Disclaimer : Les personnages appartiennent naturellement toujours à KURUMADA.

Auteur : Newgaia

Rating : M (précautions prises pour certains chapitres).

Genre : Angst


Résumé du précédent chapitre (Les confessions de Milo) : La conversation interrompue par le Cancer oblige Camus à réviser sa position à l'encontre de Milo. Pour la première fois, il accepte de son plein gré que celui-ci soit son partenaire à l'entraînement.Leur combat semble même ranimer une ancienne complicité, jusqu'à ce que le Verseau soit victime d'une nouvelle hémorragie. Un peu plus tard, Athéna expose son plan aux quatre chevaliers qu'elle a choisi d'envoyer en mission, en conservant son optique de passer sous silence la défection temporaire de Shaka. Inquiet pour le Verseau, le Scorpion se débrouille pour rester seul avec elle et il lui avoue la défaillance physique du Français. Athéna est ennuyée, mais elle refuse de remplacer Camus, ce qui déçoit profondément le Grec. Malgré sa déconvenue, celui-ci en profite pour l'interroger sur les dernières paroles de Zoltan. La déesse lui révèle alors l'existence de la dissonance de sa Maison ainsi que de celle du Verseau, les expliquant ce que tous les deux ont perdu une fois leur séparation consommée. Milo est effondré, car il découvre à ce moment que Camus l'aimait véritablement. Touchée, Athéna essaye de comprendre comment le Grec a pu en arriver à abandonner ainsi son amant. Milo lui confesse qu'il n'en a pas une idée très claire, ce qui ne manque pas d'alerter la divinité sur la responsabilité probable d'une tierce personne.


Note : Dans ce chapitre, je fais référence à Albior, en me basant sur la partie animée concernant son combat lors de la destruction de l'île d'Andromède, qui est différente de la version manga.


CHAPITRE 37 : LA VALSE DES ALLIANCES (mise à jour 24 juillet 2016)

Bien loin de se douter des questions multiples que sa confession venait de soulever dans l'esprit d'Athéna, Milo redescendait lentement au temple du Verseau. Il savait que Camus était resté au Palais pour mener à bien son travail près de Shion. Le Français ne rentrerait donc pas avant le début de la soirée, voire un peu plus tard en comptant le temps passé auprès de leur déesse.

Camus avait le sens des responsabilités et le goût des choses consciencieusement réalisées chevillés au corps. Il en avait constamment été ainsi, et le Scorpion avait toujours aimé ce côté trop sérieux chez le onzième gardien. Même si cet aspect de sa personnalité lui avait souvent interdit de l'entraîner dans ses bêtises lorsqu'ils étaient enfants.

Rattrapé par ses souvenirs, le Grec sourit. La rigueur de son ancien amant lui avait toujours rappelé qu'il avait des devoirs à remplir. Elle pointait également plus qu'une simple victoire, quand il arrivait à circonvenir Camus pour le conduire vers les rivages d'une originalité moins productive et qui n'appartenaient qu'à eux seuls. Combien de moues chagrines de la part de Milo, de regards suppliants, de propositions plus tordues les unes que les autres, et en désespoir de cause, d'aide apportée sans le consentement du futur Verseau, pour expédier rapidement à deux une corvée, et obtenir que le petit Français se libérât plus vite de ses obligations ?

Lorsqu'enfin ils parvenaient à glaner un peu de temps libre pour retrouver des occupations de leur âge, Camus montrait des préjugés et des hésitations troublantes pour goûter aux joies élémentaires d'une humanité recouvrée. Il avait souvent une expression dubitative et presque inquiète, que le Grec trouvait adorable. La plupart du temps, Milo finissait cependant par le convaincre de le suivre. Au Sanctuaire, ils partaient alors en maraude dans les vergers, exploraient les chemins, les grottes ou les rivages reculés. En Sibérie, lors des réunions sous l'égide de leurs maîtres, ils s'amusaient tout simplement d'une bataille de boules de neige.

Le Scorpion se remémorait cette époque avec nostalgie. La plus grande difficulté de ces rassemblements polaires, situés dans une zone hautement isolée et peu propice aux divertissements, était d'échapper aux demandes récurrentes de Kayla ou d'Aslin pour partager leurs jeux. Et surtout, à celles de Zoltan. Bizarrement pour qui ignorait la complexité de son caractère réel, le taciturne petit Camus les aurait acceptés. Mais Milo le voulait pour lui seul, et il défendait déjà jalousement leurs instants de solitude à deux.

Plus tard, les devoirs de leurs fonctions respectives leur avaient peu laissé de temps pour s'adonner au plaisir de profiter de la compagnie l'un de l'autre, et l'esprit scrupuleux et méthodique du Verseau avait encore été renforcé par la prise en charge de ses disciples. Malgré tout, quand ils parvenaient à trouver un moment et un lieu pour se rejoindre, les heures ou les simples minutes passées ensemble compensaient aux yeux de Milo la somme des peines et des contraintes qui les enchaînaient.

Il en gardait aujourd'hui une impression d'émerveillement trop court. Arracher Camus aux soucis de ses obligations était difficile, mais y réussir le comblait par tous ces petits riens émotifs que le Français laissait involontairement échapper à son contact. Comme le jour où il lui avait offert l'anneau que celui-ci portait à présent en pendentif autour du cou.

Ce souvenir afficha un sourire empli de tristesse sur le visage du Grec. L'éloignement du Verseau tombait à point nommé. Les révélations d'Athéna le bouleversaient tant, qu'il préférait ne pas se retrouver trop rapidement en face de lui. Milo savait qu'il devait prendre du recul et il ressentait un besoin de solitude inhabituel.

Camus l'avait aimé...

Comment avait-il pu en douter ? Normalement, il n'existait pourtant pas meilleur que lui pour décrypter l'indifférence de son prince des glaces.

Il avait failli, et il s'en voulait terriblement.

Au fil des ans, les difficultés de leur condition n'avaient fait que renforcer la carapace du Verseau mais ce n'étaient pas une excuse. Camus n'avait cherché qu'à se protéger. Qu'à « les » protéger, et il avait réagi comme un adolescent blessé, rancunier et immature. Pire, il en était venu à s'interroger sur la nature véritable des sentiments que son ancien amant nourrissait pour lui. Il regrettait amèrement son comportement agressif lors de l'éparpillement de leurs âmes, mais plus encore, il déplorait d'avoir suspecté la sincérité de l'amour du Français. Même si, aujourd'hui, la question redevenait entière. Qu'éprouvait actuellement le onzième gardien pour lui ?

