Disclaimer : Les personnages appartiennent naturellement toujours à KURUMADA.
Auteur : Newgaia
Rating : M (précautions prises pour certains chapitres).
Genre : Angst
Résumé du précédent chapitre (L'aveu de Camus) : La première partie de la mission élaborée par Athéna se déroule au mieux, et Aphrodite et Camus sont sur le point de dérober les documents convoités, sous la protection de leurs gardiens de l'ombre. Le repas du soir est le seul moment où les quatre chevaliers se retrouvent tous ensemble, et Milo en profite pour baratiner une serveuse sous le nez du Verseau. Le nouveau repli de ce dernier à son égard ne lui a pas échappé, et le Scorpion tient à vérifier une théorie. Mais il doit d'abord affronter Shaka, qui lui confirme que les Spectres sont sur leur piste. Suivant les ordres d'Athéna, la Vierge s'entête à ne pas rapatrier immédiatement les deux chevaliers privés de cosmos malgré le danger. Milo qui ignore tout de son double jeu comprend mal sa stratégie. Il décide néanmoins de tenter d'éclaircir la situation avec le Verseau pour le bien de celui-ci. Si Camus lui oppose au départ une indifférence feinte, contre toute attente, il finit par lui avouer ses véritables sentiments, avant de le mettre en face de son impossibilité de renouer leur ancienne relation. Milo se retire cependant avec la satisfaction de savoir qu'il pourra aider le Verseau à agir contre le côté dissonant de sa Maison.
CHAPITRE 39 : L'ATTAQUE DES SPECTRES (mise à jour 21 octobre 2016)
Près de vingt-quatre heures venaient de s'écouler depuis que Milo et Shaka avaient détecté l'énergie sombre des Spectres, et le Scorpion n'était pas tranquille. L'imprudence de la Vierge le souciait, et il avait passé la journée à se faire un sang d'encre pour Camus. Tandis qu'il veillait sur le sommeil d'Aphrodite à l'hôtel, l'aura de leurs ennemis s'était affirmée de façon plus puissante. Ceux-ci ne cherchaient d'ailleurs pas à se dissimuler. Au contraire. Ne parvenant pas à repérer précisément le groupe envoyé par Athéna, ils tentaient de pousser ses membres à la faute en agitant leur fumet sous leur nez.
Milo en était donc réduit à étouffer encore plus son cosmos, perdant du coup la faculté d'étendre son champ de vigilance au-delà de la garde rapprochée qu'il effectuait auprès d'Aphrodite. Dire que ses craintes enflaient parallèlement pour Camus relevait de l'euphémisme. Si les Spectres arrivaient à les localiser, il ne pourrait prévenir le danger que lorsque ses derniers seraient déjà sur eux. De son côté, Shaka ne bénéficiait pas davantage de marge de manœuvre, et le Grec se délitait peu à peu sous l'angoisse.
La partie devenait beaucoup trop risquée pour le Verseau, notamment en l'état actuel de sa résistance amoindrie aux plus petites blessures. Obsédé par la peur que le Français se retrouvât en mauvaise posture, il n'avait plus hâte que de trois choses : que le temps s'écoulât en accéléré, que cette mission se terminât, et que leurs deux frères d'armes privés de défenses fussent rapatriés au Sanctuaire le plus rapidement possible.
Pour l'heure, installé dans un des fauteuils du hall d'entrée, il avait beaucoup de mal à donner le change sur sa nervosité. Assis non loin au bar, Aphrodite sirotait un verre en attendant l'ouverture de la salle de restaurant. Le chevalier des Poissons paraissait détendu, mais Milo sentait qu'il l'observait à la dérobée. Rongeant son frein, le Scorpion feuilletait d'un air distrait un magazine.
