Disclaimer : Les personnages appartiennent naturellement toujours à KURUMADA.
Auteur : Newgaia
Rating : M (précautions prises pour certains chapitres).
Genre : Angst – Drama – Yaoi
Résumé du précédent chapitre (Le désaccord des Gémeaux) : Kanon n'apprécie pas l'implication de Saga pour Camus et le lui laisse clairement entendre. De son côté, Saga arrive à rallier Aphrodite et Shura à sa cause, tout en accordant encore un peu de temps au Verseau pour se remettre avant de le sommer de lui donner une explication concernant Sergueï. Ignorant totalement ce qui se trame autour de lui, Camus se débat contre ses sentiments pour essayer de chasser Milo de sa vie. Bien décidé à passer outre son mauvais caractère, le Scorpion se rapproche du Cygne, qui lui indique un moyen d'obliger le Verseau à exprimer plus franchement ce qu'il ressent. Mettant le plan de Hyoga en pratique, Milo parvient presque à briser la carapace de Camus, lorsque survient Angelo en compagnie de Sergueï. Témoin pour la première fois du rapprochement entre l'enfant et son ex-amant, le Scorpion comprend que les séparer sera plus ardu qu'il ne le pensait.
CHAPITRE 35 : LE RETOUR D'ATHÉNA (mise à jour 3 juin 2016)
L'avion privé de Saori Kido se posa de grand matin, réveillant en sursaut toute une partie du Sanctuaire. Sensible aux convenances et détestant les arrivées en fanfare, la jeune femme ne se serait jamais présentée d'elle-même aussi tôt, mais Athéna ne lui avait pas donné le choix. Avec gentillesse et autorité, la déesse l'avait incité à rassembler rapidement ses affaires au Japon pour venir passer quelques jours en Grèce.
Accompagnée de Shiryu, le seul chevalier Divin qui pour l'instant restait attaché à sa garde personnelle, Saori avait obtempéré, sans cacher sa désapprobation à celle qui occupait ponctuellement son enveloppe charnelle. Tirer du sommeil toute une île parce que les priorités d'une immortelle oubliaient les contraintes physiologiques des humains était une chose, le faire pour convaincre Shion de mettre en œuvre ses idées sur la manière de contrer Hadès en était une autre.
Pour une fois, l'héritière Kido ne partageait pas l'enthousiasme de son illustre personnalité parallèle. Certes, son avis avait peu de poids, mais en tant que vaisseau terrestre et âme réincarnée liée à son auguste maîtresse, elle savait que ses récriminations seraient malgré tout écoutées. Son rôle faisait aussi d'elle une sorte de conseiller sur les questions humaines, et elle parvenait quelquefois à contrebalancer les décisions divines lorsqu'elle trouvait celles-ci un peu rudes. Athéna était juste et soucieuse du bien d'autrui, mais parfois beaucoup trop pragmatique.
« Mon plan te paraît risqué, ma douce ? susurra une voix bien connue dans sa tête.
— Il me semble surtout dangereux pour les deux cobayes que vous voulez utiliser, répondit-elle à haute voix.
— Je te rappelle qu'à la base ce sont des chevaliers d'Or. Et tu es bien placée pour ne pas ignorer qu'ils ont franchi des obstacles autrement plus ardus, reprit son double céleste.
— Oui, mais cette fois-ci vous allez vous en servir comme des chèvres attachées à un piquet pour attirer un loup.
— La métaphore est cocasse, s'amusa Athéna. Si cela peut te rassurer, il entre dans mes intentions de demander à deux bergers particulièrement réactifs de veiller sur eux pour détourner une attaque.
— Vous savez très bien que si celle-ci se produit, les deux premiers chevaliers seront totalement désarmés. Pourquoi courir un tel risque alors que Shaka avance à découvert, et que c'est lui le pion véritable ?
— Tout simplement parce que mon oncle est loin d'être un idiot. »
Shiryu l'entendit ainsi soliloquer dans l'avion pendant toute une partie du vol. Tenu à la discrétion, et n'ayant accès qu'au côté oral de la discussion, il n'avait qu'une idée tronquée de ce qui se tramait, mais à en juger par la réaction de Saori, les projets d'Athéna semblaient sujets à caution. Pâle et la mine soucieuse, l'héritière Kido lui dédia néanmoins un sourire rassurant lorsqu'elle prit conscience de sa perplexité. Il n'entrait apparemment pas dans ses intentions de lui faire partager son désaccord, et respectueux du secret des Dieux, le Chinois ne l'interrogea pas.