Après toutes ces épreuves, le fait que Camus portât l'anneau tendait à lui prouver que celui-ci ne le haïssait pas. Mais ses réactions précédentes mettaient incontestablement en avant une grande méfiance à son égard, ou tout au moins le peu d'envie qu'il avait de renouer une relation aussi forte qu'autrefois. Pour le délivrer du danger que faisait peser sur lui le tourment de sa Maison, il fallait pourtant que Milo parvînt à retrouver ne serait-ce que son amitié. Il en allait également de sa propre sauvegarde. Toutefois, dans ce cadre, il était prêt à se satisfaire d'un amour sans retour, si au moins il avait la certitude que le son ancien amant échapperait au piège qui peu à peu se refermait sur lui.

Pris dans un engrenage de confusion, le Scorpion sentit son assurance fondre en songeant à l'énorme difficulté représentée par Sergueï. Le refus d'Athéna face à sa demande pour remplacer Camus lors de leur prochaine mission ne lui laissait aucune illusion sur la réaction de celle-ci si elle découvrait la vérité concernant l'enfant. Le lien tissé entre lui et le Verseau, lien qui de l'aveu de leur déesse les mettait à l'abri des dissonances de leurs Maisons, ne serait d'aucune utilité pour atténuer sa colère. Elle ne préserverait pas Camus sous prétexte que sa chute pourrait nuire à Milo. Elle n'accepterait jamais qu'un élément personnel interférât dans un jugement touchant à l'intégrité de sa chevalerie. Confrontée aux conséquences, elle ne verrait là que la confirmation que deux chevaliers d'Or ne devaient jamais s'unir.

Le mieux était certainement que le petit trublion disparût purement et simplement, avant que quelqu'un d'autre ne fît le rapprochement. C'était cruel et parfaitement injuste, mais l'essence même de Sergueï se heurtait de toute façon à cette prédestination. Sa naissance défiait un interdit millénaire et en faisait une aberration qui offensait Athéna.

La difficulté majeure résidait dans la réaction de Camus à cette éventualité. Milo aurait pu passer outre, en réglant le problème à sa manière, sans l'informer de ses actions et en lui demandant encore moins son assentiment. Toutefois, c'était prendre le risque de rebâtir leur relation sur une base aussi bancale que celle où ils évoluaient actuellement. Si Camus découvrait ses agissements par la suite, il le connaissait suffisamment pour savoir qu'il lui en voudrait durablement, et il n'était pas sûr qu'il lui pardonnât le meurtre de son fils, fut-ce pour une bonne raison. La façon dont le Français acceptait les marques de tendresse de l'enfant prouvait à elle seule qu'il s'y était attaché.

Milo se sentait dépassé. Son objectif était clair, mais il risquait de blesser à nouveau celui qu'il désirait préserver. Malgré la contrariété toujours bien présente que suscitait en lui l'idée d'un Verseau succombant aux charmes féminins, qui plus est en le lui cachant, la manière dont Camus assumait sa paternité aurait pourtant dû l'attendrir dans un cadre normal.

Il était persuadé que cette paternité inattendue représentait un nouveau point d'ancrage positif pour son pair, et surtout, une possibilité inespérée d'obliger celui-ci à manifester ses émotions. Sans compter que l'affection dont le couvait Sergueï était d'une spontanéité touchante. Malheureusement, les conditions entourant la naissance de l'enfant s'opposaient au maintien d'une relation, qui immanquablement allait finir par s'avérer fatale. Face au danger, les choix du Grec demeuraient limités. Il devait trouver un moyen de les séparer. Et pour la préservation du cœur du Français, décidément bien plus sensible que ne l'imaginaient ceux qui le dénigraient, le plus vite serait le mieux.

L'expression durcie par ses sombres pensées, Milo s'engagea dans le douzième temple. Sa démarche inhabituellement ralentie le retenait plus que de coutume au sein du bâtiment, et le bruit de ses pas se répercutait comme un glas funèbre sous la voûte noyée dans la pénombre. Poussant un soupir à fendre l'âme, il finit par s'immobiliser les yeux fixés sur le sol.

Foutue guerre, et foutu destin qui se plaisaient à les dresser les uns contre les autres. Une chose lui apparaissait en tout cas certaine : ils en avaient tous suffisamment pâti, et si sauver Camus signifiait écorner l'absolue dévotion qu'il était censé ressentir pour sa déesse en la trompant, il le ferait. Si demain Athéna demandait une nouvelle fois sa vie pour la secourir, ou protéger l'humanité, il n'hésiterait pas une seconde à répondre à son appel. Mais il ne sacrifierait pas Camus une seconde fois sur son autel. Sa décision était définitive. Il ne voyait aucune traîtrise dans cette option. Sa part de loyauté envers leur déesse passait malheureusement par un raccourci qui éliminait Sergueï.

Le bruit ténu d'un infime déplacement d'air l'avertit qu'il n'était plus seul. Au même instant, il sentit la déchirure d'une légère griffure sur sa joue droite, tandis qu'un objet lancé dans sa direction atterrissait avec grâce à ses pieds. Ses réflexes prenant le relais, il fit un saut de côté en se mettant immédiatement en garde. Un rire étouffé et une rose posée sur le sol le renseignèrent sur l'identité de son agresseur.

« Je peux savoir ce qu'il te prend de m'attaquer ?'interrogea-t-il sèchement Aphrodite, en ne relâchant qu'à moitié sa vigilance.

— Si j'avais réellement décidé de t'attaquer, tu ne serais déjà plus en position de me menacer, répondit celui-ci en sortant de l'ombre. Cette rose était inoffensive. Elle n'a fait que me servir pour attirer ton attention.

— Tu pouvais tout aussi efficacement me taper sur l'épaule, répliqua Milo sans répondre au sourire suave du Suédois. Je ne suis pas d'humeur, et t'amuser de la sorte avec ceux qui traversent ton temple pourrait très mal finir. Si tu veux en découdre, attends demain. Et je te rappelle que tu as plutôt intérêt à m'épargner. Si ça tourne mal à l'extérieur, tu ne pourras compter que sur moi pour te protéger.

— Et Shaka, lui rappela son interlocuteur.?

— Shaka sera occupé par quelqu'un d'autre, grinça malgré lui le Scorpion.

— On dirait que ça te contrarie

— Je n'aime pas savoir Camus exposé de cette manière alors qu'il se remet à peine de ce que tu sais.

