Disclaimer : Les personnages appartiennent naturellement toujours à KURUMADA.
Auteur : Newgaia
Rating : M (précautions prises pour certains chapitres).
Genre : Angst
Résumé du précédent chapitre (Une union de souffrance) : Milo prend en charge la désintoxication de Camus. Pour tenir, il se réfugie derrière la partie la plus dure de lui-même, ce qui convainc à tort le Verseau qu'il le juge sévèrement. Confronté à sa propre responsabilité, le Scorpion suit le combat du Français avec angoisse. Il se sent responsable. Ses remords et ses interrogations s'amplifient quand il songe aux éventuels effets secondaires de la drogue, à l'énigme Sergueï, et aux implications du viol de Camus. En découvrant que le Verseau a conservé l'anneau qu'il lui a autrefois offert, il ne sait pas quelle interprétation donner à ce geste. En face de lui, Camus a de plus en plus de mal à contrôler ses émotions. Tour à tour prostré ou agressif, il repousse sans cesse Milo, n'acceptant son aide inconsciemment que lorsqu'il dort. Totalement désorienté et souffrant le martyre, il le provoque pour obtenir qu'il le drogue à son tour. La dernière journée est particulièrement difficile. Aphrodite apporte un calmant fabriqué par ses soins qu'il remet à Hyoga. Le scorpion parvient à faire prendre ce remède à Camus. Dans un moment de lucidité, ce dernier se raccroche à lui pour la première fois depuis qu'ils sont enfermés ensemble
CHAPITRE 33 : LE VOILE DES FAUX-SEMBLANTS ( mise à jour 16 Janvier 2016)
Mü sortit de la chambre de son apprenti le plus silencieusement possible. Depuis quatre jours, il avait demandé à Kiki de céder provisoirement cette pièce. Relogé dans la grande chambre réservée aux rares invités, l'adolescent n'avait rien perdu au change et il s'était exécuté sans rechigner. Située près de ses propres quartiers, la petite alcôve permettait au Bélier de surveiller plus facilement le sommeil de celui qu'il maintenait dans un état d'endormissent profond, provoqué par ses soins.
L'étrange conciliabule amorcé par le Cancer le plaçait, ainsi que Saga, dans une situation délicate. S'ils ne voulaient pas directement envoyer Camus dans les rets de la justice d'Athéna, le problème soulevé par celui-ci exigeait une enquête approfondie et de la discrétion. D'un commun accord, ils avaient décidé de continuer à conserver leurs distances, pour ne se rencontrer qu'en secret. Malgré la sagesse de cette décision, Angelo s'était de nouveau campé au milieu de son temple quelques heures après, au vu et au su de tout le monde.
Fâché par cette nonchalance inconséquente et pestant contre ses initiatives, Mü l'avait rejoint dans le naos avec la ferme intention de le flanquer dehors en bonne et due forme. Outre l'avantage de l'aider à se calmer les nerfs, tension exceptionnelle chez lui, et qui prouvait la confusion provoquée par les révélations précédentes, ce coup d'éclat détournerait immanquablement les soupçons d'une éventuelle alliance.
La contrariété déjà grande du premier gardien avait enflé comme une flamme douchée d'huile, lorsque son attention s'était posée sur la petite silhouette qui accompagnait Death Mask. Le Bélier pensait pourtant avoir été clair. Avant de donner son plein accord pour s'embarquer dans la galère évoquée par Angelo, il voulait s'accorder un moment pour réfléchir sans interférence. Mais avant qu'il n'ait eu le temps de manifester sa colère, son pair avait saisi la chétive personne à moitié dissimulée derrière lui, pour la pousser en avant sans ménagement.
Flageolant un peu sur ses jambes, Sergueï s'était retrouvé devant lui. Malgré son irritation, le regard désemparé du gamin l'avait touché. Manifestement, ce dernier ne savait pas ce que son maître attendait de lui. L'enfant l'avait salué sans cacher son inquiétude.
Le Cancer avait précédemment été explicite, et Mü connaissait parfaitement le problème de son apprenti. Sans cette information de base, l'Atlante aurait néanmoins immédiatement compris que le petit n'allait pas bien. Sa carnation d'un rosé naturellement pâle cédait à un teint livide, et il portait sur le visage le poids d'une souffrance qui n'était pas la sienne. Sa façon de demeurer bien droit devant son Death Mask, la tête haute et le maintien rigide, avait quelque chose d'héroïque compte tenu des circonstances, mais l'éclat particulier de ses yeux d'ambre trahissait les larmes qu'il retenait. Sergueï avait incontestablement besoin d'aide, et le Bélier avait senti son exaspération se transformer en un sentiment de compassion. Cependant, il soupçonnait le Cancer d'exploiter la misère de son apprenti pour lui forcer la main, et il s'était adressé à son frère d'armes de manière rude.
« Je t'avais dit de me laisser du temps ! Et toi, tout ce que tu trouves, c'est de l'amener jusqu'ici ?
— Et où veux-tu que je l'emmène ? avait répliqué l'Italien sans se troubler. Directement au palais peut-être ? Regarde-le. Il tient à peine sur ses jambes. C'est comme ça depuis hier, et à mon avis, ça ne va pas s'arranger. Tu es le seul qui puisse le soulager sans poser de questions. Alors, on fait quoi ? »
Poussant un soupir exaspéré, Mü avait alors saisi Sergueï par la main, et sans un mot il l'avait entraîné à sa suite. Convaincu que le charme discret de son apprenti avait encore frappé, Angelo avait eu l'intelligence de ne pas leur emboîter le pas. Satisfait que l'Atlante se chargeât de ce délicat problème à sa place, il s'en était retourné comme il était venu.
Depuis, le Bélier veillait à son tour sur l'enfant. Il le plongeait la plupart du temps dans un sommeil artificiel réparateur, qui le préservait de ressentir trop douloureusement les effets du combat qui dévastait le Verseau. Le garçonnet ne lui avait posé aucune question. Dépassé par les événements, sérieusement malmené par son lien avec Camus, incapable de comprendre l'interdiction de rejoindre ce dernier pour le soulager, il semblait malgré tout lui faire confiance, et il acceptait de boire sans difficulté tout ce que le Mü lui présentait.
Le premier gardien devait reconnaître que c'était un gamin particulièrement facile. Plus que son propre disciple, qui au même âge lui réservait parfois des rebuffades qui l'avaient contraint à développer son sens de l'autorité. Il avait beau être remonté contre le Cancer, il devait bien s'avouer qu'il pouvait difficilement condamner d'emblée la personnalité singulière de ce petit bonhomme.
D'un pas soucieux, il traversa la vaste pièce à vivre transformée en intérieur tibétain coloré et moelleux, pour s'approcher de la fenêtre. À l'extérieur, une pluie fine et froide noyait le paysage depuis le matin. Cette grisaille uniforme s'accordait parfaitement bien avec la désespérance de la situation mise en place à son insu. Suite à leur réunion extraordinaire, il avait dû choisir de rester ou non dans le groupe pour tenter de venir en aide à Camus. Il avait pris sa décision voilà trois jours. Death Mask et Saga savaient à présent qu'ils pouvaient compter sur lui. Il s'était déterminé en se doutant que dans ce cas de figure, son engagement était irrévocable, et sa réflexion avait été sous-tendue par de nombreuses considérations.
Face à l'importance de la faute commise par Camus, s'aventurer sur le chemin de la dissimulation était une option grave dans la traîtrise à l'égard du Sanctuaire. Couvrir un tel manquement ne s'improvisait pas. Il existait peu de chance de trouver une solution, et objectivement, il n'avait aucune raison de courir ce genre de risque.
Ses interrogations tournaient autant autour de lui-même que de ses frères d'armes. Après les tragédies des dernières guerres, ils regagnaient tous à peine un semblant d'existence tranquille. Mais pouvait-on vraiment parler de tranquillité suite aux événements qui émaillaient le parcours de certains ? Et avaient-ils le droit d'en abandonner un au profit de la sérénité de surface des onze autres ? Impliqués ou non, il semblait évident que si la vérité parvenait aux oreilles de Shion ou d'Athéna, quels que soient leurs efforts pour se détacher du sort du Verseau, ils en seraient tous éclaboussés d'une manière ou d'une autre.
