Disclaimer : Les personnages appartiennent naturellement toujours à KURUMADA.

Auteur : Newgaia

Rating : M (précautions prises pour certains chapitres).

Genre : Angst


Résumé du précédent chapitre (L'attaque des Spectres) : Pour les quatre chevaliers dépêchés hors du Sanctuaire par Athéna, la mission se poursuit malgré le rapprochement des Spectres. Milo est inquiet. Aphrodite et Camus parviennent néanmoins à subtiliser les informations qu'ils cherchent, mais au dernier moment les hommes d'Hadès les repèrent. Arrêtant de jouer au chat et à la souris, Shaka et Milo chargent leurs coéquipiers désarmés sur l'épaule et une course poursuite s'engage jusqu'au Sanctuaire. Les Ors ont presque atteint la côte quand la Vierge dévie brusquement de leur route, laissant leurs poursuivants les rattraper. Le Scorpion est furieux, mais il n'a pas d'autre choix que d'aider Shaka à combattre pour protéger les deux chevaliers privés de cosmos. Aphrodite en profite pour s'enfuir à la nage, tandis que Camus finit par se retrouver directement en prise avec un troisième adversaire. En découvrant l'identité de celui-ci, Milo est horrifié.


CHAPITRE 40 : L'OMBRE DES TRAHISONS (mise à jour 8 novembre 2016)

Le temple du Cancer n'avait jamais été réputé pour sa quiétude, mais depuis que Death Mask avait accepté de laisser les morts qu'il avait piégés trouver le repos, il devenait un peu plus évident d'y vivre, ou tout au moins de traverser le bâtiment. La macabre décoration des visages torturés de ses victimes n'envahissait plus les murs. Néanmoins, pour qui possédait ne fût-ce qu'un embryon de sixième sens, l'endroit exsudait toujours la mort.

Pour tous les autres, il la respirait dans ce qu'elle avait de plus brutal et de plus effrayant : le moment du passage d'un monde à l'autre. Cet instant déchirant où une âme s'arrache brusquement à la vie, sans savoir ce qu'elle va découvrir de l'autre côté. Un transit abordé le plus souvent dans la souffrance et la terreur, davantage que dans l'apaisement.

L'ouverture régulière de la bouche des Enfers par le propriétaire des lieux renforçait encore cette impression, et à moins d'y être forcé, personne n'aimait séjourner trop longtemps au sein de cette Maison particulière.

Cet effroi indistinct, ce manque d'empressement à fraterniser avec les adeptes d'un temple à la renommée aussi lugubre, faisait partie des premières choses que Sergueï avait retenues. À la singularité de cet endroit, l'enfant avait rapidement ajouté l'absence de discernement de ceux qui n'effleuraient le cosmos de son maître qu'en surface. La peur ou le malaise des non-initiés faussait tout, et leur donnait une perception d'oppression étouffante. Les autres chevaliers d'Or eux-mêmes n'en étaient pas exempts. Ils ne pénétraient généralement ici que pour une bonne raison.

Certes, le fait que la traversée des douze temples du zodiaque fut plus aisée pour le commun des mortels depuis leur résurrection avait multiplié le nombre de passages des serviteurs ou des gardes, mais sauf obligation, personne ne stationnait jamais longtemps dans celle-ci.

Sergueï trouvait cela dommage. Par ignorance, les humains ordinaires se privaient de la possibilité de se confronter aux mystères d'un voyage sans retour, alors qu'un peu de curiosité aurait pu les préparer au jour de leur trépas, en leur épargnant un effroi excessif. Mais pour s'en rendre compte, il fallait se frotter directement à l'enseignement du Cancer en titre.

Peu loquace de nature, le petit Russe évoluait pourtant avec une aisance étonnante dans ce monde inquiétant. Attentif et appliqué lors des leçons dispensées par son maître, il apprenait aussi beaucoup en observant. Ainsi, il percevait maintenant clairement la façon craintive dont la plupart des habitants du Sanctuaire abordaient la Quatrième Maison, et il comprenait également mieux pourquoi. La mort s'accompagnait d'une connotation fortement péjorative, semblable au relent d'un mauvais effluve, et la plupart des gens s'écartaient instinctivement de ceux qui le portaient.

Sergueï avait conscience que beaucoup se détournaient d'eux à la manière dont on évite de s'approcher du fossoyeur ou du bourreau : en en faisant des êtres à part. Et ces répercussions l'atteignaient. Au fur et à mesure qu'il progressait dans son enseignement, les serviteurs le fuyaient, les apprentis refusaient de lui parler. Mise à part Irina, les autres enfants s'éloignaient de lui. Habitué à vivre au sein d'un groupe soudé à Moscou, Sergueï finissait cependant par reconnaître un double avantage à son isolement.

Le premier s'apparentait à un repli volontaire, consécutif à sa nouvelle fonction, dans lequel entrait une grande part de curiosité. Au prime abord, le lieu d'entraînement privilégié de son maître représentait peu d'attrait. S'aventurer à la limite de l'entrée des Enfers lui permettait pourtant d'expérimenter une étrange attirance.

Satisfait de la façon dont il avait réagi lors de sa première immersion au sein du Yomotsu Hirasaka, Death Mask l'avait transporté encore deux fois dans cette dimension mortuaire. Le petit Russe l'avait explorée sans manifester la moindre crainte. Sans trouver l'endroit attrayant, il ressentait un irrésistible sentiment d'apaisement en s'approchant de la bouche dans laquelle plongeaient les âmes. Comme si un élément mystérieux l'invitait à l'intérieur de ce royaume parallèle.

Paradoxalement, c'était un autre appel, tout aussi puissant, qui le pressait de quitter l'antichambre des morts, pour revenir au Sanctuaire d'Athéna. Contrairement au premier, il identifiait parfaitement ce second signal. Il émanait directement de l'armure de son maître. Capricieuse à souhait, et sans doute un peu rancunière, la protection dorée paraissait parfois se désolidariser de la psyché de son porteur pour effleurer celle du garçonnet d'un cosmos à la fois doux et protecteur. Comme si elle l'agréait déjà en tant que successeur.

Prudemment, l'enfant ignorait les avances de l'armure. Il ne vivait au Domaine Sacré que depuis quelques mois, mais il en avait suffisamment appris pour dire qu'une telle attitude n'avait rien d'ordinaire. Il était d'autre part quasiment certain que le Cancer en titre ne s'apercevait de rien. Mais ce qui le gênait le plus résidait dans l'existence d'une troisième source semblant l'interpeller lorsqu'il s'approchait du bord de la mer. Trois lieux distincts, trois revendications singulières, trois fascinations identiques, et une retenue instinctive qui lui dictait de se taire.