Les phares de deux véhicules se garant sur le parking à quelques minutes d'intervalles le soulagèrent, et il accueillit le retour de Camus suivi à peu de distance par celui de Shaka, avec un véritable soupir de soulagement. Cette fois-ci, Aphrodite ne se cacha pas pour lever vers lui un sourcil interrogateur. Une attitude franche, qui renseigna immédiatement le Grec sur le degré de suspicion de ce dernier quant à sa confiance en Shaka. Il aurait d'ailleurs été étonnant que le Suédois ne réagît pas à son échauffourée discrète de la veille avec la Vierge.
Rassuré dans l'immédiat, et ne désirant pas susciter davantage de controverse dans leur rang, Milo répondit par un haussement d'épaules désinvolte et le petit sourire satisfait d'un homme amoureux qui voit rentrer l'objet de son attente. Sa diversion sembla convaincre le chevalier des Poissons, qui détourna son attention. Le Grec retint un nouveau soupir. Il aimait de moins en moins le plan de l'Indien. Non seulement il les exposait tous à un danger bien réel, mais en plus, il l'obligeait à mentir à deux des leurs. Malgré lui, ses yeux se posèrent sur l'horloge murale. La nuit allait lui paraître longue.
Trois heures plus tard, Aphrodite prit naturellement la porte de l'hôtel pour se rendre à son travail. Comme à l'accoutumée, Milo s'éclipsa discrètement à sa suite, tandis que passant par une issue de secours, Camus et Shaka les rejoignaient au cœur de l'obscurité. Cette fois-ci, les quatre chevaliers coopéreraient pour mener à bien leur mission annexe. Une fois celle-ci réglée, il n'y aurait pas de retour possible en arrière. La seule destination envisageable serait le Sanctuaire, au grand soulagement de Milo.
Par prudence, chaque groupe empruntait un itinéraire différent pour accéder au site industriel. Rapidement, les quatre hommes touchèrent à l'entreprise source de leur intérêt. Aphrodite gagna son poste comme si de rien n'était, pendant que les trois autres se faufilaient à l'intérieur de l'édifice avec discrétion.
Durant la journée, le Verseau était parvenu à s'introduire dans l'ordinateur qu'ils visaient pour désactiver les codes de sécurité. Le Suédois se chargeait maintenant de leur préparer une voie royale en neutralisant caméras et alarmes. Ils allaient ainsi pouvoir se rendre en toute tranquillité à la pièce transformée en coffre-fort, où se trouvaient les données qui intéressaient Athéna. Camus ne pouvait cependant les récupérer qu'en entrant directement dans le terminal.
La Vierge sur les talons, le Français progressait de façon furtive le long des couloirs désertés à cette heure. Aphrodite s'occupait de désamorcer les quelques pièges disposés sur son passage, et il savait comment forcer les serrures informatiques qui interdisaient l'accès à certaines sections de l'immeuble. Rapidement, il atteignit sa cible.
Par précaution, les trois intrus avaient attendu le moment où les collègues d'Aphrodite effectuaient une ronde à l'extérieur pour pénétrer les bâtiments. Le chevalier des Poissons se retrouvait donc seul devant les écrans de surveillance, et Milo en profita pour venir le rejoindre. Le Grec ne parvenait pas à se débarrasser d'un mauvais pressentiment depuis qu'ils avaient quitté l'hôtel. Pressentiment qui commençait à clignoter comme une petite lumière rouge dans son esprit, alors qu'il percevait de plus en plus clairement l'aura des Spectres en approche. À force de leur tourner autour, les sbires d'Hadès allaient fatalement finir par les localiser. En se rapprochant d'Aphrodite, il savait qu'il renforçait d'autant la protection de ce dernier, tout en gardant un œil sur Camus.
Afin de s'assurer du bon déroulement des opérations, le Suédois conservait en état de marche les deux caméras placées dans la pièce où s'activaient la Vierge et le Verseau. Assis face aux moniteurs, il surveillait en parallèle la progression des agents de surveillance qui se trouvaient dehors. Pour le moment, le timing était parfait. L'écran de contrôle montrait Camus installé devant un ordinateur, dont il forçait les derniers cryptages de sécurité. Immobile derrière lui, Shaka l'observait en silence.
