Trouver d'autres tribus jötnar, c'est facile quand on a le talent de renifler les âmes – une âme de Géant ressemble un peu à de la crème glacée ou à du sorbet, moelleux et d'une saveur cachée jusqu'à ce que le froid se dissipe. Ce qui est nettement plus difficile, c'est de les convaincre de ne pas vous abattre à vue. Ou de se sauver en hurlant quand ils voient arriver un avorton à cheval sur un loup géant.
Ceci étant, une fois que Loki s'explique, ils se plient en quatre pour lui fourguer leurs enfants spéciaux. Apparemment, un sorcier sans contrôle de ses pouvoirs, ça fait plus de dégâts qu'autre chose. Oh, il y en a bien un ou deux qui réussissent à ne pas faire sauter leur village tous les quatre matins, mais ils n'arrivent pas à grand-chose pour ce qui est de faire plus qu'allumer le feu ou créer des loupiotes colorées.
A chaque fois que Gabriel récupère un bambin, il le fait monter sur Fenrir, lui dit de fermer les yeux et lance son loup au galop. Généralement, il attend d'être hors de vue pour se téléporter à proximité de la Forêt de Fer, près de la cahute de Jarnvidja.
La donzelle râle un peu de se voir fourrer huit morveux sur les bras, mais n'y met guère de conviction. Elle a été à la place de ces gamins après tout, et elle sait qu'elle aurait bien voulu qu'on vienne l'aider.
C'est ainsi que démarre la lignée des chamans et enchanteurs du Bois de Fer, avec huit enfants qui vont du bambin tenant à peine debout à l'adolescent de fraîche date, sous la houlette d'une ermite et d'un Archange déguisé.
En matière d'éducation pour les enfants, Gabriel n'a guère que la brève expérience accumulée à force de babysitting au Paradis, sans oublier la brève période où il a pris de ce curieux petit nouveau-né aux yeux bleus – Camiel ? Cassiel ? Quelque chose dans ce goût-là.
Heureusement, les trois gosses les plus âgés ont eu droit à la corvée de surveillance des petits, alors ça aide. C'est tout de même épuisant, car il y en a toujours un qui va se fourrer on ne sait où, qui s'amuse à mijoter une vilaine blague ou qui essaie de fuir ses corvées. Inutile de dire que les taloches ne manquent pas.
Mais sinon, c'est davantage une colonie de vacances qu'une école : loin de leurs parents et tuteurs, les morpions se font plus espiègles et relâchés. Pour sa part, Gabriel s'amuse à leur fourguer des exercices basiques sous couvert de corvées ou de détente – il n'a pas perdu son côté pervers, et rien de plus pervers que d'entuber autrui sur la nature de ses activités.
Les jours passent, deviennent des semaines puis des mois sans que Loki ne puisse ralentir. Il a toujours quelque chose sur le feu, ou bien une bagarre à régler, ou un nez à moucher, ou Jarnvidja lui dit que leurs provisions sont finies alors qu'il vient de remplir la réserve ou Fenrir a oublié de revenir après être allé conter fleurette à un des vargar sauvages qui hantent la forêt.
C'est mieux comme ça, sans doute. Loki n'a pas le temps de se poser, pas le temps de réfléchir, pas le temps de se rappeler.
S'il ne ralentit pas, les fantômes du passé ne peuvent pas lui mettre la main dessus.
