Disclaimer : Les personnages appartiennent naturellement toujours à KURUMADA.

Auteur : Newgaia

Rating : M (précautions prises pour certains chapitres).

Genre : Angst


Résumé du précédent chapitre (Le voile des faux-semblants) : À la demande d'Angelo, a pris en charge Sergueï qui souffre de son lien avec le Verseau. Profitant du sommeil de l'enfant, le Bélier s'accorde un moment de réflexion sur les derniers évènements. Death Mask est parvenu à convaincre Saga de l'aider, à la condition d'obtenir une confession orale de Camus et de sacrifier Sergueï si l'enfant se révèle bien être une « monstruosité ». Confronté à la révélation de la dissonance de sa Maison, Mü a accepté de se joindre à eux, en sachant qu'il devra gérer un véritable dilemme si le Gémeau décide d'éliminer le Verseau. Pendant ce temps Camus reprendre conscience auprès de Milo. Les deux hommes se tournent autour en verrouillant plus ou moins bien leurs sentiments. Camus s'inquiète pour Sergueï et se pose de nouvelles questions sur les pouvoirs de celui-ci. Ignorant que Milo a tout deviné, il tente de le repousser pour le protéger. De son côté, le Scorpion est maintenant pleinement conscient qu'il aime toujours le Verseau. Désireux d'obtenir son pardon et de l'aider, il finit par lui avouer son amour, ce qui déstabilise à nouveau Camus.


Guest : Merci pour votre message. Écrire une fanfiction réaliste dans ce cadre est le gros défi que je me suis lancée voici quelques années. Enfin, aussi réaliste que l'on puisse l'être en parlant de cosmos et de dieu réincarnés ^^. Je trouvais aussi qu'il manquait une suite. A l'époque où j'ai commencé à rédigé cette histoire, celle que l'on connaît n'était pas encore parue, et dans un sens c'est heureux. Cela m'a laissé toute la latitude pour explorer cette partie sans aucune contrainte. Dans ce cadre, il me semblait également logique de partir sur les souffrances que le récit du manga officiel avait pu engendrer. Et pour tout vous dire, je pense être nettement plus douée pour le angst que pour l'humour ^^. Mon seul regret, ne plus être en capacité de réécrire aussi rapidement que je le souhaiterais cette histoire. En voici toutefois un nouveau chapitre, rallongé par rapport à sa mouture originale. En espérant ne pas être aussi longue pour rédiger la suite, je vous en souhaite une bonne lecture.


CHAPITRE 34 : LA DISCORDE DES GÉMEAUX (mise à jour 19 mai 2016)

Shun s'éveilla aux bruits d'une dispute. Les voix qui s'agressaient demeuraient assourdies en raison de sa présence, mais les accents rageurs de l'ancien général des Mers ne laissaient aucun doute sur son humeur. D'un naturel réservé, et sensible à ne pas s'immiscer dans l'intimité des jumeaux, le jeune Bronze décida d'ignorer l'orage en sautant le petit déjeuner.

En fait, le temple des Gémeaux s'anima la journée entière sous le signe d'une discorde plus ou moins larvée. Pour le moins observateur, il était clair que l'harmonie gémellaire se heurtait à une opposition, qui pour refuser de s'étaler au grand jour n'en était pas moins palpable. Elle paraissait même nettement plus marquée du côté de l'ancien général de Poséidon. C'était la première fois que les deux frères laissaient deviner un tel désaccord depuis leur résurrection, et celui-ci étonna d'autant plus leurs « subordonnés d'office ».

Comme à l'accoutumée, Hermia, Nephelie et Hyoga arrivèrent de concert un peu plus tard dans la matinée. Aux intonations de voix contrariée de Kanon, eux aussi s'aperçurent qu'ils interrompaient une discussion mouvementée. Habitués aux accrochages domestiques qui émaillaient ponctuellement la cohabitation des Gémeaux, ils échangèrent un sourire d'ensemble en pensant qu'il ne s'agissait que d'une peccadille. Entre un Saga, dont le sens de l'ordre et l'application des priorités quotidiennes flirtaient parfois à la limite de la maniaquerie, et un Kanon bohème sur la gestion de ses journées et nettement moins organisé dans sa façon de procéder aux rangements, les échanges aigres-doux n'étaient pas rares.

L'arrivée des trois nouveaux venus ramena instantanément le calme au logis, ce qui permit à Shun de quitter sa chambre. Mais contrairement à l'habitude, où la bouderie gémellaire cédait rapidement face à une répartie conciliante d'un des belligérants, les deux frères continuèrent de camper sur leurs positions durant les heures suivantes. Il régnait indéniablement entre les jumeaux un point de désaccord, capable de jeter un froid comme personne n'en avait jamais connu entre eux depuis leur retour à la vie.

Hermia, Nephelie, Shun, et même le silencieux Hyoga, s'efforcèrent inutilement de montrer une jovialité forcée pour détendre l'atmosphère. Ils ne réussirent pas à obtenir un armistice entre les Gémeaux. Plus porté sur la discrétion, Saga donnait le change en demeurant un hôte courtois, s'appliquant à répondre avec amabilité à chacun, et veillant à ne pas les entraîner dans la fâcherie qui semblait l'opposer à son frère. Moins soucieux des convenances, ou plus remonté, Kanon ne se défaisait pas d'un air ronchon et affichait une contrariété franche à l'encontre de son aîné, qu'il ne manquait pas de contredire à la moindre occasion, parfois sans raison valable aux yeux du reste du groupe.

Ce vent de dispute finit par indisposer tout le monde, et Saga écourta leur journée de recherches en renvoyant les plus jeunes avant la fin de l'après-midi. Désireux de leur permettre de régler leur querelle dans l'intimité, Shun raccompagna Hermia et Néphélie dans leurs quartiers. Toujours fortement inquiet pour son maître, Hyoga en profita pour se rendre à la Maison du Verseau.

Observant du coin de l'œil le départ de leurs quatre amis, Kanon attendit à peine que ceux-ci eussent mis les pieds hors du temple pour fondre à nouveau sur le chevalier des Gémeaux.

« Tu ne peux pas faire une chose pareille ! » s'exclama-t-il en refermant brutalement l'épais dossier d'archives sur lequel il travaillait précédemment.

Ravalant une répartie également explosive, Saga nota avec agacement plusieurs feuillets du fragile manuscrit écornés. La conversation promettait d'être aussi houleuse que celle qui les avait opposés dans la matinée. En portant un sujet précis sur le tapis, le Grec savait qu'il ne convaincrait pas facilement son frère, mais il ne prévoyait néanmoins pas à un tel déluge de reproches et de mises en garde. Face à la colère de son jumeau, il ne regrettait pourtant pas son indiscrétion, même s'il avait dû se placer en porte à faux avec le secret qu'il avait exigé des autres.

Désobéissant à ses propres ordres, le Premier Gémeau avait informé Kanon de la situation de Camus et de la façon dont il avait décidé de l'aider. Il avait préféré le faire avant que son cadet ne devinât tout de lui-même. Ses révélations ne cherchaient en rien à l'entraîner à sa suite, mais à devancer l'irrépressible besoin de son jumeau de vouloir le protéger. Il faudrait d'ailleurs qu'ils aient aussi une discussion à ce sujet. Saga était infiniment reconnaissant à son frère des efforts qu'il déployait depuis leur résurrection, mais celui-ci finissait par devenir étouffant.

Poussant un profond soupir, le Grec posa devant lui la liasse de papiers qu'il venait de ramasser pour faire face à Kanon. Debout chacun d'un côté de la table, tous les deux s'affrontèrent un instant du regard. Une détermination également farouche s'inscrivait au fond de leurs yeux pers. Sentant monter l'escalade, Saga prit sur lui de raisonner son frère.