« Ils en ont encore pour longtemps ? » demanda Milo, en tentant de dissimuler son impatience.
Lui jetant un regard de biais, Aphrodite répondit d'un ton calme :
« Tout dépend à présent de Camus. Mais je pense qu'il ne devrait pas tarder à terminer. Pourquoi ? »
Conscient de la suspicion de son pair, le Scorpion détailla sa réponse tout en camouflant son véritable souci.
« Je n'aime pas les savoir coincés dans cette pièce. Elle ne possède qu'une sortie, et il va encore leur falloir cinq bonnes minutes avant de nous rejoindre quand ils auront fini.
— Et si tu me disais franchement ce qui te tracasse. Depuis hier, j'ai l'impression que tu es sous pression. Les Spectres nous ont repérés ? C'est ça ? » Insista Aphrodite en tournant la tête pour le regarder franchement.
Lui mentir à ce stade aurait été faire insulte à son intelligence, et le Grec répliqua sans quitter les écrans des yeux.
« À peu près. Disons qu'ils nous tournent autour.
— Et je peux savoir pourquoi Camus et moi n'en avons pas été avertis ?
— Shaka a trouvé superflu de vous inquiéter inutilement. »
Le chevalier des Poissons eut un mouvement de menton entendu, condensé entre agacement et amusement, avant de répliquer :
« Ah, je comprends mieux la discussion qui t'a opposé hier à Shaka. Tu ne trouves pas que votre rôle vous monte un peu à la tête ? C'est tout de même ce qui était prévu, non ? Camus et moi sommes loin d'être des enfants de chœur. Même privés de cosmos, il nous reste tout de même des automatismes à faire pâlir d'envie le commun des mortels. Et puis, vous êtes là. Je ne vois vraiment pas pourquoi ça te met dans tous tes états. À moins que tu ne me caches autre chose.
— Rien qui te concerne, se défaussa le Scorpion en évitant de regarder le trop perspicace douzième gardien.
— Alors je te conseille d'éviter d'éveiller la curiosité du principal intéressé. Tu t'inquiètes trop pour Camus. Il déteste que tu le couves de la sorte. Et je le comprends. Sauf si tu as un réel motif de t'angoisser pour lui.
— Parce que tu trouves que le risque qu'un de vous deux tombe nez à nez avec un Spectre n'est pas suffisant ? le contra Milo, en s'arrachant à regret des moniteurs pour tenter de donner le change.
— Si, répondit Aphrodite sans se troubler. Mais pour que tu fixes toujours cet écran alors que tu viens de faire deux pas en arrière, je mettrai ma main au feu qu'il y a autre chose. Et si ça engage réellement la sécurité de Camus, j'espère que tu en as parlé à Shaka. »
Prenant appui contre un bureau, Milo croisa les bras sans répondre. Parler à Shaka, il avait été sur le point de le faire cent fois. Et cent fois il avait reculé, en sachant combien la colère de Camus serait grande s'il l'apprenait. Tout était déjà tellement compliqué entre eux. Trop compliqué. Au point qu'il en venait à accepter de laisser le Français gérer seule une faiblesse majeure, dont la sous-estimation pouvait lui être fatale.
« Je vois », se contenta de commenter le Suédois en saisissant l'ombre de contrariété qui voila un instant son regard.
Les minutes suivantes s'écoulèrent en silence. Avec soulagement, le Grec vit Camus récupérer un objet sur le côté de l'ordinateur, puis sortir de la pièce en compagnie de Shaka. D'ici quelques minutes, ils seraient tous réunis et ils pourraient enfin envisager de rentrer. Aphrodite effaçait les dernières sauvegardes vidéo, lorsque le Scorpion commença à donner de réels signes d'inquiétude.