Personnellement Mü n'avait vaincu ses propres fantômes que depuis peu. Il avait réalisé que sa précédente inquiétude pour Camus découlait en grande partie de l'incompréhensible colère qui le dressait face à Saga. Leur rencontre dans l'escalier lui avait ouvert les yeux. Il avait eu le temps de mettre des mots sur ses sentiments. Il pouvait à présent s'estimer libre d'esprit et aspirer à un repos bien mérité. Son allégeance envers Athéna n'avait jamais vacillé. Il restait également profondément attaché à son maître, auquel il vouait un respect qui se conciliait mal avec le mensonge. Il était clair que Death Mask l'avait en partie choisi à cause de cela. Logiquement et égoïstement, il n'avait aucune raison d'écouter le Cancer. Tout au plus pouvait-il faire preuve de discrétion en oubliant ses révélations.
Ce repli s'alliait au bon sens, à l'idée qu'il se faisait du devoir bien ordonné, à l'obéissance, et surtout, à la prudence. Si Angelo était dans le vrai, ceux qui oseraient aider Camus avaient tout à y perdre. Seulement, il y avait les larmes que l'armure avait versées, et l'innocence de l'enfant qui reposait maintenant dans son logis. Deux éléments en totalement opposition avec la culpabilité du Verseau. Tout au moins, avec sa culpabilité volontaire. Dans le cadre de la trahison dont il s'était rendu coupable, ces faits représentaient une énigme aussi épineuse que paradoxale.
L'armure avait prouvé son attachement à son porteur de façon inconditionnelle, alors que par essence elle ne pouvait pas désavouer Athéna. L'ancienne mésaventure de Death Mask, qui avait fini par se répandre parmi les Ors, et qui avait vu sa protection dorée l'abandonner suite à son combat contre Shiryu, en était l'illustration parfaite. L'armure n'aurait jamais manifesté une loyauté si forte face à un chevalier félon.
Quant à Sergueï, difficile de donner tort au Cancer. Mis à part si l'on songeait à la puissance impressionnante qu'il posséderait une fois devenu adulte, la nature révélée du garçonnet n'avait rien de l'entité démoniaque traditionnellement admise. Mü pressentait que le véritable problème était ailleurs. Accepter de sacrifier le petit au nom de son dévouement à Athéna soulevait en lui un panel de questions embarrassantes dont il n'avait pas la réponse.
Incapable de déterminer pourquoi leur déesse rejetait aussi violemment l'idée qu'un enfant tel que Serguei pût vivre, le Bélier posa le front contre le carreau mouché de perles d'eau. Dehors la pluie se renforçait, amorçant la formation de multiples ruisselets qui dévalaient la pente. Sauf nécessité absolue, personne ne monterait aujourd'hui jusqu'aux douze temples. Mü en était soulagé. Être en première ligne pour déjouer la curiosité des importuns lui pesait singulièrement. Quoique s'il voulait être juste, les ordres de Shion avaient bien réduit les passages depuis les derniers jours.
Profitant de la vaste chambre mise à sa disposition, Kiki s'était retiré pour étudier. L'adolescent ne l'avait pas interrogé sur Sergueï, et n'avait émis aucun commentaire sur sa demande de garder le secret de sa présence. Sans en connaître la raison, il avait compris l'importance de ce qui se jouait, et l'Atlante en ressentait une satisfaction teintée de fierté. Son apprenti ne lui ferait pas défaut. Néanmoins, il se refusait de l'entraîner dans la galère où il avait accepté de se fourrer. Moins Kiki en saurait, mieux il s'en porterait si d'autres découvraient leurs agissements.
Savourant la tranquillité qui régnait pour l'heure dans le logis, le premier gardien s'accorda quelques minutes d'inactivité supplémentaires. Indifférent à la buée que son souffle formait sur la vitre, il laissa ses souvenirs dériver, jusqu'à le ramener quatre jours en arrière. Lors de leur réunion, il avait senti que les prises de position commençaient à se mettre en place quand Angelo leur avait livré le fond de sa pensée. Avec le recul, il devait bien se l'avouer : le temps qu'il avait demandé pour se décider n'avait été qu'un écran de fumée. En fait, pour lui, c'était là que tout avait basculé.
Une fois encore, la réplique désabusée et cruelle du Cancer surgit dans sa mémoire.
« Vous ferez ce que vous voudrez, mais ne comptez pas sur moi pour m'en prendre à Serguei. Quant à Camus, la chasse n'a aucun intérêt lorsqu'il s'agit d'achever une bête blessée. »
Les mots de l'Italien avaient été suivis par un long silence. À ses côtés, Saga refusait toujours de manifester ses impressions, figeant les traits harmonieux de son visage en une expression presque dure. Bousculé dans sa loyauté à l'égard de Shion, Mü remettait difficilement de l'ordre dans ses propres émotions. Fortement perturbé dans le sens profond de ses valeurs, il conservait un air renfrogné qui évacuait toute idée de s'exprimer ouvertement. Que Death Mask envisageât de le dresser contre son maître le ramenait à des souvenirs particulièrement déplaisants, dont il pensait pourtant s'être affranchi.
Malgré le sentiment d'injustice qu'il ressentait pour Camus, il ne s'aventurerait pas davantage dans cet imbroglio hautement compromettant. Un peu lâchement, il laissait à Saga le soin de dénouer cette affaire. Si le Gémeau opposait au Cancer un refus immédiat, il le suivrait.
Mettant un coude sur la table pour appuyer son menton sur sa main fermée, le Grec planta son regard dans celui de l'Italien, en se contentant de poser une question :
« Donne-moi seulement une raison pour que je prenne un tel risque ? »
Le Bélier observait les deux hommes avec acuité. Un peu surpris, il lut un net soulagement dans les yeux cobalt d'Angelo, alors que ce dernier répondait à son homologue en dressant une sorte de liste à la Prévert.
« C'est pas ça qui manque. Bien que tu aies assumé en tant que Pope, et que tu te sois assuré que personne ne suspecterait ton usurpation d'identité, à un moment donné, tu as merdé quelque part. Sinon, on aurait évité l'assaut des Bronzes. Sur ce plan, je suis pratiquement certain que Camus s'est douté de quelque chose à la fin. Seulement, même si je l'ai écorné par tout ce que je viens d'expliquer précédemment, tu connais son sens de l'honneur. Pour le coup, très contestable en ce qui te concerne. Admets que sa lamentable prestation devant son disciple a dû te poser question. Si on relie sa première mort avec le cafouillage de Milo, on peut déjà se dire qu'il n'a vraiment pas eu de chance. Sans compter que tu es bien placé pour savoir que notre allégeance à Hadès a été loin de se passer dans des conditions idylliques. On en a tous bavé. Rajoute à ça que malgré ses soupçons il t'a couvert durant les derniers mois de ton règne, ce qui t'a évité de lui réserver le sort d'Aioros, et tu devrais te sentir un brin reconnaissant. Ou responsable, c'est selon. »
Horrifié par la tournure que prenait la fin de son exposé, Mü jeta un regard inquiet du côté de Saga. Mais le Gémeau faisait front tel un roc, et bien malin aurait été celui qui aurait pu dire la manière dont ces paroles l'atteignaient. Malgré tout, rattrapé par le souvenir de sa propre attitude à l'encontre du Grec ces dernières semaines, l'Atlante ne put s'empêcher d'intervenir comme s'il cherchait à réparer une erreur.
« Ça suffit Angelo. Même si Saga a des torts, il n'a jamais poussé Camus dans le lit d'Aslinn.
— Non, admit le Cancer en comprenant qu'il venait de changer d'adversaire. Mais s'il avait eu quelqu'un à qui se raccrocher, je ne suis pas sûr que nous aurions cette conversation.
— Il avait Milo, objecta le Bélier avec sécheresse.