Sergueï était jeune, mais il aimait comprendre. Death Mask détestant qu'il s'éloignât du temple, ses promenades vers le rivage étaient rares. Il savait donc qu'il obtiendrait difficilement une réponse de ce côté. Alors, il profitait des sorties de l'Italien pour fureter au sein du naos. La Mort marquait chacune de ses pierres, ce qui n'avait rien d'étonnant pour la quatrième Maison. Ce que traquait Sergueï était différent, presque malvenu malgré un lien indéniable. Alors qu'Athéna veillait à ce que rien d'étranger ne pénétrât son royaume, Sergueï aurait juré ressentir une sorte de résonnance directement issue du monde d'Hadès, adressé à lui seul.

C'était ténu, et pourtant bien réel. À certains moments, il semblait prêt de la saisir pour l'identifier, mais compte tenu de son peu d'expérience, impossible de déterminer exactement de quoi il s'agissait. La crainte de passer pour un enfant encore plus bizarre qu'on le disait, lui interdisait de parler de cette aura à qui que ce fût. Et tout particulièrement à son maître, dont il redoutait la réaction si ce dernier réalisait qu'il était à présent capable de détecter les mystères infernaux bien mieux que lui-même.

Le second avantage de l'isolement de Sergueï résidait dans ce qu'il considérait comme un éloignement indispensable face aux Ors. Il n'avait pas été sans remarquer la façon curieuse dont certains le regardaient maintenant. Outre l'intérêt suspicieux de Death Mask, auprès duquel il avait commis l'erreur de déployer une onde glacée en réplique à une répartie désagréable visant le Verseau, il ne pouvait ignorer la nouvelle attention mâtinée de circonspection de Mü, la distance prise par Saga, l'agacement de Kanon, l'hostilité à peine voilée de Shura, les mots étrangement gentils d'Aphrodite et la surveillance à la limite menaçante de Milo. Tout un tas d'éléments parfaitement incompréhensibles, qui lui faisait regretter davantage de ne pas avoir la liberté de se rendre à sa convenance près de Camus.

Mis à part Angelo, le Français était le seul auprès duquel il se sentait en sécurité. Le lien informel qu'ils partageaient armait le garçonnet de la certitude qu'il pouvait lui accorder sa confiance sans crainte de trahison. Certes, depuis que son cosmos lui avait été restitué, le Verseau montrait davantage de retenue, mais Sergueï ne nourrissait aucun doute sur l'affection qu'il lui portait.

Affection réciproque, et d'autant plus forte du côté du petit Russe, que ce dernier avait parfaitement ressenti l'inquiétude de Camus pour lui, alors que le Français se débattait lui-même contre un mal qui broyait son corps et annihilait sa volonté. Les barrières mentales effondrées du Verseau à ce moment-là lui avaient permis de percevoir la réalité de l'être aimant sous ses manières froides. Du haut de ses sept ans, Sergueï considérait que ceux qui le pensaient insensible avaient non seulement tort, mais qu'ils étaient injustes et en partie responsables du repli du onzième gardien. Une évidence pour lui, qui le révoltait souvent contre l'incompréhension qui entourait ce chevalier d'Or.

Quelques jours plus tôt, Death Mask l'avait informé de l'absence de son ami sans lui dire quand celui-ci reviendrait. La façon dont son maître avait abordé le sujet, ne lui laissait aucun doute sur la cause de son départ : pour la première fois depuis son retour au Sanctuaire, Camus était reparti en mission. Un éloignement qui n'allait pas sans d'inquiéter le petit garçon.

Sergueï ignorait bien évidemment les raisons du périple de Camus, mais il avait rapidement découvert que ce dernier était à nouveau privé de cosmos. Dans ce cas-là, malgré sa volonté, le Français distendait plus laborieusement le lien qui les reliait, et il ne parvenait que difficilement à brouiller les cartes de ses sentiments.

Angoissé par la vulnérabilité de son ami, l'enfant n'avait pas hésité à traquer les états d'âme de celui-ci pour s'assurer qu'il était en sécurité. Avec soulagement, il s'était aperçu que la distance n'interférait en rien. Naturellement, il se doutait que le Verseau n'apprécierait pas ce jeu de piste. Mais il ne l'espionnait pas par plaisir. Il avait simplement besoin de savoir qu'il allait bien.

Sa curiosité préventive avait fini par le rassurer. Malgré une tristesse toujours bien présente, le Français évoluait avec calme et détermination. Où qu'il se situa et quoi qu'il fît, rien ne semblait le menacer. Rien, jusqu'à ces dernières heures, où le petit Russe l'avait senti devenir plus nerveux et comme soumis à la tension d'une rencontre désagréable. Forçant à nouveau les barrières de son esprit, il avait également découvert qu'il serait bientôt de retour. Apparemment, il ne lui restait plus qu'une tâche à accomplir avant de rejoindre le Sanctuaire.

La joie avait aussitôt remplacé l'inquiétude chez Sergueï, et il s'était mis à guetter l'arrivée du Verseau avec impatience. Ce soir-là, il avait carrément refusé de relâcher sa surveillance. Un temps encore, il avait perçu que Camus séjournait toujours sur le continent, accaparé par un travail précis qui requérait toute son attention. L'enfant se savait extrêmement indiscret, mais il était tellement heureux du retour prochain de son ami, qu'une fois couché, il avait continué de maintenir avec obstination le contact entre eux. Il avait hâte de le revoir, et il ne réussissait pas à céder au sommeil.

Durant près d'une demi-heure, le petit Russe s'agita dans son lit. Le bonheur de retrouver bientôt Camus se conjuguait au sentiment diffus que celui-ci restait sur ses gardes, et Sergueï finit par comprendre qu'il ne parviendrait pas à dormir avant d'être sûr qu'il se trouvait en sécurité. Son maître s'était absenté pour la nuit, comme cela lui arrivait parfois, et le garçonnet se releva sans crainte. Il fallait qu'il dépensât son surcroît d'excitation. Or, quoi de plus indiquée qu'une sortie interdite pour évacuer l'adrénaline ?

Depuis sa déplorable aventure pour rejoindre Yannis, il n'avait pas désobéi au Cancer, et celui-ci ne verrouillait plus la clé de sa chambre derrière lui. Malgré tout, un instinct de prudence lui dicta de passer par la fenêtre, et d'éviter le grand escalier. Il connaissait à présent suffisamment les chemins détournés pour se faufiler en toute discrétion jusqu'à la côte. Il se laissait guider par le lien qui l'unissait à Camus, qui comme une balise, lui signalait la direction par laquelle le Verseau arrivait.