« Presse-toi, ils nous ont retrouvés. »
À la façon dont Milo fixait à présent le mur en face de lui, le chevalier des Poissons ne douta pas un instant de l'urgence de sa demande. Rapidement il acheva ce qu'il lui restait à faire, puis les deux hommes s'engouffrèrent dans le couloir pour rejoindre l'extérieur. Réduisant au minimum son cosmos, le Grec incita le Suédois à courir. Il espérait ainsi éviter d'attirer l'attention, mais privé de son radar naturel, il n'avait plus aucun moyen d'entrer en contact avec Shaka. Leurs ennemis fouillaient vraisemblablement les bâtiments et l'autre groupe était tout aussi en danger qu'eux-mêmes.
Pressant davantage Aphrodite, le Scorpion prit le risque d'arracher une grille pour se retrouver plus vite dehors. À présent, ils longeaient les locaux vides en contournant les zones éclairées. Encore un hangar, et ils atteindraient leur point de ralliement.
Le cœur étreint par l'angoisse, Milo guettait un signe de vie. Deux silhouettes reconnaissables se manifestèrent soudain à leur approche, et il se propulsa à leurs côtés en entraînant Aphrodite à sa suite. D'un œil acéré, il s'assura rapidement que tout allait bien pour le Français. Camus le laissa procéder non sans pincer les lèvres. De toute évidence, il ne couperait pas à une remise à plat de son comportement trop protecteur à leur retour. Du moment qu'il avait maintenant la certitude qu'aucun mal n'était survenu à son ancien amant, peu importait.
Son soulagement fut néanmoins de courte durée. Il cherchait le meilleur chemin pour quitter l'enceinte de l'entreprise en restant dans l'obscurité, quand il détecta un mouvement près de hall d'accueil, situé à une centaine de mètres.
« Il faut qu'on les sorte d'ici avant qu'ils ne nous tombent dessus », intima-t-il à la Vierge à mi-voix.
S'il en jugeait au regard de l'Indien qui fouillait également l'ombre des bâtiments autour d'eux, celui-ci était aussi tendu.
« Combien en as-tu repéré ? demanda soudain Shaka en refermant les yeux, signe qu'il jugeait qu'il était temps de passer au cran en dessus.
— Deux, répondit Milo.
— Ce qui rééquilibre les forces, conclut fort justement son interlocuteur. Nous allons utiliser nos cosmos pour fuir jusqu'au Sanctuaire. Une fois Camus et Aphrodite en sécurité, nous pourrons nous retourner et leur faire face pour combattre. »
Confiants, les deux autres chevaliers les laissaient décider de leur sort sans intervenir. Le plan d'évasion de Shaka semblait correct, et pourtant, un élément fit tiquer Milo.
« Je croyais que tu étais capable de te déplacer physiquement sur un plan astral. Pourquoi ne te sers-tu de cette faculté pour emmener Camus. J'irais plus vite sans toi en progression linéaire. »
Suspicieux, le Scorpion attendait une réponse. Rapidement, la Vierge évalua la situation. Profitant du fait qu'un de leurs poursuivants s'avançait maintenant directement sur eux, il évacua la question gênante en appelant à lui son armure d'une flambée de cosmos. Instinctivement le Grec en fit de même. Simultanément, les deux Spectres en chasse les repérèrent. Le temps n'était plus à la discussion.
Rapides et arrogants, leurs ennemis fondaient droit sur eux, visiblement prêt à en découdre. Ils allaient les atteindre, quand Shaka et Milo se détournèrent pour saisir leurs compagnons et les charger sur l'épaule, avant de s'élancer vers le Sanctuaire. La course poursuite pouvait commencer.
La distance entre la banlieue d'Athènes et le Domaine Sacré était courte, et le sprint ne dura sans doute pas plus d'une poignée de secondes. Mais pour ses acteurs elles n'en parurent pas moins longues. Les deux chevaliers couraient côte à côte, zigzaguant de concert lorsque les Spectres tentaient de les intercepter. La bonne connaissance du terrain permettait aux Ors de rester hors d'atteinte, et le Scorpion voyait se profiler les côtes du Sanctuaire avec bonheur proportionnel à la colère qu'il éprouvait.