— Mais c'est que tu serais beaucoup plus naïf que tu n'en as l'air, se moqua ouvertement Angelo. Continue comme ça, et je vais croire que tu ne connais rien aux choses de la vie. Si le Verseau louchait vers les cuisses de la belle, il n'allait pas demander des conseils à son petit Scorpion attentionné. À mon avis, il y avait soit de l'eau dans le gaz entre eux, soit ils n'étaient pas encore ensemble. Mais dans les deux cas, l'option Milo était inenvisageable. Parce qu'il était trop impliqué sentimentalement. Il se serait immanquablement opposé à la connerie de Camus. Et vu sa jalousie, le grabuge aurait été tel que nous aurions fini par le savoir.
— D'accord, répondit Mü en éludant sa rebuffade. Mais tu n'étais pas là pour tenir la chandelle. On ignore tout de ce qui a pu se passer pour amener Camus dans les bras d'Aslinn. Par contre, une chose est sûre. Il n'a rien fait pour éliminer l'enfant. Cette faute-là, elle lui échoit exclusivement. C'est donc à lui, et à lui seul, d'en supporter les conséquences. »
L'Atlante pensait lui clouer le bec, mais le Cancer répliqua avec une fermeté contrariante :
« Non, pas si l'on considère l'époque à laquelle cela s'est produit. Sergueï a aujourd'hui six ans et demi. Sa conception remonte donc a plus de sept ans. Nous avons tous disparu durant quatre ans, mais cinq d'entre nous, dont Camus, ont expérimenté les couloirs de la mort une année supplémentaire. En comptant que nous sommes de retour depuis six mois, cela lui laissait à peine dix-huit mois pour s'apercevoir du problème et le régler. Dix-huit mois pendant lesquels la crise que nous allions subir avec les Bronzes commençait à suer par tous les murs, au point que certains d'entre nous ont dû apprendre à se méfier de leur ombre. Dix-huit mois où Saga n'a pas arrêté de le maintenir sur un front extérieur pour l'éloigner du Sanctuaire et de son disciple. Mais ça Mü, tu ne peux pas le savoir, parce qu'à ce moment-là tu végétais tranquillement loin de nous à Jamir. »
Mal à l'aise, le Bélier ne s'avoua pourtant pas vaincu.
« C'est complètement invérifiable, et tes sous-entendus sont fallacieux.
— Attends, intervint alors Saga, qui n'avait toujours pas lâché l'Italien du regard. Dans l'absolu il n'a pas tort. Angelo a beau être totalement dépourvu de sens moral, il ferait un excellent avocat.
— Dois-je comprendre que tu m'aideras à trouver un moyen pour épargner mon apprenti ? demanda le susnommé, sans plus cacher l'objet de sa priorité.
— Ça veut dire que je suis d'accord pour accorder une chance au Verseau, s'il a une bonne explication à me fournir, répondit le Grec, en refusant de s'engager davantage. Mais pour l'instant, la sauvegarde de l'un ne peut pas aller sans celle de l'autre, n'est-ce pas ? »
Mü n'en croyait pas ses oreilles. Où était passée la légendaire prudence du Gémeau ?
« C'est trop grave Saga, maugréa-t-il. Tu ne peux pas te laisser embarquer là-dedans.
— On s'embarque dans rien du tout, contre-attaqua Death Mask, en l'englobant d'office avec un manque de tact qui le fit grincer des dents. Pour le moment, on se contente de réfléchir et de se taire. Mais s'il existe une solution pour satisfaire tout le monde sans provoquer de vague, alors oui, j'aimerais bien l'utiliser.
— Vous êtes fous à lier », reprit Mü avec force.
Son hésitation manifeste fit voler en éclat le peu de patience du Cancer.
« Et si c'était Kiki ! retourna celui-ci en tapant du poing sur la table.
— Mais ce n'est pas Kiki ! rétorqua l'Atlante avec irritation. Et de toute façon, il n'y a pas de danger que ça arrive, Kiki est mon seul apprenti. Il ne se laissa donc pas tenter par une consœur féminine visant la même armure d'Or.
— J'ai dit si ! tonna Angelo en se levant de sa chaise.
— On se calme, intervint Saga d'une voix tranchante. Angelo rassies-toi. »
Dédiant son regard le plus noir au Bélier, l'Italien obtempéra en grommelant.
« Il est clair que pour l'instant, aucun d'entre nous n'ébruitera cette conversation, trancha le Gémeau. Je suis d'accord sur un point avec toi Angelo : Camus a assez souffert. Mais je veux d'abord savoir la vérité de sa bouche avant de prendre une décision. S'il s'avère que tu as raison, qu'il s'est laissé manipuler, nous aviserons. Par contre, s'il a agi en toute connaissance de cause, la seule chose que nous pourrons lui accorder, c'est la mort à l'abri du scandale. Dans tous les cas, si le problème se résume bien à ce que nous pensons, l'enfant devra mourir. »
Le Cancer se rembrunit, mais il eut la sagesse de ne pas répliquer. Le ralliement de Saga ne surprenait pas véritablement Mü. Il pouvait comprendre et admettre le besoin de rédemption du Grec, même si cet élément l'amenait à flirter avec une situation réprouvée et dangereuse. Parce qu'il se sentait lui-même coupable envers Camus et qu'il ne voulait pas commettre la même erreur avec Saga, l'Atlante savait déjà qu'il le suivrait. Le souci majeur demeurait Death Mask et son effronterie. Collaborer avec un tel provocateur allait être pénible.
Le Bélier conservait de toute cette discussion un goût amer. Après être tombés d'accord sur la conduite à tenir, les deux hommes avaient fini par braquer leurs regards sur lui, et c'était à ce moment qu'il avait demandé un temps de réflexion. Même si au fond de lui il adhérait déjà à leur folie, il avait refusé de s'incliner ouvertement de manière si rapide.
Se détournant de la fenêtre aux carreaux à présent voilés de buée, Mü s'adossa contre le mur de pierre en soupirant. D'un point de vue strictement raisonnable, il doutait que son choix fût judicieux, mais il pouvait difficilement en effectuer un autre. Intérieurement, il comprenait d'autant mieux les motivations du Gémeau, qu'il avait lui-même cheminé de façon similaire. Saga semblait encore se reprocher beaucoup de choses et il essayait de se racheter de cette manière.
Le Bélier en était d'autant plus conscient, qu'il s'était douloureusement heurté au même écueil, alors qu'il pensait à tort en vouloir exclusivement au Grec. L'attitude blessante du Verseau quand il avait tenté de présenter des excuses à celui-ci et de lui offrir son aide, lui avait ouvert les yeux. Ce qui le dressait avec autant d'animosité face à Saga, masquait en fait les reproches informulés qu'il s'adressait à lui-même.
Des années en arrière, Mü avait rapidement suspecté la mort de Shion, au point de s'exiler à Jamir. Alors trop jeune, il savait qu'il n'avait aucun moyen pour démasquer l'imposteur. Par la suite, le temps avait joué en faveur de Saga. Il était trop tard pour intervenir. Le Gémeau s'était solidement implanté dans la place, et on l'aurait pris pour un fou.
Une rancœur inexpugnable avait ensuite camouflé le regret de ne pas avoir mis en place les mesures qui s'imposaient au bon moment. Avec Kanon, il avait été l'un des rares à voir venir le danger, mais il n'avait rien dit. De crainte sans doute de faire punir l'adolescent pour lequel il éprouvait de l'admiration et une grande sympathie.
Enfant, il adorait Saga. Après son maître, c'était le premier dont il rejoignait le sillage. Shion était patient et attentif avec lui, mais ses multiples responsabilités lui permettaient rarement de manifester un peu de tendresse au petit garçon qu'il était alors, et qui n'avait jamais connu d'autres bras que ceux de sa mère.
Dans ses souvenirs, Saga était à la fois calme, doux et indulgent, et il ne le repoussait jamais lorsqu'il avait besoin d'un câlin. Il tolérait sa présence avec gentillesse, suppléant Shion pour l'instruire quand ce dernier s'absentait. Le Bélier en titre laissait faire, amusé par cette amitié naissante, et vraisemblablement satisfait que son disciple trouvât un supplément de réconfort et d'affection auprès du jeune homme.
Par rapport à certains de ses pairs, et à beaucoup de chevaliers de grade inférieur, Mü reconnaissait que ses premières années avaient été assez paisibles et heureuses. Une fois détruite, c'était pourtant l'amertume de la mémoire de cette facilité qui l'avait aveuglé.
