Quand Jarnvidja finit enfin par mourir, c'est à la fois soudain et attendu. Attendu, car vraiment elle était vieille et ne se faisait pas d'illusions au sujet du temps dont elle disposait encore. Soudain, parce qu'elle était en train de rire en écoutant raconter les dernières bêtises des nouveaux apprentis, et puis elle s'est affaissée dans son fauteuil, et voilà, c'était fini.
Loki se remémore l'instant où Ymir est parti lui aussi. Un départ aussi peu surprenant, et aussi trop soudain. Il se demande si toutes les morts vous prennent par surprise, peu importe la manière dont le défunt quitte le monde des vivants. C'est probable.
Les gamins décident de donner le corps aux vargar, mais avant cela, insistent pour couper une mèche de cheveux du cadavre – une mèche qui a tourné au gris argenté depuis belle lurette – qu'ils emprisonnent ensuite dans un petit coffret de pierre. Pour le souvenir, disent-ils.
Le successeur de Jarnvidja – l'autre Loptr, que Loki ne peut toujours pas regarder en face, parce que ça lui fait réellement trop bizarre – fait une petite fixation sur la mémoire. Sur l'histoire avec un grand H, sur les origines des jötnar, sur les « héros » de leur civilisation encore récente.
Parmi les magiciens, ça lui a valu de gagner le surnom Mimir, le Souvenant. Loki doit reconnaître que ça lui va très bien.
Lui aussi, il a connu quelqu'un à la mémoire trop acérée pour son bien. Raphaël n'oubliait jamais aucune des incartades de Gabriel, jamais aucun des articles du règlement, jamais aucune humiliation subie par chaque membre de sa famille pourtant si grande.
Gabriel se demande si Raphaël a essayé d'oublier, parfois. Que ce soit Lucifer – parce que ça fait si mal de penser à lui – ou la guerre civile, ou le frère cadet qui a lâchement fui le Paradis. Il ne sait pas s'il préférerait que Raphaël veuille l'oublier. Peut-être que ça vaudrait mieux. Juste peut-être.
Quand il découvre la bibliothèque, il s'avoue sincèrement surpris.
D'accord, les Géants ont commencé à gribouiller sur les murs, sur des tablettes de pierre pour se rappeler ce qui compte, mais il ne s'attendait pas à une bibliothèque. Pour l'instant, elle est encore petite, et les « livres » ne sont que des tablettes gravées de pictogrammes primitifs, mais c'est tout de même un début.
C'est l'idée de Loptr le Mimir, bien entendu. Le reste des magiciens n'est pas très enthousiaste – ils ont l'habitude de retenir par cœur et considèrent les pense-bêtes comme une habitude de fainéant. Pire encore, si quelqu'un d'autre fouinait dans leurs ouvrages ? Au moins personne ne peut lire dans les pensées. Du moins, pas encore.
Loki lui-même n'a jamais été un rat de bibliothèque, mais il aimerait se changer les idées après la mort de Jarnvidja. Et le successeur de cette dernière n'est pas un mauvais bougre, loin de là.
Il peut bien contribuer à son projet.