— Et c'est tout ? » insista le chevalier des Poissons, en se rapprochant sans perdre son petit sourire, mi-engageant mi-narquois.

Conscient qu'il le retenait en taisant volontairement la raison véritable de son intervention, le Scorpion lui demanda en affichant clairement son agacement :

« Qu'est-ce que tu cherches Aphrodite ? Tu veux t'assurer que je prendrais véritablement soin de toi demain ? La réponse est oui. Quoi qu'il m'en coûte. Satisfait ? »

Le Suédois ne se formalisa pas de sa rudesse. Il savait que Milo ne l'appréciait que modérément depuis qu'il avait cru bon d'achever Albior à sa place. Le Scorpion lui était certes redevable de l'aide apportée à Camus durant sa désintoxication, mais il n'arrivait toujours pas à lui accorder sa confiance.

Aphrodite pouvait admettre la rancœur du Grec. Même s'il n'avait fait qu'anticiper la défaite du chevalier de Céphée en obéissant aux ordres qu'il avait reçus de Saga sous son masque de Grand Pope, il n'était pas particulièrement fier de cette action dépourvue de bravoure. En l'occurrence, il n'aurait pas non plus aimé être filé de la sorte et voir un combat loyal se transformer en exécution sommaire ne laissant aucune chance à son adversaire. Le dérapage de Milo qui avait ensuite dévasté l'île d'Andromède devait beaucoup à son intervention, et leur sacrifice commun devant le Mur des Lamentations ne réglait pas toutes les tensions.

Face à l'animosité manifeste du Scorpion, le chevalier des Poissons décida de tenter une ouverture. Effectuant un pas en avant, il se baissa d'un mouvement gracieux, s'offrant totalement à la merci du huitième gardien, pour venir cueillir la rose abandonnée sur le sol. Le regard ce dernier le transperça, mais il n'eut aucun geste d'agression.

« Tu as tort de te méfier ainsi Milo, rétorqua-t-il en se relevant, comme s'il lisait dans ses pensées. Et je ne m'inquiète pas pour moi. Je te fais confiance, ainsi qu'à Shaka. Mais il va falloir que Camus se souvienne que nous formons une communauté. Et toi aussi par la même occasion. »

Le regard du Grec s'étrécit davantage. Il répartit néanmoins d'un ton calme.

« Mes affinités ne m'ont jamais interdit de collaborer avec mes inimitiés. Tu es bien placé pour le savoir que je sache. Quant à Camus, il sait ce qu'il doit faire. Et il est parfaitement capable d'accomplir une mission en ta compagnie, en t'incluant dans ses manières d'agir de façon parfaitement policée, équitable et claire.

— Ce n'est pas ce que je voulais dire, riposta tout aussi tranquillement Aphrodite en caressant d'un doigt distrait la rose entre ses mains. Je faisais allusion à son secret.

— Que secret ? se tendit Milo, visiblement harponné, mais peu désireux de collaborer.

— Celui de sa paternité, lui retourna le Suédois en baissant la voix. Angelo nous a prévenus. Ne nie pas Milo, tu es parfaitement au courant. Saga est également dans la confidence. Il évite d'aborder le sujet avec toi parce qu'il ignore si tu connais la situation réelle de Camus, mais personnellement je suis convaincu qu'une certaine connexion n'a pas pu t'échapper. J'ai croisé Death Mask ce matin et il m'a parlé d'un lien spécial existant entre son apprenti et le Verseau. Vivant sous le même toit que Camus, et le connaissant mieux que personne, il est impossible que certaines choses te soient passées inaperçu. Rassure-toi, Saga m'a demandé de surveiller les pôles d'intérêts de Shion pour parer au grain. Angelo doit d'ailleurs prochainement m'expliquer la nature exacte de cette relation bizarre, pour que je sache exactement quoi guetter dans les réactions de notre Grand Pope.»

Noyé sous cette avalanche de vérités révélées à Aphrodite, les yeux de Milo affichèrent un éclat plus sombre et il rata une goulée d'air. L'énormité de l'indiscrétion du Cancer l'armait d'une rage froide. L'inattendu des paroles du Suédois lui conseillait cependant la prudence. Incertain sur la bonne attitude à tenir, il hésitait entre lui intimer de se taire et d'oublier jusqu'au moindre mot de ce qu'il venait de raconter sous peine de mort subite, ou l'envoyer balader avec une ironie méchante en le traitant de malade.

« Comment peux-tu proférer de telles allégations à l'encontre d'un de tes frères d'armes ? tenta-t-il finalement de biaiser, en se limitant à une question outrée.

— Parce qu'elles sont exactes, répondit son vis-à-vis sans se troubler. La présence d'Athéna interdit le moindre faux pas, et que je désire sincèrement aider Camus. »

Sa dernière assertion décida Milo à gager sur sa sincérité, mais il ne fit pas l'impasse sur sa colère.

« Foutu Cancer ! Il ne pouvait pas se taire.

— Je crois au contraire qu'il vous a rendu un fier service, répliqua le chevalier des Poissons, sans s'émouvoir de l'agressivité plus forte du Scorpion.

— Ah oui ! en allant cafarder ce qu'il a deviné sur tous les toits ?

— En vous obligeant à prendre conscience que vous ne parviendrez pas à vous en sortir seuls », corrigea Aphrodite.

Durant quelques secondes les deux hommes s'observèrent en silence. La pénombre du temple renforcée par la grisaille du jour modelait les traits du Scorpion d'une dureté attentiste, qui donnait à son regard une fixité dangereuse. Sa méfiance fâchée, mâtinée d'inquiétude, devenait menaçante, et le Suédois évitait de manifester le moindre signe d'agacement. Cet affrontement n'avait rien de plaisant et il pouvait à tout moment se retourner contre lui. Toutefois, déterminé à tenter de se racheter convenablement, Aphrodite joua cartes sur table. Son manque de réactivité face à l'hostilité manifeste du Grec semblait retenir celui-ci de donner libre cours à sa hargne, et le chevalier des Poissons enchaîna comme s'il menait une conversation ordinaire.

« Je ne doute pas de ta bonne volonté pour le tirer de ce micmac, mais si quelqu'un ne connaissant pas toutes les implications se met en travers de votre route, Camus et toi n'arriverez à rien seuls. Le simple fait qu'il vous démasque vous condamnera aussitôt auprès d'Athéna.

— Camus ignore que je suis au courant de la filiation de Sergueï, l'informa le Scorpion, toujours hésitant à lui accorder pleinement sa confiance,

— Tout comme il ne se doute pas non plus que nous le sommes, répondit le Suédois, sans être vraiment étonné par l'aveu de son homologue.