Au soulagement de savoir Camus bientôt en sécurité, s'ajoutait la déconvenue de devoir fuir. C'était la première fois de sa vie qu'il s'astreignait à un tel exercice devant un ennemi, et l'expérience lui pesait. Une fois certain que plus rien ne menacerait ses deux frères d'armes mis hors circuit, il reviendrait affronter ses poursuivants avec un plaisir rare. Athéna leur avait demandé de les épargner, mais rien ne l'empêchait de leur faire goûter à quelques coups d'aiguille écarlate bien placée. Tant qu'il ne leur servirait pas le dernier, ils survivraient.
Atteindre l'île sans recourir au passeur n'était possible que pour la garde dorée. Le sceau invisible apposé par Athéna en interdisait d'autre part l'accès à tout étranger non agréé par ses soins. En cas d'urgence, seuls les Ors parvenaient également à s'extraire du Domaine Sacré en usant de leurs pouvoirs. Ils utilisaient pour cela un chemin caché aux yeux des simples mortels, qui joignait les deux côtes par l'intermédiaire de plusieurs barres rocheuses affleurant à peine au-dessus de l'eau, et cinq ou six petits îlots arides et isolés.
Les relier demandait d'effectuer quelques bonds aussi prodigieux que précis. Emprunter ce parcours en sens inverse était aussi faisable. La barrière de sécurité divine qui entourait l'île était en théorie inviolable pour tous leurs ennemis, et les Spectres savaient que s'ils voulaient mettre la main sur les deux renégats, ils devaient rattraper les Ors qui les portaient avant que ceux-ci n'atteignissent le sol du Sanctuaire.
Milo s'engagea le premier sur le périlleux passage. Sur son épaule, le corps d'Aphrodite ne pesait pas plus qu'un fétu de paille. Jetant un regard derrière lui avec un brin d'inquiétude, il aperçut Shaka. Comme il le craignait, plus habitué à des transferts autrement plus rapides, ce dernier ne possédait pas sa dextérité pour cette activité. Il le suivait malgré tout à peu de distance, utilisant une voie un peu décalée sur sa gauche.
Soumis à une telle accélération, leurs compagnons d'infortune devaient se sentir fort mal à l'aise. Il voulut s'assurer que Camus supportait bien le voyage, mais il n'eut pas le temps de poser les yeux sur lui. La Vierge fit brusquement un écart sur sa droite, que rien ne justifiait. Le Spectre lancé à sa poursuite parut lui-même surpris. L'indien déviait de leur itinéraire, s'éloignant par la même occasion du Sanctuaire qu'ils avaient pratiquement atteint.
Interloqué, Milo fulmina intérieurement avant de corriger sa trajectoire en fonction de celle de Shaka A quoi jouait-il ? Son incompréhensible mouvement de déportation venait de permettre à l'un de leurs adversaires de leur couper la route.
Bloqués dans leur progression, l'Indien et le Scorpion stoppèrent net. Chacun se trouvait sur une bande de roches étroites, à une vingtaine de mètres l'un de l'autre. Battus par les flots, ces îlots servaient habituellement de nichoirs aux oiseaux marins, et rien ne protégerait Aphrodite et Camus si le combat s'engageait.
La nuit rendait le creux des vagues d'un noir d'encre, mais la lumière laiteuse de la pleine lune éclairait suffisamment la mer pour que chaque silhouette demeurât discernable. À présent qu'ils s'étaient immobilisés, les deux Ors identifiaient parfaitement leurs ennemis. Et Hadès n'avait lésiné ni sur les moyens ni sur l'originalité, en envoyant à leurs trousses deux de ses plus puissants guerriers, quitte à demander à ceux-ci de déléguer les fonctions bien particulières qui les retenaient généralement aux Enfers. Se dressant dans toute la noirceur de leurs surplis déployés, Pharaon et Rock semblaient bien décidés à leur interdire d'avancer plus loin.