Tous ses sens en alerte, Sergueï avançait rapidement. Il était près de minuit. Le vent renforçait la fraîcheur de la nuit, et la plupart des habitants de l'île dormaient ou se calfeutraient chez eux. La pleine lune touchait le paysage d'une lumière diffuse, qui noyait tout dans des tons allant d'un gris de cendre au noir charbon. Les yeux posés sur le sentier au sol inégal qui serpentait en pente douce jusqu'à la falaise, le garçonnet progressait le plus silencieusement possible.

Il ne s'inquiétait pas outre mesure de tomber sur les gardes. Dans ce cadre, traîner dans les pattes de Death Mask s'avérait bien pratique. Si Angelo ne l'invitait jamais à assister aux entraînements matinaux qu'il dispensait aux soldats, il arrivait parfois qu'un de ceux-ci accostât son maître dans la journée. De discussion en échange d'informations, le petit Russe avait fini par déterminer le parcours des chemins de ronde. Ce qui en période de paix, n'était pas un secret en soi.

Connaître cette disposition permettait ce soir-là à l'enfant de s'en tenir suffisamment éloigné pour relâcher un peu sa vigilance, et regarder où il mettait les pieds. C'est ainsi qu'en se faufilant à travers les premiers bouquets de garrigue, il ne prêta pas attention à deux ombres mouvantes qui remontaient d'un sentier sur sa gauche.

Un peu plus tôt, la mer houleuse de cette journée d'hiver avait fortement endommagé plusieurs pontons au sud de l'île, du côté de Rodorio. Shun et Hyoga s'étaient immédiatement portés volontaires pour aider à leur réparation. Le dépouillement des archives au troisième temple ne donnant toujours rien, Saga avait béni l'incident qui tombait à point nommé pour distraire les deux chevaliers Divins de la tâche ingrate et répétitive à laquelle il les assignait. Un peu d'action ne pourrait que les remotiver et il les avait dispensé de le seconder le temps de la remise en état des plateformes d'arrimage.

Après des heures d'un travail éreintant, les villageois qui leur prêtaient main-forte avaient insisté pour les garder à souper. L'heure avait tourné, et ils rentraient au Sanctuaire alors que la nuit noyait le paysage. Attendri par le plaisir qu'éprouvait Hyoga à déambuler au sein d'un environnement exceptionnellement froid et déserté par les frileux, Shun avait accepté de regagner leurs pénates en empruntant les sentiers tortueux qui longeaient la côte.

Après avoir bavardé un moment, ils cheminaient en silence. Leur démarche instinctivement discrète les rendait difficilement repérables. Ils marchaient d'un pas détendu, mais l'entraînement aidant, ils n'en demeuraient pas moins attentifs. En apercevant une ombre se profiler en contrebas du chemin qu'ils suivaient, ils s'étaient instantanément immobilisés. La lune éclairait suffisamment l'esplanade de roche parsemée de buissons bas pour qu'ils n'aient aucun doute sur l'identité de celui qui venait de la traverser. Trompé par la mise en berne de leur cosmos, Sergueï trottinait vers la falaise sans se douter de leur présence.

À cette heure tardive, et par un froid pareil, il était bien improbable que Death Mask l'eût envoyé faire une course. Le Cancer avait beau tourner des yeux autoritaires et élever la voix quand on l'observait, il devenait évident pour tout le monde qu'il veillait sur son apprenti comme une mère ourse sur sa progéniture. Surpris, les deux chevaliers s'arrêtèrent.

« Mais enfin, qu'est-ce qu'il fait là ? » murmura Hyoga en regardant détaler l'enfant.

Un peu en retrait derrière lui, Shun chuchota :

« En tout cas il n'a pas l'air perdu.

— Oui, eh bien si son maître l'apprend, il va l'étriper, répliqua le Cygne, d'un ton désapprobateur. Et je ne pense pas que ça plaira à Camus lorsqu'il rentrera. »

Déjà, il amorçait un mouvement pour partir à la poursuite du garçonnet, quand Shun le retint en posant la main sur son épaule.

« Attends, j'aimerais vérifier quelque chose, susurra le Japonnais.

— Quoi ? grogna le Russe. On ne va tout de même pas le laisser emprunter le chemin de la falaise en pleine nuit ! Il a beau être dégourdi, c'est dangereux. »

Mais Andromède ne lui répondit pas. Le visage tourné vers le large, il semblait soudain guetter un élément que Hoyga ne discernait pas encore.

« Tu ne sens pas ? » demanda brusquement le Japonnais, une forte inquiétude dans la voix.

Suivant la direction de son regard, le Cygne perçut à son tour ce qui attirait l'attention de son frère d'armes.

« Maintenant que tu le dis », marmonna-t-il, tandis que Sergueï passait instantanément en second plan dans l'ordre de ses soucis.

Deux cosmos dorés se rapprochaient rapidement de la côte. L'énergie sombre qu'ils drainaient dans leur sillage arracha un tressaillement à Shun, tandis que Hyoga se portait d'un bond sur le bord de la falaise. Jetant un regard circulaire un peu plus bas, le Russe repéra Sergueï, qui fort prudemment empruntait à présent le dangereux sentier qui dévalait à fleur de roche. La force du vent se démultipliait à cet endroit, et malgré sa toute nouvelle préoccupation, le Russe saisit Andromède par le poignet pour l'entraîner à sa suite sur le raidillon.

Le bruit caractéristique des vagues qui s'échouaient sur le rivage couvrait celui des quelques cailloux qui roulaient sous leurs pas et le petit ne s'aperçut de rien. Respectant la demande de Shun, mais cédant aussi à sa propre curiosité, Hyoga laissait à l'enfant suffisamment d'avance pour l'espionner sans qu'il les remarquât, tout en gardant une marge de manœuvre suffisante pour lui permettre de le rattraper en cas de chute.

Les ombres démesurées des hauts pans de roches masquaient en partie leur progression, et seul le hasard voulu qu'une quatrième personne repéra leur présence. Noctambule pour l'occasion, Kanon était venu s'isoler afin de réfléchir. Une longue conversation l'avait retenu ce soir-là auprès de Néphélie, et face au plaisir de plus en plus marqué qu'il prenait en compagnie de la jeune femme, l'ancien Marina avait besoin de faire le point sur ses sentiments avant de rentrer au troisième temple.

Son introspection solitaire l'avait tout naturellement mené en bord de côte. La mer et son chant immuable avaient toujours eu le don d'apaiser ses tourments et de l'aider dans ses prises de décisions. Son embrigadement précédent chez Poséidon avait laissé peu de place aux rencontres sentimentales, et sa relation avec la jolie Grecque était quelque chose de tout à fait inattendu qui le ravissait comme un gamin de seize ans.