« La question n'est pas de savoir si je peux ou non le faire, argumenta-t-il d'un ton mesuré. Mais si toi tu es capable de rester tranquille le temps que je trouve une solution acceptable.

— Trouver une solution ? s'emporta à nouveau Kanon. Comment peux-tu seulement imaginer qu'il en existe une seule dans ce cadre ?

— Personne n'a jamais été confronté au problème en ces termes, répliqua Saga en s'admonestant au calme. Jusqu'à présent, tous les enfants nés sous cet auspice ont toujours été tués à leur naissance. Il en est allé de même pour leurs parents, ce qui éradiquait les difficultés à la base.

— Et tu ne t'es pas dit que c'était peut-être pour une raison valable ? s'entêta son cadet.

Étouffant un soupir d'agacement, l'aîné le recentra avec un manque de sensibilité volontaire :

— Sergueï ne représente pas la question majeure, et peu importe qu'il soit ou non une menace. S'il s'avère qu'il est véritablement ce que nous redoutons, nous l'éliminerons, quoiqu'il en coûte à certains. Ce point devrait te satisfaire. Le problème porte essentiellement sur Camus, dont nous devons débattre du cas avant de prendre une décision définitive. Pour cela, je préfère que nous ayons les coudées franches. »

Face à tant de ferme indifférence, l'ex-Dragon des Mers eut un frémissement. La colère inquiète qui le dévorait depuis le matin se fermait à tout autre paramètre que la sauvegarde de Saga, mais la brutale prise de conscience des paroles impitoyables qu'ils échangeaient vint le distraire quelques instants de son obsession. Une pensée attristée le saisit pour le sort de Sergueï. La destinée cruelle de l'enfant lui rappelait plus ou moins son parcours, et fort inopinément il fut assailli par une bouffée de scrupules.

Le gamin ne lui semblait vraiment rien présenter de commun avec une « monstruosité », si tant soit peu que quelqu'un fût encore capable de lui donner une définition exacte de la « monstruosité » en question. D'un côté, sa recommandation de prudence à Saga était parfaitement fondée. De l'autre, elle s'appliquait on ne peut plus mal au petit Russe, qu'il côtoyait lorsque Death Mask demandait à Shun de le prendre sous sa garde. Mal à l'aise avec sa conscience, il refusa rapidement de creuser plus avant ce terrain glissant et miné par l'injustice.

Dans une autre situation, il aurait volontiers tendu la main au garçonnet. Il le trouvait pétri de qualités, tant chevaleresques qu'humaines, et il enviait le Cancer de devoir enseigner à un apprenti aussi calme et prometteur. L'ombre de la pire des trahisons voilait malheureusement ce tableau idyllique. Et dans ce cas précis, Kanon ne retenait qu'une chose : l'enfant risquait de mettre directement en danger son frère en lui faisant jouer une très mauvaise reprise. Irrité par cette crainte, il se braqua aussitôt.

« Camus, Angelo, toi, énuméra-t-il en comptant ostensiblement sur ses doigts. Auxquels, si j'ai bien compris, tu as demandé à Aphrodite de se joindre. »

Incapable de contenir son ironie, il acheva en plantant les yeux dans ceux de son jumeau :

« Et pourquoi pas Shura pendant que tu y es ?

— Justement, j'y réfléchis »,répondit Saga le plus sérieusement du monde, sans lui révéler que cette dernière invitation était déjà acceptée.

Pris de court par l'énormité que venait d'énoncer son frère, Kanon eut un hoquet de rire goguenard alors que la rage lui nouait les entrailles.

« Dis, tu n'as pas l'impression de nous rejouer quelque chose là ? s'exclama-t-il en plaquant violemment ses deux mains sur la table. En tout cas si ça dérape, j'en connais certains qui vont rapidement viser le raccourci. Quand je pense que tu es parvenu à entortiller ce pauvre Mü dans tes manigances. Remarque question stratégie, c'est imparable.

— Je t'interdis de me prêter des vues aussi réductrices ! se récria à son tour Saga. C'est vrai que je compte sur Mü pour court-circuiter Shion si jamais l'on doit le contrer, et il est exact qu'Angelo a mis le Bélier dans la confidence pour cela. Mais ce dernier a accepté de lui-même. Personne n'a orienté son choix. Comment peux-tu croire que j'aurais été lui demander de me suivre, en sachant combien il a déjà souffert d'être une première fois opposé à son maître.

— Ah oui ? se gaussa le plus jeune. Et que se passera-t-il si vos investigations secrètes doivent vous mener en dehors du sanctuaire ? Tu te rends tout de même compte que mis à part si tu les projettes dans une dimension parallèle - ce qui reconnais-le est une option peu probable - un pied hors du Domaine Sacré, et vous vous retrouvez tous privés de cosmos selon le châtiment d'Hadès. Mis à part Mü, évidemment. Pauvre Bélier. À mon avis il n'a pas pris la mesure de la galère où vous l'embarquiez. »

Les arguments de Kanon étaient sérieux. Saga n'en disconvenait pas. Il y avait déjà réfléchi et il admettait que les plus grandes précautions ne minimisaient pas les risques. Mais il avait pris sa décision. Angelo et Mü aussi. Les craintes légitimes de son jumeau ne modifieraient pas la résolution de son groupe. Elles finissaient néanmoins par lui rappeler que son frère avait toujours été la seule personne que son charisme n'était jamais arrivé à faire plier contre sa volonté, et cela l'agaçait.

« Il n'y a pas de raison pour que nous soyons amenés à quitter le Sanctuaire, objecta-t-il en se raccrochant aux lambeaux de patience qui lui restait.

— Il n'y en avait pas non plus pour que Camus se montre si inconséquent ! » contre-attaqua Kanon avec véhémence.

Saga répliqua en espérant que livrer son intime conviction obligerait son jumeau à revoir sa position.

« Si comme je le crois Camus s'est laissé piéger, il n'a pas mérité ce nouveau coup du sort.

— Et Serguei ? se surprit à demander le second Gémeau, intérieurement plus remué par le destin du gamin qu'il ne voulait l'admettre.

— S'il existe une solution pour l'épargner nous l'appliquerons, répondit l'ancien Grand Pope. Mais j'en doute. C'est pour ça que j'ai préféré mettre immédiatement Death Mask face à la pire des alternatives. Il a beau dire, je suis persuadé qu'il s'est attaché à ce gosse.

— Et Milo ? Tu y as pensé à Milo ? renchérit son jumeau, toujours aussi peu enclin à lui accorder sa confiance ou à écouter ses objections.

— On avisera pour Milo lorsque le moment sera venu, Kanon. »

L'ex-général des Mers se mordit nerveusement la lèvre inférieure. Il avait beau comprendre le désir d'implication de son jumeau, trop de flou entourait l'évolution de cette affaire. Il ne conservait que peu de souvenirs du petit Camus, et depuis leur résurrection, il n'avait quasiment eu aucun contact avec l'adulte de retour de chez Hadès. Attaquer de ce côté lui sembla plus évident que de s'en prendre à Sergueï.

« Tu ne dois rien à Camus, commença-t-il. Je te rappelle qu'il n'a eu besoin de personne pour franchir le pas avec Aslinn. »

Contrairement à ce qu'il espérait, Saga secoua la tête d'un air ennuyé. Il avait eu le temps de réfléchir à cet argument déjà avancé par Mü, puis débattu par Angelo, pour admettre sa part de responsabilité.