— Qui est au courant ? exigea Milo, d'un ton qui n'admettait pas d'échappatoire.

— Avec Angelo, Saga et moi, Mü plus Shura. »

Le Grec eut un sifflement d'ironie.

« Je vois que les erreurs du passé ne vous empêchent pas de continuer de comploter dans le dos des autres », lâcha-t-il comme une insulte.

Malgré son désir de conciliation, Aphrodite se raidit en perdant sa nonchalance.

« Là tu es injuste Milo, car s'il y en a un qui a réellement comploté, il se trouve actuellement sous notre protection. »

D'un mouvement puissant, le Scorpion se propulsa soudain en avant, entraînant le Suédois dans son sillage jusqu'à le plaquer contre mur. Aphrodite n'avait pas esquissé un geste de défense, ni même de fuite. Les deux bras tendus, Milo le maintenant contre la pierre, les mains posées sur ses épaules.

« Jusqu'à quand conservez-vous le silence ? gronda-t-il comme un fauve bien prêt de déchiqueter une proie offerte. Quel intérêt trouvez-vous à aider Camus ? Il y a peu, il n'était que l'insensibilité incarnée pour vous. Même enfant, vous ne l'avez jamais admis dans l'un de vos cercles. Alors pourquoi ?

— Justement à cause de ce que tu viens de dire, répliqua le chevalier des Poissons sans manifester la moindre peur. Je ne peux pas parler pour les autres, mais je suis persuadé que rien de tout cela ne serait arrivé si autrefois je m'étais davantage rapproché de lui. Appelle ça comme tu veux : des remords, l'envie de ne pas commettre deux fois la même erreur, ou celle d'être en paix avec ma conscience, mais je tiens à découvrir ce qui a pu l'amener à commettre une telle stupidité et à chercher une solution pour le tirer du pétrin où il s'est fourré. »

Lentement, la tension qui animait le Scorpion se relâcha.

« Pourquoi me dire tout ça ? lui demanda-t-il en le libérant de son étreinte.

— Parce qu'il va bien falloir que quelqu'un informe Camus que nous connaissons la vérité, et également parce que nous avons besoin d'obtenir des réponses. Tu peux l'aider à s'y préparer. Je trouve aussi qu'après tout ce qu'il vient d'endurer, ce rôle te convient mieux qu'à Saga, ou à n'importe lequel d'entre nous. »

Posément, Milo recula de quelques pas, sans le lâcher des yeux. Toujours un peu méfiant, c'était une manière informelle de sceller leur alliance, mais Aphrodite voulait davantage. Ce qu'il se reprochait vis-à-vis du Verseau, il désirait aussi l'atténuer du côté du Scorpion. Il avait fini par comprendre qu'il ne parviendrait à retrouver une place pleine et entière au sein de la chevalerie, qu'à partir du moment où il agirait de façon à amener les autres à le pardonner, et il était décidé à s'atteler à la tâche.

« Tu as besoin de te calmer Milo, reprit-il en adoptant une expression affable. Tu devrais m'accompagner jusqu'au Palais au lieu de descendre te morfondre au temple du Verseau. Camus ne rentrera pas tout de suite. Je dois m'occuper d'une des serres intérieures, mais toi, tu pourrais faire escale aux thermes. Les eaux chaudes du bassin ont toujours su te détendre si mes souvenirs sont exacts. »

Un instant dubitatif sur ce que cachait cette offre de paix, Milo finit par agréer l'idée de son pair. Il avait effectivement besoin de relâcher sa tension. La confirmation que Camus souffrait toujours du poison de Zoltan, la décision à haut risque d'Athéna, ses révélations sur l'amour véritable que lui portait autrefois son amant, et celles que venait de lui asséner Aphrodite, agissaient sur ses nerfs comme de puissants agents corrosifs, et il lui faudrait compter sur toute sa vigilance pour la mission du lendemain. Le Verseau travaillant en ce moment même au Palais, c'était aussi une façon de se rapprocher de lui tout en le protégeant à son insu.

Découvrir qu'ils étaient à présent six à connaître le secret du Français l'emplissait d'angoisse, tout en le soulageant d'un poids. Si d'autres acceptaient de se pencher sur le cas de Camus sans crier à l'hérésie, c'était qu'à sa manière, ils jugeaient sans doute la punition encourue par ce dernier disproportionnée. L'implication de ses frères d'armes était un acte à la fois inattendu et courageux, et il en prenait la bonne mesure. S'ils venaient à être surpris, les conséquences seraient à la hauteur de leur cachotterie. Mais l'objet de cette cabale valait ce risque. Tout au moins en était-il intimement persuadé.

Se raccrochant à l'espoir qu'entre eux tous ils finiraient par trouver une solution, le Scorpion entreprit de remonter les marches en poursuivant sa conversation avec Aphrodite. Il voulait tout savoir. La façon dont Saga l'avait abordé pour lui exposer le problème, les révélations exactes d'Angelo, les motivations de son engagement. Autant d'indiscrétions que tout chevalier évitait généralement de proférer. Si le gardien du douzième temple parvenait à tout lui raconter, à ce prix-là, peut-être, arriverait-il à l'absoudre de son attitude détestable sur l'île d'Andromède.

Comme s'il devinait l'importance que revêtait la suite de leur échange, le Suédois se plia de bonne grâce à son inquisition, et il lui parla avec franchise. Lorsqu'ils se séparèrent au sein du Palais, les deux hommes se sentaient aptes à rassembler leurs compétences pour le bien du Verseau. Aucun début de sympathie n'entrait dans ce constat. Leur besoin de se racheter palliait simplement à tous les manques de camaraderie.

Shion avait rouvert les thermes pour les mettre à la disposition de la chevalerie d'Or, comme une récompense justifiée et une marque de prestige. Les douches communes des vestiaires de la grande arène, ou celles plus intimes des salles d'eau installées dans les temples, ne remplaceraient jamais le bien-être éprouvé par un passage dans l'un des vastes bassins. Il espérait aussi que la communauté instaurée par ces commodités parviendrait à renouer le dialogue entre les moins loquaces.

C'était sans compter sur l'asociabilité de Camus, la pudeur de Mu, l'absence d'envie de frayer amicalement de Death Mask, l'isolement d'Aphrodite, ou la mauvaise conscience de Saga, qui fuyaient ce lieu comme la peste.