Réservée et un brin timide, la brune s'engageait dans leur histoire à la fois avec modestie et franchise, ce qui à ses yeux, donnait encore plus de profondeur à leur attirance réciproque. Pour le moment, ils se tournaient autour avec l'envie gourmande de deux enfants trop sages. Malgré le désir indéniable d'un rapprochement plus poussé, ils s'attardaient à des préliminaires qui n'en finissaient pas de repousser l'instant où ils s'avoueraient leur tendre penchant. Non pas que Kanon hésitait à passer à la vitesse supérieure, mais en l'occurrence, il craignait de devoir faire un choix. Ou plutôt, de se laisser distraire au plus mauvais moment. Car son véritable problème s'appelait Saga.

La mise en place du plan de son frère pour voler à la rescousse de Camus le faisait grincer des dents. À la rigueur, il pouvait comprendre son intention de concéder une mort honorable à ce dernier, mais il le voyait mal mettre en place un plan pour le sauver. Compte tenu de son statut précédent, c'était beaucoup trop risqué. Athéna semblait peut-être avoir le pardon facile, mais pour s'être heurté à son caractère imprévisible avec Shaka lors de l'entretien privé qu'elle leur avait accordé, il devinait derrière chacune de ses décisions un fort sens pragmatique, doublé d'un esprit stratégique hors pair.

Saga était sans doute tout aussi roué en politique, mais concernant le Verseau il avait avant tout laissé parler son bon cœur, ce qui n'était pas forcément un avantage. Pour sa part, l'ex-dragon des Mers considérait que son jumeau ne devait absolument rien au Français. Camus n'avait pu se fourrer que de son plein gré dans cette situation inextricable, et à ses yeux, il était coupable.

Le seul élément qui ennuyait véritablement Kanon se résumait au sort peu enviable de Sergueï. Si Camus tombait, il entraînerait immanquablement le petit Russe dans sa chute. Or, bien malgré lui, le Second Gémeau s'identifiait à l'enfant. Comme lui, il devait subir l'injustice d'un destin qui le dépassait. Sa naissance le plaçait d'office parmi les parias et rien d'autre ne s'offrait à lui que la mort. Seule cette similitude de condition le retenait de dénoncer la trahison de Camus à Shion, avant que son frère ne s'impliquât de façon irrémédiable dans ce sac de nœuds.

Découvrir l'objet de son incertitude crapahuter en pleine nuit sur la falaise éveilla en lui un fort sentiment de curiosité. Repérer Shun et Hyoga le prendre en filature l'intrigua davantage. Mais la perception de deux cosmos qui arrivaient à grande vitesse détourna instantanément ses préoccupations. En tant que partenaire de la Vierge dans la course pour neutraliser l'esprit revanchard d'Hadès, Shion l'avait averti du rôle bien particulier de Shaka dans la mission mise en place par Athéna. Il ne fut donc pas étonné de voir les deux chevaliers d'Or s'arrêter à quelques encablures de la plage.

De la pierre angulaire nichée en haut de l'escarpement sur lequel il se tenait, il avait une vue imprenable sur la mer. Affûtant son cosmos, il perçut facilement le combat qui s'engageait sur les récifs, et le déploiement de l'aura des Spectres qui passaient à l'attaque le renseigna sur leur identité. En identifiant Pharaon et Rock, il fut un peu surpris par les moyens déployés par Hadès, et son premier réflexe l'incita à prêter main-forte à ses compagnons. Au même instant, le souvenir de la double mission attribuée à Shaka le retint. Faire capoter le plan d'Athéna par une intervention intempestive n'était sans doute pas une bonne idée. Compte tenu des ennuis qu'il sentait poindre pour Saga, il préférait éviter de subir sa mauvaise humeur en ce moment.

En s'arrêtant aussi près du rivage, la Vierge devait savoir ce qu'il faisait. Il en eut d'ailleurs la certitude en voyant Aphrodite glisser dans l'eau pour s'échapper. Un peu plus loin, la colère semblait rendre le Scorpion particulièrement combatif. Mis en difficulté par les attaques de Milo Rock ne barrait plus la trajectoire menant au Sanctuaire et le chevalier des Poissons atteindrait bientôt la côte.

Tout paraissait se passer pour le mieux, sauf que pour une raison inconnue, Camus restait fixé comme une palourde sur son rocher. Négligeant l'ouverture offerte par l'offensive du Grec pour nager jusqu'à la plage, il ne bougeait pas. Une configuration dangereuse, qui ne perturbait pas plus que cela Kanon. Compte tenu de l'imbroglio où le Français risquait d'entraîner Saga, sa sécurité demeurait le cadet de ses soucis.

Plus bas sur la falaise, les trois promeneurs noctambules s'étaient immobilisés.

Le cœur battant, Sergueï tentait de repérer l'îlot où il sentait Camus piégé, tandis que Shun et Hyoga se retenaient d'intervenir. L'agression et la proximité des Spectres s'apparentaient à une déclaration de guerre, mais Athéna qui les avait conviés à une réunion un peu plus tôt avait été claire : mis à part les chevaliers d'Or, en aucun cas elle ne tolérerait qu'on s'attaquât à un représentant d'Hadès. Sauf si l'un de ceux-ci parvenait à poser un pied sur le Domaine Sacré.

Ils suivaient donc avec angoisse le déroulement du combat. Angoisse qui monta en flèche quand ils remarquèrent avant les belligérants l'arrivée du dernier protagoniste. En reconnaissant l'aura sombre de Minos, Shun étouffa un cri de stupeur. Ce Juge était quasiment invincible. Près de lui, il sentit le cosmos de Hyoga s'agiter. Camus se trouvait dangereusement proche du Spectre, et ce dernier amorçait son attaque.

« Non ! »

Le hurlement de Milo leur glaça le sang. Shun réagit au quart de tour, en appelant son armure. Il allait aider Hyoga à tenter l'impossible pour sauver son maître, tout en sachant déjà que c'était impossible. Même en déployant ses chaînes nébulaires, jamais il ne parviendrait à soustraire Camus à l'impact meurtrier qui le visait. Pour cela, il aurait fallu s'interposer, et aucun d'entre eux n'était correctement placé pour intervenir à temps.

Tout se passa alors en une fraction de seconde. Occupés à enfler leur cosmos pour s'élancer à la rescousse de Camus, Shun et Hyoga se laissèrent choir en quelques sauts acrobatiques sur la plage, tandis que Milo filait comme le vent pour se saisir du Verseau. Rock essayait inutilement de rattraper le Scorpion, alors que Pharaon redoublait d'adresse pour interdire à Shaka de revenir vers le Français.