Si d'un côté l'orgueil malmené de Milo se trouvait flatté par un tel choix, à ce moment précis il se serait bien passé de cette reconnaissance tardive de sa valeur. Compte tenu des circonstances, la puissance de leurs opposants représentait un fardeau trop aléatoire pour la sécurité de Camus. Rapidement, le Scorpion examina la situation.
Un sourire narquois sur les lèvres, Pharaon se tenait sur un troisième îlot relativement peu éloigné de la Vierge. Le Sphinx était intelligent et les accords de sa harpe redoutables. S'il attaquait, l'indien devrait le neutraliser le plus vite possible. La meilleure option demeurait néanmoins une offensive immédiate. Elle obligerait Camus à encaisser une force de gravité difficilement supportable sans armure ni cosmos, mais à tout bien soupeser, ce désagrément était moins dangereux qu'un coup direct porté par leur ennemi.
Certain que Shaka allait réagir de cette manière, le Grec attendait avec angoisse que ce dernier prît l'avantage, en adressant une prière muette à tout le panthéon grec pour que le Verseau n'en subît aucun contrecoup.
Conscient de l'attention de son homologue, Shakha ne bougeait pas. Sa priorité résidait toujours dans la façon de protéger Camus, mais l'exigence d'Athéna lui interdisait d'obtenir trop promptement la suprématie du combat en engageant les hostilités le premier. Il devait convaincre les Spectres que sa loyauté vacillait, et pour cela, il n'avait pas d'autre solution que d'adopter une retenue hésitante. Il se doutait que son attitude avait de quoi déconcerter ses compagnons. Mais les ordres de leur Déesse étaient clairs. Il fallait qu'il laissât planer une ombre sur lui-même. S'il s'en référait à l'expression fâchée du Scorpion, c'était chose faite. Le problème se résumait à la manière d'instaurer un doute dans le camp adverse.
Incapable de comprendre la stratégie de la Vierge Milo grimaça quand Rock se rapprocha en sautant sur une longue barre rocheuse pour lui faire face. Le Golem n'était pas particulièrement vif, mais sa force était redoutable. Si un de ses poings s'abattait sur Aphrodite, celui-ci ne survivrait pas. À l'exemple de Shaka, il déposa donc son fardeau à terre en le positionnant derrière lui.
Secoué par leur périple, le Suédois mis quelques instants avant de s'asseoir sur les rochers. Un peu plus loin, le Grec vit que Camus en faisait de même. Il nota également avec satisfaction que Shaka déployait maintenant son aura devant lui, en formant une sorte de bouclier. Cela ne valait pas le Crystal wall de Mü, mais c'était mieux que rien.
Les Spectres engagèrent les hostilités sans sommation. La proximité du Sanctuaire leur interdisait d'ouvrir des pourparlers inutiles. Ils devaient vaincre et se débarrasser des deux renégats impuissants avant l'arrivée des renforts.
Soucieux de sauvegarder les chevaliers désarmés qu'on leur avait confiés, la Vierge et le Scorpion adoptèrent la même tactique sans se concerter. Fondant sur leurs adversaires en développant une puissante attaque frontale pour les repousser, ils tentèrent de les éloigner suffisamment de leurs deux camarades. Frappant sans relâche, Milo obligea le Golem à reculer en bifurquant vers le large, tandis que Shaka redoublait de rapidité avec le Sphinx pour se placer systématiquement entre lui et Camus.
La côte n'était distante que d'une centaine de mètres. Elle présentait la blancheur nocturne d'une plage étroite de sable fin, délimitée par la masse compacte et sombre de la barre montante de la falaise. Profitant de la diversion que lui offrait l'affrontement mené par le Grec, Aphrodite se laissa glisser entre deux vagues noires. Habitué aux eaux froides, il se mit aussitôt à nager avec vigueur vers le rivage.
