Disclaimer : Les personnages appartiennent naturellement toujours à KURUMADA.
Auteur : Newgaia
Rating : M (précautions prises pour certains chapitres).
Genre : Angst
Résumé du précédent chapitre (La valse des alliances) : Sa conversation avec Athéna achevée, Milo revient lentement au temple du Verseau. Il réfléchit à tout ce qu'il vient d'apprendre, et prend conscience que quoiqu'il advienne, il aidera Camus envers et contre tout. En traversant le temple des Poissons, il est intercepté par Aphrodite, qui lui révèle que le secret du Verseau est éventé. Le Scorpion garde un mauvais souvenir du suédois, et il réagit avec méfiance. Les deux chevaliers arrivent cependant à un accord, et le Grec remonte au Palais pour profiter des thermes et se détendre. Assailli par un demi-sommeil, il se laisse dériver vers des pensées érotiques en fantasmant sur Camus, jusqu'à ce que Djamila exploite la situation. Malgré son désir, Milo parvient à résister à la tentation, mais furieux que la jeune femme ait tenté de le séduire, il somme celle-ci de s'expliquer en la menaçant. Consciente qu'il ne plaisante pas, Djamila lui raconte comment elle a pu le surprendre grâce à l'aide d'une amie, mettant ainsi le Scorpion sur la piste d'Aslinn. Tous les deux se séparent sans s'apercevoir que Camus les observe. Intrigué par le fait que Djamila se soit retrouvée seule avec Milo dans les thermes, le Verseau se sent envahi par la jalousie.
CHAPITRE 38 : L'AVEU DE CAMUS (mise à jour 05 octobre 2016)
Athéna prenait son mal en patience. Le matin suivant leur prise d'ordre, les quatre chevaliers qu'elle avait désignés pour défier la vigilance d'Hadès avaient quitté le Sanctuaire. Cela faisait à présent sept jours, et depuis, elle demeurait sans nouvelle
Elle avait beau mourir d'envie d'apprendre où ils en étaient, communiquer à travers l'esprit de Shaka, qui s'était toujours révélé un excellent télépathe, n'entrait pas dans les options envisageables. À l'affût de la moindre de ses erreurs, Hadès avait certainement placé de pions suffisamment proches du Domaine Sacré pour intercepter toute émanation de cosmos doré en provenance de l'extérieur. Employer ce moyen risquait de trahir trop rapidement la localisation du petit groupe qui œuvrait hors du Sanctuaire, et surtout, d'ébruiter sa composition.
Elle attendait donc en aveugle, confiante dans la réalisation de son plan, tandis que nettement moins optimiste, Shion la boudait ostensiblement en tentant de dissimuler son inquiétude au reste de ses troupes. Elle ne se leurrait néanmoins pas sur le danger encouru par les deux chevaliers qui lui servaient de test. Afin de laisser à Camus et à Aphrodite toute la latitude pour opérer sans exploiter les facilités liées à leur cosmos, elle avait demandé à Shaka et Milo de se tenir dans l'ombre.
Il fallait qu'Hadès pensât qu'elle essayait véritablement d'utiliser les compétences purement humaines de ses chevaliers. Qu'il les imaginât faibles – ce qu'ils étaient – et surtout sans défense, ce qui l'inciterait à passer à l'attaque. Il ne devait découvrir les gardes fous mis en place qu'au dernier moment. La Vierge et le Scorpion avaient pour ordre de surveiller leurs arrières, tout en maintenant suffisamment de distance pour donner l'illusion d'une faille dans leur protection.
Rester trop ouvertement en contact n'aurait servi qu'à attiser la méfiance de son oncle. Elle devait paraître suffisamment sûre d'elle-même pour qu'il crût qu'elle espérait véritablement le tromper. Elle ne se faisait néanmoins pas de souci. Elle n'avait jamais sous-estimé les compétences de ses espions. Même en intervenant avec toute la prudence possible, elle savait que la nouvelle que deux des renégats châtiés par ses soins avaient osé poser un pied hors du Sanctuaire finirait par l'atteindre au fond de son urne. Il suffisait d'attendre.
Le bon déroulement de la suite des opérations reviendrait à ce moment-là aux deux Ors en pleine possession de leurs pouvoirs. Compte tenu des enjeux, elle demeurait persuadée qu'ils agiraient au mieux, et elle se refusait à envisager le pire. Elle était aussi curieuse de voir comment Camus et Aphrodite allaient se débrouiller pour mener à bien le travail qu'elle leur avait confié. S'ils réussissaient, ce serait une preuve de plus de la valeur de sa chevalerie, et une manière bien agréable de vaincre Hadès une nouvelle fois.
Bien loin de l'autosatisfaction divine, les quatre chevaliers envoyés dans la périphérie d'Athènes officiaient en tentant de se fondre à l'humanité ordinaire. De leur discrétion dépendait la survie de deux d'entre eux, et ils opéraient de la façon la plus effacée possible.
Selon le rôle attribué à chacun de ses membres, le groupe se scindait entre les soumis à une performance inventive, et ceux qui conservaient une oisiveté attentive.
Cela faisait maintenant une semaine que tous calquaient leurs attitudes sur la mission de routine qui leur servait de couverture, et pour deux d'entre eux, ce travail s'apparentait presque à une véritable villégiature. Un prétexte qui se transformait d'ailleurs en alibi pour Shaka et Milo, puisqu'ils figuraient deux vacanciers traînant leur ennui dans l'hôtel en bord de mer qu'ils utilisaient comme base arrière. Camus et Aphrodite résidaient au même endroit, mais en tant que qu'employés d'une entreprise située non loin.
Pour les gens du cru, c'était un spectacle particulièrement attractif que de voir ces beaux garçons évoluer dans cette station balnéaire que les frimas dépeuplaient. Si la période hivernale permettait aux quatre hommes d'échapper à la horde des touristes affamés de soleil, ils passaient tous difficilement inaperçus aux yeux de la population locale. Leur beauté très différente avait le don d'attirer tous les regards, que ceux-ci soient jaloux, admiratifs ou intéressés.
Aphrodite et Camus évitaient de trop s'exposer à la curiosité en se dissimulant sous le couvert de leurs occupations annexes. Misant sur un gros recrutement, et l'établissement de curriculum vitae bidon tout à fait élogieux, ils avaient intégré le consortium qu'ils visaient de façon parfaitement ordinaire.
Aphrodite avait ainsi été embauché dans l'équipe qui assurait la sécurité des bâtiments et détournait les curieux de certains points stratégiques. Si au départ son physique androgyne avait prêté à sourire, ses aptitudes exceptionnelles au combat avaient rapidement fait pâlir d'envie les autres postulants. Il avait obtenu le poste d'autant plus facilement qu'il avait accepté sans rechigner les horaires de nuit qui allaient de pair avec celui-ci. Élément qui se révélait d'ailleurs excellent pour la suite de leurs opérations.