« Si j'avais assumé mon rôle correctement, rien ne se serait produit, répliqua-t-il. Tu n'étais pas présent au Sanctuaire pour savoir combien il était devenu difficile à mes chevaliers de se raccrocher à un élément stable les dernières années. Je désirais saboter leur confiance. J'ai délibérément manœuvré pour les éloigner les uns des autres. À l'époque, il est évident qu'ils n'auraient demandé conseil à personne. La personnalité suspicieuse de Camus l'exposait davantage à ce travers. En outre, j'aurais dû m'assurer qu'Aslinn était bien morte, et dans le cas contraire faire en sorte de brider ses pouvoirs. Cette erreur est d'autant plus inexcusable, que je redoutais déjà que Zoltan ait survécu et qu'il ne nous nargue plus tard en jouant à cache-cache. »

Intrigué, Kanon demanda :

« Tu veux dire que Shion l'a laissé sciemment rentrer au Sanctuaire en envisageant qu'il soit dangereux ?

— ll s'en est toujours méfié, confirma son frère. Ne pas s'opposer à son retour quand il nous a ramené Camus, c'était une manière de l'avoir sous la main. »

Kanon n'était pas vraiment étonné. Pour côtoyer régulièrement leur Grand Pope il avait appris à mesurer sa rouerie sous ses airs patelins. Décidément, la politique du représentant d'Athéna ne s'embarrassait pas davantage de principes qu'il n'en avait eus au Sanctuaire sous-marin. Une similitude qui rendait l'Atlante d'autant plus sympathique que dangereux à ses yeux.

L'ancien Marina n'osait pas imaginer la réaction de Shion si ce dernier venait à découvrir que Saga se fourvoyait dans une nouvelle trahison. Qui plus est, volontairement cette fois. Songer à l'ampleur de la catastrophe le fit frémir. Il connaissait cependant suffisamment son jumeau pour savoir que la décision de celui-ci était irrévocable. À défaut de le contrer, il pourrait peut-être veiller au grain en se chargeant d'éliminer lui-même un des problèmes si l'histoire se compliquait.

Rasséréné par ce choix, Kanon accepta de s'incliner avec un peu plus de calme, sans toutefois tromper son frère sur ses intentions.

« D'accord, accepta-t-il. Je te laisse un peu d'avance et je me tairai. Mais je te préviens, si ça tourne au vinaigre, je tue Camus de mes propres mains. »

L'implacabilité de son jumeau ne surprit pas Saga. À présent que l'ancien Dragon des Mers avait identifié ses priorités, il ne referait pas deux fois les mêmes erreurs. Quitte à trancher dans le vif pour sauvegarder l'essentiel. De son côté, confiant en son autorité, et se faisant fort de conserver la maîtrise des évènements, le premier Gémeau se détendit en ressentant une aura familière approcher du logis.

« En attendant, laisse passer l'objet du délit, répondit-il avec un demi-sourire. Sinon, il va finir par se douter que tu as une dent contre lui. »

L'air interrogateur, Kanon sonda leur environnement immédiat. En identifiant l'importun qui attendait non loin, il comprit l'amusement de son jumeau. Remonté contre le Verseau, il avait enflé son cosmos de manière inconsciente alors que celui-ci désirait s'engager sous la voûte du troisième temple. Interpellé par cette interdiction d'avancer plus avant, le Français patientait sur le parvis depuis quelques minutes. Avec un grognement, Kanon baissa sa garde.

« Qu'est-ce qu'il fiche par là aussi, maugréa-t-il. Il existe pourtant des chemins plus directs qui relient son territoire aux aires d'entraînement.

— Je pense qu'il cherche à échapper à Milo, répliqua Saga, toujours diverti.

— Encore ? remarqua l'ancien Marina, sans la moindre compassion.

— Sur ce point, tu ne peux pas lui donner tort. Milo a beau essayer d'y mettre les formes en présence de tiers, tu as vu comme il le bichonne ? Tu serais à sa place, il y a déjà longtemps que tu te serais déchaîné contre le Scorpion. Même toi tu n'es pas aussi protecteur à mon encontre. »

Kanon devait admettre que son frère avait raison. La toute nouvelle cohabitation du Verseau et du Scorpion, et surtout le mode de relation étrange qu'ils entretenaient, était en passe de devenir la dernière conversation à la mode. Aux yeux des moins avertis, il semblait évident que le Grec surprotégeait maintenant le Français, à la colère flagrante de ce dernier, dont la fierté déjà bien malmenée s'accordait mal tant de sollicitude.

Pour tous ceux qui la connaissaient, la crise traversée Camus pouvait expliquer un minimum d'attentions de la part du Scorpion, mais pas une telle ingérence. L'attitude de Milo était d'autant plus dérangeante qu'elle sapait la discrétion que les autres Ors conservaient autour de la mésaventure survenue à leur pair, laissant place à toutes les supputations possibles hors de leurs rangs. Bien que gardant ses conclusions pour lui-même, Kanon admettait que la situation du Verseau n'avait rien d'enviable, mais cela ne l'excusait pas pour autant.

Shion avait rendu son cosmos à Camus voilà cinq jours. Malgré des cernes de fatigue et une pâleur accentuée qui trahissaient encore la difficulté de l'épreuve endurée, le Français avait tenu à reprendre l'entraînement le jour même. Cette manière de s'affirmer n'avait surpris aucun des Ors ni les quelques Argents et Bronzes mis dans la confidence. Après la crise qu'il venait de subir, tous convenaient que son ego malmené avait besoin de se refaire une santé, et aucun de ceux qui l'avaient croisé ne s'était permis de formuler une remarque. Death Mask lui-même était parvenu à se taire, un grand coup de coude dans les côtes de la part d'Aldébaran l'y ayant fortement aidé.

Camus conservait ses distances vis-à-vis de tout le monde. Néanmoins, le fait qu'il réintégrât la grande arène prouvait qu'il revendiquait sa place. Désolés de ne rien avoir deviné ni tenté pour le secourir, Aioros, Mü, Aldébaran et Shura avaient essayé de l'approcher pour lui présenter des excuses. Apparemment indifférent à leur bonne volonté, le Français s'était détourné, la mine sévère et figée sur une mise en garde dédaigneuse. Bien que Kanon jugeât son comportement essentiellement défensif, tous convenaient qu'il était préférable de s'abstenir de lui parler tant qu'il manifesterait une telle hostilité. L'intention y était, et par son attitude le Verseau devait donc s'en suffire.

Peu à peu, une sorte de statu quo s'installait, dans lequel Camus paraissait vouloir s'ancrer. Relativement soulagés de le voir soucieux de ne pas revenir sur un passé douloureux et peu glorieux, la majorité se pliait à son désir avec une satisfaction plus ou moins affirmée. Une satisfaction qui se panachait d'ironie ou d'inquiétude selon les cas. Cette dernière échelle de valeurs fluctuait autant que la réaction de Milo perturbait ce bel ensemble voué à accorder au Verseau la paix qu'il recherchait.

Pour une raison que personne n'arrivait à cibler précisément, tant il semblait évident que l'embelli était loin d'être manifeste entre les deux anciens amants, le Scorpion refusait d'accéder au souhait de solitude du Français. À l'entraînement, il le choisissait d'office comme adversaire, pour ensuite retenir ses frappes.

De son côté, le Verseau répliquait aux attaques modérées du Grec avec une violence rare, fort heureusement amoindrie par la fatigue, comme s'il le sommait de cesser son jeu. « Jeu » n'étant d'ailleurs pas le terme adéquat, si les observateurs s'en référaient à l'expression étonnamment fâchée qui transparaissait à certains instants sur le visage pourtant plus glacial qu'a l'ordinaire. Et quand un autre membre de la garde dorée essayait de briser l'engrenage en défiant Camus, Milo s'arrangeait toujours pour faire capoter le combat, quitte à s'immiscer directement entre deux coups échangés.

Il y avait là un mystère qui amusait beaucoup de monde, mais qui posait également beaucoup de questions aux Ors. Inquiets, perplexes ou agacés, ces derniers surveillaient le manège de leurs pairs sans parvenir à deviner ce qu'il cachait. Une chose leur semblait néanmoins évidente, l'entente cordiale était loin de régner entre les deux… amants ? Ex-amants ? Futurs amants ? Amis ? Compagnons d'armes ?... Là aussi le sujet demeurait opaque, mais mis à part Angelo et peut-être Aiolia, pas un ne se sentait autorisé à s'informer sur ce point.