Pour les autres, le pari était en partie réussi. Aiolia venait s'y détendre régulièrement avec Aioros, imité par Shura, qui à l'étonnement de tous trimballait systématiquement Shaka dans son sillage lors de ses ablutions. Aldébaran, Kanon, Dohko et Milo s'y rendaient également périodiquement. Ces huit chevaliers se croisaient donc, ou partageaient le même bassin en toute décontraction, dans une ambiance propice aux confidences, qui les amenait à se découvrir sous un jour nouveau.

Mais cette après-midi-là, lorsque le Scorpion rejoignit les thermes, il était encore trop tôt pour qu'il rencontrât ses frères d'armes. Réservé à l'élite de la chevalerie, au Grand Pope et aux invités de marque, l'endroit n'était jamais encombré, et il ne fut pas surpris d'y déambuler seul.

Renvoyant son armure, le Grec se retrouva torse nu et en pantalon moulant. Foulant d'un pas toujours un peu martial le sol de la vaste pièce d'eau, il s'imprégna du lieu. Impeccablement rangées dans des renfoncements discrets aménagés à cet effet, serviettes et peignoirs demeuraient à la libre disposition des utilisateurs de cet antre dévolu au délassement. Pourvu en continu d'une eau chaude et claire, le grand bassin central, entouré de colonnades fines, était de loin le plus apprécié par l'ensemble des Méditerranéens, ou des chevaliers originaires de pays où le soleil régnait en maître.

À quelque distance, dissimulés en partie par une cloison percée d'un haut porche librement ouvert, deux autres réceptacles plus petits recevaient pour l'un une eau froide, et l'autre une eau tiède. La salle principale était suffisamment spacieuse pour accueillir une dizaine de personnes, tout en leur laissant la possibilité de s'isoler de façon intime si elles le désiraient. Le marbre blanc s'agrémentait de mosaïques illustrant les fonds marins dans un camaïeu de bleu que le Scorpion aimait. Plusieurs bancs de porphyre rouge s'agençaient le long des murs. Ils étaient si longs et larges, que l'on pouvait s'y allonger à l'aise. Éclairée par de vastes ouvertures situées en hauteur, la pièce bénéficiait d'une luminosité optimale en toute saison, et son orientation loin des couloirs les plus empruntés la préservait de tout bruit inutile.

Satisfait de la désertification de cette oasis de paix, Milo eut tôt fait de terminer de se déshabiller. Sans hésitation, il descendit les quelques marches qui menaient directement dans le bassin le plus chaud. Au plus profond, l'eau lui arrivait en haut des cuisses. Il se glissa à l'horizontale avec un gémissement de bien-être absolu. L'idée du chevalier des Poissons était excellente. Après quelques mouvements de brasse, il se sentait nettement plus détendu.

Gagnant un des angles où l'eau montait le plus haut, il se calla en tournant le dos à l'entrée. Les deux bras étendus en appui sur le bord carrelé, il se laissait flotter en fermant les yeux. Profitant de cet exceptionnel moment de calme, il se mit à réfléchir tranquillement à sa conversation avec Aphrodite et aux suites à donner à celle-ci. Il lui semblait prioritaire de prévenir Camus de la situation. Outre le fait que le Verseau n'avait jamais aimé être manipulé, il n'y avait pas meilleur moyen pour le pousser à l'erreur s'il s'apercevait qu'on l'épiait, sans savoir que les auteurs de cette indiscrétion étaient de son côté. Restait à découvrir pour combien de temps, et ce détail inquiétait Milo. Ce ralliement providentiel le comblait, mais il n'avait pas la naïveté de croire qu'il n'était pas soumis à quelques conditions. Connaissant Saga, elles devaient même être drastiques.

Il devrait aussi avoir une petite discussion avec le Cancer. Death Mask lui devait des explications, et de son côté il était bien décidé à lui apprendre la définition du mot « discrétion ». Si Angelo voulait de l'animation virile, il allait être servi. Leur prochain entraînement privé avait toutes les chances d'être musclé, âpre, et sujet à pas mal de bleus et de bosses.

La chaleur un peu moite de l'atmosphère agissait comme un narcoleptique, et le Grec perdait peu à peu la notion du temps. L'esprit cotonneux et le corps alangui, il finit par sombrer dans une sorte d'engourdissement bienheureux, ou l'image du Verseau accaparait l'essentiel de ses pensées. La tension de la journée se dissolvait dans la réminiscence de souvenirs heureux, et conscient qu'il ne trouverait pas meilleure source d'apaisement, il laissa doucement envahir sa quiétude par de douces rêveries.

Fût-ce le fait de se livrer entièrement nu à la légère caresse de l'eau, mais très vite, son imagination dériva vers des rivages interdits. Les mains de Camus… La peau de Camus… Les lèvres de Camus… Autant d'éléments perdus qui obnubilaient à présent sa conscience et son désir.

Cela faisait six mois qu'il se morfondait dans l'abstinence, malgré les appels du pied de Djamila et de quelques demoiselles originaires de Rodorio. Il n'avait jamais cédé à leurs charmes allumeurs, et la durée de la peine commençait à lui peser. Sans compter l'année entière suivant la mort du Verseau, où l'incapacité de faire son deuil le détournait de l'idée même de poser les yeux sur une autre personne. Mais la différence entre les deux périodes était immense. Elle résidait paradoxalement dans le retour du Verseau. Et leur nouvelle proximité n'arrangeait pas les choses. Milo était capable de brider son instinct dans la mesure où il parvenait à sublimer l'amour qu'il portait à Camus, mais pas à faire abstraction de la présence de celui-ci dans la vie réelle.

Loin de lui la pensée de se détourner de l'amour de sa vie pour répondre à ses besoins physiques auprès de substituts de bonne volonté. La situation était déjà suffisamment complexe, et il s'en voulait assez pour ne pas courir le risque de tromper Camus, même si en l'occurrence ils n'étaient plus ensemble. Et puis il y avait les sous-entendus malsains de Zoltan, qui le mettait toujours en rage lorsqu'il songeait au calvaire du Verseau. Il se voyait néanmoins très mal aborder le Français sur ce point. Les révélations de Roumain rendaient délicat, voire scabreux son désir, et le confrontait dans l'idée que le manque flagrant d'intérêt amoureux de Camus à son égard n'était pas étranger à ces maltraitances.