Du temps qu'il vivait sereinement auprès de son maître, en tant que futur responsable des armures, le petit garçon n'avait pas été sans remarquer la désolation qui progressivement semblait s'emparer de celle du Gémeau. Son don était encore balbutiant, mais il percevait parfois d'étranges vibrations, et bien que de manière indistincte, il avait fini par comprendre le déchirement qui animait celle de Saga.
Sans relier ce sentiment au fait que les armures pouvaient avoir une base de réflexion distincte, il s'était dit que le moral de son porteur déteignait sur elle. Or, bien qu'il essayât de le dissimuler en sa présence, le caractère de son ami changeait. Il se heurtait de plus en plus fréquemment à Kanon, et même le peu soupçonneux Aioros commençait à se poser des questions. Quelque chose obnubilait l'esprit de Saga, jusqu'à le rendre imperméable à l'inquiétude de ceux qui l'aimaient. Pour une obscure raison, il semblait aller droit dans le mur.
Mü l'avait vu venir, et il n'avait rien fait. Kanon et Aioros paraissant dépassés, il aurait dû en parler à Shion. Mais il avait eu peur de blesser l'adolescent qu'il adorait, et qu'il sentait déjà soumis à tant de tension. La suite lui avait donné tort, mais il était trop tard.
Depuis, le Bélier n'avait cessé de nourrir une chimère empoisonnée. Sa colère contre Saga s'alimentait de ses propres remords. Derrière l'écran de ses regrets, c'était son manque de discernement et sa faiblesse qu'il se reprochait. À présent qu'il le comprenait, il parvenait à remettre un peu d'ordre dans ses émotions. Il y était d'autant plus déterminé, qu'il était à présent le dépositaire d'un secret qui éclairait d'un jour nouveau le drame de sa vie.
La veille, Shion l'avait instruit que la Maison du Bélier possédait un élément dissonant, capable de déstabiliser le meilleur des chevaliers. Mal canalisée, la culpabilité d'une situation rendait les porteurs de l'armure d'Or sujets à l'amertume et à l'insatisfaction la plus noire, jusqu'à parfois les amener à agir inconsidérément, en cédant à un sentiment détourné d'injustice aveugle.
Avec le recul, le jeune Atlante réalisait qu'il venait d'y faire face. Il se doutait également que tant que Saga n'aurait pas retrouvé son plein équilibre, il se reprocherait son erreur passée. Il en allait de même pour Camus. Les larmes de son armure représentaient pour lui un échec cuisant. Et il se demandait avec angoisse comment il parviendrait à gérer ses regrets, si le Gémeau se voyait obligé d'éliminer le Verseau.
Bien plus haut, au onzième temple, Camus renouait difficilement avec le fil de la vie ordinaire. Il s'éveillait à peine, la bouche pâteuse et l'esprit embrumé, mais le corps nettement moins martyrisé que précédemment. À comparer de ce qu'il avait auparavant souffert, les quelques douleurs qui assaillaient toujours son dos et sa nuque trop raide, provenaient probablement de son idée fixe de dormir recroquevillé par terre contre le mur. Il s'expliquait d'ailleurs mal cette lubie et il réalisa que le fait de se poser la question sous-entendait qu'il venait également de recouvrer sa lucidité mentale.
La crise semblait passée. Il se sentait aussi faible qu'un nouveau-né, incapable de réfléchir plus de trois minutes de façon linéaire, mais il était parvenu à vaincre la drogue de Zoltan. Son corps s'en était affranchi. Il allait survivre et retrouver une certaine liberté de mouvement. Il aurait dû être heureux et fier à ce constata, et pourtant, il ne ressentait pas de vrai soulagement moral. La honte d'avoir plié à un tel chantage annihilait tout sentiment de joie, et la simple évocation des problèmes à venir suffisait à le plonger dans un profond d'abattement.
Engourdi et mal à l'aise, il remua légèrement. Sous ses doigts le grain un peu rêche de la courtepointe en laine le surprit. Aussitôt, il comprit que bravant son refus, Milo avait profité de son sommeil pour l'allonger sur le lit. Une prévenance qui lui évitait des courbatures supplémentaires et qui le jetait dans une confusion sans nom, en songeant qu'à moins de se trahir, il ne pourrait pas remercier le Scorpion comme il se devait.
Ouvrant les yeux avec lenteur, il attendit que l'image un peu cotonneuse de la chambre prît de la consistance. Puis il s'assit sur le matelas avec des gestes précautionneux. Le tissu froissé à ses côtés attira son attention. Il indiquait que le Grec s'était étendu un moment près de lui. Embarrassé, il préféra ne pas s'attarder sur son abandon de la veille. Il se sentait alors au plus mal, et il avait succombé au besoin de se rapprocher de l'homme qu'il aimait.
Milo avait sans doute répondu à son désir par un simple élan de pitié. Il lui était néanmoins reconnaissant de lui avoir accordé un temps de réconfort, durant lequel il avait pu se pelotonner entre ses bras. Cette parenthèse ne changeait strictement rien à la situation présente, mais elle l'avait énormément aidé à ne pas céder au désespoir qui l'assaillait précédemment. Elle était malheureusement source d'un inconvénient majeur : il allait devoir se méfier encore davantage pour ne pas dévoiler ses véritables sentiments.
Un mouvement attira soudain son attention sur sa gauche. Installé devant la porte dans le grand fauteuil, le Scorpion l'observait avec intérêt. Ses traits tirés et sa pâleur inhabituelle trahissaient sa fatigue, et Camus se sentit coupable. Il nota toutefois avec soulagement que ses iris avaient retrouvé leur douce couleur de ciel azuré. Une consolation vite remplacée par les balbutiements d'une gêne indistincte.
Le Grec le regardait d'un air grave, qui refusait de se livrer, et le Verseau s'appliqua à recomposer l'imperturbabilité de son propre visage.
« Comment te sens-tu ? demanda Milo en conservant une neutralité prudente.
— Mieux », coassa le Français, d'une voix encore éraillée d'avoir tant crié la veille.
Un jour blafard s'infiltrait par la fenêtre dont les volets avaient été rouverts, mais le Verseau chercha inutilement un rai de lumière qui l'eut renseigné sur l'horaire. La journée semblait néanmoins être bien entamée. Suivant son regard, le Scorpion précisa.
« Tu as dormi près de quinze heures d'affilées. La médecine d'Aphrodite t'a permis de ne plus souffrir, mais ton sommeil était si profond que j'ai bien cru te perdre », acheva-t-il d'un ton lugubre.
Les yeux de Camus se posèrent à nouveau sur Milo. Extérieurement, il conservait le détachement qui le caractérisait. Rien ne livrait son débat intérieur. Que pouvait-il dire ?… Merci ?… Ce mot paraissait tout à coup bien insignifiant. Il ne représentait pas un centième de ce qu'il devait au Grec. Exprimer convenablement sa reconnaissance l'exposait à trahir ce qu'il éprouvait vraiment. À cet instant, il se mourrait d'envie de retrouver leur ancienne complicité. Le risque que le Scorpion le comprît était trop grand. Alors, il se mura dans un silence défensif.
Son attitude à la limite de l'ingratitude lui pesait. Le cœur en peine, il savait que sa froideur apparente restait le meilleur moyen de le cacher. Tout aurait été tellement plus facile si Milo ne l'avait pas dévisagé avec un tel intérêt. Il devait se donner une contenance. Sa gorge desséchée le brûlait. À ses côtés, un verre rempli d'eau était posé sur la table de nuit. Sans doute une nouvelle attention du Grec. Les doigts légèrement tremblants, il le prit en se concentrant sur le liquide cristallin.
Heureux de le voir renouer avec des gestes ordinaires, le Scorpion ne s'offusqua pas de son mutisme. Bien que la lenteur et la maladresse de ses mouvements trahissaient son état d'épuisement, la crise principale semblait passée. Il retrouvait presque avec amusement l'insupportable indifférence à son égard du Français. Il y avait longtemps qu'il avait appris à décoder la moindre de ses attitudes. Il savait que celui-ci n'était jamais aussi inexpressif que lorsqu'il se sentait personnellement touché.