Moins familier que Shion du caractère fonceur et empreint d'humour caustique d'Athéna, il appréhendait un peu le moment où se produirait le véritable basculement entre les deux personnalités. Devoir gérer une déesse impatiente en plein ciel ne l'attirait que modérément, et il se détendit incontestablement en voyant apparaître le sol de l'île Sacrée en escortant toujours Saori.
Heureuse de se rapprocher des humains qu'elle affectionnait, et bien décidée à appliquer son plan, Athéna prit le contrôle de sa réincarnation dès que celle-ci posa le pied sur le tarmac. Rassemblée à la hâte, une escorte de gardes sous les ordres de Shaina vint l'accueillir.
Déterminée à affirmer sa présence, et cédant à Saori pour laisser le temps à ses sujets de mettre en place un accueil digne de sa personne au Palais, la déesse choisit de monter les marches comme une femme ordinaire. Tirée du lit en catastrophe, sa garde dorée la reçut avec la rigueur demandée à une élite. Satisfaite de leur représentation parfaite, Athéna s'accorda un moment pour dire quelques mots à chaque chevalier d'Or qu'elle croisait.
Elle se plut de constater un certain apaisement chez Mü, même si le jeune Atlante paraissait encore soucieux.
Elle s'attendrit sur le bonheur dont rayonnait Aldébaran et bénit Mélina présente également pour la saluer.
Elle sourit avec bienveillance à l'harmonie retrouvée entre Saga et Kanon, et trouva touchant le regard de vigilance inquiète dont l'ancien général des Mers couva un instant son frère.
Elle apprécia les manières plus civilisées de Death Mask, et ne s'étonna pas de ne pas être présentée à son nouvel apprenti à une heure aussi matinale.
Elle échangea quelques paroles avec Aiolia et Marine sur les arrangements pris par le couple pour assumer conjointement leurs fonctions de chevalier.
Elle pria Shaka de la rejoindre au plus tôt au Palais où elle avait à l'entretenir de la mise en place de ses projets.
Elle partagea quelques souvenirs avec Dohko.
Elle hésita à rabrouer Milo, redescendu d'urgence pour la recevoir, sur l'abandon de sa Maison. Bien que suspectant un rapprochement heureux et inattendu entre le Verseau et lui, elle n'avait donné aucune autorisation pour son déménagement.
Elle s'assura qu'Aioros vivait sereinement son retour.
Elle complimenta Shura sur sa reconversion étonnamment réussie en tant que gestionnaire des différents entrepôts.
Elle tenta inutilement d'arracher plus de deux mots à Camus, et jugea Hyoga bien trop pressé de détourner son attention du maître des lieux, pour ne pas soupçonner un maillon faible bien ennuyeux.
Elle s'agaça du manque de dynamisme d'Aphrodite, et décréta que finalement, sa décision concernant les chevaliers d'Or des deux derniers temples était méritée.
L'esprit rasséréné sur la justesse de sa résolution, elle demanda à rencontrer Shion, sitôt arrivée au Palais.
Réquisitionnée pour escorter Athéna lors de son ascension, Djamila effectuait à présent le parcours inverse pour réintégrer le baraquement des femmes, avec la satisfaction du devoir accompli. Elle avait eu le privilège d'accompagner sa déesse, et cela valait bien une nuit écourtée. Elle disposait de deux heures pour se rendormir avant de rejoindre sa coéquipière, affectée comme elle à la surveillance de la côte, et malgré son euphorie, elle était bien décidée à profiter du temps qu'il lui restait pour prendre un peu de repos.
Refermant le battant du couloir central avec précaution, elle s'engagea en silence dans la bâtisse en bois. La plupart de ses consœurs dormaient profondément, et mis à part un ronflement léger, aucun bruit n'émanait de l'alignement des chambres aux portes fermées. Réprimant un bâillement, la belle Arabe entra à pas de loup dans la petite pièce qui lui était réservée.
La pluie persistante des derniers jours avait provoqué un glissement de terrain, et le second dortoir avait été suffisamment endommagé pour qu'une partie de ses locataires logeât de façon provisoire dans celui-ci. Habituées aux conditions spartiates, les jeunes femmes acceptaient de se serrer et d'encombrer leurs quelques mètres carrés d'un lit supplémentaire, le temps de la construction d'un nouveau bâtiment. La plupart se connaissaient, et les discussions chuchotées le soir ne manquaient pas de charme.
Ôtant son masque, Djamila commença à se déshabiller dans le noir, quand la lumière diffuse de la lampe de chevet éclaira soudain la chambre. À demi redressée sur sa couche, en appui sur ses avant-bras, sa colocataire étouffa un bâillement en clignant des yeux. Avec amusement, Djamila nota que sa mine à moitié endormie donnait à ses traits harmonieux un air presque doux.