Mal à l'aise avec un sujet qui rallumait sa rage, il s'efforça de ne pas extrapoler. Ce qui ne fit que l'embourber dans le désert sexuel qu'était devenue sa vie, en le ramenant des années en arrière, alors qu'il s'interrogeait sur son orientation réelle, et surtout qu'il cherchait le courage de se déclarer au Verseau. Il endurait alors sa frustration comme un châtiment justifié, et lorsque l'envie devenait trop forte il se satisfaisait seul. Comme à ce moment précis, où prit dans un demi-sommeil que la chaleur rendait torride, il sombrait sans retenue dans les méandres des souvenirs les plus sensuels de son passé.

Cette fraîcheur au creux de sa nuque, là où l'eau clapotait doucement, c'était la bouche de Camus, qui l'embrassait avec une lenteur calculée. Les mouvements de dérive de sa chevelure flottant autour de lui, c'étaient les doigts de Camus, qui fourrageait d'un geste de passion impatiente dans sa crinière aux lourdes boucles mouillées. Le flux et le reflux léger qui jouaient sur sa peau, c'était les mains de Camus, qui avec hardiesse s'appropriaient chaque centimètre carré de son corps, pour revendiquer une offensive conquérante. Les sons étouffés du monde aquatique qui l'entourait, c'était la voix de Camus, qui lui susurrait à l'oreille des mots que l'exaltation fébrile du moment rendait impudiques.

La tension de son entrejambe devenait douloureuse, et le Scorpion glissa la main jusqu'à son bas-ventre. Lentement, il se mit à se caresser. Laissant échapper un gémissement de plaisir, ce fut à peine s'il perçut le léger remous qui troubla le miroir de l'eau. Pris par l'excitation du moment, il lâchait la bride à son imaginaire pour poursuivre sa leçon d'érotisme.

Un effleurement discret remonta soudain le long de son bras, jusqu'à son épaule. Se déplaçant sur son torse puissant il vint agacer un de ses mamelons, en le faisant frémir. Tout aussi délicate, une autre main serpenta du bas de son dos à sa hanche, qu'elle se mit à caresser doucement. Poussant un nouveau soupir de bien-être, le Grec s'abandonna davantage à l'illusion ondine en étirant son corps, tandis que sa propre main s'activait plus rapidement sur son sexe.

Il ne s'étonnait pas vraiment des imperfections que lui renvoyait son fantasme. Camus avait un touché plus franc, et ses longs doigts fins étaient experts pour dénicher les points sensibles qui lui donnait véritablement la chair de poule. Mais l'eau ne pouvait qu'imiter ses mouvements en élève imparfaite. L'eau n'était que chimère. L'eau le trompait sur les effluves d'un parfum qui n'était pas le sien. L'eau s'égarait sur la rondeur d'une poitrine ferme et généreuse.

Une poitrine ferme et généreuse ?... Depuis quand féminisait-il le Verseau ?

Ouvrant brusquement les yeux, Milo se trouva nez à nez avec le charmant visage de Djamila.

Visiblement heureuse de le voir reprendre ses esprits, et estimant sans doute que le jeu allait devenir plus participatif, la rousse lui adressa son plus radieux sourire, tout en se planquant franchement contre lui.

« Laisse-moi faire. Je me rappelle de ce que tu aimes », murmura-t-elle, en mordillant sa clavicule.

Aussi nue que le jour de sa naissance, la belle Arabe ondulait à présent contre lui de façon à ce que chaque parcelle de son corps entrât en contact avec le sien. Et tandis qu'elle déposait de petits baisers sur le haut de l'épaule à sa portée, elle ne regrettait pas d'avoir suivi les instructions d'Hilda à la lettre. Traquant le Scorpion pour elle, celle-ci était parvenue à lui indiquer le moment précis où elle pourrait passer à l'attaque. La capacité de sa compagne de chambre pour pister des cosmos bien plus puissants que le sien et situer leurs propriétaires était étonnante, mais bien pratique. Un mystère de plus entourant cette fille étrange, dont elle n'allait pas s'inquiéter pour le moment. Séduire le beau chevalier devant elle revêtait sa priorité. Et à la façon dont il la regardait sans réagi, elle ne doutait plus d'y parvenir. Qu'Hilda en fût remerciée.

Pris au dépourvu par la présence inattendue et traîtresse de Djamila, tout autant que par sa ruse alors qu'il la jugeait plutôt franche dans ce genre d'approche, Milo eut une minute de flottement. Une partie de lui-même sentait la colère l'envahir, mais les relents de son désir le rendaient d'une complaisance coupable. Entretenu par les attouchements de la jolie rousse, le plaisir le retenait de répliquer trop violemment. Il y avait si longtemps qu'il n'avait plus partagé un moment de jouissance avec une personne réelle. Contre lui, le grain de la peau mate se faisait aussi doux que du satin, et il respirait le parfum naturellement capiteux de la jeune femme comme le plus agréable des poisons.

Enhardie par son manque de réactivité, cette dernière en profita pour l'enjamber, afin de venir frotter le bourgeon de sa féminité contre son membre érigé. Il n'en fallut pas plus au Scorpion pour se ressaisir. S'il ne l'arrêtait pas immédiatement, il ne répondait plus de sa fidélité au Verseau. L'idée même d'être capable de trahir d'une autre manière Camus, lui fit l'effet d'une douche froide. Instantanément, il sentit une rage meurtrière le dresser contre la tentatrice. Se redressant brusquement, il repoussa brutalement celle-ci au milieu du bassin.

Déséquilibrée et surprise par sa réaction, Djamila se retrouva sous l'eau, où son cri d'indignation lui valut de boire la tasse. Totalement insensible à sa mésaventure, Milo la regardait se débattre sans esquisser le moindre geste pour l'aider. Toussant et crachant, la tentatrice refit surface comme une chatte en colère. Prête à l'agonir d'injures, elle eut néanmoins l'instinct de se taire en découvrant l'expression sans pitié dont la toisait maintenant le Grec.

Immobile en face d'elle, le regard chargé d'une lueur dangereusement implacable, il lui apparut soudain aussi splendide que terriblement impressionnant. L'eau qui ruisselait de sa longue chevelure redessinait chaque muscle sous sa peau hâlée. Il irradiait d'une beauté à la fois sauvage et dévastatrice. Un arrière-goût d'inachevé au font de la gorge, la jeune femme se releva en silence.

Sans se soucier de sa virilité toujours dressée, le Scorpion fit quelques pas pour venir l'agripper fermement par un bras. Sans ménagement, il la propulsa sur un des rebords extérieurs.

« Aie ! » fut la seule désapprobation qu'elle osa formuler.

Sortant à son tour du bain en l'ignorant superbement, Milo attrapa une serviette qu'il noua autour de ses reins.