Camus avait beau se comporter comme s'il ne lui devait rien, pour les yeux avertis de Milo, son trouble n'était que plus évident. À ce point, c'était même à se demander ce que son dédain cachait. La rigidité de son maintien ajoutait au soulagement qu'il ressentait de le voir aller mieux une irrépressible curiosité, qu'il jugea plus sage de remettre à plus tard.
Boire fit du bien au Verseau, et surtout lui permit de changer de sujet de préoccupation. En reposant le verre vide, il croisa son reflet dans le grand miroir mural. Un objet qui, positionné à cet endroit, l'avait autrefois souvent fait rougir, mais que le Scorpion avait absolument tenu à accrocher là. Qu'il ne l'ait pas déplacé depuis son retour était un détail sur le lequel il préféra ne pas s'arrêter. En apercevant sa mine défaite, ses cheveux en bataille et ses vêtements défraîchis, il ne put retenir une grimace de dégoût. Il détestait ce genre de négligence. Décidé à reprendre sa vie en main, il opta pour commencer par son hygiène corporelle. Son état s'étant amélioré, Milo ne lui refuserait sans doute plus l'accès de la salle de bain.
Posant un pied hors du lit, il chancela aussitôt. Pris de vertige, il s'agrippa à la première chose qui lui tomba sous la main. À savoir, le pull de Milo. Le voyant tituber celui-ci l'avait rejoint d'un bond. Passant d'autorité un bras sous ses épaules, le Scorpion commenta sobrement :
« Il va falloir que tu manges si tu ne veux pas que ça se reproduise. »
Mal à l'aise, le Verseau plaida en s'exhortant de faire abstraction de la proximité du Grec.
« Oui, mais avant j'aimerais prendre d'une douche. »
Il y avait si longtemps qu'il ne permettait à plus personne de l'approcher, que ce geste secourable l'effrayait presque. Il était cependant bien conscient que s'il voulait atteindre la salle d'eau, il n'avait guère le choix. Dépendre ainsi de son ancien amant l'ennuyait profondément. Pour tout un tas de raisons. Il admettait néanmoins qu'il préférait laisser le Grec gérer sa faiblesse plutôt que de faire appel à Hyoga. Il aurait déjà suffisamment de difficultés pour reprendre l'ascendant sur son disciple. Moins ce dernier le verrait aussi vulnérable, mieux cela faudrait.
À sa question, Milo l'informa que le Cygne était monté donner de ses nouvelles à Shion. Soulagé, Camus se détendit. Un peu injustement, il espéra que le Russe resterait absent jusqu'à la fin de la journée. D'un pas chancelant, soutenu par le Scorpion, le Français s'acheminait lentement à travers le logis. Les vastes bassins thermaux aux eaux chaudes ou froides du Palais accueillaient toujours les guerriers désireux de se décontracter, mais les cabines de douche que Saori avait fait installer dans les temples à leur réfection étaient bien pratiques dans le quotidien.
L'esprit volontairement rivé sur les avantages de cette modernité, Camus permettait à Milo de le conduire en ravalant sa gêne. Enfin, ils atteignirent la petite pièce carrelée de mosaïque mêlant le blanc, le bleu et un vert émeraude du plus bel effet. Tournant les robinets, Milo régla leur débit à une température plus chaude que celle qu'appréciait généralement le Verseau. Celui-ci demeurait privé de cosmos, et il l'avait senti frissonner tandis qu'il l'aidait à gagner la salle d'eau.
Collé contre le mur Camus le laissait faire avec une indifférence suspecte. Il semblait avoir repris un peu de force, et soucieux de le ménager, le Scorpion recula dans le couloir. Muselant son indécision, il se contenta de demander :
« Je vais te chercher des vêtements. Tu pourras te débrouiller sans moi ? »
Un battement de cils l'incita à quitter la pièce. Resté seul, Camus se déshabilla avec lenteur avant de pénétrer sous le jet vivifiant. L'eau, plus chaude que celle appréciait habituellement, ne le gênait pas outre mesure. S'appuyant contre le mur sur ses deux bras tendus, il s'offrit davantage aux mille points de martèlement léger. L'eau était son amie. Il la modelait à sa convenance, et elle ne l'avait jamais trahi. Aujourd'hui, il s'abandonnait à son pouvoir régénérateur pour détendre son corps, tandis qu'il remettait de l'ordre dans son esprit avec plus de difficulté.
Sa priorité demeurait de retrouver Aslinn et d'essayer de comprendre le plan de la jeune femme. Il avait parfaitement saisi qu'elle tenait à se venger. Le connaissant bien, elle avait cherché à l'atteindre de la façon la plus cruelle en le livrant à Zoltan et à de ses hommes. Qu'elle n'ait pas hésité à tuer Kayla ne l'étonnait pas non plus. Mais il avait du mal à relier Sergueï à ses manigances.
D'un point de vue strictement tactique, qu'elle décidât de sacrifier son fils paraissait logique. Cet enfant n'aurait jamais dû naître, il représentait une calamité mystérieuse pour Athéna, et le Verseau aurait sans doute été le premier à vouloir l'éliminer s'il avait été averti plus tôt. Contrecarrant à tous ses devoirs, Aslinn avait cependant mené à terme sa grossesse, pour laisser ensuite grandir le petit garçon loin d'elle, comme si de rien n'était.
Dans son cas, Camus ne pouvait néanmoins suspecter aucun sentiment maternel. Il sentait que des paramètres lui échappaient. Sergueï ne semblait pas se souvenir de sa mère, et Yannis lui avait raconté qu'il l'avait recueilli à deux ans à peine, alors qu'il errait seul dans les sous-sols de Moscou. À la lumière de tous les évènements qui venaient de se produire, la coïncidence était trop grosse pour que le Verseau ne se méfiât pas.
D'un autre côté, Aslinn n'avait aucune raison de se servir de Zoltan en impliquant Sergueï. Le faire, c'était obligatoirement se condamner elle-même. Or, Camus la savait suffisamment maline pour déclencher un scandale, tout en gardant l'avantage de son anonymat. À moins qu'elle ne voulût le voir davantage souffrir… Mais dans ce cas, pourquoi prendre le risque de mêler le garçonnet à leur règlement de compte ? Si quelqu'un découvrait la vérité, ils seraient tous les trois immédiatement mis à mort. Il y avait là quelque chose qui ne collait pas.
Il existait pourtant une autre option, qui fit frémir Camus. Elle le défait peut-être de la pire des manières, en lui permettant de conserver la vie sauve, à la condition qu'il tue son propre fils. C'était une alternative monstrueuse, qui était malheureusement en adéquation avec son devoir de chevalier d'Athéna. Objectivement, ce serait racheter sa faute, et éventuellement obtenir le pardon de leur déesse.
Mais cela n'expliquait pas pourquoi il avait retrouvé l'enfant dans les sous-sols de Moscou. Aslinn avait certes un énorme potentiel, mais aucune raison de savoir qu'il réapparaîtrait à cet endroit quatre ans plus tard. À l'époque, il venait de succomber sous les coups de Hyoga. Personne ne pouvait se douter de l'étrange marché que lui offrirait Hadès, et encore moins de sa seconde résurrection. Et pourtant, elle avait agi en parfaite connaissance de cause. C'était incompréhensible, et quelque part préoccupant.
Ces réflexions l'amenaient à démultiplier son inquiétude pour le petit garçon. Il aurait tout donné pour que ce dernier n'ait pas eu à suivre le déroulement de son combat contre la drogue. Il regrettait tellement de lui avoir imposé cela. Il ne comprenait pas ce lien mystérieux qui se tissait à sens unique. Plusieurs fois, il avait essayé de le briser. Sans résultat.
Dans un premier temps, il avait tenté de barricader son esprit. Mais soumis à l'épreuve de sa désintoxication, la douleur s'était très vite alliée à une perte totale de contrôle qui avait annihilé ses efforts. Sans cosmos, il ignorait d'ailleurs si ses premières tentatives avaient été payantes. La situation était injuste et sans commune mesure avec la résistance physique et nerveuse d'un enfant de cet âge. Comment Sergueï avait-il pu surmonter une telle misère tout en trompant son maître ?