La guerrière brune qui partageait sa chambrée figeait généralement son expression si sévèrement lorsqu'elle montrait son visage, qu'elle dissuadait nombre de ses consœurs de lui adresser la parole. Les hommes avaient appris à l'éviter de façon semblable. Sa morphologie fine et délicate en attiraient plus d'un, mais ses manières de solitaire dépourvue d'humour et son ton tranchant les décourageaient vite.
Friande de compliments et ne dédaignant pas les rapprochements plus coquins, la plantureuse rouquine comprenait mal ce repli volontaire à l'encontre de la gent masculine. Celle qu'elle hébergeait avait pourtant largement de quoi faire craquer plus d'un homme : mince et de taille moyenne, une longue chevelure de jais lissée à l'éclat de miroir, une peau sans défaut à la matité dorée étonnante alors qu'elle se disait originaire d'Allemagne, elle présentait une figure aux pommettes hautes, un petit nez mutin, et de grands yeux d'ambre bordés de cils noirs fournis.
Mis à part une légère claudication, celle qu'elle identifiait sous le prénom d'Hilda était vraiment jolie. Elle bénéficiait d'un type de séduction exotique apte à susciter un réel engouement, que sa personnalité froide et marquée étouffait malheureusement.
Amie de longue date avec Kayla, Djamila avait fini par découvrir que les deux femmes se connaissaient également, bien qu'elles ne le montraient pas en public. La mort de l'Australienne les avait rapprochées, et Djamila lui avait tout naturellement proposé de l'accueillir.
« Je t'ai réveillé ? demanda la jeune Arabe.
— Ce n'est pas grave, répondit Hilda, de sa voix légèrement rauque. De toute façon ça va être l'heure de prendre mon quart.
— Ils auraient tout de même pu décaler tes horaires, nota la rousse en se glissant dans son lit. Tu n'as pas arrêté de déblayer les décombres du terrain toute la journée d'hier.
— Pas de problème, répliqua la frêle Allemande en s'extirpant du sien. Ce n'était qu'une façon ennuyeuse de maintenir ma condition physique à son meilleur niveau. »
Cette constatation ne surprit pas vraiment Djamila. Cette fille était d'une résistance incroyable. Elle avait rejoint leur rang il y avait quelques années, et son intégration avait été excellente. Le mérite de l'avoir dénichée revenait à Kayla, qui disait avoir remarqué son potentiel lors d'un combat de rue à Athènes.
Sans mettre en doute l'histoire de l'Australienne, Djamila avait toujours eu un soupçon sur la véracité de la première fois de cette rencontre. Pour l'amie observatrice qu'elle était, les deux jeunes femmes semblaient proches, mais soucieuses de garder leurs distances. Peu importait en fait. L'essentiel demeurait qu'Hilda s'était rapidement révélée une recrue de fort bon niveau. Les premiers mois, sa progression avait été fulgurante, comme si elle avait voulu s'assurer une place définitive au Sanctuaire. Place qu'elle avait obtenue sans difficulté. Ses aptitudes s'étaient ensuite brutalement stabilisées, faisant néanmoins d'elle une des meilleures pisteuses et attaquantes légères de sa section.
Après avoir versé l'eau d'un broc dans la cuvette posée sur la table à cet effet, l'Allemande procéderait maintenant à une toilette sommaire. Elle s'était dénudée jusqu'à la taille et elle tournait le dos à Djamila. Cette dernière l'observait sans vraiment la voir. Elle aurait aimé se laisser bercer par le martèlement monotone de la pluie qui frappait les persiennes à l'extérieur, mais brusquement assaillie par sa préoccupation du moment, elle sentit le sommeil la fuir.
Se redressant pour s'asseoir en se calant contre la cloison, la jeune Arabe finit par regarder sa colocataire en se mordant nerveusement les lèvres. Elle refusait de passer pour un être faible ou d'ennuyer davantage sa consœur avec son problème, mais depuis la mort de Kayla, Hilda avait naturellement occupé la place de celle auprès de laquelle elle s'épanchait, comme on prend le relais pour soulager de l'absence d'une personne disparue. Patiente et calme, elle l'écoutait régulièrement débattre du sujet qui attristait sa vie. Et là, tout de suite, elle ressentait l'irrépressible envie de parler de Milo.