Echoué sur le sable, Aphrodite reprenait son souffle. Relevant la tête, il comprit brusquement l'urgence de la situation. Minos venait d'apparaître, et Camus se situait exactement au centre de sa ligne de mire. De rage, il abattit son poing sur le sol humide. La sanction d'Hadès le condamnait à l'inutilité et il ne pouvait rien tenter pour sauver son frère d'armes.

En haut de la falaise, Kanon hésita une seconde de trop. En utilisant un golden triangle, il lui aurait été facile de se placer en un éclair entre Minos et Camus. Sauf que l'intervention du Griffon tombait à pic pour régler définitivement son problème. Le Verseau mort, Saga n'avait plus aucune raison de contrarier Athéna. À cette pensée, il se donna instantanément une gifle mentale, mais l'infime temps perdu avait joué contre le Français.

Les chaînes d'Andromède filèrent droit devant elles, tandis que Hyoga s'essayait à une poussière de diamant malgré la distance. Avec rudesse, Milo saisit Camus sous les aisselles pour l'arracher à son rocher. Un sourire aux lèvres, Minos accéléra son attaque. Faisant demi-tour le Scorpion s'enfuit vers la plage en serrant son précieux fardeau contre lui. Il espérait parvenir assez loin pour relâcher le onzième gardien dans l'eau avant d'être paralysé par les fils du Juge. Il savait néanmoins qu'il existait peu de chance pour qu'aucun n'atteignît celui qu'il désirait préserver.

C'est alors que ce que personne n'attendait se produisit.

Venue du Sanctuaire, une onde froide se propulsa à une vitesse phénoménale vers le Français. Le dépassant, elle s'immobilisa pour former barrage, en reprenant la forme de l'armure du Verseau. Simultanément, quelques vagues grossirent anormalement pour se fracasser avec violence au pied de Minos, tandis qu'un léger tremblement de terre agitait l'îlot sur lequel celui-ci se trouvait.

Même à l'unisson, ces deux derniers éléments n'étaient pas assez destructeurs pour inquiéter le Griffon. Ils n'en étaient pas moins suffisamment incompréhensibles pour permettre à la protection sacrée de s'interposer avec efficacité. L'effet de surprise déstabilisa assez Minos pour qu'il ne corrigeât pas son tir. Son attaque heurtât de plein fouet l'armure, une fois de plus majestueuse gardienne de son malheureux porteur.

Sifflant de rage, le Griffon l'enserra dans son filet mortel avant de tirer d'un coup sec. L'armure résista quelques secondes, puis commença à se fissurer. La colère rendait le Juge dangereusement rancunier. Il accentua sa pression pour démantibuler la protection sacrée, qui perdait maintenant rapidement l'énergie première qu'elle déployait. Un son semblable à une plainte aiguë surgit quand une partie du casque se brisa. Satisfait, Minos rappela sèchement ses hommes. Tournant les talons, il disparut vers le continent. Pharaon et Rock le suivaient de près.

Plus loin, Milo venait d'atteindre la plage. Déposant Camus avec délicatesse sur le sable il s'agenouilla près de lui sans accorder d'intérêt au départ de leurs ennemis.

Louant Bouddha pour ce dénouement heureux, Shaka rejoignit à son tour le rivage. Il y avait longtemps qu'il n'avait pas éprouvé une telle frayeur. Par sa faute, il avait bien cru qu'il allait assister à la mort de Camus. Si cela s'était produit, jamais il ne se le serait pardonné. Le regard flamboyant de haine du Scorpion qui l'accueillit ne le surprit pas outre mesure. Il aurait mal à se justifier.

Le Grec semblait prêt à en découdre. Dans l'immédiat, un autre élément perturbait néanmoins davantage l'Indien. Relevant la tête, il n'eut aucune difficulté à dénicher le pan de roche sombre près duquel se terrait le jeune apprenti du Cancer. Adossé contre la paroi, à mi- parcours sur le sentier étroit, le cosmos tremblant de l'enfant paraissait fantomatique. Plus que la présence de Sergueï à cet endroit à une heure aussi tardive, l'aura étrange qui l'entourait interpella la Vierge, et ses sens se déployèrent immédiatement pour traquer l'anomalie qu'il ressentait.

Quelques mètres plus loin, sur la plage, les évènements se précipitaient. Sans cacher son inquiétude pour son frère d'armes, Aphrodite venait de rejoindre Camus, toujours assis sur le sable.

« Ça va aller ? demanda-t-il, en notant avec soulagement que ce dernier ne semblait pas blessé.

— Je crois, oui », répondit évasivement le Français sans le regarder.

La franche simplicité de cette réponse prouvait combien ce dernier était encore secoué. Pour qu'il ne réagît pas à la main que Milo gardait sur son épaule, il fallait même que quelque chose le perturbât réellement. Le chevalier des Poissons réalisait qu'ils avaient tous eu beaucoup de chance et le comportement du français ne l'étonnait pas.

Les yeux rivés sur le large, Camus se releva lentement, tandis que Milo en faisait de même. Le Scorpion irradiait d'une violente colère, que le suédois devinait tournée vers la Vierge. Pour l'instant, il semblait néanmoins incapable de détourner sa vigilance du Verseau, qu'il couvait d'un regard préoccupé. Tout comme Aphrodite, Camus avait retrouvé son cosmos en posant un pied sur l'île, et le douzième gardien le sentit l'utiliser pour rappeler son armure. Surgissant des flots où elle avait sombré, la protection dorée se déposa aux pieds de son légitime porteur sous sa forme de totem.

Camus eut un geste navré pour effleurer le sommet du casque, brisé en son milieu. Une fois de plus, Mü allait devoir exercer ses talents. Sous sa caresse, l'armure réagit en émettant une douce vibration. Sans son intervention, le Français savait qu'il serait mort, mais plus que cette certitude, l'extraordinaire de sa matérialisation l'interpellait.

Privé de cosmos, il n'avait pu l'appeler à sa rescousse, et il doutait que Hyoga, dont il percevait maintenant la présence derrière lui, aeût pu le faire en déclenchant en parallèle les ondes marines et le léger tremblement de terre qu'il avait ressenti. Ces deux derniers éléments sortaient totalement du champ de l'apprentissage du Cygne. Lui-même aurait bien été incapable de les manier. Il n'y avait qu'une seule explication possible, et elle l'effrayait quant aux conséquences qu'elle entraînait.

Se retournant, il posa un regard presque hésitant sur son disciple. Aussi pâle que lui, le Russe l'observait avec une tension évidente. À ses côtés, Shun fixait avec curiosité le même point sur la falaise que Shaka. Relevant à son tour la tête, Milo eut un tressaillement. Pulsant comme une minuscule étoile presque éteinte, le cosmos de Sergueï essayait de se tendre vers celui de Camus pour vérifier que tout allait bien. L'enfant paraissait si fatigué, que le Verseau accéda à sa demande informelle, en le laissant lire en lui un instant pour le rassurer. Le petit garçon ne parvenait plus à protéger sa propre conscience. Sans véritablement fouiller, le Français obtint l'information qu'il cherchait. Et elle certifia ce qu'il craignait.

