Son petit tour dehors finit par durer plus d'un siècle.

Oh, il passe voir les gamins du Bois de fer ou fait un détour par le village de Bergelmir dès qu'il peut, mais sinon il reste à l'écart.

C'est drôle, parce que Gabriel a toujours été le plus social des Archanges. Il trouvait toujours un moyen de s'accrocher aux basques de ses frères et sœurs, et le priver de compagnie plus d'une journée, c'était lui infliger la pire des tortures.

Loki passe des jours, des semaines sans autre interlocuteur que Fenrir, et encore, le loup n'est pas très doué pour la conversation – comment voulez-vous qu'un loup connaisse les mondanités les plus élémentaires, exactement ?

C'est drôle, cette dissonance entre Gabriel et Loki. C'est bien, car ça aide à perfectionner son camouflage – les gens retiennent vos caractéristiques essentielles, vos traits de caractère marquants, et vont chercher ailleurs si vous ne collez pas à leur profil. Et puis, si Loki prend assez de distance avec Gabriel, peut-être que les souvenirs arrêteront de le hanter. Peut-être que son cœur cessera de saigner.

Jusque là, ça n'a pas été très concluant. Peut-être qu'il n'est tout simplement pas allé assez loin.


Le chant de Jotunheim se modifie de plus en plus, et à une vitesse qui augmente sans donner signe de vouloir freiner. Il fallait s'y attendre, les jötnar ne sont plus limités par les orages incessants, et les enchanteurs ont commencé à laisser leur marque sur le monde.

Bien sûr, les progrès sont petits : Jotunheim est une planète franchement hostile à ses résidents, et ce n'est que la troisième génération à viser vers le progrès. A ce stade, et vu les conditions, impossible de se réveiller du jour au lendemain pour découvrir des gratte-ciels et des voitures volantes.

Tout de même, Loki voit de plus en plus de hameaux composés de maison en dur, de plus en plus de troupeaux, de plus en plus de jötnar qui ne lui sautent pas automatiquement sur le râble parce qu'un étranger à la tribu doit être un ennemi, c'est bien connu qu'on ne peut compter que sur sa famille.

Loki ne sait pas s'il doit être fier. S'il n'était jamais venu sur ce congélateur à échelle planétaire, les Géants seraient sans doute restés bloqués au stade nomades qui se castagnent sans arrêt et crèvent de faim au jour le jour. D'un autre côté, il n'a fait que leur donner la poussée initiale, et il a regardé ce que ça donnait.

Au bout du compte, il décide que ce n'est pas important. Mais il ne peut pas s'empêcher d'éprouver une pointe de contentement devant les nouveaux développements.