De son côté, Hilda discutait peu et se confiait encore moins, mais Djamila l'aimait bien. Surtout depuis que l'Allemande l'incitait à se rapprocher du Scorpion alors que la rousse n'osait plus vraiment aborder celui-ci suite à leur rupture d'adolescents. La mission moscovite avait été une révélation pour Djamila, et elle était maintenant certaine qu'elle avait eu tort de laisser autrefois se dissoudre si facilement leur aventure. Ses manœuvres de rapprochement se soldaient jusque-là par un demi-échec, au-delà duquel elle voulait pourtant voir une possibilité de réussite, si elle excluait la discussion qui l'avait opposée à Milo le jour du retour du Verseau.
Découvrir que le Grec s'était détourné d'elle pour un de ses frères d'armes l'avait blessée, et ne sachant pas trop comment réagir, elle avait un peu distendu leurs rapports. Kayla la comprenait, mais ne la soutenait pas. En tant qu'ancienne apprentie liée à la glace, l'Australienne avait sans doute percé l'attirance des deux hommes depuis longtemps, et peut-être même soupçonné leur relation. Amie du Verseau, elle refusait de prendre parti.
Se rapprocher d'Hilda avait mis un baume sur la blessure de Djamila. La jeune femme l'avait persuadée qu'elle conservait toutes ses chances, et qu'il ne tenait qu'à elle de reconquérir définitivement le chevalier d'Or qui avait ravi son cœur.
« Tu crois que je devrais insister ? », se décida-t-elle à évoquer son souci, en secouant la masse opulente de sa chevelure bouclée d'un auburn flamboyant.
Hilda n'eut pas besoin de précisions pour deviner de quoi parlait sa colocataire. Un sourire satisfait fleurit sur son visage. Djamila et son amour bafoué étaient si faciles à manipuler.
« Il n'y a aucune raison pour que tu ne le fasses pas, répondit-elle sans se retourner.
— Mais ils vivent à présent sous le même toit, se lamenta presque la rousse.
— D'après la rumeur, c'est exact. Mais ça ne veut pas dire qu'ils soient ensemble, répliqua la brune avec discernement.
— Tu sais, il avait l'air bien accroché quand il m'en a parlé, atermoya encore la jeune Arabe.
— Je doute que le froid Verseau le soit autant », répartit avec conviction la pseudo Allemande.
Djamila accueillit les dernières paroles d'Hilda avec un soupir d'espoir reconnaissant. Rien ne remplaçait jamais la solidarité féminine lorsque l'on croyait que tout était perdu. Posant son gant et sa serviette, Hilda fit face à sa malheureuse consœur avec un éclat déterminé particulièrement encourageant dans le regard.
« Les hommes ont parfois besoin qu'on les bouscule un peu avant de prendre les bonnes décisions, poursuivit-elle, en rajustant son bustier sur sa poitrine aux formes discrètes. Si tu désires vraiment que le Scorpion te remarque, et fasse un choix judicieux, il existe un moyen. »
Les yeux de Djamila brillèrent soudain d'espoir.
« Tu as une idée ?
— Oui, mais pour la mettre en pratique il va falloir que tu acceptes de le prendre en traître.
— Je ne suis pas sûre qu'il apprécie le procédé, se rembrunit la rousse, retenue par une dernière miette de bon sens.
— Ne fronce pas les sourcils. Il te remerciera après. Il a juste besoin qu'on lui montre ce qu'il perd à s'encombrer d'un homme que chacun sait parfaitement incapable d'aimer.
— Et je devrais faire quoi à ton avis ? »
Le sourire d'Hilda, alias Aslinn, s'élargit. Ce glissement de terrain était une aubaine, et elle avait bien fait de sortir de son lit un peu plus tôt que prévu. D'un air complice et amical, elle vint s'asseoir près de Djamila. Elle avait toute son attention, et il lui restait quelques minutes pour détailler son plan à cette idiote.
Bien plus haut, au Palais, confortablement installée sur le sofa moiré du petit salon qui leur servait de quartier général en temps de crise, Athéna rabrouait gentiment Saori qui s'agitait avec consternation dans sa tête, tout en se délectant de la surprise que ses paroles déclenchaient chez ses interlocuteurs. Positionnés en face d'elle, sur des fauteuils bas dépourvus d'accoudoirs, Shaka et Shion hésitaient visiblement sur l'attitude correcte à observer.
