Il faut trente ans pour que Loki juge Jarnvidja suffisamment instruite pour lui laisser la responsabilité du camp.

A ce stade, ce n'est plus une cahute qu'il y a dans le bois, mais une large maison de pierre – Gabriel se rappelle affectueusement le choc de ses élèves lorsqu'il a érigé le bâtiment d'un geste de la main, après avoir fait suer sang et eau à ses gamins pour rassembler les matériaux de construction.

Il doit bien y avoir une quarantaine de résidents au camp, et Gabriel doit bien avoir ramené autant de gamins à leurs clans après la fin de leur apprentissage. Mine de rien, il se demande combien il existe de clans sur la surface de Jotunheim – au pif, il estime deux cents au moins. Les jötnar pondent autant de gamins qu'ils peuvent dès qu'ils sont en mesure de les fabriquer, restes d'une vie précaire, et la tendance ne semble pas pressée de s'inverser ces derniers temps.

Pour le futur, ça promet une belle explosion démographique. Enfin, ce n'est pas comme s'il n'y avait pas de place pour les arrivants.

Jarnvidja se range sans mal dans le rôle de responsable, bousculant les gamins comme des quilles lorsqu'ils essaient de tirer au flanc et refusant de laisser un problème en souffrance. Oui, elle se débrouillera à merveille.

Après tout le temps passé à jouer au professeur, Loki se sent pris de bougeotte. Il a besoin de changer d'air.

Même au Paradis, il avait ce problème. C'est de là que naissaient les farces qui ont fait sa réputation d'Embrouilleur : quand Gabriel s'enfonce dans la routine, il devient invivable. Il faut qu'il fasse l'andouille, qu'il se sauve, ou bien il sombre dans l'apathie.

(Parfois, la nuit, il repense à la Chute et songe que s'il pouvait défaire ça en se condamnant à la monotonie, ça vaudrait probablement le coup.)

Lorsqu'il enfourche Fenrir – qui ne change toujours pas – Jarnvidja et les gamins le suivent aussi longtemps qu'ils peuvent, sans cesser de lui demander où est-ce qu'il ira, et surtout quand est-ce qu'il reviendra.

A ces deux questions bien distinctes, Loki n'offre qu'une seule et même réponse :

« Je ne sais pas ! »


Il ne va pas visiter Bergelmir. Il préfère s'enfoncer dans les terres.

Jotunheim n'est pas qu'une étendue de glace et de neige, la Forêt de Fer en est la preuve. C'est tout de même un choc de voir des arbres, des fleurs colorées tranchant crûment contre la monotonie du blanc et du brun. Loki s'arrête souvent pour admirer le paysage.

De temps à autre, il tombe sur des villages – rien de très luxueux, juste des petits hameaux, avec des morveux qui courent partout et des yaks qui broutent à proximité. Il reste à l'écart.

Il n'a pas très envie de compagnie, à vrai dire.

Plus exactement, il n'a pas très envie de compagnie jotunn.

Il veut ses frères et sœurs angéliques. Il veut l'innocence de Castiel et l'insolence de Balthazar,il veut la curiosité d'Anaël et l'imprudence d'Hester, il veut le rire de Lucifer et la douceur de Raphaël et la solidité de Michel.

Il veut son Père. Il veut rentrer à la maison.

Mais la maison a été incendiée, ses occupants abattus ou mutilés ou traumatisés à tel point qu'un retour en arrière n'est même pas envisageable.

Tout ce qu'il reste à Gabriel, c'est Loki. Et Loki n'est pas assez.

Il aimerait tellement que ça suffise.