Camus l'avait rejoint deux jours plus tard, en décrochant un emploi lui donnant accès aux principales bases de données de l'entreprise. Il devait les encoder, puis les archiver sur informatique. De quoi lui ouvrir largement le système qu'il lui fallait préalablement pirater, avant de dérober ce qui les intéressait véritablement. Tous les deux étaient censés venir de lieux géographiquement distants, et la logique voulait qu'ils logent provisoirement dans le seul hôtel suffisamment proche du site industriel, qui les réunissait tous sous des noms d'emprunt.
Aucun des quatre chevaliers n'était supposé se connaître, et ils prenaient soin de s'ignorer de façon naturelle en public. La fonction d'Aphrodite lui interdisait de frayer trop ouvertement avec le reste du personnel, et lorsque sa trajectoire croisait celle de Camus, il faisait mine de ne pas le remarquer. L'un travaillant le jour et l'autre la nuit, leurs horaires décalés facilitaient généralement leur absence de contact.
Leur rôle de protecteur ramenait Milo et Shaka à l'hôtel en même temps que les deux employés modèles. Quand les seconds se reposaient, les premiers donnaient le change en s'exposant un moment en compagnie des rares vacanciers présents, ou en pratiquant quelques activités réservées à la clientèle balnéaire.
Voir traîner Milo en jean et basquets n'avait rien d'étonnant, mais observer Shaka dans un accoutrement identique, qui plus est les yeux grands ouverts, valait le détour. Le Scorpion lui décrochait systématiquement un regard à la limite de la moquerie lorsqu'il le rencontrait. Regard qui lui valait un repli à la limite de la mauvaise humeur de la part de la Vierge. Une attitude qui n'empêchait pas Milo de persister. Après tout, tout le monde ne pouvait pas se targuer de titiller ainsi les nerfs du sixième gardien, et il avait besoin de décompresser à cause de la présence de Camus.
Mener la première partie de leur mission à bien les obligeait néanmoins à conserver leur couverture le plus longtemps possible. Le Grec et l'Indien oeuvraient donc à tromper les résidents de l'hôtel sur leurs occupations réelles.
Pour Milo, la difficulté principale résidait dans les faits et gestes qu'il accomplissait durant la journée pour donner le change. Passant ses nuits à assurer la sécurité d'Aphrodite, il compensait son manque de sommeil par une longue sieste, avant de s'employer à s'inventer un semblant d'existence le jour. Il y parvenait en effectuant quelques promenades sur la plage, qui l'éloignaient peu de l'hôtel où dormait Aphrodite. Il traînait également souvent dans le bar de l'établissement. Un lieu propice pour se construire un rôle, en acceptant de converser fort civilement avec la clientèle venue prendre un verre.
Pour sa part, Shaka suivait Camus durant la journée. Ses absences s'expliquaient plus facilement par une soif de visites touristiques, qu'il étayait en interrogeant régulièrement le concierge sur les sites et curiosités à découvrir dans la région. Le soir, une fois Camus rentré, il peaufinait son personnage de vacancier misanthrope en se claquemurant dans le jacuzzi ou le sauna présent au niveau inférieur. À moins qu'il ne s'isolât dans la salle de musique, pour écouter un concerto de piano ou un quatuor à cordes sur la chaîne stéréo mise à disposition.
La vie des deux autres chevaliers s'organisait quant à elle de façon à décourager toute approche amicale inopportune. Aphrodite dormait la plus grande partie de la journée, tandis que Camus affichait une froideur à la limite de la politesse, qui parvenait merveilleusement bien à repousser quiconque de tenter de l'aborder lorsqu'il rejoignait l'hôtel. Le Verseau s'attardait d'ailleurs peu dans les salons de l'établissement. Contrairement à ses habitudes, il négligeait également la bibliothèque, pourtant garnie, pour regagner rapidement sa chambre sitôt le repas, qu'il prenait seul à une table, achevé.
Depuis le début de leur installation, Milo guettait les retours du Français comme une lionne l'apparition de son petit perdu dans la savane. Côté protection rapprochée, il faisait cependant entièrement confiance à la Vierge. Il ne remettait en cause ni sa puissance ni son implication dans la surveillance du chevalier dont il avait la garde. La Guerre Sainte lui avait donné un bon aperçu de l'efficacité de Shaka, de son sens des responsabilités et de celui de ses valeurs. En conséquence de quoi, le Scorpion aurait parfaitement pu s'accommoder de la frustration de ne pas être celui qui veillait sur le Verseau en temps ordinaire. Mais ce moment précis n'avait justement rien d'ordinaire.
Acteur volontaire de la phase aiguë de désintoxication de Camus, le Grec conservait le souvenir amer de l'épreuve traversée par son ancien amant. La souffrance et la désorientation éprouvées par le Français lors de cet épisode avaient arraché un masque, et Milo avait fort bien senti la profondeur d'un déchirement que seul le temps cicatriserait. La prudence lui soufflait de se montrer vigilant.
Le Verseau n'avait sans doute pas conscience de tout ce qu'il l'avait autorisé à percevoir à ce moment-là, et naturellement il agissait à présent comme si ce fond de tourments n'existait pas. Dans un sens, c'était peut-être mieux. Toutefois, cela n'atténuait en rien les remords du Scorpion, encore moins l'idée qu'il se faisait du gouffre qu'il restait au Français à remonter. Sans compter les risques encourus par ce dernier en cas de blessures, problématique que mis à part à Athéna il ne s'était permis de divulguer à personne.
Milo s'était promis d'aider Camus à reprendre sa vie en main, en le protégeant le temps nécessaire. Maladroitement peut-être, mais efficacement. Il était bien placé pour savoir que l'image que le Verseau renvoyait aux autres était faussée, et il s'était juré de ne plus jamais lui faire défaut. En conséquence de quoi, quelle que fût l'efficacité et l'attention de celui qui veillait actuellement sur lui, il n'aimait pas que le Français s'éloignât de sa vigilance protectrice.
Il avait parfaitement conscience d'agir d'une façon qu'Athéna n'apprécierait pas et Camus certainement encore moins. Mais c'était ainsi, et il ne pouvait s'empêcher de jeter de fréquents regards à sa montre dès que le Camus prenait un peu de retard, ou de s'ingénier à rester dans un périmètre réduit quand il franchissait la porte de l'hôtel.
