En fin de compte, la forêt n'a que l'apparence du fer, mais c'est bien assez intimidant pour écarter les curieux potentiels. Il faut dire, le spectacle est déroutant : tous ces hauts pins et mélèzes d'un gris lugubre dressant leurs branches griffues d'épines en direction du ciel constitueraient un beau décor pour histoire d'horreur.

Des écureuils volants nichent dans les arbres en compagnie des harfangs et des corbeaux, tandis que des élans-cerfs et des sangliers laissent leurs traces dans la mousse poussant sous le couvert, à l'abri de la neige et autres intempéries.

Loki ne serait pas surpris d'y voir des loups ou des ours géants, mais il n'en croise aucun. La forêt semble se vider pour lui, comme si l'Archange était une catastrophe naturelle dévastant tout sur son passage – techniquement, c'est exactement ce qu'il est.

Et puis, il tombe sur une petite cahute, construite à partir de branches d'arbre et de peaux entassées sur ces branches. Une cahute où pétille un signe de vie.

La fille qui se trouve à l'intérieur n'est pas beaucoup plus grande que lui, ses longues boucles brunes lui tombent sur les yeux et plus important, elle sent la magie.

Au début, elle a peur de lui – ça se comprend, il se montre à cheval sur un loup assez gros pour lui arracher le bras sans peine – mais se calme dès qu'il lui montre un ou deux de ses trucs les plus faciles, faire flotter un caillou ou apparaître des lumières colorées dans les airs, et finit par se confier.

Apparemment, le mot s'est répandu que les avortons jötnar seraient doués de pouvoirs particuliers. Seulement, ce n'est pas tout d'avoir les pouvoirs, il faut aussi les maîtriser. Sinon, ça fait du dégât.

La fille a décidé de s'isoler après avoir accidentellement blessé l'un de ses camarades de jeu avec une boule de feu. C'est absurdement facile de la convaincre qu'il peut l'aider à gagner la maîtrise de ses dons.

« Alors, puis-je connaître le nom de ma nouvelle élève ? » veut-il savoir après avoir conclu l'accord.

Elle baisse les yeux par terre, visiblement honteuse.

« J'ai oublié… un nom, ça sert à quoi quand on vit seul ? »

Il reste silencieux un moment.

« Alors je t'appelle Jarnvidja. Parce que je t'ai trouvée dans la forêt de fer. Est-ce que ça te plaît ? »

Elle aime le nom.


Quand Loki quitte la forêt de fer, il n'a pas vu le village de Bergelmir depuis près de neuf ans et celui-ci a bien changé.

Les maisons ne sont plus un amalgame de bric et de broc, elles font davantage civilisé. Des esquisses de rues sont ébauchées, et il semble y avoir plus de monde. Gabriel apprend bien vite que de petites bandes se sont jointes au groupe plus nombreux et plus fort, élevant la population à environ trois centaines de résidents permanents.

Bergelmir l'accueille avec un rugissement et une étreinte à lui rompre les os. Kolga se contente d'un signe de tête, préférant se ménager maintenant qu'elle est enceinte jusqu'aux yeux.

Ce soir, c'est la fête, tout le monde voulant venir voir l'enchanteur revenu. Loki sourit et reçoit gracieusement les vœux de bonne santé et les questions pressantes – ce qu'il a vu, ce qui l'a poussé à partir, ce qui l'a fait revenir – mais n'a qu'une idée en tête, repartir.

Jarnvidja est peut-être tirée d'affaire, mais il sait que d'autres comme elle sont encore dans le pétrin. Et qu'il le veuille ou non, il reste un Archange et il a juré de venir en aide aux mortels.

Et il se trouve que les avortons jötnar ont besoin de son aide.