En prise avec les coups précis du Scorpion, Rock s'aperçut trop tard de son initiative. Grondant de colère, il fit alors appel à sa technique pour arroser le Suédois d'une pluie de pierres énormes. Se déplaçant plus vite que le vent, Milo parvint à détruire leurs retombées de quelques piqûres d'ongle acéré. Encore quelques mouvements de crawl, et Aphrodite atteignit la grève. Il était en sécurité. Au juron du Golem répondit un rire bref du Grec. À présent, il allait pouvoir se mesurer au Spectre en recentrant la totalité de ses forces sur sa seule attaque. Satisfait, il savourait pratiquement déjà sa victoire.
Un regard coulé du côté du Verseau l'alarma.
Alors que par sa formation Camus était l'un de ceux qui maîtrisaient le mieux le milieu aquatique, ce dernier n'avait pas bougé malgré l'exemple d'Aphrodite. Dépositaire de son secret, Milo comprit immédiatement pourquoi. L'îlot où il se tenait barrait un fort contre-courant, qui brossait les vagues sur le banc de pierre. Aiguisés par des siècles d'usure, les rocs qui affleuraient hors de l'eau paraissaient plus tranchants que des poignards. Entre le risque de se voir atteint par l'un des Spectres avant que la Vierge le mît à l'abri, et celui de subir une blessure profonde dont l'hémorragie s'avérerait rapidement fatale, il semblait avoir fait son choix.
Cloué sur son rocher, le Verseau faisait indéniablement preuve d'un excès de prudence, qui pour une fois préoccupa fortement le Scorpion. Privé d'une partie de ses facultés, Camus n'avait pas pu remarquer l'aspect volontaire de l'écart de l'Indien. Il restait convaincu que celui-ci faisait tout son possible pour le sauver, ce dont doutait de plus en plus le Grec. Rageusement celui-ci repartit à l'assaut du Golem. Il devait le faire reculer davantage, et si possible l'immobiliser, le temps de ramener lui-même le Français sur la plage.
Un peu plus loin, Shaka menait son combat en sentant l'inquiétude le gagner. En s'arrêtant aussi près du Sanctuaire, il était persuadé qu'à l'exemple d'Aphrodite, Camus allait s'évader vers la côte en nageant. Son immobilisme l'intriguait désagréablement, et l'obligeait à redoubler d'adresse. Évitant de justesse une attaque particulièrement vicieuse de Pharaon qui faillit le déborder par la droite, il parvint à lui ôter trois de ses cinq sens. Mais dans ce genre d'affrontement, deux suffisaient pour rendre encore l'issue de la lutte incertaine. Ou plutôt, la survie de la proie que son adversaire visait totalement aléatoire.
Shaka savait qu'il devait laisser une ouverture à son ennemi pour donner à celui-ci l'illusion qu'il capitulait, mais pour une obscure raison le Verseau paraissait s'en remettre à sa seule sauvegarde, et il n'arrivait pas à s'y résoudre. À défaut d'ouverture, il prit le parti de se contenter de former un mur défensif, le temps que le Scorpion outrepassât ses ordres pour voler au secours du Français. Il le sentait d'ailleurs particulièrement motivé et devinait sa colère. Son cosmos orageux ne présageait rien de bon, et l'intégrité physique de leurs opposants allait finir par réellement être mise à mal.
La situation risquait de lui échapper à tout moment, et l'Indien décida de revoir sa stratégie en aidant paradoxalement les deux camps. Profitant d'un rapprochement de Rock, il parvint à bloquer Pharaon une-demi-seconde pour se tourner contre le Golem. Avec une facilité déconcertante par rapport à ses atermoiements précédents face au Sphinx, il priva l'adversaire du Grec du sens de la vue.