L'heure du repas du soir était le seul moment où les quatre chevaliers se retrouvaient ensemble dans la grande salle du restaurant. Les tables, disposées en petits îlots séparés par des bancs de verdure, permettaient facilement de s'isoler, tout en laissant au personnel la possibilité de garder un œil sur l'ensemble de la clientèle.
Négligeant une fois de plus la liberté que lui offrait l'absence de fréquentation hivernale pour s'installer, le Scorpion s'était débrouillé pour s'asseoir devant un couvert donnant directement en vis-à-vis de celui du Verseau. En observant son manège pour déloger d'un discours charmeur le couple âgé qui se trouvait là avant lui, Shaka n'avait pu se retenir de lever les yeux au ciel. Fort aimablement, le serveur, qui fatalement avait fini par repérer l'objet de sa migration régulière et sélective, écartait maintenant le bouquet qui décorait la nappe pour lui faciliter la vue.
Ce geste complice lui valut un nouveau regard appuyé de monsieur Bouddha qui dînait un peu en retrait. D'un air volontairement outré, la Vierge tenta de lui rappeler qu'il n'était pas là pour jouer au séducteur, mais plutôt pour se faire oublier. Se calant avantageusement contre le dossier de sa chaise, Milo lui décrocha une grimace moqueuse. Il n'enfreignait aucune consigne dans le sens où il n'engageait pas directement la conversation avec Camus, et contrairement à ce que Shaka semblait croire, il n'agissait pas ainsi par jeu ou par ennui. Il avait simplement besoin de vérifier quelque chose.
Installé un peu plus loin, Aphrodite dissimulait un sourire amusé derrière la carte de son menu. La mine réprobatrice de l'Indien l'intéressait moins que le manège des amants séparés. Observer en direct le comportement de ces deux-là avait quelque chose de parfaitement jubilatoire, tant leurs manières différaient. Se penchant en avant, le Grec décala à nouveau sur sa gauche les fleurs un peu trop envahissantes, tandis qu'il jetait un regard appuyé au convive attablé droit devant lui. Convive qui rentra un peu plus la tête dans les épaules en refusant de relever le nez de son assiette.
Se retenant de glousser, le Suédois songea que si Milo y était allé avec d'aussi gros sabots autrefois, il n'était pas étonnant que le discret Verseau ait mis une clause de confidentialité à leur relation.
Étouffant un soupir dépité, Milo attaqua son propre repas, non sans continuer de dévisager régulièrement Camus. Il avait beau s'installer systématiquement en face de lui au souper, depuis le début de leur mission, le Français semblait une nouvelle fois le battre froid. Et comme à l'accoutumée, malgré son insistance, ce dernier ne lui accordait pas la moindre attention ce soir-là. Pas un instant il ne releva les yeux de tout le dîner, alors que ses coups de fourchette un peu trop heurtés prouvaient à eux seuls combien son manège l'horripilait.
Que Camus s'agaçât de son comportement ne le surprenait pas. Il agissait d'ailleurs ainsi pour le provoquer. En temps normal, il aurait déjà dû écoper d'une tirade suffisamment bien sentie pour éviter de s'y risquer le soir suivant. Or, malgré une indisposition évidente, le Verseau ne disait rien.
Cette attitude fuyante interpellait le Grec. Depuis leur départ, un élément semblait perturber le Français, et si le Scorpion s'en référait à la manière élaborée dont il se comportait pour s'esquiver, cet élément, c'était lui. Il avait pourtant cru regagner un peu sa confiance lors de leur dernier entraînement en commun, et il le connaissait suffisamment pour savoir que le problème soulevé par ses hémorragies étant un point débattu, il le considérait comme réglé.
Quel autre souci pouvait bien interférer ? Se doutait-il qu'il avait informé Athéna des conséquences désastreuses du traitement de Zoltan ? Vraisemblablement pas. Face à ce genre d'indiscrétion, le Verseau n'aurait jamais fait l'autruche, et il aurait déjà dû affronter sa colère. Alors quoi ?
Milo avait beau passer en revue ses deniers faits et gestes au Sanctuaire, il ne voyait pas où il avait pu se fourvoyer en si peu de temps. Il n'y avait qu'un détail qui pouvait expliquer ce revirement aussi soudain qu'inattendu, mais cet élément était lui-même si déconcertant, qu'il n'osait envisager sa signification réelle. Il fallait pourtant qu'il en ait le cœur net. Et pour cela, il avait un plan qu'il était bien décidé à tester.
Interpellant la serveuse qui venait d'apporter un plat de moussaka à Shaka, il lui réclama un pichet de vin. Accaparer l'attention de la jeune femme quand celle-ci revint avec sa commande fut une chose aisée. Bavard et séducteur, il la retint en s'informant sur l'ouverture d'une nouvelle discothèque en ville. Charmée par son sourire enjôleur, son interlocutrice lui accorda volontiers quelques minutes, qu'il mit à profit pour la baratiner de façon si ambiguë qu'elle en rosit de plaisir. Jouant l'homme intéressé par le joli minois de la demoiselle, il n'omettait cependant pas d'observer à la dérobée les réactions du beau ténébreux assis en face de lui.
Imperturbable et apparemment parfaitement indifférent à ce qui se passait deux tables devant lui, le Verseau poursuivait son repas. Déterminé à obtenir une riposte, Milo frôla d'un geste anodin les doigts de la serveuse en racontant une plaisanterie. Le rire perlé qui s'éleva en retour eut le don d'attirer la curiosité les iris turquoise. Brièvement, et comme par mégarde. Elles ne s'en braquèrent pas moins avec hostilité sur la jeune femme tandis que Camus reposait avec calme sa petite cuillère dans l'assiette du dessert qu'il venait de terminer.
Satisfait par son stratagème, le Grec guettait un coup d'œil cinglant destiné à lui-même, mais détournant les yeux le plus tranquillement du monde, le Français se leva sans lui accorder la moindre attention. Se désintéressant de même de la conversation qui se poursuivait avec la serveuse, il prit la direction des chambres d'un pas flegmatique.
Milo s'admonesta pour ne pas l'interpeller alors qu'il passait près de lui. L'ignorant superbement, le Verseau se dirigea vers l'ascenseur. Touché, mais pas coulé.
Agacé, le Scorpion restait sur ses interrogations. Le sens des convenances et le sang-froid du onzième gardien bridaient une fois de plus la spontanéité de ses réactions. Quelque chose venait pourtant incontestablement de le gêner. Toutefois, difficile de déterminer quelle motivation, de son manque de retenue dans le cadre de leur mission, ou d'une raison plus personnelle, l'emportait. Le Scorpion le regarda cependant disparaître dans l'ascenseur avec un soupçon grandissant sur l'interprétation de ce départ soudain.