« Et maintenant tu vas m'expliquer ! l'invectiva-t-il en revenant devant elle. Et j'espère pour toi que tu as bu ! Que tu t'es drogué ! Ou tu as reçu un méchant coup sur la tête ! Ces bains sont réservés aux Ors ! Même Aiolia n'aurait pas l'idée d'y amener Marine. Alors, crois-moi, si tu n'as pas une bonne explication, comptes sur moi pour te retrouver sévèrement sanctionnée. Que faisais-tu ici ? »

Assise devant lui, Djamila releva la tête en massant la hanche sur laquelle elle était douloureusement retombée. Debout face à elle, le Grec la dominait de sa haute taille. L'éclat flamboyant de ses yeux, dont le bleu se teintait d'orangé, le rendait particulièrement impressionnant. La jeune garde ne s'y trompa pas. Non seulement elle venait d'annihiler toutes ses chances auprès du Scorpion, mais elle avait amorcé le processus qui déclenchait l'expression de la pire partie de lui-même.

Déglutissant avec difficulté, elle fixa sur lui un regard mal assuré. Il n'existait pas d'échappatoire. Si elle voulait obtenir la grâce du chevalier, la franchise demeurait sa seule alliée.

« À ton avis ? répondit-elle, en repliant ses jambes contre son torse, dans un geste dérisoire de pudeur, qui visait plus à l'amadouer qu'à camoufler une gêne réelle.

— Si j'étais toi, je n'utiliserais pas l'ironie.

— Ce n'est pas de l'ironie, se défendit-elle avec plus de fougue. Ça fait des semaines que j'essaye d'attirer ton attention. Et toi tu… tu…

— Je ? l'interrogea-t-il d'une voix dangereusement douce.

— Tu ne penses plus qu'à ton ami, acheva-t-elle dans un murmure. J'ai eu tort. Je suis désolée. Mais je voulais simplement que tu saches tout ce que je pouvais t'offrir. »

Consciente de la platitude son plaidoyer, elle baissa la tête, attendant la sanction. À son étonnement Milo ne broncha pas. Elle crut qu'il hésitait à cause de leur amitié, mais en relevant les yeux, elle croisa son regard toujours aussi furieux et accusateur, et elle comprit qu'il ne lui accorderait plus beaucoup de temps avant de prendre une décision qui peut-être briserait définitivement ses rêves d'enfant, en la chassant du Sanctuaire. À la rigueur elle pouvait survivre sans son amour, mais pas en perdant tout ce qui faisait sa vie. Prise de remords, et surtout réalisant enfin l'absurdité de ce qu'elle avait tenté, elle eut une moue de petite fille implorante.

« Je suis vraiment désolée, répéta-t-elle. J'ai agi stupidement. Je n'aurais jamais dû écouter… ma jalousie. »

Aussi infime fût-elle, son hésitation n'échappa pas à Milo. Contrairement à l'espoir de Djamila, l'amitié n'était pas la raison qui le retenait d'abattre sa colère sur elle. En franchissant la ligne qui avait failli le pousser à blesser une nouvelle fois Camus, même si les risques que le Verseau l'apprît étaient minimes, elle venait définitivement de perdre la sympathie qu'il avait longtemps éprouvée pour elle. Son immobilité ne devait rien à une résurgence d'affection quelconque. Simplement, il s'interrogeait.

Si l'audace de la jeune femme ne l'étonnait pas, sa façon de le prendre en traître, par contre, sonnait faux. Djamila possédait une nature franche et spontanée. Tant de rouerie ne lui ressemblait pas. Intrigué, il décida d'en avoir le cœur net en poursuivant son interrogatoire.

« Comment as-tu su que je me trouvais là ?

— Je t'ai vu entrer dans les thermes.

— Ah oui ? Pourtant c'est bien toi que j'ai aperçu redescendre vers les baraquements alors que je pénétrais au Palais. Tu n'as même pas relevé la tête et je suis sûr que tu n'as pas senti ma présence. Personne ne savait où je me rendais. Et brusquement tu te transformes en chien de chasse de première catégorie ? C'est à se demander pourquoi tu n'es pas devenu au moins chevalier de Bronze. Et tu as une sacrée capacité pour exercer un travail de filature au sein d'un bâtiment truffé de sentinelles. »

Mal à l'aise sous cette ironie, Djamila ouvrit la bouche, la referma, la rouvrit, et finit par comprendre que si elle ne lui disait pas la stricte vérité, elle ne s'en sortirait jamais. Rapidement elle évalua le pour et le contre. Hilda ne craignait pas grand-chose. Elle n'avait fait que la conseiller et utiliser un don des Dieux pour l'aider. Si Milo devait punir quelqu'un, ce serait elle, et non pas une parfaite inconnue qui n'avait agi que par affection et solidarité féminine.

« En fait, j'ai suivi les conseils d'une amie, avoua-t-elle, en osant de nouveau le dévisager. Je ne savais plus comment t'aborder. C'est vrai que découvrir que toi et le Verseau vous aviez… Enfin, ça m'a fait bizarre. Que tu t'installes auprès de lui m'a découragé. Au début, je pensais que vous vous étiez remis ensemble. Seulement tu as tellement tendance à te braquer lorsqu'on parle de lui, que j'ai pensé qu'il me restait une chance. Alors, quand elle m'a exposé son idée, je me suis dit que ce pourrait être un moyen de te faire douter de ton choix. »

Son exposé s'acheva dans un murmure, tant elle redoutait l'effet de ses dernières paroles. Elle lut clairement le mépris dans le regard braqué sur elle, mais comme elle l'espérait, sa sincérité retenait son courroux, et elle poursuivit sa confession avant qu'il ne l'y incitât.

« Mon amie arrive facilement à repérer et à identifier les cosmos, lorsque leurs propriétaires ne les camouflent pas. Tu n'avais aucune raison de te méfier, alors ça a été facile de savoir où tu te trouvais. C'est elle qui me l'a dit. Je n'ai eu qu'à faire attention de ne pas me faire surprendre pour te rejoindre. »

Les sourcils de Milo se froncèrent, ce qui était mauvais signe, et elle comprit immédiatement sa circonspection.

« Je te jure que c'est vrai, ajouta-t-elle précipitamment. Je sais que ça paraît dingue, mais cette fille peut réellement pister les cosmos des chevaliers. Même celui des Ors. »

Avec angoisse, elle guettait un signe qui lui aurait confirmé qu'elle était sur le chemin de l'absolution, sans se douter que ses révélations s'assemblaient sur un autre point de tension dans l'esprit de Milo.

