou.

Comparé aux Sept Cieux – avant et après la Chute – c'est vraiment tout petit. Même pas de quoi remplir un arrondissement de la Jérusalem Céleste.

Une cachette parfaite pour Gabriel, qui a toujours été si petit lui-même.


Bien sûr, c'est lorsqu'il croit enfin avoir laissé son passé derrière lui que ce dernier le rattrape. Oh, pas de Michel furieux venu le traîner par les pieds au Paradis. Non, c'est une vision.

Dans son rêve lui apparaît une forêt aux reflets métalliques, les feuilles de ses arbres acérées au point de trancher la chair des oiseaux qui osent s'y percher. Des loups rôdent sous le couvert des frondaisons, et un château de glace et de pierre se dresse en son cœur, une forteresse heptagonale aux murailles exsudant de magie.

Le rêve lui revient tellement que Gabriel finit par craquer.

« Mais tu ne peux pas t'en aller comme ça » proteste Bergelmir, s'attirant une calotte sur l'oreille.

« Le village survivra bien si je m'absente une ou deux lunaisons » rétorque Loki. « Et si tu doutes, écoute ta femme. Elle sait quoi faire. »

La remarque lui attire un sourire involontaire de Kolga – ils ne s'entendent pas, mais ça ne veut pas dire qu'il n'y a aucun respect entre eux.

Lorsque l'enchanteur s'en va, juché sur son loup, pour s'enfoncer encore davantage dans les terres, il est accompagné par les souhaits de bonne fortune des guerriers et les cris surexcités des gamins, trois ou quatre marmots échappant même à leurs mères pour l'accompagner jusqu'à ce que leurs jambes fatiguent.

Une fois seul, Loki demande à Fenrir de courir dans la direction où se lève le soleil.

Il sait que c'est là qu'il trouvera la forêt de fer.