Accablé par ce qu'il venait de découvrir, Camus ferma brièvement les yeux. Attentif, Hyoga discerna sur son visage un tel abattement, qu'il réagit par automatisme. Il n'avait pas exactement saisi ce qui s'était passé, mais une chose lui semblait certaine : son maître s'angoissait à cause de l'étrange aura de Sergueï. Il avait besoin d'une diversion pour détourner l'attention de tous du garçonnet, et il ne lui ferait pas faux bon. Désignant l'armure endommagée, il prit la parole pour mentir avec aplomb.

« Je suis vraiment désolé que mon intervention l'ait autant endommagée. Mais si je ne l'avais pas appelé, vous ne vous en seriez pas sorti. »

L'esquisse du sourire de reconnaissance du Verseau ne lui échappa pas. I

« Merci, Hyoga. »

Camus agréait son mensonge à travers un message à double sens parfaitement clair pour lui. La mine intriguée, Aphrodite s'apprêtait à poser une question. Décidé à tuer sa curiosité dans l'œuf, le Cygne poursuivit sans laisser le temps au Suédois de s'exprimer.

« C'est une chance que Shun et moi ayons suivie Sergueï. Je ne sais pas si ce gamin souffre d'insomnie, ou s'il avait besoin d'une nuit buissonnière après une journée un peu rude passée à l'entraînement, mais sans sa promenade nocturne, jamais nous ne serions arrivés à temps pour aider votre groupe, et je n'aurais pas pu réagir. Il serait bon que tu ramènes Sergueï au quatrième temple avant que Death Mask ne s'aperçoive de sa sortie », termina-t-il à l'adresse de Shun.

Hyoga espérait ainsi couper court à toute approche de l'enfant par un des chevaliers d'Or présents. Face à sa manipulation éhontée, Andromède conservait le silence. Le Cygne le connaissait cependant assez pour lire l'étonnement sur son visage, et la réprobation dans la crispation un peu boudeuse du coin de ses lèvres. Seules l'amitié et la confiance retenaient le Japonais de démasquer ses mensonges. Adoucissant son regard d'un éclat suppliant, le Russe vit avec soulagement celui de son frère d'armes céder. Soulagé par cet assentiment muet, il n'en suivit pas moins avec nervosité Shun des yeux, alors que ce dernier rejoignait le sentier gravissant la falaise.

Conscient du trouble de son ami, Andromède pressa l'allure. Non pas pour se plier à son ordre, mais parce qu'il entrevoyait l'importance de celui-ci. Sans le savoir, en le déléguant auprès de Serguei, Hyoga répondait d'ailleurs à un de ses souhaits. Comme tous les autres, Shun avait perçu quelque chose qui le chiffonnait dans l'onde protectrice déployée à la rescousse du Verseau. Qu'elle provînt de l'apprenti Cancer était déjà un exploit en soi. Une improbabilité logique également. Un mystère particulièrement dérangeant s'il s'avérait cacher ce qu'il soupçonnait.

Shun détestait faire souffrir inutilement, plus encore s'attaquer à plus faible que lui. Parcourir le chemin qui le menait au petit Russe l'armait d'une détermination irrévocable. Avant de prendre une décision embarrassante, il éluciderait l'énigme qui venait de se produire. Convaincu d'agir au mieux, il se pressa pour soustraire au plus vite Sergueï à la curiosité.

Du haut de son rocher, Kanon avait suivi toute la scène avec l'attention d'un grand fauve en chasse. Il avait rapidement compris que Hyoga allait couvrir le garçonnet. Le Cygne se comportait sans doute ainsi par affection pour son maître. Or, il n'était pas difficile de deviner l'attachement du Verseau pour Sergueï. La loyauté de son disciple fit sourire le Grec. Quelque part, Hyoga se conduisait avec Camus exactement comme lui avec Saga. Ce paramètre le lui rendait sympathique. Mais en ce qui concernait l'enfant, l'ancien général des Mers se montrait nettement plus prudent. L'action dont il venait d'être le témoin méritait une distanciation analytique extrême et dépourvue de sentiments.

Ce que Kanon avait ressenti au moment du sauvetage du Français l'inquiétait, et il commençait sérieusement à entrevoir l'angle sous lequel Sergueï s'apparentait à une « monstruosité ». Cette révélation lui donnait d'ailleurs une idée une peu tordue pour creuser son enquête. Pour l'instant, il ne dirait rien à qui que ce fût. Il devait avant tout obtenir une certitude. Ensuite, il aviserait en fonction de la meilleure option pour Saga. Sa décision prise, le second Gémeau s'arracha du bord de la falaise, pour reculer hors de vue. Personne ne l'avait aperçu et cette discrétion avantageait ses investigations.

Un peu plus bas, pétrifié contre la paroi rocheuse, Sergueï vit arriver Andromède dans une sorte de léthargie cotonneuse. L'effort violent qu'il avait réalisé le laissait à la limite de l'épuisement, et il devait lutter contre un évanouissement salvateur. Il se savait responsable de la scène qui venait de se dérouler au large. Il se sentait pourtant incapable de l'expliquer. Tout au moins, en ce qui concernait la particularité de l'intervention de sauvetage qu'il avait mené. Pour le reste, ce qu'il avait précédemment saisi de la situation de Camus tournait en boucle dans son esprit comme un cauchemar.

Quand Minos était passé à l'attaque, il avait immédiatement compris toute l'horreur de la position du Verseau. La peur de perdre son ami, la colère de le voir ainsi exposé sans défense, s'étaient alors liées pour activer une réaction d'urgence. À l'exemple des autres chevaliers présents, il avait instinctivement puisé dans son cosmos pour tenter d'aider Camus, bien qu'il sût ne pas encore contrôler suffisamment cette énergie pour espérer réussir quoi que ce fût.

Tandis que les fils mortels se déployaient en direction du Français, Sergueï était parfaitement conscient de son impuissance. Une impuissance d'autant plus lourde à porter, que totalement subjugué par la mort qu'il voyait arriver en face, le Verseau ne songeait même plus à lui fermer son esprit. Mais alors que des larmes de rage et de désespoir coulaient sur ses joues, l'enfant avait ressenti l'invective informelle d'une aura glacée caractéristique. L'armure du Verseau affichait son désir d'intervenir.