Elle avait commencé par les déconcerter en usant de ses manières peu conventionnelles, pour dédaigner les chaises hautes entourant la table autour de laquelle ils se regroupaient traditionnellement, et privilégier l'aménagement de ce coin plus douillet. Puis, attentivement, elle avait écouté le rapport de Shion sur le piétinement de leurs recherches pour découvrir un moyen de contraindre Hadès, sans manifester le moindre mécontentement ou le plus infime début d'impatience. Elle savait que de leur côté ses chevaliers faisaient tout ce qu'ils pouvaient pour trouver une solution, et elle reconnaissait la difficulté de la tâche qu'elle leur avait confiée. Néanmoins il fallait progresser. Sa chevalerie d'Or lui avait été rendue depuis six mois, et près de la moitié d'entre elle était toujours immobilisée. Elle se doutait que son idée allait déplaire, mais elle ne leur laissait pas le choix. Sans transition elle avait donc exposé sa nouvelle décision.
Fort de son expérience, son Grand Pope parvenait à conserver une façade de détachement empreint de réflexion, qu'elle devinait pourtant à son désavantage, tandis que mal à l'aise sur son assise moelleuse, Shaka s'interrogeait visiblement sur la justesse qu'il pouvait accorder à ses propos. Joueuse, mais aussi déterminée à imposer son autorité malgré ce flottement, elle prit le temps de terminer la tasse de thé qu'elle avait réclamée, ce qui ne manqua pas de déstabiliser davantage la Vierge.
Le chevalier blond gardait les yeux clos, mais une ride légère à la base de son front trahissait le flot des questions qui troublait sa sérénité. Consciente de son incompréhension, elle pensait qu'il romprait le silence le premier. L'ancien Bélier le devança. Posant sur la table basse qui les séparait la tasse qu'il tenait entre les mains, il attaqua :
« Vous êtes réellement sérieuse ?
— Crois-tu que je vous aurais tous tirés du lit de si bonne heure pour plaisanter ? » répliqua-t-elle en se tournant vers lui avec un haussement de sourcils amusé.
L'Atlante répondait souvent à ses boutades de manière allusive, mais manifestement cette fois-ci, il trouvait qu'elle allait trop loin. Bien que de façon avenante, il ne lui cacha pas sa contrariété.
« Athéna, loin de moi l'idée de mettre en doute la logique de votre plan, mais il me semble excessivement…
— Dangereux, termina-t-elle en lui épargnant la recherche d'un mot plus diplomatique.
— C'est cela même, approuva Shion en se calant dans son fauteuil sans la quitter des yeux. Dangereux et inutilement aléatoire pour la préservation de la puissance de notre force de frappe. Dois-je vous rappeler que nous ne disposons que d'unités en nombre limité dans l'immédiat ? Si nous devions subir une attaque massive, il n'est pas certain que nous parviendrions à la repousser. Aucun des Bronzes ou des Argents tombés ne nous a été rendu. L'effectif des Ors est au complet, et vos chevaliers sont parfaitement aptes à remplir leur mission au sein du Sanctuaire. Mais hors de cette enceinte, la vulnérabilité de certains devient par trop hasardeuse.
— Et c'est justement pour ça que je veux restituer à tous l'intégrité de leurs pouvoirs, renchérit Athéna. Seulement pour y arriver, il me faut trouver un moyen de forcer mon oncle à lever sa sentence.
— Pourquoi tenter Hadès de cette manière ? Shaka est en bonne voie, argumenta l'Atlante en donnant implicitement la parole à la Vierge.
— Suivant vos ordres je me laisse plus ou moins traquer au sein de mes méditations, commença celui-ci avec déférence. Comme si l'imperméabilité de mon cosmos n'avait pas encore été totalement réparée. Et je projette principalement mon moi subliminal vers les niveaux infernaux. A la manière de quelqu'un qui erre inconsciemment à la recherche d'un point d'ancrage qui lui conviendrait, et dont le moral serait en berne. Je suis pratiquement certain d'avoir attiré l'attention d'un des trois Juges. »
Les yeux d'Athéna se plissèrent légèrement.
« Lequel ? demanda-t-elle en le fixant avec attention.
— Rhadamanthe. »
Une ride de contrariété se dessina aussitôt entre les sourcils de la déesse.
« Voilà qui pourrait compliquer notre approche. Je tiens absolument à ce que Kanon t'accompagne lorsque tu prendras véritablement contact. Or ces deux-là se sont affrontés suffisamment longtemps pour que Rhadamanthe se méfie, et qu'il sache que le jumeau de Saga n'est pas un adversaire facile. Il va falloir jouer serrer pour lui faire avaler la couleuvre.
— Peut-être pourriez-vous envisager un remplaçant à Kanon ? avança Shion.
