Ce n'est que deux siècles après avoir accueilli ses premiers élèves que Loki décide de les relâcher dans la nature.

Les gamins ne sont pas très enthousiastes, et ça se comprend : après tout, leurs tribus les craignaient, et ça fait longtemps qu'ils sont partis, ils se sentent plus à l'aise dans la forêt de fer, à courir avec les loups et voler avec les faucons harfang.

Seulement, Gabriel sait d'expérience que le monde viendra vous chercher si vous tentez de rester dans votre coquille bien douillette, et préfère de loin pousser les jeunots hors du nid maintenant. Même si ça lui attire des insultes et malédictions très inventives – à titre personnel, sa préférée reste celle de Modi, qui lui a souhaité d'avoir l'entrejambe infestée par les morpions de mille yaks et des bras trop courts pour se gratter.

Si jamais il croise Michel, il faudra vraiment qu'il la ressorte, celle-là.

Loki fait de son mieux pour retrouver les tribus de ses gamins, mais forcément, il y en a une ou deux qu'il ne retrouve pas. Ou qui se montre franchement hostile à l'idée de récupérer leur mioche – à cause d'un incident malheureux, et c'est difficile de leur en garder rancune.

Il arrive quand même à déposer les gosses, mais avec ceux qu'on lui remet pour l'entraînement, la population ne diminue pas. En fait, elle aurait plutôt tendance à augmenter.


Il faut encore trois autres siècles avant que Loki ne décide de prendre un congé sabbatique, parce qu'il est à peu près certain que Jarnvidja maîtrise assez la situation pour ne pas risquer de retrouver la forêt en cendres à son retour. Et puis, si besoin est, elle a l'aide de Skrymir – un gamin qui manque tellement d'imagination que c'est à en pleurer, mais pourvu d'une tête bien vissée sur les deux épaules.

Chevauchant Fenrir qui ne change pas, il met le cap sur le village de Bergelmir.

Celui-ci s'est encore agrandi depuis la dernière fois qu'il l'a vu : il doit bien avoisiner les mille cinq cents résidents, désormais, et paraît bien en chemin pour devenir une ville, avec ses rues de neige tassée, ses bâtiments à peu près droits qui font de temps en temps plus d'un étage, et son système de tunnels pour la saison des ouragans.

La rumeur de l'arrivée d'un avorton aux cheveux de flamme chevauchant un vargr se répand en un battement de cil, et Bergelmir accueille le conseiller de son grand-père avec une démonstration très publique d'affection, juste avant de l'emmener chez lui pour lui présenter sa marmaille.

Apparemment, Kolga est très fière que leur progéniture ne soit composée que de filles : il y a les jumelles Bara et Dröfn, Bylgja qui est grande pour son âge, Blodughadda qui a failli s'appeler Loki à cause de sa chevelure rouge, et la petite Dufa encore au sein qui mugit avec une force stupéfiante pour ses petits poumons.

Bergelmir se lamente constamment d'être le seul mâle de la maison, mais Loki sent bien son soulagement d'avoir une si grande famille : à Jotunheim, c'est fréquent de perdre deux ou trois bébés, et l'Archange ne pense pas que Bergelmir aurait pu supporter ça.

Il n'a pas l'intention de s'incruster, et il le dit dès le premier soir : il n'empêche qu'il dort plus d'un an sous le toit de Bergelmir avant de repartir pour Jarnvidr, un temps qu'il passe à tirer au flanc sans honte et à gâter outrageusement les filles du jotunn qui ne tardent pas à l'appeler Oncle Loki.

Lorsqu'enfin, il repart, ce sont les filles qui lui arrachent la promesse de revenir, et cette fois, il a bien l'intention d'honorer sa parole.