L'appel était puissant et dégageait une impression d'urgence. Semblable dans ses grandes lignes et différent dans ses spécificités de celui de l'armure du Cancer lorsque celle-ci l'effleurait. Sergueï y avait immédiatement répondu, sans réfléchir aux conséquences. Il remarquait dans les pulsations étrangères la même préoccupation désespérée que la sienne, et cela lui suffisait.

Braquant son maigre cosmos en direction du onzième temple, il s'était soudain senti aspiré par la volonté propre de la protection sacrée qui reposait là. La laissant disposer librement de lui, il s'était ouvert à son essence, et il avait libéré ce pouvoir de glace, que Camus lui demandait de dissimuler. Simultanément, dans le quatrième temple, l'armure du Cancer se mobilisait spontanément en sa faveur, pour se lier à sa compagne du Verseau dans une explosion de puissance.

Tout était allé si vite, que Sergueï était incapable de se souvenir de qui avait fait quoi. Il avait vaguement eu conscience d'être à la fois le catalyseur de la détermination des armures, et de les guider de manière informelle, tout en pliant à son instinct leur action en quelque chose de parfaitement inédit. Bizarrement, celle de Death Mask s'était manifestée en transférant à celle de Camus une force qu'elle puisait directement dans une aura propre aux Enfers.

Alors que l'énergie conjuguée des deux armures explosait, il lui avait également semblé qu'il touchait à un élément né de la mer. Cette dernière impression avait été tellement ténue, qu'il n'y avait pas attaché d'importance. La seule chose qu'il retenait, c'était que cette collaboration inespérée venait de sauver la vie du Verseau, qu'il était heureux, et totalement épuisé.

« Il faut que tu m'accompagnes Sergueï. »

La voix de Shun l'atteignit comme dans un rêve. Il avait toujours aimé le chevalier d'Andromède, et il lui tendit la main en toute confiance.

Ce contact innocent fut porteur d'une confirmation désagréable pour le Japonais. Bien qu'infime et se dispersant rapidement, l'enfant conservait un ersatz d'énergie que Shun n'avait jusque-là ressenti qu'aux Enfers. Maintenant, il savait précisément ce que Sergueï lui évoquait. Aucun doute n'était plus possible. Et pourtant le petit garçon qui le suivait venait de les aider. Il représentait cependant bien une aberration au danger exponentiellement destructeur et mortel.

Navré par sa découverte, le chevalier Divin prit le chemin du retour en se posant mille questions. Sergueï ne correspondait pas à sa nature. Le condamner lui paraissait non seulement injuste, mais trop facile. S'il existait une solution pour le sauver, il la trouverait. Se précipiter ne servirait qu'à entraîner Camus dans la chute de Sergueï. Déconnecté de son essence réelle, l'enfant demeurait inoffensif. Tout au moins l'espérait-il. De ce fait, il se donnait encore un temps de réflexion avant d'en parler à quiconque.

Plus bas sur la plage, Shaka s'approchait avec circonspection du petit groupe réuni autour de Camus. Sa progression était suivie par un Scorpion au regard meurtrier, qui visiblement n'était pas prêt à écouter ses explications. Privés de leur cosmos lorsque la Vierge s'était volontairement écarté du bon chemin, Aphrodite et Camus n'analysaient qu'imparfaitement la situation. Tout comme Hyoga, qui n'avait pas discerné l'incohérence dans la déviation de la trajectoire de l'Indien. Mais tous percevaient parfaitement la tension manifeste entre ces deux-là.

Proche de l'implosion, Milo n'attendit pas que Shaka les eût rejoints pour réagir. Bousculant le Cygne, il se projeta en avant pour saisir le chevalier blond à la gorge. Se relevant prestement, Camus intervint en se portant à leur hauteur.

« Milo ! Lâche-le !

— Reste en dehors de ça Camus, c'est entre lui et moi ! répliqua rudement un Scorpion peu enclin à libérer sa proie.

— Ça va aller Camus, parvint à articuler la Vierge malgré la prise douloureuse qui broyait presque sa trachée. Laisse- moi régler ça avec lui. »

Shaka faisait preuve d'un sang-froid remarquable, mais le péril était bien réel, et le Verseau hésitait à reculer. Détournant un bref instant son attention des iris orangés qui fixaient ses yeux clos, la Vierge repoussa mentalement le Français, en lui faisant clairement entendre qu'il n'admettrait pas d'interférence.

A contrecœur, Camus fit trois pas en arrière. Ces deux-là semblaient avoir quelque chose de très personnel à régler, et bien qu'il se doutât qu'il était directement impliqué dans leur désaccord, il comprit que ce problème se résoudrait en privé. Derrière lui, Aphrodite regardait tour à tour les belligérants en manifestant une inquiétude identique. Il aurait fallu être sourd et aveugle pour ignorer l'attitude menaçante de Milo. La façon dont l'Indien se laissait molester sans répliquer prouvait toutefois que celui-ci pensait avoir la situation en main.

« Tu es sûr de toi, Shaka ? hasarda Aphrodite.

— Certain, croassa l'interpellé, à présent en manque d'oxygène.

— Que tu crois », gronda sourdement le Grec, en accentuant sa prise, jusqu'à provoquer un hoquet de douleur chez son adversaire.

Une double protestation fusa, à la fois indignée et inquiète.

« Milo ! »

Camus et Aphrodite se rapprochèrent spontanément, mais d'un mouvement à la fois brutal et méprisant, le Scorpion relâcha sa prise. Mal à l'aise, les deux chevaliers d'Or voulurent s'interposer, lorsque la Vierge les arrêta en élevant une paume devant lui.

« Non. Repartez avec Hyoga, leur intima-t-il en se massant le cou de sa main libre. Nous vous suivrons d'ici quelques minutes. »

Partagés entre la crainte que la situation dérape, et la conviction qu'insister davantage ne ferait qu'envenimer les choses, Camus et Aphrodite échangèrent un regard. Il était clair que leurs frères d'armes ne s'expliqueraient pas devant témoins. S'interposer était inutile, voire contre-productif. Néanmoins le désaccord semblait majeur, et Milo avait incontestablement basculé de son côté le plus dangereux.

Le Verseau fut le premier à réagir. Retrouvant une expression de froideur sibérienne, il tourna dignement les talons pour rejoindre son disciple demeuré en arrière. Déconcerté, le chevalier des Poissons le regarda amorcer sa retraite. Il comprenait mal cette indifférence soudaine. Camus était pourtant connu pour être le seul à savoir comment calmer l'instinct meurtrier du Scorpion. Il se détendit cependant rapidement en entendant le Français proférer d'une voix détachée alors qu'il s'éloignait :

« Ne tarde pas trop, Milo. J'ai encore besoin de toi. »

Seul un grognement contrarié lui répondit. Le Suédois dissimula un sourire. En quelques mots, Camus venait de ligoter Milo à sa personne. Le Scorpion ne tenterait rien d'irrémédiable qui pût les séparer. Rassuré sur le sort de la Vierge, le douzième gardien s'écarta à son tour.