Face à la nouveauté de ce curieux appariement, Saga ressentait l'obligation d'accorder un temps de répits au Verseau. Sa mansuétude provenait en grande partie de leur passé commun au fin fond des geôles d'Hadès. Ils en tiraient les mêmes souvenirs de misères, tissés de privations, de coups et d'humiliations. À ceci près que le Gémeau se rendait responsable du sort de ses condisciples par le poids de ses actions précédentes. Un argument suffisant pour laisser une dernière chance au Français de se confier, avant de le sommer de s'expliquer sur la naissance de Sergueï.

Pour Saga, la découverte de la portée des manigances de Zoltan corroborait une longue détention du côté de Camus. Contrairement à ses assertions, le Verseau avait passé plus de temps sous la coupe de son geôlier qu'il ne le disait. Par conséquent, il avait donc côtoyé le garçonnet bien plus longtemps qu'il ne l'avait d'abord admis. Ce qui pouvait masquer la nature réelle de leur rapprochement.

Afin de détourner les soupçons de Serguei, Camus avait d'ailleurs avoué à Shion le chantage dont il avait été la victime, révélant du même coup le lien qui le rattachait à Yannis. Il avait aussi pu réhabiliter la mémoire de l'adolescent, et en compensation Irina s'était définitivement vue affectée à l'entretien du cinquième temple. La petite fille pouvait enfin dormir sur ses deux oreilles, délivrée de sa peur viscérale, et heureuse de servir deux chevaliers qui la considéraient plus comme une enfant à faire grandir, qu'une simple servante.

Le Grand Pope exigeait que l'ensemble de cette étrange affaire demeurât sous le voile d'un secret hors de portée de la majeure partie du Sanctuaire. Il n'avait accepté d'en divulguer l'essentiel qu'à la Garde Dorée, qui pour la première fois depuis son retour retrouvait un semblant d'unité pour préserver l'intimité d'un de ses frères d'armes en difficulté.

Suite aux explications de l'Atlante, Saga avait la quasi-certitude que si à un moment donné Shion avait nourri des soupçons à l'encontre de Sergueï, ceux-ci devaient s'être considérablement atténués en découvrant que le gosse et Camus se connaissaient depuis suffisamment longtemps pour justifier la création de leur relation hors norme. Un rapprochement capable d'imbriquer incidemment leurs cosmos, alors balbutiant d'un côté, et ne subsistant qu'en l'état de résidus infimes de l'autre. De quoi dresser un écran de fumée, si d'aventure Death Mask ne parvenait pas à dissimuler les aptitudes exceptionnelles de son apprenti.

Mais le Gémeau espérait sincèrement ne pas devoir en arriver à mentir à Shion. Prendre en défaut l'intelligence ou l'intuition de l'ancien Bélier relevait du tour de force, et le Grec allait avoir suffisamment de difficultés à simplement l'écarter le temps de régler la question. En cas de curiosité intempestive, il comptait sur l'affection de Mü pour égarer l'Atlante, mais aussi sur Aphrodite, qui travaillait maintenant régulièrement dans les jardins du Palais. Après avoir émis quelques réticences à effectuer ce qu'il lui demandait, le Suédois s'avérerait un excellent espion des pôles d'intérêts du Grand Pope.

Quelques jours plus tôt, Saga était parvenu à coincer le chevalier des Poissons à la fin d'un entraînement sans que personne ne s'aperçût de sa manœuvre. Alors qu'il pensait devoir argumenter finement pour convaincre Aphrodite de le suivre dans ce qui ressemblait fort à un nouveau complot, celui-ci avait accepté avec une déconcertante facilité.

« Tu es certain que Sergueï est bien l'enfant de Camus et d'Aslinn ? avait-il demandé avec insistance.

— Non, avait répondu Saga avec une sorte de contrariété résignée. Pas plus que je ne le suis de la mort supposée de cette dernière. Mais Angelo ne nous aurait pas alertés pour rien. Il existe donc de fortes probabilités.

— Qui d'autre est dans la confidence ? » l'avait encore interrogé le Suédois.

Sans hésiter, le Gémeau avait ajouté :

« Mü. »

De la confiance qu'il témoignerait à celui qu'il désirait embrigader dépendait sa réussite. En écoutant le nom du Bélier, le visage triste d'Aphrodite s'était un instant animé de surprise. Le Grec attendait une question, mais il n'avait finalement rien objecté. L'information avait cependant paru achever d'emporter sa décision, il lui avait donné son accord.

« Je vous aiderai. Si Shion s'intéresse de trop près à Camus ou à Sergueï, vous le saurez immédiatement. »

Saga avait été doublement satisfait par l'adhésion à son groupe du chevalier des Poissons. L'élaboration de son plan s'en trouvait renforcée, et il voyait également là un indice positif dans l'évolution personnelle du Suédois. Pour la première fois depuis des semaines, celui-ci manifestait un signe d'intérêt véritable pour autre chose que ses roses ou les jardins du palais. Que cette réaction se produisît au profit de Camus le comblait.

Restait à surveiller le camp adverse, composé de ses frères d'armes toujours dans l'ignorance. Il se méfiait principalement de la clairvoyance de Shaka, dont il appréhendait la loyauté envers Athéna. La Vierge n'avait jamais été facilement manipulable, mais il existait maintenant une personne propre à le tenir en respect en cas d'alerte. Tout un moins, l'espérait-il. Reportant son attention sur le dixième temple, il s'était alors intéressé au cas de Shura.

L'étonnante affection de ce dernier pour l'Indien tombait à point nommé pour lui fournir un excellent cheval de Troie. Toutefois, la nature de cette étrange configuration « amicale » présageait plus de difficultés qu'autrefois pour circonvenir le Capricorne. Il avait donc approché celui-ci avec méfiance, sans trahir ses intentions, en tâtant le terrain avec d'infinies précautions.

L'espagnol semblait toujours autant se reprocher son manque de perspicacité vis-à-vis de Camus. Lui proposer une façon de se racheter auprès de ce dernier entrait ainsi dans un cadre favorable. Saga n'avait néanmoins aucune certitude sur la décision qu'il en résulterait. Le Gémeau avait malgré tout pris le risque de lui révéler la situation.

Shura l'avait écouté sans l'interrompre et le Grec s'était finalement résolu à lui exposer la totalité des tenants et des aboutissants du problème. Il savait que leur rapprochement involontaire en tant que renégats, et surtout les tortures préalablement endurées avant cet embrigadement jouaient en sa faveur. L'épisode Hadès avait incontestablement créé des liens, et se mobiliser pour l'un d'entre eux parut presque naturel à l'idéaliste Capricorne.

« Si ce que tu me racontes est exact, je suis curieux d'apprendre comment Camus a pu en arriver là, commenta celui-ci à la fin de son exposé. Ça n'entre pas du tout dans sa rigueur habituelle de se conduire de cette façon. Sans compter que le début de son aventure avec Milo doit remonter à la même période. Tu penses qu'il a pu se laisser… abuser ? »

L'emploi de ce terme à double étiquette fit sourire Saga.

« Tout dépend ce que tu suggères par abuser, répondit-il avec amusement. Toutefois, et même si ce n'est qu'à travers de rares missions communes, tout comme moi tu as suffisamment côtoyé Camus pour l'imaginer difficilement commettre volontairement un acte si stupide, fomenter un complot, ou tout simplement se laisser manipuler. Une de ces trois options est pourtant la bonne. Et il nous faut savoir laquelle avant de prendre une décision sur son sort.