Remerciant la jeune femme de lui avoir accordé un peu de temps, il sortit à son tour de table pour emprunter le même chemin que le Verseau. Il bifurquait devant Shaka, quand la Vierge fit discrètement tomber sa serviette alors qu'il arrivait à sa hauteur. Ravalant un soupir d'exaspération, le Grec conserva son rôle serviable pour la ramasser. Se penchant plus que nécessaire pour lui redonner le morceau de tissu, il marmonna sans cacher son agacement.
— Pas la peine de monter sur tes grands chevaux. Je sais ce que j'ai à faire et je ne bousillerai pas nos couvertures. Je tiens simplement à régler un détail. C'est important. Et pour cela je dois lui parler.
— En privé s'il te plaît, répondit le blond en affichant un sourire poli alors que Milo se redressait. Je suppose que tu n'as pas été sans percevoir les remous d'énergie qui nous tournent autour depuis ce matin. Ce n'est pas le moment de nous faire remarquer. Tes loufoqueries de séducteur risquent d'attirer l'attention sur toi. Les Spectres ne nous ont pas encore repérés, mais ils sont à l'affût, et ils n'attendent qu'une erreur de notre part pour entrer en action. Alors, ne leur donne pas le moyen de remonter la piste trop rapidement.
— De toute manière, nous ne serons plus là demain, répliqua le Scorpion d'un air entendu. Si la chasse est ouverte, l'incompétence des chasseurs nous permettra de rapatrier Camus et Aphrodite en toute sécurité.
— Ça, c'est ce que tu crois, répondit Shaka, en déployant sa serviette d'un geste sec sur ses genoux. Comme tu viens si bien de le dire, les Spectres se doutent de quelques choses, mais ils ne savent pas où nous trouver. Nous laisserons donc à Aphrodite et à Camus l'occasion d'accomplir leur mission jusqu'au bout.
— Pardon ?
— Tu m'as fort bien compris. Les Spectres ne sont pas loin, mais en étouffant nos cosmos comme nous le faisons, nous pouvons encore les tromper durant un jour ou deux. Camus et Aphrodite ont bien progressé. La récupération de ce que nous devons ramener est pour demain soir.
Tant d'assurance de la part de la Vierge surprit désagréablement le Scorpion. Jusqu'à présent, la chance avait été de leur côté, mais miser sur elle jusqu'au bout risquait de compromettre leurs possibilités de rentrer en grand gagnant au Sanctuaire. Le désavantage de ses frères d'armes privés de cosmos le souciait et il préférait ne pas songer au handicap supplémentaire qui frappait le Français. Ils avaient maintenant la certitude qu'Hadès réagissait conformément aux attentes d'Athéna. Abandonner quelques indices derrière eux pour confirmer aux Spectres la composition de leur équipe, aurait dû être suffisant.
La position de Shaka était étonnante. Il était pourtant réputé pour être quelqu'un de prudent et de réfléchi. Ne pas se replier, c'était comme aller directement à l'affrontement. Une attitude à cent lieues de la sagesse habituelle de l'Indien. À la limite, une idée si hasardeuse aurait dû venir de lui. De toutes les manières, Milo n'adhérait pas à son projet et il était bien décidé à le lui faire entendre. Prenant sur lui, il exposa son opposition le plus posément possible.
— C'est particulièrement imprudent. De plus…
— Inutile de tergiverser Milo, le coupa l'indien sans délicatesse. Je te rappelle que les ordres d'Athéna sont aussi que nous lui rapportions ces documents. À la base, c'est en partie pour ça qu'Aphrodite et Camus nous ont accompagnés.
— On peut très se charger de cette partie du programme à leur place, s'agaça le Grec, en s'exhortant de parler à mi-voix. On s'introduit dans le bâtiment cette nuit en suivant le plan d'Aphrodite, on gagne la chambre forte, et on repère ce qu'on est venu chercher en demandant à Camus de nous le détailler.
— Et comment feras-tu pour le récupérer ? l'interrogea Shaka, de ce ton à la limite supérieur qui lui donnait parfois envie de le secouer.
— On fracasse le coffre, et basta, répliqua le Scorpion en s'exhortant au calme
— Je te rappelle que tout est sur informatique, et qu'à ce niveau, Camus est le seul à pouvoir procéder correctement. À moins que tu n'envisages de déménager tout le terminal, ironisa la Vierge en lui décrochant un regard perçant. Mais je te préviens qu'il est assez conséquent.
Il existait effectivement là un problème et le Scorpion capitula en soumettant une condition.
— Camus et Aphrodite doivent être avertis du danger.
Comme il le craignait, Shaka prit une nouvelle fois le contre-pied de sa position.
— Je ne pense pas, cela ne servirait qu'à les déconcentrer, répondit-il, en détournant les yeux pour attaquer son dessert avec délicatesse.
— Ce sont des chevaliers d'Or, crut bon de lui rappeler Milo.
Bien que la vengeance correspondît mal au caractère de son interlocuteur, le Grec commençait à se demander si la Vierge ne trouvait pas là le moyen de lui faire payer toutes les occasions où il avait eu un sourire moqueur sur son passage depuis leur arrivée.
— Et aussi des hommes redevenus parfaitement ordinaires hors du Sanctuaire, compléta Shaka, avec une logique à toute épreuve. Les prévenir n'aboutira qu'à monter la pression. Alors, abstiens-toi. Nous sommes là pour veiller sur eux. Va rejoindre Camus si tu y tiens, mais ne lui dis rien. Et fais en sorte que votre conversation demeure discrète.
— Je n'ai pas d'ordre à recevoir de toi Shaka.
— En l'occurrence si, répliqua l'indien en posant de nouveau les yeux sur lui. Parce que j'ai l'impression que tu es en train de te laisser embarquer par tes sentiments personnels. Et ça, Athéna n'appréciera pas.
Un peu plus loin, Aphrodite parvenait de plus en plus difficilement à ignorer leur échange, et ses coups de fourchette s'accompagnaient d'une expression interrogative et préoccupée. Les deux hommes parlaient trop bas pour qu'il pût les entendre, mais les poings à présent crispés de Milo ne permettaient aucun doute sur le manque de convivialité de la discussion. Le Scorpion et la Vierge semblaient se déchirer. Croisant son regard, Shaka eut un sourire de façade qui se voulut apaisant.
— Laisse-moi terminer de dîner maintenant, ou Aphrodite va finir par venir s'en mêler, souffla-t-il à Milo en guise d'au revoir.
