Lorsque Bergelmir vient à mourir, Loki ne s'y attend pas.

Enfin, quand même un peu : le petit-fils d'Ymir se faisait vieux après tout. Six mille ans d'existence, ce n'était pas rien à l'échelle de Jotunheim.

Sauf que ce n'était rien à l'échelle du Paradis. Six mille ans, c'est à peine le temps de sortir de l'adolescence pour entrer dans l'âge adulte. C'est comme si Gabriel était mort juste avant la rébellion de Lucifer.

Dans un sens, c'est moins douloureux que la mort d'Ymir : Bergelmir était moins proche de Loki, tous les deux se préoccupaient de l'évolution de Jotunheim chacun de leur côté et ne se voyaient que rarement. Ça devrait atténuer un peu le chagrin, sauf que non.

Bergelmir qui meurt, c'est Ymir qui part une deuxième fois : reviennent tous les regrets, tous les « j'aurais dû » et Loki s'en veut d'avoir gardé ses distances, de ne pas avoir profité de son ami autant qu'il le pouvait avant la dernière heure. Maintenant, c'est trop tard.

La dépouille est donnée aux vargar – pas la peine de laisser perdre de la bonne viande – et l'aînée des neuf filles engendrées par le défunt reprend le flambeau de chef.

Bara a la tâche plus compliquée que son père : le petit hameau du début s'est développé en une véritable ville d'environ cinq mille résidents, avec son artisanat, un début de système judiciaire – qui consiste à se plaindre auprès d'une instance supérieure plutôt que de péter la gaufrette du voisin – et même un centre historique.

La première fois que Loki pose les yeux sur les tablettes où les jötnar commencent à retracer leur passé, il doit ravaler son émotion devant la gravure où Ymir reçoit le Coffret des Hivers Anciens.


Côté magie, la machine est désormais bien rodée. Jarnvidja a bien géré la responsabilité du camp, agrandissant encore la maison – à ce stade, on peut parler de petit château – créant un parc à vargar, instaurant même des professeurs officiels pour seconder le responsable de leur petite école.

Elle se fait vieille, elle aussi. La magie dans son sang a ralenti le processus, mais Loki sent qu'elle ne tiendra plus très longtemps. Elle le sait aussi, et elle a déjà tout préparé, tout arrangé pour le départ – c'est bien elle, ça.

Son futur successeur s'appelle Loptr, et ça, ça a fichu un sacré coup de vieux à Loki, surtout lorsque Jarnvidja lui a déclaré sourire aux lèvres que le gamin avait décidé de prendre ce nom pour honorer le père de leur ordre, le Premier des Enchanteurs, Utgard-Loki aussi nommé Loptr et Hvedrungr.

Gabriel en exemple pour les jeunes. Il aura vraiment tout vu, maintenant. Jarnvidja éclate de rire devant sa mine horrifiée, heureuse d'avoir pu un peu se venger de toutes les fois où il l'a faite marcher sur la tête.

Il se fâche un brin, mais c'est pour la forme. Jarnvidja est sa première élève, après tout. Il a été là pour ses premiers sorts réussis, ses premiers pas dans l'univers nouveau et terrifiant des responsabilités.

Il sera là aussi quand elle rendra son dernier souffle. Ça, il en a bien l'intention.