Dans un face à face à l'immobilité parfaite, les deux chevaliers restés sur la plage attendirent que leurs camarades se fussent suffisamment éloignés pour exprimer leur différend.

« Je peux savoir ce qu'il t'a pris ? attaqua Milo, d'un ton à la fois hargneux et circonspect.

— Je n'ai fait que nous donner la possibilité de riposter à l'agression de nos adversaires, répondit Shaka, en n'avançant prudemment qu'une demi-vérité. Camus et Aphrodite étaient suffisamment proches de la côte. Un chevalier d'Or ne fuit pas face à ses ennemis.

— C'était stupide et dangereux ! répliqua le Grec, alors qu'il résistait de plus en plus difficilement à l'envie d'en découdre. Nos compagnons auraient pu y perdre la vie. »

Négligeant son expression menaçante, la Vierge fit preuve d'une sincérité, que dans sa colère, le Scorpion jugea méprisante.

« Et c'est toi qui me dis ça. Je m'attendais plutôt à ce que tu sois le premier à contre-attaquer.

— Ne mélange pas les rôles Shaka, gronda Milo en adoptant une position de combat. Faire demi-tour pour nous battre dès que nous aurions mis Camus et Aphrodite à l'abri demeurait la meilleure option.

— Une fois leur gibier en sécurité, les Spectres seraient repartis aussi vite qu'ils sont arrivés. Et tu le sais », tenta très maladroitement l'Indien pour le ramener à la raison.

Le terme « gibier » fut la goutte d'eau qui fit déborder le vase. Comment Shaka pouvait-il se montrer aussi condescendant après l'incident majeur qu'il avait failli provoquer ? Si Milo n'avait pas implicitement promis à Camus de conserver un minimum de sang-froid, il l'aurait tué. D'un élan brutal, il fondit néanmoins sur lui, bien décidé à venger le Verseau en infligeant à la Vierge quelques coups de dards bien sentis.

À la première piqûre, l'Indien serra les dents. Il reconnaissait que la sanction était amplement méritée. Le moment était toutefois mal choisi pour présenter des excuses, que le Grec n'accepterait probablement pas. Se fendant de quelques gestes de parade, il parvint à éviter quatre des cinq attaques suivantes. La dernière l'atteignit au pli du coude. Retenant une grimace de douleur, il se projeta en arrière. La dureté de la paroi rocheuse le stoppa brutalement. Milo avait suivi son mouvement, et il se retrouvait à présent avec un Scorpion bouillant de rage qui l'emprisonnait entre son corps et la muraille. Un des avant-bras de son adversaire en travers de sa gorge gênait de nouveau sa respiration, tandis qu'un ongle rouge se posait sur sa joue. Contre-attaquer, c'était s'exposer à une réaction encore plus désagréable, et l'Indien s'immobilisa. Sa sagesse ne calma qu'imparfaitement Milo.

« Comment as-tu pu réagir ainsi ? feula presque celui-ci. Zoltan avait précédemment injecté suffisamment de poison à Camus pour que n'importe qui d'autre mette des semaines à s'en relever. »

La Vierge parut surpris, comme si le fait qu'il ignorât cette information signifiait davantage. Intrigué par sa réaction, Milo desserra un peu son étreinte, sans pour autant abaisser son index menaçant.

« Dois-je comprendre qu'il en garde des séquelles ? demanda Shaka, sans cacher une certaine contrariété.

— Tu dois surtout remettre en cause ton sens du discernement, répondit le Grec avec rudesse. C'était du poison de Scorpion !

— Et l'un de ses effets secondaires est qu'il peut entraîner des saignements importants », compléta l'Indien, en devinant ce que son compagnon refusait de lui dire.

Voilà qui éclairait d'un jour nouveau l'acharnement de Milo à vouloir être le seul à partager les entraînements de Camus. Le Scorpion avait raison. La pertinence de ses déductions se rouillait. Il aurait dû comprendre. La difficulté de sa double mission lui apparaissait sous un jour différent, et il concevait mal le silence de sa déesse à ce sujet. Face aux implications qu'il découvrait, l'Indien se sentait de plus en plus mal à l'aise. L'attente trop prudente du Verseau sur l'îlot s'expliquait. Athéna avait pris un risque insensé. Doutait-elle encore de lui pour ne pas l'avoir mis dans la confidence ? Cette constatation troublée le conforta dans sa décision de jouer la transparence.

« Je n'ai fait qu'obéir aux ordres d'Athéna », avoua-t-il.

L'ongle rougeoyant disparut de sa vue, et la stupeur rendit son bleu au regard menaçant.

« Quoi ?

— Je suis désolé Milo, mais je dois avant tout obéissance à ma déesse. Je pensais sincèrement que Camus profiterait de la proximité de la côte pour s'enfuir, comme l'a fait Aphrodite. J'ignorais qu'il puisse être sujet à de tels désagréments. »

Durant une longue minute, seul le bruit des herbes desséchées par l'hiver que le vent malmenait fit écho à la plainte des vagues. Milo était anéanti. Comment Athéna avait-elle pu décider de laisser courir un tel risque à Camus après ce qu'il lui avait révélé ? À ses yeux, cela n'excusait en rien l'imprudence de Shaka, mais ça lui donnait au moins une raison valable d'avoir agi ainsi.

« Je n'aurais jamais exposé Camus de cette manière si j'avais été au courant, reprit le sixième gardien. Je devais simplement trouver un moyen de me démarquer pour faire croire aux Spectres que mon engagement envers le Sanctuaire demeure toujours un peu vacillant.

— Crois-moi, tu as réussi, le conforta le Scorpion sans cacher sa rancœur.

— Athéna avait certainement une bonne raison d'agir ainsi, affirma avec force la Vierge, cherchant plus à se convaincre lui-même. Néanmoins il me semble devoir quelque chose à Camus. Alors, disons qu'en ce qui concerne celui qui l'a réellement sauvé en appelant l'armure du Verseau, je n'ai rien vu. »

Le regard du Grec s'étrécit de méfiance encore une demi-seconde. Si ce n'était déjà fait, Shaka ne tarderait pas à comprendre la véritable nature de Sergueï. Mais la Vierge semblait sincère, et le Scorpion décida de lui accorder le bénéfice du doute.

Sans le savoir, Athéna venait de se couper en partie du soutien inconditionnel de deux de ses plus fidèles chevaliers.


Note de fin : Première publication mai 2011 - Chapitre modifié en octobre 2016 (Outre les changements de syntaxe et de vocabulaire, le chapitre contient 1491 mots de plus).