Étouffant un soupir de rage, le Grec reprit le chemin qui menait à l'ascenseur. Dans un sens, la Vierge n'avait pas tort, il incluait bien ses sentiments personnels au cœur de leur mission. Mais pas avant celle-ci. Il gérait l'ensemble convenablement, en répartissant également son attention, sans privilégier Camus malgré son inquiétude. Là où il n'adhérait plus du tout aux propos de son pair, c'était sur sa détermination de maintenir leur objectif encore une journée.
Mis au courant, il savait pertinemment que Camus et Aphrodite auraient été les premiers à demander la poursuite de leur travail, en misant sur le tâtonnement des Spectres pour les localiser avec précision. Mais c'était un pari osé, et contrairement à Shaka, il n'ignorait pas combien Camus serait désavantagé en cas de conflit ouvert.
Empêtré dans ses contradictions, Milo tergiversait.
Ne pas prévenir le Verseau de l'imminence du danger était peut-être une bonne solution après tout. Camus traversait une période déjà suffisamment instable, et cela éviterait à son esprit de s'égarer sur les aléas d'une rencontre inopportune. Mais en cas de problème, Shaka aurait tout intérêt à assurer. Sinon, Athéna risquait fort de se retrouver avec un porteur d'armure à remplacer plus vite que prévu.
S'inclinant intérieurement face aux arguments de la Vierge, le Scorpion songea que la conversation privée qu'il envisageait avec Verseau conservait néanmoins toute son importance. Renforcer les défenses du Français passait par un assainissement de leur rapport, une explication franche qui le soulagerait du nouveau tracas qui semblait le poursuivre depuis leur départ.
Milo ne doutait ni du professionnalisme ni de la concentration de Camus, mais une conscience libérée octroierait à ce dernier une attention optimum, apte à mieux le préserver en cas de nécessité. Déterminé à le pousser dans ses retranchements pour son bien, le Grec s'éloigna à grands pas de la table de l'Indien pour s'engouffrer dans l'ascenseur.
Shaka suivit le Scorpion du regard jusqu'à ce que celui-ci disparût derrière la porte coulissante qui donnait accès aux étages. Il ne se sentait pas réellement fier de sa victoire, et encore moins de la façon dont il l'avait acquise. Il servirait Athéna en jouant son rôle jusqu'au bout, mais il se promit d'avoir une explication franche avec Milo une fois que tout ceci serait terminé.
Milo rejoignit le niveau où logeait Camus rapidement. Il disposait d'une petite heure avant qu'Aphrodite ne partît travailler et il comptait bien la mettre à profit. Il souhaitait comprendre et régler le mystérieux point de friction qui semblait avoir jailli entre eux.
Shaka avait tenu à ce que les deux groupes obtinssent des chambres à des étages différents. Ce détail, ajouté au fait que le Français l'évitait depuis leur arrivée, le lésait dans son temps de compagnie passé auprès de son ancien amant. Un peu égoïstement, il désirait également profiter de la présence du onzième gardien en s'isolant avec lui.
Incapable de deviner avec précision qui lui rendait visite sans son cosmos, Camus déverrouilla sa porte sans méfiance. En le voyant se figer légèrement sur le seuil, Milo eut toutefois la nette impression que sa vue le dérangeait. Une seconde d'hésitation plus tard, le Verseau s'écartait pour le laisser entrer. Le Scorpion pénétra dans la pièce sans crier victoire. Nul doute qu'il devait cette autorisation à l'envie du Français de prévenir un esclandre.
La chambre était petite. Meublée d'un lit, d'une armoire, d'une table de chevet et de deux chaises, elle assurait par sa disposition réduite une prise de contact à l'avantage du Grec. Doué pour louvoyer lorsqu'il se sentait piégé, Camus trouva cependant une échappatoire en se réfugiant près de la fenêtre.
La nuit était tombée. Seul le murmure du vent trahissait une mer houleuse sous un ciel bas. Du paysage, n'apparaissait qu'une partie du jardin de l'hôtel, parcimonieusement éclairée par des lumières falotes. Regardant de ce côté, le Français paraissait s'absorber dans la contemplation de ce maelström sombre et indistinct.
Craignant de le braquer, Milo attendait patiemment une réaction, qui finit par fuser à travers une question.
— Que veux-tu Milo ?
Le front appuyé contre la vitre, le Verseau continuait de lui tourner le dos. Il n'était visiblement pas décidé à lui faciliter les choses, et le Scorpion prit le parti de l'aborder franchement.
— Qu'est-ce qui te tracasse ?
— Rien.
— Alors, pourquoi m'évites-tu ?
Interpellé par ce reproche, le Français mit quelques secondes avant de répliquer.
— Je ne t'évite pas. Notre mission exige simplement que nous nous ignorions.
Ce court échange convainquit Milo que quelque chose n'allait pas. Camus répondait d'un ton atone, laissant le moins de prises possible à la plus petite interprétation, et surtout, il refusait de le regarder. Il se renfermait sur lui-même comme il savait si bien le faire, et au souvenir des paroles d'Athéna, le grec sentit l'inquiétude prendre le pas sur la curiosité. Tant de distanciation présageait-elle d'une mort annoncée.
Au-dehors, le vent fit gémir la toiture, et le Français eut un mouvement instinctif pour croiser ses bras sur son torse. Au tressaillement amené par son geste, le Grec perçut immédiatement sa signification. La chambre était à peine chauffée et le Verseau ne portait qu'un léger pull noir. Empli de sollicitude, il l'interrogea :
— Tu as toujours froid ?
Sans étonnement, il n'obtint pas de réponse. Renouant avec une spontanéité qu'il devinait que Camus comprendrait, il quitta la pièce pour aller chercher un vêtement plus chaud dans la sienne. Lorsqu'il revint, ce dernier n'avait pas bougé. S'avançant derrière lui, Milo posa le pull mohair qu'il avait trouvé sur ses épaules.
Alors que le Verseau prenait possession du lainage, leurs doigts se frôlèrent. Ceux du Français se rétractèrent aussitôt tandis qu'il s'emmitouflait davantage. Dépité par sa réaction, le Grec ravala un soupir. En voyant l'homme qu'il avait tant aimé ramener la chaude étoffe contre son cou, il dut lutter pour ne pas céder au désir de le serrer contre lui pour le réchauffer, tout autant que pour lui prouver qu'il n'était pas là pour l'agresser.
— Merci.
La voix de Camus demeurait neutre, et cela lui fit mal. Le Verseau n'avait aucune raison de faire preuve d'autant d'indifférence envers un allié. Encore moins avec lui. Son attitude n'était pas cohérente. En colère, il aurait dû le renvoyer sèchement. S'il désirait simplement rester seul, deux ou trois paroles en ce sens suffisaient à l'orienter dans la même direction. Mais au lieu de reprendre l'initiative, il semblait se retrancher dans un univers inatteignable, qui le déconnectait de la réalité. L'en déloger s'avérait une urgence, et le Scorpion savait parfaitement comment procéder, quitte à le bousculer un peu.