Pour protéger le petit Russe, Camus avait déjà dû un peu se trahir auprès de Death Mask. Il ne regrettait pas sa démarche qui l'avait amené à demander au Cancer de veiller davantage sur son apprenti, mais il redoutait la réaction de l'Italien face à des révélations futures qui ne pourraient que lui déplaire. La réputation d'Angelo n'avait rien de celle d'un être tendre ou influençable, et quoi qu'en dît Milo, il parvenait mal à le dissocier de son image d'assassin. Pourquoi entre tous les signes du zodiaque avait-il fallu que son fils se déterminât pour celui du Cancer ?
Il avait encore beaucoup de mal à composer avec l'idée d'être père, bien plus qu'avec celle de porter la responsabilité de l'émergence d'une « monstruosité ». Toutefois, il était au moins certain qu'il n'abandonnerait pas Sergueï. Certes, prévenu à temps, il aurait fait en sorte qu'Aslinn interrompît sa grossesse sans le moindre état d'âme. Mais l'enfant était né, et il avait acquis une consistance autrement identifiable.
Le Verseau reconnaissait que la différence tenait à peu de choses, mais elle était là. Et puis surtout, côtoyer Sergueï lui avait prouvé que celui-ci ne recelait aucune abomination en lui. Autant d'éléments qui rendaient sa décision irrévocable. Bien que cela fût en contradiction totale avec sa charge, il tenterait de soustraire le petit aux foudres du Sanctuaire. Restait à trouver comment, et surtout à éloigner Milo de la folie de sa résolution. Quoiqu'en y réfléchissant, il y avait peu de chance que ce dernier agrée son idée s'il la découvrait, et encore moins qu'il le suivît dans sa détermination de sauver son fils. Au contraire, il allait certainement se sentir trahi. Ce qui ne serait pas entièrement faux, sans être tout à fait vrai.
Arrivé à ce point de ses réflexions, Camus étouffa un soupir de contrariété. S'il voulait être honnête avec lui-même, il savait qu'il ne parviendrait à rien tout seul. Et puis surtout, il avait beau chercher à se convaincre que le Scorpion n'avait veillé sur lui que par solidarité chevaleresque, son implication de tous les instants durant les derniers jours le dérangeait.
Se pouvait-il que malgré la façon brutale dont il avait rayé le Grec de sa vie, l'intérêt de celui-ci pour lui ne fût pas totalement mort ? C'était complètement aberrant, mais la fréquentation de Milo lui avait appris que la raison de celui-ci pliait souvent face à la passion.
Il n'aimait pas songer à profiter de cet état d'esprit. Ce n'était rien de moins que de l'opportunisme. Et pourtant, s'il mettait objectivement de côté leur lourd contentieux, Milo était la seule personne à laquelle il accepterait de demander de l'aide. Paradoxalement, le Scorpion figurait également le dernier auquel il ferait courir un tel risque. Il n'avait pas redouté les manigances de Zoltan à son égard, pour le faire tribucher maintenant à pieds joints dans un guêpier aussi dangereux.
Pour une des rares fois de sa vie, Camus se sentait incapable de faire un choix. Étouffant un soupir malheureux il posa le front contre le mur. Son existence entière n'avait été qu'une fuite en avant pour échapper aux points d'attache affectifs qui fissuraient sa carapace. À bon escient, lui semblait-il. À chaque fois qu'il avait essayé de s'ouvrir un peu aux autres, il gardait le souvenir d'un échec cuisant. La disparition d'Isaak, l'affrontement avec Hyoga, le désaveu de Milo, s'inscrivaient dans ce cadre. Autant d'épreuves auxquelles il pouvait rajouter le comportement incompréhensible de son maître peu avant sa mort, les malheurs d'Aslinn et l'assassinat de Kayla. De quoi le dégoûter définitivement de montrer qu'il était lui aussi capable d'aimer.
Mais de tous ceux qui avaient tenté de l'atteindre par-delà l'écran de froideur qu'il n'avait cessé de renforcer au cours des années, Milo était certainement le seul à avoir réussi à lui donner envie d'extérioriser les émotions qu'il murait derrière son indifférence. Et aujourd'hui, il s'apercevait que Sergueï agissait un peu de la même manière. Après n'avoir côtoyé qu'une seule personne réellement susceptible de le rattacher durablement au monde des vivants, voilà qu'il en découvrait une seconde, dont le sauvetage avait toutes les chances de mettre en danger la sécurité de la première. C'était totalement insoluble.
Milo le trouva ainsi, les yeux fermés et la tête basse. Le visage en partie masqué par sa longue chevelure indigo trempée, il semblait s'abandonner au martèlement de l'eau qui courait sur son corps. En déposant les vêtements propres sur un tabouret, le Grec ne put s'interdire d'envier le parcours indécent de ces multiples gouttes. Impudiques et hardies, elles s'assemblaient pour modeler à l'infini chacun des muscles que profilait la peau d'albâtre. Cascadant des épaules rosies par leur frappe, elles disparaissaient sous les aisselles, pour reprendre leur trajet le long d'un torse à la fois mince et bien dessiné. S'immisçant sur le ventre plat et la taille marquée, elles glissaient vers une intimité que la jambe fléchie du Verseau dissimulait à son regard gourmand. Leurs sillons humides dévalaient à n'en plus finir un dos souple, à la cambrure parfaite pour tomber sur des fesses rondes et fermes. Elles accéléraient enfin leur course sur deux hanches étroites, coulaient à l'intérieur de cuisses blanches et fuselées, pour se perdre derrière l'arrondi d'un genou ou le galbe d'une cheville.
Fasciné par ce tableau, Milo dut se mordre l'intérieur de la joue pour surmonter la tentation. Camus n'avait pas perçu sa présence, et il s'offrait dans l'innocence d'un moment de relâchement absolument charmant, et totalement insupportable pour un Scorpion qui résistait à l'appel de la chair depuis des mois. De toute manière, le Français avait toujours ignoré sa sensualité. Pour sa part, si le Grec avait un temps douté de son regain d'intérêt pour le Verseau il était à présent fixé.
Brutalement confronté à l'objet de ses fantasmes, il se sentait bien près de retomber dans une addiction tant charnelle que sentimentale. Témoin privilégié à la gorge nouée, il détacha difficilement les yeux de ce spectacle. Il préférait s'éclipser silencieusement, avant de devoir prendre à son tour une douche en urgence. Glacée de préférence, ce qu'il avait en horreur.
Fortement troublé par ce qu'il venait de voir, Milo opta pour se changer les idées en sortant à l'extérieur. Le Français semblait aller mieux, et il admettait son besoin de renouer avec un peu de solitude. La mort de Zoltan ne résolvait qu'un point épineux et ne réglait la situation qu'en surface. Que cela plût ou non à son ancien amant, il n'était pas prêt à abandonner la place.
Camus s'était fourré dans un sac de nœuds inextricable, dont il était fermement décidé à s'expliquer la formation. Imaginer que le Français lui avait menti durant des années, qui plus est en bafouant un interdit millénaire, l'irritait profondément. Cependant, avoir redouté de le perdre une fois encore, alors qu'il le serrait entre ses bras pendant la nuit, lui avait aussi ouvert les yeux. Quel que fût le poids de la faute du Verseau, sa vie lui importait énormément.
Certes, le désir du Scorpion de se racheter de sa précédente défection entrait en ligne de compte, tout comme celui de combler le mal qu'il fait à Camus, mais le besoin qu'il ressentait d'aider celui-ci englobait bien davantage. Comme s'il venait de recouvrer une partie de lui-même. Un morceau inhérent à sa personnalité la plus profonde, et dont la perte le détruisait jusque-là.
Bien que contradictoires et soumis aux aléas de terribles suspicions, ses sentiments apparaissaient plus clairs. C'était son cœur qu'on lui avait rendu, et il ne permettrait plus à personne de le lui arracher. Quoi qu'il dût lui en coûter. Un constat qui le poussait à soutenir inconditionnellement le Verseau. Mais pour cela, il devait d'abord comprendre, ou plutôt découvrir comment Camus avait pu se laisser embarquer dans une histoire aussi grave. Il se doutait que le silence de Camus serait une des premières difficultés à laquelle il se heurterait.