— Non. Les négociations que nous devrons livrer là-bas pourraient s'avérer délicates, et j'ai besoin d'un traître patenté. Auquel j'accorde à présent toute ma confiance, compléta-t-elle en détectant le sentiment de déplaisir dans l'esprit de la Vierge. Ils seront sur leurs gardes. Et Rhadamanthe sans doute encore plus que les autres. Avec Kagaho, il se place directement derrière Cerbère pour servir son Maître. Et il peut avoir la dent dure. De plus, je vous rappelle aussi que pour le moment, si nous connaissons le levier à actionner pour permettre à certains d'entre vous de se rendre aux Enfers, nous ignorons toujours comment tromper durablement Hadès et ses troupes une fois sur place.
— Les choses seraient incontestablement plus simples si vous cherchiez seulement à faire un échange, et non pas à vous venger, objecta le Grand Pope, en sachant que son rôle l'autorisait à contester ses décisions.
— Et donner à mon oncle l'illusion de me faire une aumône ? Jamais !. »
Retrouvant une contenance moins hésitante en terminant sa tasse de thé, la Vierge s'abstenait sagement d'intervenir. Il partageait les réserves de Shion, et il ne pouvait s'empêcher d'être admiratif devant la façon dont l'ancien Bélier osait tenir tête à leur déesse. Il était certain qu'il arriverait à lui faire entendre raison. Ainsi faillit-il s'étrangler en écoutant la suite.
« Soit, je ne vaincrai pas votre entêtement qui nous prête à tous les retournements de situations possibles. Je vous donne donc mon accord, ce qui gagnera du temps. Cela m'amène néanmoins à vous poser une question qui me tracasse depuis que vous nous avez informés de votre décision. Pourquoi exposer délibérément Camus et Aphrodite aux représailles des Spectres ?
— Parce que j'ai besoin de faire diversion, rétorqua-t-elle calmement, sans prendre ombrage de la franchise de son Grand Pope, au grand soulagement de l'Indien. Le désistement précédent de Shaka à mon encontre représente une incroyable opportunité. Pour eux, comme pour nous. Hadès rêve de le recruter parmi ses Spectres, et son désir va nous permettre de transformer notre ami ici présent en Cheval de Troie. Mais le leur présenter sur un plateau d'argent comme un énorme bonus, alors que de mon côté je n'aurais pas essayé au moins une fois de tester la solidité du filet de mon oncle, cela paraîtrait très suspect.
— Oui, mais pourquoi précisément Camus et Aphrodite ? insista Shion. Aucun des cinq renégats ne dispose de cosmos loin de notre île, mais nous savons que Saga et Angelo ont la possibilité de fuir en se créant des ponts de secours. L'un peut laisser ouverte une porte sur une dimension parallèle qu'il aurait activée au Sanctuaire avant de le quitter, l'autre peut procéder de la même manière avec les cercles d'Hadès. Le transfert suffirait à leur rendre leur cosmos à l'arrivée pour que tout se passe bien, et les deux se retrouveraient en sécurité parmi nous en un instant. Mais une fois hors du Domaine Sacré, Aphrodite et Camus seront totalement désarmés. S'il devait arriver quoi que ce soit sur le terrain, ils n'auraient aucun moyen de se protéger par eux-mêmes.
— Justement, scanda Athéna avec une certaine dureté. Hadès ignore qu'il a oublié de sceller quelque chose du côté des chevaliers des Gémeaux et du Cancer, et je tiens à conserver cet avantage secret. En cas d'urgence il pourra toujours nous servir. Il me semble aussi logique de n'engager dans cette affaire que les éléments dont la perte militaire nous touchera le moins. Tu as d'ailleurs traversé assez de guerres pour savoir que j'ai raison. Et puis, de façon plus prosaïque, disons que les chevaliers du Verseau et des Poissons me semblent avoir besoin de retrouver du cœur à l'ouvrage
— Vous leur en voulez », constata Shion, sans cacher son désaccord.
Il affichait clairement son soutien à la totalité de ses troupes, à la grande fierté de Shaka, qui n'était pas loin de penser que l'ordre divin, auquel il aspirait pourtant, négligeait singulièrement la compassion.
— De mettre autant de temps à se reprendre ? répliqua la déesse. Certainement. Ils n'ont pas été entraînés pour faire passer leurs soucis personnels avant le bien de l'humanité. Et dans ce cadre, Aphrodite a encore moins d'excuses que Camus. Mais je ne suis pas totalement insensible à leur situation. C'est pourquoi la mission que je leur confierai les éloignera peu du Sanctuaire. Il s'agit d'un test, et comme tel, je tiens à prendre toutes les précautions possibles. C'est la raison pour laquelle je désire que Milo et Shaka les accompagnent avec la consigne de veiller sur eux. Par contre Shaka, si comme je le pense, à un moment donné les Spectres de mon cher oncle interviennent, tu feras en sorte de t'interposer en douceur. »
Le terme suscita suffisamment d'étonnement chez la Vierge pour que celui-ci entrouvrît les yeux.