— Tu devrais profiter de notre séjour pour faire quelques emplettes, commença-t-il, d'un ton désinvolte. L'hiver n'est pas fini et j'ai l'impression que des vêtements plus chauds te seraient utiles. Et, une dernière chose. Si tu boudes à cause de la serveuse, tu n'as vraiment aucune raison de t'inquiéter.
Comme il s'y attendait, le mot « bouder » produisit un électrochoc. Faisant un quart de tour, Camus accepta enfin de le regarder. Son air sévère n'avait rien d'engageant, mais c'était déjà mieux que le grand vide où il s'enfonçait précédemment.
— Je ne boude pas, Milo. De plus, tu es libre de faire ce que tu veux, avec qui tu désires.
Il avait une façon tellement hautaine de le remettre en place, que le Grec ne put masquer un petit sourire amusé. Ce dédain, c'était le signe que le sujet l'agaçait sérieusement, et à présent, la véritable cause de son repli lui paraissait évidente. Satisfait de l'avoir percé à jour, le Scorpion se rassura sur la probabilité de parvenir à ses fins. Restait néanmoins à le manœuvrer sans l'irriter davantage.
— Alors pourquoi ai-je l'impression que ma conversation avec cette jeune femme t'a contrarié ? répliqua-t-il, un éclat volontairement malicieux dans les yeux.
— Simplement parce que notre mission demande de la discrétion, rétorqua Camus, avec une mauvaise foi flagrante. Et toi, tu te comportes comme un adolescent attardé.
— La mission, hein. Dis plutôt que tu m'as surpris avec Djamila. C'est ça ?
Pas un battement de cil ne vint trahir les pensées du Verseau, mais il mit une seconde de trop avant de répondre.
— Ça n'a rien à voir.
— Mais tu m'as vu, insista Milo, en martelant le point qu'il jugeait sensible.
En face de lui, le Français garda encore le silence quelques instants. Il aurait pu briser la tension qui s'instaurait et rompre l'affrontement en se dégageant d'un pas de côté, mais quelque chose semblait le retenir. Refus de battre lâchement en retraite, ou conflit intérieur plus profond ? Le Scorpion hésitait sur la bonne option. Il conservait heureusement l'avantage de l'obliger à poursuivre la conversation, et il était bien décidé à régler la question une bonne fois pour toutes.
— Tu fais ce que tu veux de ta vie, Milo, répondit enfin le Verseau d'une voix glaciale. Mais il existe des lieux où même un Or peut être sanctionné d'introduire une personne non habilitée sans autorisation.
— Si je comprends bien, tu réagis ainsi parce que tu n'aimerais pas me savoir en difficulté, reformula-t-il de manière volontairement moqueuse. On progresse là.
— Je te garde simplement un peu d'amitié, se défaussa sèchement Camus. Et en tant que chevalier, il est normal que je m'interroge sur les répercussions de tes actes et que je te mette en garde.
— Les véritables amis se réjouissent en général des bonnes fortunes de ceux qu'ils apprécient, répliqua Milo en guettant la moindre de ses expressions. Ils ne sont pas stupidement jaloux.
Toujours aussi indéchiffrable, Camus tourna la tête pour égarer de nouveau son regard à travers la fenêtre. L'établissement venait d'éteindre l'éclairage du jardin, et la nuit noire n'offrait vraiment plus rien d'intéressant. Mais il paraissait se complaire à observer l'obscurité.
— Je ne suis pas jaloux, répondit-il enfin, sans détourner les yeux du paysage inexistant.
Il parlait si calmement que tout autre que Milo se serait désespéré de son démenti. Mais il y avait longtemps que le Scorpion ne se laissait plus berner par la distance trompeuse qu'adoptait le onzième gardien envers certains sujets. Face à l'importance de la partie qui se jouait, il n'hésita pas un instant à miser sur ses faiblesses pour le déstabiliser. Attrapant fermement son menton d'une main, il le força à tourner son visage pour capter son regard. Camus frissonna, mais il ne chercha pas à se dégager.
— Redis-moi ça en me regardant droit dans les yeux , dit-il doucement, sans plus le moindre accent de moquerie.
Comme il s'y attendait, seul le silence lui répondit. Immobile et immuable dans sa beauté inexpressive, Camus résistait encore à livrer honnêtement l'objet de son tourment. Pour qui savait le décrypter, son manque de réaction était pourtant l'aveu d'un trouble intérieur important. Milo s'était promis de ne plus le blesser. Il n'en maintenait toujours pas moins son menton pour lui interdire toute échappatoire, et il poursuivit avec toute la conviction dont il était capable.
— Il ne s'est rien passé entre Djamila et moi. Et il ne se passera jamais rien. Cette fille ne m'intéresse pas. Je te le jure. Mais de ton côté, si tu éprouves quelque chose d'autre qu'un balbutiement d'amitié pour moi, dis-le-moi. Je te connais mieux que personne, Camus, mais tu camoufles parfois si bien ce que tu ressens, que même moi je m'y perds. Je me refuse à te faire souffrir à nouveau. Seulement pour ça, il faut que tu m'aides un tout petit peu en m'aguillant sur ce que tu ressens vraiment.
Le Verseau conservait le silence. Le visage lisse de toute expression, il le fixait comme il l'aurait fait d'un étranger, et le Scorpion se sentit étreint par une immense tristesse. Comment arriverait-il à le protéger contre lui-même, s'il ne parvenait plus à l'atteindre ? Moins confiant et indécis sur sa stratégie, il évitait pourtant de bouger, tenant toujours le menton du Français dans sa main. Ce dernier réagit en se contentant de repousser ses doigts.
Saisi par le découragement, Milo nota à peine la douceur de son geste. Il s'attendait à ce que Camus interrompît définitivement leur échange en le priant de quitter la pièce, lorsque mû par une spontanéité inhabituelle, celui-ci profita de l'amplitude de son mouvement pour caresser sa joue avec lenteur. Cela faisait une éternité qu'il ne s'était pas conduit de cette façon, et le Grec retint son souffle. Même au temps de la sérénité de leur amour, le Verseau agissait rarement ainsi. Encore moins dans un endroit où un de leurs frères d'armes pouvait les apercevoir en poussant la porte.
Surpris et intrigué, Milo sentit avec bonheur la main blanche voyager contre sa peau. De peur d'effaroucher son propriétaire, il conservait une immobilité parfaite. Les yeux plongés dans les orbes turquoise, il essayait vainement d'en percer le secret. Si ce n'était cette caresse, rien ne venait trahir la confusion du Français.