En quittant le logis, il ne fut pas vraiment surpris de constater que l'amure conservait sa position de vigie sur pied, à quelques pas de la porte. Son dévouement protecteur prouvait qu'un danger planait toujours sur Camus. Songeur, Milo évalua la situation. Sergueï ne représentant aucune menace d'agression directe, l'attitude de l'armure le confortait dans l'idée que Zoltan n'était pas seul à planifier contre le Français. Il avait certainement bénéficié d'une ou de plusieurs complicités. La posture de la protection sacrée attestait de leur nuisance.
À vrai dire, cette suspicion lui trottait dans la tête depuis la mort de Kayla. Au début, il n'avait réfléchi que de façon pragmatique. Le plan du Cygne pour les débarrasser de son ancien condisciple était d'autant plus excellent qu'elle flirtait peut-être avec la vérité. Faire endosser le meurtre de l'Australienne à Zoltan était très crédible. Si la jeune garde avait effectivement découvert les manigances du Roumain à l'encontre de Camus, il y avait de fortes chances pour qu'elle ait décidé d'agir.
Milo se souvenait d'elle comme d'un petit bout de femme discret, mais attaché à épauler ses amis. Et puis, Hyoga avait fini par lui avouer l'étrange réaction de Kayla en apercevant la phrase inachevée inscrite près du corps de Yannis. D'après lui, c'était ce message qui avait tout déclenché. Le Scorpion n'en avait rien montré, mais l'évocation de ces deux mots tracés d'une main sanglante l'avait pareillement remué. Pour que Kayla se fût jetée sur la piste évoquée, et qu'elle dût à cette dernière son trépas, c'était sans doute qu'elle avait trouvé la bonne.
En traversant le temple désert pour aller respirer l'air frais du dehors, le Grec se sentit happé par un énorme sentiment d'incertitude mâtiné de colère. Comment les trois chevaliers de glace qu'il avait côtoyés durant son enfance en étaient-ils arrivés là ?
De retour dans sa chambre, Camus fut grée au Scorpion de lui accorder un peu de solitude. Milo avait fait du feu dans la cheminée, et une chaleur agréable l'accueillit. D'une démarche encore un peu hésitante, il s'approcha des flammes. La première impression de bien-être passée, il eut une pensée ennuyée pour son manque évident de résistance au froid, alors qu'il aurait déjà dû récupérer cette faculté intrinsèque à son enseignement. Il espérait fortement qu'une fois que Shion l'aurait réinvesti de son cosmos ce genre de désagrément cesserait. Sinon, il se heurterait à une difficulté inattendue et handicapante.
Grappillant dans le plat posé à son intention sur la table de nuit, il avala distraitement quelques bouchées, jusqu'à ce que, saisi par la faim, il ne songeât plus qu'à terminer son contenu. Une vingtaine de minutes plus tard, Milo le retrouva assis au bord du lit, en train de brosser ses longs cheveux humides avec des gestes d'automate.
Heureux de constater que l'assiette était vide, le Scorpion camoufla un sourire satisfait en entrant dans la pièce. Le Verseau paraissait aller mieux. Le moment se prêtait à un rapprochement subtil. S'avançant sans un mot, il lui enleva d'autorité la brosse pour prendre le relais. Empoignant la chevelure vert d'eau, il se mit à la démêler. Il procédait lentement, d'un mouvement délicat et soucieux d'apporter un peu de détente au Français. Sentir sous ses doigts la soie des grandes mèches l'électrisait, et le fait de manipuler cette crinière somptueuse canalisait parfaitement son désir.
Voilà des années qu'il n'avait plus accompli cette tâche. Elle le replongeait dans son enfance, et il l'effectuait avec un plaisir évident. L'entretien de cette longue chevelure était le premier prétexte qui lui avait permis de toucher Camus en toute impunité. Même petit, le Verseau était d'une telle méticulosité pour supprimer les nœuds, qu'il avait vite compris que se trouvait là un moyen de lui offrir son aide. Sans méfiance, le Français acceptait généralement sa bonne volonté avec reconnaissance, ignorant qu'à ses bons services se mêlaient autant d'utile que d'agréable.
Et il ne semblait pas en aller autrement aujourd'hui. À moitié vaincu par la fatigue et l'amorce d'une digestion difficile, Camus lui accordait une nouvelle fois d'agir sans protester. Il baissait simplement la tête, vraisemblablement pour lui cacher l'expression de son visage. Cela convenait fort bien au Scorpion. Il pouvait ainsi laisser fleurir son propre contentement sur ces lèvres. Profitant de sa quiétude, Milo l'informa de sa décision :
« Je m'installerai ici le temps que tu te remettes. Ce n'est pas négociable. »
Sous ses doigts il crut sentir un léger frémissement.
« Pourquoi ?
— Parce ce que tu n'es même plus capable de démêler seul tes cheveux. »
Comme il s'y attendait, le Verseau redressa la tête en lui dédiant un regard glacial. Satisfait il poursuivit :
« Et parce que te voir réagir à ma provocation, me prouve que te fâcher ramène à la surface celui que tu es réellement. Confronté à mon insupportable présence, tu devrais te reprendre rapidement. »
Sa répartie mi-figue, mi-raisin, suscita un froncement de sourcil presque imperceptible chez Camus. Il goûtait apparemment peu à sa plaisanterie. Devinant la réplique imparable à venir, et soucieux d'assurer sa position en dépit de la contrariété qu'elle déclencherait immanquablement, il interrompit son lent mouvement de brossage pour poser sa main libre sur l'épaule du Français. Comme il s'y attendait, ce geste déconcentra suffisamment le Verseau pour qu'il pût amorcer les explications sur lesquelles il refusait de faire l'impasse.
« Je sais que tu es fatigué, attaqua-t-il d'un air austère, dont il était peu coutumier. Ce que je vais dire n'est pas du meilleur goût compte tenu de ta fatigue. Mais il y a une discussion que nous devons avoir, Camus. Et le plus tôt sera le mieux. Je n'ai pas l'intention de te laisser me mettre à la porte, et je veux que tu sois conscient que tu ne te débarrasseras pas de moi aussi facilement. »
Sous ses doigts, il sentit les muscles de son homologue se tendre. Il ne mettait pas en doute sa capacité de déduction. Camus avait sûrement deviné à quoi il faisait allusion, et il n'était pas prêt. Normalement, il aurait déjà dû se draper dans son imperturbabilité un peu dédaigneuse. Seul l'épuisement qui sapait ses défenses l'empêchait de s'enfermer totalement dans sa carapace.
Le Grec aurait aimé pouvoir le rassurer, en se taisant ou en détournant la conversation. Mais c'était justement à cause de cette fêlure qu'il désirait lui parler. Aussi douloureux que cela fût, il se devait de préciser son attitude. Traquer Camus dans ses secrets ne serait pas facile. Alors, autant qu'il sût qu'il n'intervenait pas en ennemi. Plantant fermement son regard dans celui du Français, il poursuivit :
« Les mots ne pourront jamais expier ce que tu as souffert. Néanmoins, je tiens à te dire combien je regrette de t'avoir repoussé alors que nos âmes venaient à peine de se retrouver. Quelle qu'ait été ma colère à ce moment-là, je n'aurais jamais dû agir ainsi. Je t'ai mis en danger et tu en as payé le prix fort. Tu as le droit de m'en vouloir. De me détester même. Mais je veux au moins tenter de réparer mon erreur. »
Sa diatribe s'acheva sur un léger tremblement de colère. Le souvenir de tout ce que lui avait dit Zoltan le révulsait toujours autant. Les yeux rivés aux siens, Camus ne laissait rien transparaître des émotions qui l'agitaient. Au fil de ses paroles, il avait recomposé son masque indéchiffrable, et il était parvenu à faire douter le Grec de finalement réussir à l'atteindre.