— Et quelle que soit la réponse à cette question, tu agiras ensuite en tant que chevalier d'Athéna ? avait alors demandé le Capricorne, comme on sollicite un serment.

— Oui, l'avait rassuré Saga. S'il s'avère que Camus a délibérément trahi, il ne lui sera accordé aucune grâce. Mais il nous a aussi prouvé son attachement au Sanctuaire. Et plus d'une fois. Je crois que même dans le pire de cas, son comportement passé mérite une mort à l'abri de l'opprobre. »

Un pli de contrariété profonde barrant son front, Shura s'était accordé quelques secondes des réflexions avant de remarquer :

« Je le vois mal agir en imbécile. Mais si c'est les cas, tu penses trouver une solution pour l'aider ?

— Je ne sais pas. Cependant je crois que ça vaut la peine qu'on la cherche. Seulement pour y arriver, il faut éviter que la curiosité des autres n'alerte Shion ou Athéna. Et pour y arriver, j'ai besoin de toi. »

Les deux hommes avaient encore discuté quelques minutes, mais Saga sentait qu'il venait de gagner son adhésion. Le Capricorne avait fini par lui donner son accord, et de ce fait de rejoindre leur groupe. À partir du moment où il ne lui serait demandé rien d'autre que d'assumer un rôle de vigie attentive, il acceptait de tromper Shaka par omission. Shura ne désespérait d'ailleurs pas d'amener ce dernier à partager ses vues si jamais l'Indien se doutait de quelque chose. Shaka n'avait-il pas été le premier à lui mettre le nez sur l'incompatibilité d'un Camus vivant en bonne intelligence avec un Zoltan ?

Pour le Capricorne, aider le Verseau s'accordait à sa vision d'une justice équitablement rendue. La première mort de Camus avait propulsé le Français dans la catégorie des chevaliers félons, bien que la réalité de ses actions précédentes ne méritait nullement une telle disgrâce. Il avait ensuite été incorporé d'office à leur groupe par Hadès, car jugé suffisamment perverti alors que son retournement supposé contre le Sanctuaire pesait lourdement sur son âme. Délivrer Athéna lui avait valu l'incompréhension totale de son disciple et la haine de Milo. Deux épreuves supplémentaires épargnées au reste de leur troupe. Un tout qui rendait l'Espagnol particulièrement sensible à son cas.

Conscient de tous ces paramètres, le Gémeau s'était retiré satisfait. La sincérité de l'engagement du Capricorne envers le Verseau allait lui permettre d'activer son plan immédiat. La seule inconnue résidait dans la façon dont il réussirait à garder Sergueï loin des foudres de Shura, si l'avenir révélait que l'enfant représentait bien un danger pour Athéna, et qu'il parvînt de son côté à trouver une solution pour éviter de le tuer.

Bien loin de se douter que son secret était éventé et qu'un complot se tramait autour de lui, Camus ralentissait sa progression au fur et à mesure que la façade du onzième temple se rapprochait. Passé la Maison du Capricorne, il se mit même à enfiler les marches comme on monte à la guillotine. Arrivé à mi-parcours, il finit par s'immobiliser totalement en détectant la nervosité du cosmos de Milo qui guettait son retour au logis depuis des heures.

Ils s'étaient séparés dans la matinée sur un nouvel éclat de sa part. Oppressé par la surveillance constante du Scorpion à son égard, il avait décidé de quitter l'aire d'entraînement sans dire au Grec où il se rendait. Milo avait immédiatement tenté de le rattraper en agrippant sa main. Sa propre réplique avait également été instantanée. Un froid polaire avait rapidement couvert d'une épaisse couche de givre les gradins, obligeant ceux qui s'y asseyaient à se relever prestement en rouspétant.

Le Scorpion n'avait réussi à éviter quelques bonnes engelures que grâce à la parade de son cosmos. Le message était néanmoins passé, et le Grec l'avait relâché en le laissant s'éloigner sans chercher à le suivre.

Étouffant un soupir malheureux, Camus reprit sa progression. Depuis son réveil auprès de Milo, et surtout l'aveu inattendu et déstabilisant de celui-ci, il se murait dans le silence. Jouant de sa carapace de froideur inexpressive, il refusait de tempérer son attitude, en affichant un comportement d'une indifférence qui frisait parfois l'hostilité. Avec une pointe de cruauté qui l'atteignait tout aussi douloureusement, il s'interdisait la plupart du temps d'adresser la parole au Scorpion, ou de répondre à ses questions, croisant son regard comme s'il ne le voyait pas.

Mais il avait beau s'ingénier à traiter son ancien amant en homme invisible, Milo n'abandonnait pas la partie. Pire, il tentait de le protéger en veillant à ce qu'aucune blessure ne lui fût causée lors des entraînements.

Camus savait que les relents du poison de Zoltan couraient toujours dans ses veines. Il se doutait que durant un certain temps, leurs pestilences risquaient de s'avérer fatales. Information qu'en raison de son affinité avec ledit poison le Grec possédait également. Toutefois, son orgueil de chevalier s'accordait mal aux trésors d'inventivité de Milo pour demeurer son seul adversaire.

Si encore celui-ci avait accepté de le combattre d'une façon correcte, il aurait pu essayer de remiser sa fierté. Mais non, refusant qu'il prît le moindre risque, ce dernier retenait ses coups. En l'occurrence, et compte tenu des circonstances, il n'existait pas de meilleur moyen pour fâcher le Verseau. Il détestait se voir assimiler à une petite chose fragile. La maladresse de Milo balayait du même coup sa résolution de désintérêt absolu, et régulièrement le onzième temple résonnait de ses accents de rage froide.

Une discussion des plus âpres les avait opposés la veille à ce sujet. Forçant sa mauvaise foi, Camus avait espéré que le Scorpion renoncerait et retournerait s'installer dans ses quartiers. Il n'avait pas mâché ses mots pour lui faire comprendre qu'il se sentait maintenant suffisamment solide pour se passer de sa compagnie et de ses interventions préventives.

À un moment donné, il avait même été si injuste dans ses propos, que Hyoga, qui s'était discrètement éclipsé dans sa chambre tout en conservant apparemment une oreille aux aguets, n'avait pas hésité à revenir dans la pièce pour darder sur lui un regard sévère et rempli d'incompréhension. Mal à l'aise sous la réprobation silencieuse de son disciple, Camus avait tourné les talons pour se réfugier dans sa propre chambre, en camouflant sa mauvaise conscience et sa peine sous son air le plus froid.

Le cœur bourrelé de chagrin, il avait espéré que cette fois-ci Milo l'abandonnerait, découragé par sa dureté et son ingratitude. Mais le Scorpion n'avait pas quitté son temple, et comme tous les matins, il l'avait guetté pour le suivre à l'entraînement. Une fois arrivé dans la grande arène, le Grec s'était positionné en face de lui en adversaire incontournable, sans lui laisser le choix. Fidèle à sa décision de l'aider quoiqu'il lui en coûtât, il l'avait défié avec un demi-sourire bravache qui pouvait passer pour celui d'un ami d'enfance impliqué dans sa tâche. Mais derrière ce masque affiché pour la compagnie, le Français décelait parfaitement une tristesse identique à la sienne.

Le visage fermé et le regard plus tranchant qu'une lame, Camus avait verrouillé son cœur, pour lui renvoyer l'image froide et insensible qu'il tentait vainement de se forger à l'intérieur. Pris de colère contre cette faiblesse qui l'avait toujours fait trébucher devant Milo, il avait réagi comme s'il se fut trouvé face à un véritable ennemi. Il avait fait appel à son enseignement, qui muselait le temps du combat l'intensité de ses émotions. Passant à l'attaque sans sommation, il n'avait pas hésité à puiser dans la totalité des forces qu'il lui restait pour déclencher une Exécution de l'Aurore.