Face à l'intensité de son regard, Camus sembla brusquement se rendre compte de la portée de son geste, et il retira ses doigts comme si la joue qu'il touchait le brûlait.
— Je suis désolé, murmura-t-il si bas, que le Grec dût tendre l'oreille pour l'entendre.
Simultanément, il recula autant que le mur le lui permit.
Le dépit du Scorpion frôla la colère. Une nouvelle fois, il se dérobait. Ou plutôt, il s'enferrait dans son impassible froideur qui refusait de s'expliquer. Comme si sa réaction inhabituelle n'avait aucune importance, alors qu'elle était tout, sauf anodine. Étouffant un grognement de frustration, le Grec prit le parti de le pousser dans ses retranchements.
— De quoi es-tu désolé ?
À nouveau, les grands yeux le fixèrent avec cette indifférence glacée qui décourageait généralement quiconque de poursuivre. Mais Milo s'était endurci à la blessure de cet immobilisme impavide. À cet instant, il devinait fort bien l'agitation sous la glace.
Quelques secondes encore, le Verseau le regarda sans rien dire. Suffisamment pour que le Grec ait la certitude que quelque chose le perturbait profondément. Puis, plus souple qu'un chat, il glissa de côté pour se dégager et s'éloigner de lui. Il se dérobait. La discussion était close. Milo ne l'entendait pas ainsi. Cela faisait trop longtemps qu'ils cohabitaient en s'enfonçant dans des faux semblants. Il y avait personnellement trouvé sa place. Néanmoins, il n'était pas aveugle. Camus dépérissait. Il l'aurait remarqué même sans les mises en garde d'Athéna, et il ne pouvait demeurer inactif face à ce problème.
Alors que Camus venait de s'extraire du coin de l'angle de la fenêtre, il le rattrapa fermement par un poignet. Le tirant en arrière, il l'obligea à retrouver sa position entre lui et les carreaux. D'une voix qui ne laissait percer aucune émotion, il réitéra sa question.
— De quoi es-tu désolé ?
Coincé contre la vitre, le Français ne cherchait pas à se dégager. Privé de cosmos il savait que c'était inutile. Il détournait simplement la tête, refusant obstinément de le regarder. De longues minutes ils restèrent ainsi, immobiles et silencieux, s'affrontant pourtant véritablement. Volonté contre volonté. Entêtement contre entêtement. L'un scrutait désespérément chaque ligne du fin profil pour y lire un début de réponse. L'autre jouait de son imparable hermétisme pour s'isoler et le repousser. Mais derrière sa sévérité de splendide statue vivante, les pensées de Camus s'agitaient follement.
Depuis qu'il avait vu Milo sortir des thermes à la suite de Djamila, il ne parvenait plus à refouler ses sentiments. Ou plutôt, il se débattait dans un flux contradictoire, qui mettait à mal son masque forgé par des années d'enseignement. Il se voulait détaché, froid et parfaitement capable de gérer la tristesse de son cœur en lui opposant la rigidité de sa raison. Il y arrivait encore. En surface. Parce qu'intérieurement, il devait admettre qu'il ne s'était jamais senti aussi démuni de mentir ainsi à quelqu'un sur ce qu'il éprouvait véritablement.
Autrefois, la prudence, son éducation, et son incapacité à formuler de grandes déclarations l'empêchaient d'exprimer à Milo ce qu'il ressentait réellement. Il lui restait toutefois la loyauté du cœur, à laquelle il s'accordait, en espérant que le Scorpion comprît ce qu'il n'oralisait pas. Aujourd'hui, il vivait en essayant d'étouffer cette sincérité. Cela convenait fort mal à sa nature dépourvue d'hypocrisie. Le Grec l'avait fait souffrir, mais il le regrettait, et jamais il n'était entré dans les intentions de Camus de se venger. De l'ignorer, de chercher à l'oublier, certainement. Mais pas de lui jouer une comédie inutile, où il se blessait chaque jour davantage lui-même.
Il était jaloux. La conclusion du grec était exacte. À cet instant il le reconnaissait en son for intérieur. Il devait admettre avoir perdu la bataille contre ses sentiments. Mentir à Milo et se voiler la face ne faisait que l'enfoncer un peu plus. Malgré ses efforts, il n'arrivait pas à conserver un point d'équilibre simplement amical dans la relation ambiguë qui se mettait progressivement en place entre eux. Il avait besoin de retrouver un peu de paix. Pour aider Sergueï. Pour ne plus se reprocher de tromper encore Milo. Pour sa propre sauvegarde.
Il devait également repousser son ancien amant pour le bien de celui-ci. Dans le meilleur des cas, même si l'amour renaissait un jour de ses cendres, il ne se sentait plus capable d'assumer le côté physique qu'incluait la passion du bouillant Scorpion.
Peu à peu, une sorte de compromis s'imposait à son esprit. Forçant son orgueil, il croisa le regard du Grec pour avouer :
— Je suis désolé de tenir à toi plus que je ne le devrais.
C'était dit. Quelques mots interprétables de multiples façons pour qui le connaissait mal, mais riches de sens pour un Scorpion expert dans l'art de le définir. La réaction du concerné ne se fit d'ailleurs pas attendre. Un sourire tendre et quelque peu victorieux sur le visage, Milo dénoua l'entrave qui enserrait toujours son poignet en le bloquant contre le mur. Ouvrant largement la main, le Grec n'hésita pas à venir fermement crocheter ses doigts aux siens.
— Et il a fallu que nous traversions plusieurs guerres, la mort, que je te déchire de la pire des manières, pour que tu te décides à l'admettre, murmura ce dernier, sans le quitter des yeux.
Les paroles du huitième gardien ne contenaient aucun reproche, mais une joie proportionnelle à ses regrets.
Ému au-delà du raisonnable, Camus ne le repoussait pas. Il ne refermait toutefois pas ses doigts sur les siens. Il se donnait simplement quelques secondes pour partager la solidité d'un lien, qui les unissait jusqu'à la complétude, bien conscient que ce qu'il lui restait à dire allait briser cette osmose. Une osmose à laquelle il aspirait pourtant, comme un naufragé apercevant la côte dont un contre-courant l'éloignait.
— Ne te méprends pas, répondit-il enfin. Je tenais à ce que tu le saches, mais cela ne nous engage nullement. Au contraire. Seulement, je refuse que nous nous fassions davantage souffrir en nous mentant. Si tu ne tentes pas de te servir de mes paroles à ton profit, je peux essayer de demeurer ton ami. En retour, je veux seulement que tu me promettes quelque chose.
— Quoi ?
— Si à l'avenir tu te sens attiré par quelqu'un d'autre, ne te raccroche pas inutilement à moi.