Intérieurement, la houle des désirs et des désillusions du Verseau se heurtait à la grève de sa raison. Milo regrettait. Milo voulait se racheter une conscience. Milo tentait de repartir sur une base neutre, comme si seule leur amitié avait eu une quelconque valeur. Milo n'imaginait même pas combien ces propos le blessaient, alors qu'en dépit de toute logique son cœur lui était encore dévolu. Milo cherchait néanmoins à se rapprocher de lui, même si, pour le bien de ce denier, il devait le repousser. Milo le mettait dans une situation impossible. Il allait pourtant falloir qu'il trouve une réplique adéquate :
« Les mots ont au moins l'avantage de me montrer où tu en es Milo, trouva-t-il la force de répondre en dissimulant sa tristesse. Toutefois, face à l'échec de notre relation, ils ne servent effectivement à rien. Nos sentiments sont morts. Nous avons simplement la chance de ne pas nous haïr, et tu viens déjà de m'aider suffisamment. Nous ne nous devons plus rien ».
Inutilement le Scorpion essayait de décrypter l'immobilité du beau visage. Camus agissait comme s'il n'avait jamais souffert de leur rupture. Qu'il n'ait auparavant éprouvé pour lui que de l'amitié se confirmait, et le Grec en conçut à nouveau un dépit teinté de chagrin. Très égoïstement, il avait espéré que le Français ressentirait un peu d'amertume d'avoir perdu cette complicité qui les liait autrefois. Il ne demandait qu'à se raccrocher à cette dernière. Il acceptait également de taire l'amour qu'il redécouvrait, si de cette omission dépendait un semblant de paix. Mais le Verseau refusait de montrer autre chose qu'un immense désintérêt. Même méritée, son indifférence lui faisait mal. Il reconnaissait néanmoins qu'elle était justifiée. Et plus que tout, il ne comptait pas l'abandonner une seconde fois. S'il le fallait, il boirait la coupe jusqu'à la lie, mais il tenterait de se racheter.
Les secondes s'écoulaient, lourdes de sens caché, sans qu'aucun des deux ne cédât sous le regard de l'autre. Rejetant l'idée de s'exprimer davantage Camus s'enfermait dans sa citadelle de silence mensonger, tandis que jusqu'au-boutiste du dernier espoir, Milo guettait le moindre signe d'indécision dans son attitude. Le Scorpion hésitait sur un changement de stratégie pour s'imposer, lorsqu'il sentit l'épaule du français trembler brièvement sous sa main. Cette fois-ci, il aurait juré que ce n'était pas de froid.
Toujours plongés dans les siennes, les orbes turquoise demeuraient inaltérables, mais il nota également l'infime crispation saisissant les doigts du Verseau. Devait-il comprendre que jouant à son jeu favori, ce dernier lui mentait en scellant ses véritables sentiments, et que la situation le bouleversait aussi, même si c'était de manière différente ? Que cachait-il ? Sa colère ? Sa haine ? Sa désillusion ? Sa tristesse ? S'il voulait parvenir à l'aider, il devait savoir. Mais pour cela, il fallait qu'il arrive à le faire réagir. Que se passerait-il s'il lui avouait qu'il venait de réaliser qu'il l'aimait encore ? Peut-être alors Camus accepterait-il de se livrer différemment. Il se sentait prêt à braver son courroux, mais il gérait mal son insensibilité.
Face à ces réflexions, sa décision fut immédiate. Raffermissant inconsciemment sa prise sur l'épaule du Français, il prit la parole avec autant de fermeté que ses regrets lui en permettaient.
« Je ne pense pas que cela soit aussi simple que tu le dises Camus. J'ai été terriblement injuste avec toi, et rien ne viendra effacer ce qui s'est produit. Tu m'en veux, et je le conçois. La folie dont j'ai fait preuve n'exclut cependant pas les sentiments. Les mots ne sont pas inutiles, même si des excuses ne servent à rien à elles seules. Je dois trouver le moyen de réparer le mal que je t'ai fait. Ensuite seulement, je pourrai demander ton pardon. Et là, tu seras en droit de me l'accorder ou de me le refuser. Tu dois trouver cela très égoïste, et tu as raison, car c'est sans doute un moyen d'échapper à ma responsabilité. Je sais que tout est arrivé par ma faute et j'en suis sincèrement désolé. Mais les remords sont inutiles. Si je pouvais revenir en arrière, crois-moi, je n'hésiterais pas une seule seconde. Parce que je m'en veux, que je suis un être imparfait et contradictoire, mais surtout parce que je sais maintenant que je t'aime encore. »
Le terme de cette déclaration eut un effet immédiat. Faisant appel au peu de force qui lui restait, Camus se releva brutalement pour se dégager en le bousculant. Milo s'attendait bien à une réaction plus ou moins rationnelle, mais pas à cette agressivité désorientée. S'éloignant en chancelant un peu, le Verseau marcha jusqu'à la commode devant laquelle il s'immobilisa. Il lui tournait ostensiblement le dos.
Inquiet et perplexe, le Grec ne tenta pas de le rejoindre. Il devinait parfaitement son besoin de créer une distance entre eux. Incontestablement, ses paroles l'avaient touché. Il l'avait compris avant son mouvement de fuite, en sentant la pulsation plus rapide de son pouls sous ses doigts. Il aurait néanmoins donné cher pour savoir dans quel sens ces mots l'avaient atteint.
Les poings serrés sur le meuble de bois, Camus contrôlait difficilement sa confusion. L'aveu du Scorpion était à la fois un baume délicieux et un acide hautement corrosif. Alors qu'il venait très imparfaitement de faire son deuil de leur amour partagé, ce dernier lui avouait qu'il l'aimait encore. Il ne s'attendait pas à une telle embellie. Elle le comblait, mais elle tombait malheureusement au plus mal, et ce qui aurait pu être un retour merveilleux se transformait en profonde déchirure. Rien ne l'autorisait à répondre favorablement à la déclaration de Milo.
Les risques qu'il courait étaient trop grands. Il devait faire le vide autour de lui. Les sentiments les plus sacrés pouvaient être trahis. Il en avait déjà fait la douloureuse expérience. Il se sentait en outre si sale, qu'il refusait de se laisser toucher de nouveau de manière intime. Si la situation ne l'avait pas mis aussi en colère, il en aurait pleuré. Il avait parfaitement conscience que son attitude devait déconcerter Milo, mais il était trop bouleversé pour lui expliquer. Derrière lui, celui-ci insista maladroitement.
« Peu importe que tu m'en veuilles, ou que tu n'éprouves absolument plus rien pour moi. Tu es loin d'avoir retrouvé ta vaillance, et il va falloir que tu répondes à la curiosité des autres. Je ne te laisserai pas seul une seconde fois Camus. »
Le Grec paraissait sincère, ce qui rendit le Verseau encore plus malheureux. Il voulait le croire, mais d'un autre côté son amour bafoué se braquait en le mettant en garde, et un sentiment de prudence instinctive lui dictait doublement de s'éloigner de Milo. Une dualité qui lui permit de répondre d'une voix dont il n'eut pas à forcer la froideur :
« En souvenir de nos années d'enfance, peut-être pourrais-je un jour retrouver un peu d'amitié envers toi. Mais il me faudra du temps. »
Il refusait de se livrer davantage.
« Ce n'est pas ça qui m'empêchera de « t'aider », répondit le Scorpion, en remplaçant intérieurement une lettre au dernier mot.
Camus se crispa. La situation lui échappait à nouveau, et il n'était pas certain qu'il aurait moins de difficultés à tromper Milo que Zoltan. Il ressentait autant d'agacement contre l'entêtement du Grec que contre ses propres mensonges.
« Je n'ai plus la faculté de te flanquer dehors, émit-il pourtant d'un ton calme. Alors, évite de me demander mon avis sur la question. Et si tu tiens à t'installer, il faudra que tu prennes la chambre de Zoltan. »
Volontairement désagréable, sa dernière phrase coupait court à la conversation. Milo préféra se retirer pour le laisser prendre un peu de repos. Après le bonheur de voir son Verseau survivre, les prochains jours s'annonçaient orageux, et le Scorpion songeait très sérieusement à suivre les conseils de Zoltan en allant demander des explications à Shion.
Première publication mars 2011 - Chapitre modifié en janvier 2016 (Outre les changements de syntaxe et de vocabulaire, le chapitre contient 1284 mots de plus).