Présents sur le terrain, Aioros et Dohko s'étaient instantanément rapprochés du Scorpion, prêts à le soutenir si besoin face à ce déferlement d'agressivité. Mais se déplaçant immédiatement entre eux et le Verseau, Milo les avait repoussés d'un mouvement agacé. Sans état d'âme, Camus avait alors libéré la puissance de sa frappe. Nettement plus en forme et se méfiant de ses réactions, le Scorpion avait esquivé son arcane sans difficulté.

Fâché par sa pitoyable prestation et essoufflé par son effort, le Français s'était soudain senti saisi de dégoût contre lui-même en analysant ce qu'il venait de faire. Se détournant avec superbe, il était parvenu à tromper chacun sur sa confusion et les larmes silencieuses que versait son âme. Tous s'étaient écartés sur son passage, et il n'avait pas douté une seconde que dès le soir même, sa réputation d'homme à l'implacable insensibilité allait s'étendre.

Qui saurait ce que cachait vraiment son cœur ? Assailli par sa peine, il avait relâché sa garde quelques instants, et il n'avait senti la main de Milo qui prenait la sienne qu'au dernier moment. La suite avait été dictée par son instinct qui ne supportait plus de se laisser surprendre et un froid polaire avait envahi tous les gradins de l'arène.

Relevant la tête, Camus posa son regard sur son temple avec un insupportable sentiment de culpabilité. Malgré la colère de son orgueil mis à mal, son injustice envers le Scorpion lui pesait. Il se savait détestable et il n'aimait pas le rôle qu'il s'attribuait. Milo avait beau insister maladroitement, il n'agissait ainsi que pour l'aider. Retenant difficilement un soupir de désespoir, il reprit son ascension en se demandant combien de temps il allait encore trouver la force de repousse le Grec. Le plus urgent demeurait de retrouver Aslinn, si possible sans éveiller l'attention de personne. Or, la surveillance de Milo le gênait dans ses recherches.

La jeune femme devait se douter qu'il la cherchait. Elle se méfiait sans aucun doute, car elle verrouillait de façon parfaite son cosmos. Impossible de mettre la main sur elle par ce biais. Elle parvenait même à diluer l'infime lien qui reliait les chevaliers de Glace entre eux, et lorsqu'il croyait percevoir sa présence, elle s'évanouissait avant qu'il n'atteignît le lieu d'où émanait cet écho. Pour le moment, toutes ses tentatives se soldaient par des échecs. Paradoxalement Camus s'en sentait presque soulagé. L'histoire qui l'avait autrefois amené à céder à cette relation coupable était si complexe et déroutante par son origine, qu'il était incapable d'éprouver une véritable haine contre celle qui avait achevé de saccager sa vie.

Il devait pourtant la retrouver pour essayer de comprendre, et l'éliminer pour tenter de sauver Sergueï tout en punissant le meurtre de Kayla. Mais il refusait d'agir pour se venger personnellement. Quelque part, elle n'avait fait que lui rendre la monnaie de sa pièce, même si dans cette affaire, la responsabilité principale de leur faute incombait à leur Maître. Le pire étant que Camus ne savait pas, et ne saurait sans doute jamais, les raisons qui avaient poussé le Verseau d'alors à se conduire de manière si injuste et irrationnelle.

Camus arriva enfin dans son temple. D'un geste automatique, il se désolidarisa de son armure. Celle-ci rejoignit sagement son alcôve taillée à même la pierre. Le jour où il avait de nouveau été en état de poser un pied hors de chez lui, il n'avait pas été vraiment surpris de la découvrir montant toujours la garde devant sa porte. Aslinn n'escomptait qu'une erreur de sa part pour frapper, et elle représentait certainement un danger aussi grand que Zoltan.

La première chose qu'il avait cependant faite lorsque Shion lui avait rendu son cosmos, avait été de renvoyer la protection sacrée dans ses pénates. Consciente qu'il était à nouveau apte à assurer sa défense, cette dernière avait docilement obtempéré, et il avait regretté de ne pas pouvoir agir de la même façon avec Milo.

Raffermissant sa volonté, il se dirigea vers le logis. Le Scorpion devait l'attendre avec une impatience mâtinée d'angoisse et il sentait le cosmos de son disciple s'accorder à sa propre nervosité. Nul doute qu'ils devaient tous les deux débattre de son cas à cet instant précis. Leur inquiétude le touchait et il s'en voulut d'autant plus de ne pas pouvoir le leur montrer.

Installés dans la cuisine où la petitesse de la pièce conservait une chaleur que le Grec appréciait, Milo s'était décidé à tromper son attente impatiente en prêtant main-forte à Hyoga pour préparer le repas du soir. Le jeune Russe aimait cuisiner, et depuis que Camus avait retrouvé un minimum d'appétit, il s'employait à concocter des plats aptes à satisfaire les goûts de son maître.

Le Cygne s'activait avec d'autant plus de bonne volonté, que le Verseau avait veillé sur lui pendant des années. Il ne serait pas dit qu'il ne ferait pas à son tour son possible pour tenter de tirer le Français du marasme où il s'enlisait. Lui permettre de prendre un peu de poids entrait indirectement dans le résultat qu'il visait. Sa journée ayant été écourtée au temple des Gémeaux, Hyoga mettait donc à profit le temps gagné pour se lancer dans la réalisation d'une recette goûteuse, mais demandant une longue préparation.

Sans surprise, il avait vu Milo le rejoindre dans la cuisine. Ce dernier ne lui avait pas dissimulé le double incident de la matinée, et le Russe savait que derrière le retrait désinvolte de ses propos il se mourrait d'angoisse. Depuis le terme de la désintoxication de Camus, c'était la première fois que le Scorpion ignorait où se trouvait le Verseau et ce qu'il faisait. Les heures s'écoulaient sans ramener le Français au logis, et bien que Hyoga s'évertuât à le cacher pour ne pas tourmenter davantage le Grec, il finissait également par s'inquiéter. L'anxiété du Scorpion devenait contagieuse.

Malgré une surveillance étroite, le chevalier du Cygne était incapable de préciser les sentiments existant entre les deux hommes, mais les manières déplaisantes du Verseau à l'encontre de son ancien amant l'intriguaient singulièrement. Positionné en observateur privilégié, il aurait juré que l'amitié réaffirmée du Scorpion pour son maître dissimulait un attachement toujours aussi fort. Quant au repli glacial de Camus, il masquait une ambiguïté que le regard meurtri du Grec n'était plus en capacité de déceler.

Pour Hyoga, une chose était néanmoins certaine. Malgré tout le respect et l'affection qu'il portait au Français, il estimait sa dureté déplacée et son indifférence exagérée. Au fil des jours et des paroles venimeuses que Camus proférait à l'encontre du Milo, une sorte de rapprochement improbable s'était opéré entre Scorpion et lui. Le Cygne n'aurait pas parié que Milo lui avait pardonné la mort précédente du Verseau, mais il semblait à présent accorder un minimum d'excuses à son geste. Le dialogue s'était peu à peu instauré entre eux, jusqu'à évoquer avec franchise les préoccupations qui les agitaient autour de leur souci commun.

Comme en ce moment même, alors que l'un épluchait des carottes et que l'autre écalait des œufs. Avec des mots prudents, mais porteurs d'introspection, le Russe tentait de corriger l'attitude du Grec, qu'il comprenait, mais qu'il jugeait improductive.

« Je dois être un des seuls à savoir pourquoi tu te comportes ainsi avec lui. Si je n'avais pas vu ses ecchymoses, pas sûr que j'aie fait le rapprochement. Il camoufle toujours si facilement ses difficultés. Il suffirait de le dire aux autres. Mis à part moi, seuls les Ors le combattent. Vous ne seriez pas nombreux dans la confidence et je suis certain que tous se tairont. Il ne s'agit que d'attendre qu'il finisse de se rétablir en fait. »

Prenant le temps de la réflexion, Milo conserva le silence durant quelques instants. Détachant enfin les yeux des petits morceaux de coquilles qu'il enlevait délicatement pour les plonger dans ceux de son interlocuteur, il répondit sans cacher son inquiétude.