L'incompréhension blessée qui brilla un instant dans le regard de Milo fit mal à Camus. Elle fut néanmoins rapidement remplacée par un éclat plus fâché, tandis que la main sur la sienne resserrait instinctivement sa prise.
— Non, mais tu t'entends ! protesta le Grec. Tu viens de m'avouer que tu m'aimes encore, et tu me donnes ta bénédiction pour aller voir ailleurs. Tu oublies un paramètre Camus. Si pour mon malheur j'ai perdu cet élément de vue un moment, je t'aime également. Et ça, même toi tu ne pourras pas me le retirer.
Malheureux, mais décidé à jouer de la vérité pour le repousser, le Français secoua la tête.
— Ça ne pourra jamais plus marcher entre nous, répliqua-t-il, dans une tentative illusoire pour le convaincre. Pas de cette manière.
— Pourquoi ? s'entêta le Scorpion sans le relâcher.
La révolte et l'incompréhension perçaient dans sa question, et le Verseau eut l'ombre d'un sourire las. Comme il le craignait, Milo refusait de le perdre une nouvelle fois. Il se raccrochait à des chimères. Aux souvenirs sépia qui tissaient leur enfance, leur adolescence, et leurs premiers pas dans leur vie d'adulte. À la mélancolie d'un amour véritable qu'il avait désavoué. Tout cela appartenait à une autre existence. Quitte à se montrer cruel, il devait le mettre en face de la réalité désagréable qu'il avait lui-même instaurée.
— Tu m'as trahi Milo, répliqua-t-il sans élever la voix. Je ne peux pas nier ce que je ressens pour toi, mais j'ai aussi la faculté de me rappeler le mal que tu m'as fait,
Il arrivait à s'exprimer de façon parfaitement calme, alors que cette confession le déchirait un peu plus. La force de l'habitude masquait sa propre peine, et il poursuivit de ce ton monocorde qui insupportait la plupart des gens.
— De mon côté, je n'ai sans doute pas toujours agi comme il le fallait. Mais je n'ai jamais voulu te blesser, contrairement à toi. Comment veux-tu que je t'accorde à nouveau ma confiance après ça ?
L'expression de chien battu du Scorpion ne l'aidait pas vraiment, pas plus que sa main qui refusait de libérer la sienne. Tout aurait été tellement plus simple s'il était parvenu à le détester. Mais à l'instar de l'amour, la haine n'était pas un sentiment dont il contrôlait la mouvance.
— J'ai eu tort de te repousser ainsi, je le sais, plaida Milo, avec une gravité inusitée. Et tu m'en fais payer le prix. C'est juste. Mais s'il te plaît, laisse-nous au moins une chance de rebâtir ce qui nous unissait autrefois.
Retirant sa main de l'étreinte dont la chaleur annihilait son assurance, le Français la glissa prudemment dans son dos, à côté de la première, contre la froidure de la croisée derrière lui. Si Milo continuait à le regarder de cette façon en jouant innocemment de l'ascendance qu'il avait toujours eue sur lui, il ne répondait plus de sa décision de l'écarter du périlleux sauvetage de Sergueï. Et tant pis s'il était ensuite incapable d'assumer les demandes sensuelles du Scorpion.
Conscient que sa détermination vacillait, il répliqua sans permettre au Grec de développer davantage sa défense.
— Tu m'as abandonné au pire moment de ma vie. Te voir sortir des thermes derrière cette fille, en comparaison, c'était une broutille. Je sais, il ne s'est rien passé. Je te crois. Toutefois ça m'a fait mal. Je ne veux plus souffrir de cette manière. Tenir à toi est trop douloureux.
Milo l'écoutait avec une sorte de stupéfaction recueillie. Jamais auparavant Camus ne lui avait parlé en formulant aussi clairement son ressenti. C'était un miracle. Un de ceux qui arrivaient alors qu'on ne l'espérait plus. Un miracle qui se produisait des années trop tard, mais surtout, un miracle qui prenait le contre-pied de ce qu'il aurait souhaité l'entendre exprimer. La teneur de son message ne lui laissait guère d'espoir, et il regrettait presque d'en être le témoin éconduit. Ces aveux avaient pourtant une utilité : celle de le sortir de la mélancolie silencieuse où il s'enfonçait
— Laisse-moi me racheter, souffla-t-il néanmoins, comme une prière.
— Ce n'est pas si facile, répliqua le Verseau d'un air étrangement accablé. La vie brouille souvent les cartes. Peut-être que de mon côté aussi, certaines vérités auraient dû être dites.
— Il n'est jamais trop tard pour bien faire.
— Non Milo, c'est inutile.
Pour une cause qu'il n'identifiait qu'à demi, Camus se refusait à envisager une continuation à leur histoire. Milo n'insista pas. Il était encore trop tôt pour lui révéler qu'il connaissait l'identité réelle de Sergueï. Il avait toutefois obtenu beaucoup plus qu'il n'espérait en entrant dans cette chambre. Il avait déjà la certitude de ne pas lui être totalement indifférent, ce qui lui donnait l'espoir d'œuvrer correctement pour le soustraire au piège de sa Maison.
Au-delà de cette raison primordiale, même si Camus demeurait méfiant à son égard, plusieurs éléments importants venaient d'être mis à plat. À présent, le Scorpion savait où ils en étaient, et ce qu'il lui restait à faire. Il y passerait des années s'il le fallait, mais il n'aurait de cesse de retrouver la confiance du Verseau.
— D'accord, s'inclina-t-il. De toute manière tu as toujours été une tête de mule. Cependant je veux que tu sois bien conscient d'une chose : mon amour pour toi est bien réel. Je t'aime. De toute mon âme, de tout mon cœur, et cela, tu ne me l'enlèveras jamais.
Renouant avec son maintien rigide, Camus conservait le silence. Il était temps pour le Grec de se retirer avant qu'Aphrodite ne partît discrètement à sa recherche dans l'hôtel. Il s'était déjà suffisamment donné en spectacle durant le repas. Il savait que le Verseau n'apprécierait pas un nouvel écart.
Insondables, mais nullement menaçants, les orbes turquoise refusaient à nouveau de livrer les secrets de leur propriétaire. Rompant d'un pas en arrière pour ne pas céder à la tentation de l'embrasser, le Scorpion ajouta :
— Garde cette idée ancrée en toi Camus. Nous en reparlerons plus tard. Et n'oublie jamais que si tu te fermes à mon amour, mon amitié elle, te restera éternellement acquise.
Note de fin : Première publication mai 2011 - Chapitre modifié en octobre 2016 (Outre les changements de syntaxe et de vocabulaire, le chapitre contient 968 mots de plus).