« Et comment s'appelle ton amie ? demanda-t-il soudain d'un ton redevenu neutre.

— Hilda.

— Parle-moi d'elle.

— Mais elle n'a rien fait de mal, c'est moi qui…

— Parle-moi d'elle ! »

Le Scorpion avait parfois des accents autoritaires auxquels il était difficile de résister, et Djamila s'exécuta sans plus tergiverser.

« Hilda est l'une des meilleures femmes soldates que j'ai rencontrées. Elle est adroite, rapide, et sa force est étonnante pour son petit gabarit. C'est une pisteuse exceptionnelle. Elle est intelligente et a beaucoup d'instinct. Je ne sais pas grand-chose d'autre en fait. Tu sais bien qu'au Sanctuaire, à partir du moment où tu exécutes convenablement ton devoir, les événements de ta vie précédente ont peu d'importance. C'est valable aussi pour les femmes. Elle nous a rejoints il y a quelques années. C'est Kayla qui l'a trouvé. En fait, il y avait une drôle de relation entre elles. Kayla n'a jamais voulu me l'avouer, mais je me suis toujours demandé si elles ne se connaissaient pas depuis plus longtemps. En tout cas, depuis la mort de Kayla personne ne m'a autant soutenue qu'Hilda. Bon, elle m'a fait faire une bêtise, mais ça partait d'un bon sentiment, et…

— Décris-la-moi, l'interrompit brutalement Milo.

— D'accord, reprit la rousse, intriguée par sa fixation. Elle est de taille moyenne, mince. C'est une brune aux cheveux très longs et à la peau presque aussi mate que moi. Avec son masque elle fait plutôt androgyne, mais pour qui aime ce genre c'est une très jolie femme. Si tu la voyais à visage découvert, je suis sûre que tu trouverais ses yeux magnifiques. Ils sont de couleur ambrée, ce qui est plutôt rare. Elle dégage une telle autorité sur le terrain, qu'on oublie totalement sa légère boiterie.

— Elle boite de quelle jambe ?

— Euh… la gauche. Pourquoi ?

— Parce que si tu veux échapper à ma colère, maintenant tu vas faire exactement ce que je vais te demander. Laisse croire à ton amie que son idée a marché, que tu m'as pris dans tes filets. Invente une histoire pour la faire patienter. Et lorsque je te ferai signe, tu me mèneras jusqu'à elle. »

Si la curiosité dévorait Djamila, elle était suffisamment intelligente pour ne pas poser de question et deviner qu'Hilda n'était peut-être pas aussi nette qu'elle le semblait. Pour que le Scorpion l'ait ainsi dans sa ligne de mire, il devait même y avoir un point parfaitement nébuleux dans sa trajectoire, et elle décida de lui obéir sans réserve. Interrompant son interrogatoire, Milo se pencha pour ramasser ses vêtements qui traînaient à ses pieds et les lui jeter à la figure.

« Habille-toi, et remets ton masque. Je ne veux plus jamais te voir à visage découvert devant moi. C'est clair. »

Djamila inclina la tête. La sanction était sans appel. Jamais Milo n'aurait plus le moindre intérêt pour elle. Elle avait joué, elle avait perdu, et elle avait beaucoup de chance de s'en tirer à si bon compte.

Se détournant, le Grec entreprit de se rhabiller à son tour. Il serait peu couvert pour regagner le temple du Verseau, mais après ce qu'il venait d'apprendre, il se sentait apte à affronter les températures les plus hivernales. S'il ressentait encore de la colère contre Djamila, il jubilait aussi intérieurement. Il venait de retrouver la trace d'Aslinn. C'était inespéré. Le seul souci résidait dans son incapacité de parler de ce détail à Camus. Or, ce dernier possédait la majorité des clés qui lui manquaient pour éclaircir le cas de leur ancienne amie d'enfance. En l'absence de possibilité de discussion sur le sujet avec le Verseau, il ne savait trop comment juger ses actes. Avait-elle décidé de leur pourrir la vie par réaction en tant que victime potentielle d'un passé dont il ignorait tout, ou bien était-elle incontestablement coupable de l'instauration d'une cabale pour abattre Camus ?

Pour l'heure, il la jugeait plus que sévèrement. En imaginant la catastrophe qu'Aslinn aurait pu produire si Camus l'avait surpris avec Djamila, il sentit une vague de rage le submerger à son encontre. Sur ce sujet précis, elle avait agi de façon parfaitement détestable, et il n'était pas prêt de l'oublier. Il savait maintenant où elle se cachait et sous quel nom d'emprunt. Ce que Camus ne pouvait pas faire ouvertement, il lui serait plus facile de le réaliser. Il la retrouverait, obtiendrait ses aveux et la châtierait pour la mort de Kayla.

Djamila quitta les thermes sans parvenir à démêler les motivations du Scorpion, mais suffisamment prudente pour comprendre qu'elle devait dorénavant se méfier de celle qu'elle appelait Hilda. Accaparée par ce désagréable retournement de situation, elle ne fit pas attention à l'homme qui s'arrêta au bout du couloir en la voyant sortir d'une zone réservée aux chevaliers d'Or. Pas plus que Milo, qui apparut derrière elle à peine trente secondes plus tard.

Durement interpellé par ces deux apparitions, Camus se dissimula derrière une colonne alors que le Grec passait près de lui. Il aurait pu mettre cette réunion inattendue sur le compte d'un message urgent à apporter au Scorpion, si la chevelure trempée de la jeune femme ne lui avait laissé aucun doute sur ses occupations précédentes, tout au moins en partie. Quant au petit sourire satisfait que Milo affichait en passant devant lui, il lui tordit le cœur.

Il avait déjà ressenti cette impression fort déplaisante voilà bien longtemps. Cela s'appelait de la jalousie, et ce sentiment très discutable pour la dignité d'un chevalier de Glace, l'avait autrefois amené à commettre la pire stupidité de toute sa vie. Il en payait aujourd'hui le prix, et plus rien ne l'autorisait à juger des agissements du Scorpion. Mais au-delà de tous les enseignements, de son sens raisonnable et de ses propres résolutions, il vit Milo disparaître à l'angle du couloir avec l'impression démoralisante que son monde s'écroulait définitivement, tandis qu'une petite voix révoltée lui soufflait de se battre pour récupérer ce qui lui appartenait.


Note de fin : Première publication avril 2011 - Chapitre modifié en juillet 2016 (Outre les changements de syntaxe et de vocabulaire, le chapitre contient 620mots de plus).