« Je ne doute pas qu'ils garderaient cette information pour eux, mais prévenus, certains risquent de le cocooner encore davantage que moi. Il s'en apercevra et il m'en voudra d'ébruiter sa faiblesse. Honnêtement, je peux le comprendre. Les effets secondaires de la drogue de Zoltan représentent une sacrée faille pour un chevalier censé être quasiment invulnérable. Personne ne peut savoir combien de temps ce dommage persistera, ni s'il est réversible. J'ignore d'ailleurs moi-même s'il est toujours sujet à ces saignements. Pour cela il faudrait que je le frappe réellement fort, et pour le moment je m'y refuse. Il est loin d'avoir retrouvé la forme, et il n'y a pas que ce problème physique. Moralement, tu es bien placé pour te rendre compte qu'il n'arrive pas à remonter. Alors, le mettre à nouveau en difficulté devant tous les autres, j'ai du mal à croire que ça va beaucoup l'aider. Et puis, mon attitude a au moins l'avantage de l'obliger de sortir de son silence. Même si ce n'est que pour exprimer sa colère. Tu m'as expliqué toi-même qu'il n'était pas sain que vous restiez ainsi centré sur vous-même, sans libérer à un moment donné les émotions qui vous animent.

— Certes, admit Hyoga. Mais à quel prix. Si tu continues de cette manière, il va finir par te détester.

— C'est un risque à courir. »

À nouveau concentré sur l'œuf qui roulait entre ses doigts, le Scorpion conservait des gestes assurés et tranquilles, comme s'il acceptait cette fatalité et s'en détachait. Sa tristesse n'échappa cependant pas au chevalier du Cygne. Une tristesse que ce dernier jugea proportionnelle à l'attachement que le Grec éprouvait pour son maître, et qui le décida à lui proposer l'ébauche d'une solution, qu'en tout autre moment il aurait soigneusement évité d'évoquer pour ne pas desservir le Verseau.

« À défaut de ménager sa fierté, il y a peut-être un moyen pour l'obliger à réagir autrement qu'en se fâchant, commença-t-il en posant son épluche-légumes.

— Lequel ? demanda Milo en lui accordant aussitôt toute son attention.

— Fais-le craquer. Trouve un argument qui le déstabilise suffisamment pour qu'il ne puisse plus t'opposer une telle indifférence sans se mentir à lui-même. »

Le bruit de la porte extérieure qui se refermait leur arracha un soupir de soulagement simultané. Le Verseau rentrait enfin. Son cosmos verrouillé ne présageait pas un radoucissement de son humeur, mais au moins il était là. S'essuyant rapidement les mains sur un torchon, Hyoga poussa le Scorpion avec détermination hors de la cuisine.

« Va le rejoindre, lui souffla-t-il. Je suis sûr qu'il s'en veut. Et pense à ce que je viens de te dire. »

Avec un sourire, Milo s'exécuta. Décidément, ce garçon valait la peine d'être connu. Il avait peut-être eu tort de le juger si vite autrefois.

Sortant de la cuisine, il trouva Camus installé dans l'un des deux fauteuils qui faisaient face à la cheminée. Ce dernier fixait le feu de cet air indifférent et hautain qui en hérissait plus d'un, et il ne semblait pas disposé à s'apercevoir de sa présence. Mais cette fois-ci, le Grec ne se laisserait pas manœuvrer. Hyoga avait raison. Il devait arracher au Verseau son armure d'insensibilité, et si possible découvrir ce qu'elle dissimulait réellement, quitte à s'en mordre les doigts.

Déterminé à suivre le conseil du Russe à la lettre, il s'approcha à sa hauteur, comme s'il recherchait lui-même la chaleur du foyer. Le Français faisait toujours mine de ne pas le remarquer. Tendant ses mains vers les flammes, il l'aborda d'un ton à la fois mesuré et provoquant.

« Tu m'as attaqué deux fois en utilisant ton cosmos de manière totalement déployée aujourd'hui. Ça aurait pu mal se terminer, Camus.

— Pour qui ? Pour toi ou pour moi ? »

Une réaction ! Milo en jubila intérieurement. La fatigue ou l'énervement rendait l'orgueil du Verseau bien chatouilleux, et il décida de poursuivre dans cette voie.

« Tu m'as menacé, et pourtant je n'ai jamais été en danger », attaqua-t-il.

L'assurance nonchalante de son affirmation ne pouvait que déplaire au Français. Il l'adoptait sciemment.

« Tu es bien sûr de toi, maugréa ce dernier.

— Non, observateur. »

Le Verseau ne répondit pas, mais le regard en coin qu'il lui jeta confirma au Scorpion que sa tactique l'agaçait. Satisfait de marquer un point, il poursuivit sur un ton empreint d'une insupportable fanfaronnade.

« Tu n'aurais jamais été jusqu'au bout de tes attaques, s'il avait existé un risque que tu m'atteignes réellement.

— Attends que je me sente mieux, et tu verras si je m'abstiendrais de t'attaquer sérieusement si tu insistes, répliqua le Camus, une légère trace d'exaspération dans la voix.

— Donc, tu reconnais que tu ne vas pas vraiment bien, persista Milo, en prenant soin d'imbriquer les sujets qui fâchent.

— Je dis simplement que ta présence m'indispose.

— Il faudra pourtant la supporter le temps que tu te rétablisses. »

Fut-ce à cause de cette ironie qu'il s'employait à rendre grinçante, ou bien parce que le Français se sentait véritablement accablé à l'idée de devoir supporter davantage sa présence, mais l'image de détachement absolu de celui-ci vola brusquement en éclat. Saisissant à pleine main les accoudoirs du fauteuil en s'y accrochant comme si sa vie en dépendait, Camus s'écria en lui dédiant son regard le plus noir :

« Ça suffit Milo ! Je ne suis pas une fillette chétive ! Inutile de me materner ! »

Amoureux comme au premier jour, le Scorpion se laissa distraire quelques secondes par l'image renvoyée par le Verseau. Le visage assombri sous le feu inaccoutumé de ses yeux bleus envahis de rage, la colère le rendait magnifique. Il fallait absolument que le Grec trouvât un moyen pour l'obliger à exposer davantage la palette de ses sentiments. Milo en redemandait, mais conscient de l'ouverture involontaire que le Français venait de lui faire, il se ressaisit rapidement pour agir comme le lui avait conseillé Hyoga. Il se devait d'exploiter la faille offerte pour le désorienter.

Franchissant la faible distance qui les séparait, il se plaça devant le fauteuil pour interdire à Camus de fuir. Comme il l'espérait, le Verseau ne s'attendait pas à un tel rapprochement. Battant des cils d'un air incertain, il se tassa légèrement en arrière. Son expression inquiète finit de faire fondre le Scorpion, mais s'admonestant, il résista au besoin de le rassurer. Il devait avant tout le surprendre pour le forcer à réagir. D'un geste vif, il plongea la main dans l'échancrure de la chemise du Français. Il nota sa brutale crispation, mais déjà il retirait ses doigts en serrant entre eux l'anneau d'or que Camus portait en pendentif.