« Vous désirez que je les épargne ?
— S'ils doivent devenir tes futurs alliés, ce serait une excellente entrée en matière », confirma Athéna sans s'émouvoir.
Une expression un peu sceptique sur son visage démasqué, Shion redoutait ce que dissimulait la nouvelle idée divine. Pressentant lui aussi que le plus déplaisant restait à venir, Shaka ne cacha pas sa perplexité.
« Mais si je retiens trop mes coups, cela ne va-t-il pas sembler…
— Suspect ? compléta Athéna, en balayant ses paroles d'un geste de la main. Non, car je demanderai à Milo d'en faire de même. Je suis censée avoir gagné la dernière guerre. Je peux donc vouloir faire preuve de mansuétude. Hadès s'attend à ce que mon bon cœur me perde. Donnons-lui l'illusion que son raisonnement est juste. D'autre part, l'accord qui nous lie stipule qu'il est totalement en droit d'envoyer ses Spectres à la surface pour pourchasser mes cinq chevaliers soumis à sa vindicte, si ceux-ci posent un pied hors du Sanctuaire. Si je veux éviter que d'autres Olympiens s'en mêlent, je dois faire profil bas. »
De toute évidence, quelque chose gênait Shaka dans son raisonnement, et Athéna s'interrompit pour lui laisser le temps d'exprimer ses arrière-pensées. Peu accoutumé à s'opposer directement à sa déesse, celui-ci hésitait visiblement sur la formulation de ses réserves. Le prenant en pitié, Shion lui vint en aide en exposant clairement ce que lui aussi redoutait.
« Si nous répliquons sans mettre à mal les Spectres, vous ne craignez pas qu'ils pensent qu'ils ont réellement une chance d'éliminer les deux chevaliers privés de cosmos, et qu'ils concentrent alors toutes leurs attaques sur ceux-ci ?
— Si, mais ne pas tuer leurs agresseurs ne veut pas dire ne pas protéger nos troupes.
— Pas si simple, le détrompa l'Atlante en secouant la tête. Aphrodite et Camus n'auront aucune protection. Privé de cosmos, leurs armures ne pourront pas répondre à leur appel à une telle distance. Le moindre coup direct leur sera fatal. Et je ne parle pas des autres risques inhérents à un combat de ce type. Entre les déplacements d'énergie, les failles et les chutes de pierres, aucun humain ne survivrait plus de quelques secondes.
— C'est pourquoi dès que vous sentirez l'amorce d'un cosmos noir, vous les rapatrierez immédiatement, rétorqua Athéna sans se troubler.
— Ce ne sera peut-être pas suffisant, intervint Shaka, qui évaluait les menaces au fur et à mesure de la discussion. Les Spectres sont rapides, malins et certains disposent d'un excellent sens de la stratégie. Si j'étais à leur place, je nous couperai la route.
— C'est donc là qu'il faudra montrer que vous êtes plus intelligents, ou plus forts », répliqua la déesse avec une fermeté qui coupait court à ses récriminations.
La Vierge baissa la tête en étouffant un soupir. Il n'était pas dans ses habitudes de discuter un ordre ou de mettre en doute ses propres compétences, mais cette fois-ci, il s'inquiétait pour ses camarades.
« Une dernière chose Shaka, reprit Athéna avec autorité. S'il y a affrontement, et qu'à un moment donné Aphrodite ou Camus se retrouvent directement exposés aux coups de vos ennemis, je veux que tu évites de t'interposer trop efficacement.
— Quoi ? »
En face d'elle, la Vierge avait totalement ouvert les yeux et la regardait de manière effarée. Shion gardait encore un air de retenue, mais il semblait évident qu'il n'adhérait pas à ses projets et que ses intentions le dépassaient. Consciente de leurs préoccupations réelles pour les deux chevaliers qu'elle avait décidé de transformer en souris livrées à la vélocité de chats bien entraînés à la chasse, elle comprit qu'il était temps qu'elle leur révélât la finalité de son plan.
« Ce sera une excellente façon d'attirer une nouvelle fois l'attention sur toi, fit-elle en s'adressant à l'Indien. Les Spectres réagiront comme vous le faites maintenant, en s'interrogeant sur votre stratégie. Ils suspecteront alors une hésitation, dictée par la rancœur que tu nourris pour ma personne, ou le peu d'intérêt que tu conserves pour tes frères d'armes. Rassure-toi Shaka. Milo sera là. Et lui ne retiendra ni ses coups ni de tergiversera pour savoir s'il doit ou non s'interposer, termina-t-elle avec un sourire charmeur.