Milo jeta un nouveau regard interrogateur vers la Vierge. Son intervention tombait à point nommé pour déstabiliser suffisamment Rock le temps qu'il secourût Camus. Toutefois, suivant l'optique où l'on se plaçait, le coup qu'il venait de réaliser était à la fois bien au-dessus de ceux distribués jusqu'à présent dans son laborieux duel contre le Sphinx, et incontestablement bien en dessous du seuil de dommages qu'il aurait dû normalement infliger au Golem. Shaka semblait vouloir se démarquer dans une sorte de neutralité molle à l'avantage du Sanctuaire, que le Grec comprenait de moins en moins.
Dans l'impossibilité d'obtenir une réponse claire pour l'instant, le Scorpion profita de la stupeur de son adversaire, pour se retourner vers le Verseau. Et ce qu'il vit le cloua sur place. Debout sur l'îlot précédemment occupé par Pharaon, un troisième Spectre se profilait sous le clair de lune. Sa longue chevelure blanche agitée par le vent était tout aussi reconnaissable que les ailes caractéristiques de son surplis. Minos ! Mais d'où sortait-il celui-là ? En s'apercevant que le déplacement de Shaka privait Camus de la moindre protection, Milo frémit.
Parfaitement conscient de la désagréable surprise du Grec, le Griffon se permit un sourire nonchalant. Il se sentait maître de la situation, et il accorda quelques secondes au Grec pour se convaincre de sa défaite. Il avait toujours aimé s'imposer à ses ennemis, et il se délectait de l'air presque épouvanté de celui-ci.
Le Griffon était resté jusqu'à présent suffisamment éloigné pour qu'aucun des deux Ors combattant ne le détectât, surveillant à distance le déroulement des opérations. Mais face à l'incapacité manifeste de ses collègues pour atteindre leurs cibles réelles, et suite à la fuite de l'une d'entre elles, il avait jugé bon le moment d'intervenir, avant que la deuxième ne leur échappât définitivement. Profitant de l'ardeur du combat, il s'était rapproché en bondissant sur les marches les plus excentrées du chemin marin. Il était maintenant plus proche de Camus que tous les autres, et il le tenait directement dans sa ligne de mire.
Toujours assis sur le socle de roche, le Français n'avait encore rien remarqué, mais quelque chose dans la raideur soudaine du Scorpion l'alerta. Inquiet, il regarda derrière lui, et il demeura statique comme un oisillon face à un serpent. Découvrir Minos, c'était voir sa mort en face.
Comblé par la capture de l'attention de sa victime, le Griffon commença à exécuter son attaque favorite en ralentissant volontairement ses gestes.
« Non ! »
Le hurlement du Scorpion couvrit le bruit du ressac, incitant les trois autres à lui jeter brièvement un regard. Animé par le désespoir, Milo fonçait sur Minos, en sachant déjà que même s'il arrivait à atteindre le Verseau à temps, il ne parviendrait pas à lui épargner toutes les blessures des fils mortels dont il apercevait la texture se tendre. Inexorablement, le Griffon déployait son aura. La scène avait beau être brève, dans son horreur, Milo la voyait se dérouler au ralenti.
Incapable de se soustraire à l'impact, le Français demeurait figé. Il ne se faisait aucune illusion. Il était inutile de chercher à fuir. Avec l'attaque de marionnettiste cosmique de Minos, il devinait que sa mort ne serait pas forcément rapide. Tout allait dépendre de l'état d'esprit et de l'envie de jouer de son bourreau. Mais échapper à ces liens meurtriers serait à coup sûr inévitable et douloureux.
Conservant son sang-froid, il verrouilla davantage son expression. Même privé de cosmos, iI ne donnerait pas à son ennemi la joie de lire en lui. Tout comme il se refusait de faire preuve de lâcheté en fermant les yeux. Avec une sorte de fascination morbide, il attendait le choc de la morsure des fils d'argent, tandis que le cri de Milo déchirait son âme.
Note de fin : Première publication mai 2011 - Chapitre modifié en octobre 2016 (Outre les changements de syntaxe et de vocabulaire, le chapitre contient 667 mots de plus).