« Si ma présence t'indispose autant, que tu ne désires que me repousser alors que je ne cherche qu'à t'aider, et que tu ressens tant de colère à mon égard, alors pourquoi t'embarrasses-tu de ceci ? le sermona-t-il, en lui présentant le bijou sous le nez. Tu ne le portais pas lorsque nous étions amants, de cela je suis sûr. Pourquoi Camus ? Pourquoi maintenant ? C'est un grigri qui te sert à te rappeler combien je te suis devenu détestable ? »

La gorge nouée, Camus s'était instantanément figé en voyant apparaître le cadeau d'une déclaration d'amour inoubliable(1). Milo était dangereusement proche, et ses questions menaçaient de faire sauter la digue de ses émotions. Cédant à un affolement peu dans sa nature, il se focalisa brusquement sur son cosmos. Utiliser son pouvoir pour se sortir de l'incongru de la situation lui semblait soudain l'unique issue qu'il lui restait. Déjà une onde glacée nimbait ses doigts de givre.

Plus rapide, le Grec le devança en plaquant fermement ses avant-bras sur les accoudoirs du fauteuil.

« Ne fais pas ça Camus, le stoppa-t-il sans agressivité. Se servir de son cosmos de manière aussi agressive à l'intérieur d'un temple est interdit, à moins d'être en état de siège. Et je ne suis pas ton ennemi. Tu veux que Shion se mêle de notre problème ? »

L'expression du Scorpion reflétait un sérieux rempli de sollicitude. Il semblait véritablement s'inquiéter pour lui, et le Verseau baissa sa garde.

« Je ne désire pas te blesser, capitula-t-il dans un souffle. Laisse-moi simplement passer.

— Je veux d'abord une réponse, répliqua son impossible squatteur. Pourquoi portes-tu cet anneau ? »

Maintenant toujours ses avant-bras, Milo devait faire appel à toute sa volonté pour conserver son inflexibilité. Camus avait beau se raidir et lui opposer la fierté de son port de tête parfait, sa glaciale assurance avait fondu. Il semblait effrayé et malheureux, et il avait le regard d'une bête aux abois. Pour qu'il parvînt aussi difficilement à lui sceller ses émotions, quelque chose devait véritablement le remuer en profondeur. Vaincu par sa détresse, il insista avec douceur en résistant mal à l'envie de caresser sa joue.

« Les mots sont si difficiles Camus ? »

Ce disant, il libéra ses bras en faisant un pas de côté pour s'accroupir près de lui. En agissant ainsi, il espérait effacer la menace qu'il représentait. Contraindre davantage le Verseau dépassait le seuil de souffrance qu'il acceptait de lui infliger. Il s'avouait vaincu. Au Français de choisir de s'enfuir ou de s'épancher.

Suivant son mouvement, les orbes saphir s'apaisèrent un peu. Immobiles, et comme hors du temps, les deux hommes s'observèrent durant quelques secondes en silence. Une prière muette s'inscrivait sur le visage de Milo, tandis que le Camus hésitait visiblement à se confier. Le Scorpion sentit soudain son cœur se serrer d'angoisse en le voyant ouvrir la bouche. Allait-il se livrer, ou lui demander de cesser ce jeu ?

Étreint par le besoin de se livrer, Camus inspira profondément avant de se lancer.

« Je…

—Vous bricolez quoi tous les deux ? l'interrompit brusquement une voix importune et curieuse. Je cède au gamin en l'amenant voir son grand copain des glaces, et alors qu'il gambade comme un chevreau qui rejoint sa mère tout le long de l'escalier, voilà qu'il a l'air soudain plus remonté qu'un coucou suisse en pénétrant ici. »

Tournant la tête avec un bel ensemble, Camus et Milo découvrirent Angelo qui se tenait derrière Sergueï à l'entrée de la pièce. Depuis quand les épiaient-ils ? Dépité, le Scorpion se releva en foudroyant le Cancer du regard.

« On frappe avant d'entrer, reprocha-t-il sèchement.

— Pas eu le temps, se dédouana Death Mask. Ce lilliputien a foncé avant que j'ai pu faire quoi que ce soit. »

À la mine soupçonneuse de son homologue, il ajouta.

« Il me devançait. Aurait-il vu quelque chose d'intéressant ?

— Rien d'important », le rembarra le Scorpion avec rudesse.

Conscient qu'il dérangeait et surtout appelé par ses obligations, le Cancer se détourna en laissant son apprenti planté sur le seuil.

« Bon, je vous l'abandonne une heure, le temps de régler une bricole au Palais. Renvoyez-le-moi à mon passage quand je redescendrai. »

Immobile et le visage à nouveau inexpressif, Camus ne disait rien. C'était la première fois qu'il revoyait Sergueï depuis qu'il l'avait croisé au temple du Cancer. La prudence lui dictait de s'en tenir éloigné. Le retour de son cosmos lui permettait de s'employer à recréer entre eux une distance qu'il espérait suffisante. Mais l'interrogatoire de Milo l'avait tellement pris au dépourvu, qu'il ne s'était plus méfié. À la mine de l'enfant qui fixait sur lui un regard à la fois heureux et inquiet, il devinait que celui-ci avait certainement décelé le déchirement intérieur où le plongeait leur duel verbal.

Sergueï n'avait pas choisi de vivre cette étrange symbiose. Au-delà de tout ce qu'il pouvait représenter, ce n'était qu'un gamin, et il avait avant tout besoin d'être rassuré. Faisant fi de la présence de Milo, Camus força le carcan de sa légendaire froideur pour laisser parler sa nature profonde. Un très léger sourire ourlant ses lèvres fines, il appela le garçonnet en lui tendant la main.

« Sergueï. »

Répondant à cette invitation avec un sourire lumineux, le petit Russe s'approcha du Français en ignorant délibérément le Grec. S'arrêtant en face du Verseau, il retrouva une expression plus tendue pour demander :

« Tu as encore mal ?

— Non, je vais bien maintenant», mentit Camus, avec une assurance qui amusa Milo.

Rassuré, Sergueï émit une sorte de gloussement soulagé, puis, sans hésitation, il monta à cheval sur ses genoux pour venir se lover contre lui. Surpris par son audace, le Français resta un instant pétrifié. La sagesse lui soufflait de repousser le garçonnet, mais attendri par sa spontanéité affectueuse qui comblait une partie de ce qu'il se refusait de recevoir du côté de Milo, il accepta son étreinte en refermant à son tour ses bras autour de lui.

Satisfait, l'enfant se pelotonna davantage contre lui, tandis que d'un geste discret le Verseau caressait sa chevelure.

Témoin de ce spectacle incroyable, le Scorpion l'observait avec étonnement. C'était la première fois qu'il assistait directement à leur manège tissé d'affection, et bien que chatouillé par une légère pointe de jalousie, il aurait été heureux pour le Français de ce rapprochement en toute autre circonstance. Ces deux-là paraissaient s'accorder et se comprendre au-delà des mots. Blotti contre Camus le petit ronronnait littéralement d'un cosmos doux et apaisant.

Le tableau affiché par Camus et Sergueï était incontestablement idyllique, mais dangereux. Comme s'il ressentait sa réticence, les yeux d'ambre du petit garçon se posèrent soudain sur lui, et le Grec eut le désagrément de voir leur douceur alanguie se teinter immédiatement de méfiance et d'une once de colère, tandis que le garçonnet resserrait son étreinte.

Le gamin semblait lui en vouloir. À juste raison. Mais refusant de céder au jeu des regrets, et plus encore au charme de son joli visage, Milo lui retourna un regard sans chaleur. Tournant la tête de l'autre côté, Sergueï dédaigna délibérément d'engager la joute plus avant. Si le Grec apprécia ce repli, il fut néanmoins suffisamment perspicace pour juger qu'il n'agissait ainsi que pour Camus.

Les séparer s'avérerait sans doute plus ardu qu'il ne le pensait.


(1)Je vous rappelle que vous pouvez découvrir l'histoire de l'anneau offert par Milo à Camus dans l'OS « parce que je t'aime »

Première publication mars 2011 - Chapitre modifié en mai 2016 (Outre les changements de syntaxe et de vocabulaire, le chapitre contient 1336 mots de plus).