— Le risque est énorme Athéna, la mit en garde Shion.
— Pas si vous vous arrangez pour les rapatrier à temps. Ce sera à toi de décider du bon moment Shaka. Mais s'il y a combat, je veux que l'issue de celui-ci laisse planer un instant d'indécision de ta part.
— Dans ce cas, peut-être serait-il préférable de m'affecter un autre coéquipier Majesté, émit la Vierge en refermant les yeux pour donner plus de poids à sa requête. La sauvegarde d'Aphrodite et de Camus dépendra entièrement de Milo. Je ne mets pas en doute l'intégrité du chevalier du Scorpion, mais que se passera-t-il s'il est amené à faire un choix ? »
A ses côtés, il sentit Shion le foudroyer du regard. Il n'était pas particulièrement fier de ses paroles, mais en tant que participant mis d'office hors circuit, il devait s'assurer qu'Athéna était bien consciente du danger de cet accompagnement particulier.
« J'ai d'autres projets pour les chevaliers d'Or restants, et vous n'êtes pas interchangeables. Mais c'est une question de rhétorique intéressante, admit Athéna. Il est évident que nous allons nous heurter là à l'un des cas de figure que je redoutais et à cause desquels je désapprouve expressément toute relation affectivement trop forte entre vous. Afin de limiter les risques, vous serez affiliés en binôme. Milo sera plus spécifiquement chargé de protéger Aphrodite, et toi Camus. Connaissant notre Scorpion, je me doute qu'il ne te fera pas suffisamment confiance, et que tout en garantissant la sécurité du douzième gardien, il louchera fréquemment vers le onzième. Ce qui devrait lui permettre d'intervenir rapidement en cas de besoin, sans pour autant négliger le chevalier des Poissons sous sa garde. Tu as bien fait de soulever le problème Shaka. Et pour éviter qu'il ne se laisse trop facilement distraire, nous rétablirons l'équilibre en ne l'informant pas de ton manque de réactivité passagère.
— En clair, vous incluez deux tests dans un, maugréa Shion. Je peux comprendre et même approuver. Mais je ne suis pas certain que le moment soit bien choisi. Et si Milo s'aperçoit de quelque chose, il ne va pas apprécier. »
Alors qu'ils gagnaient la pièce où ils se trouvaient, l'ancien Bélier avait sommairement entretenu Athéna des derniers évènements. Il l'avait informée de la mort de Zoltan, du chantage que celui-ci exerçait sur le Verseau, de la crise douloureuse traversée par Camus, et du rapprochement inattendu du Scorpion. Tout comme lui, elle avait semblé satisfaite de l'évolution de la situation, mais il paraissait légitime qu'elle s'interrogeât sur l'impact de celle-ci. Néanmoins il ne s'attendait pas à ce qu'elle se penchât sur la question aussi vite. La faiblesse de Camus était encore si évidente, qu'elle pouvait justifier à elle seule que Milo se préoccupât davantage de sa personne.
Consciente qu'il la désapprouvait, Athéna s'adressa à son Grand Pope d'un ton qui rendait sa décision irrévocable.
« J'ai besoin de savoir si dans le cadre d'une mission où ils se retrouvent ensemble, Milo est capable de faire totalement abstraction de ses sentiments. C'est ma volonté Shion. Il ne sera pas mis au courant. »
Mal à l'aise, Shaka s'agita sur son siège. Il était responsable de la dernière prise de position de leur déesse, et il ne regrettait pas d'avoir pointé l'écueil que représentait le mode de réaction parfois trop passionné du Scorpion. Mais bien qu'il en suivît la logique, à l'égal de Shion, il réprouvait la précipitation de cette mise en situation directe. Ennuyé pour le sort de ses frères d'armes, il sortit de sa réserve coutumière.
« Sauf que la simulation sera tout de même un petit peu biaisée, osa-t-il remarquer avec courage.
— Si tu préfères que la partie soit plus équitable, je peux remplacer Aphrodite par Shura », lui assena Athéna avec rudesse.
Vaincu, la Vierge s'abstint de tout nouveau commentaire.
(Première publication avril 2011 - Chapitre modifié en janvier 2016 (Outre les changements de syntaxe et de vocabulaire, le chapitre contient 253 mots de plus. Cela a l'air peu, mais les modifications non comptabilisées, car apparaissant après suppressions préalables de texte sont nombreuses).
