C'est quand même rudement encombrant, les tablettes de pierre. Et puis c'est pas facile à ranger. Et c'est compliqué à graver.
(Gabriel se rappelle de la bibliothèque du Paradis, aux étagères remplies de livres à perte de vue. Lui qui ne s'y rendait pratiquement jamais, il regrette ça aussi, ce qui constitue définitivement un signe de mal du pays comme il n'est pas et n'a jamais été le genre intellectuel. Pas comme Raphaël.)
Quand il en fait la remarque à Loptr – il ne s'habituera jamais à ce nom, il le jure – celui-ci lui fait la grimace.
« C'est ce que j'ai trouvé de mieux. Ce n'est pas comme si on pouvait retirer les souvenirs de la tête des gens pour les ranger dans une boîte et les consulter quand on veut. »
Quant le môme lui rétorque ça, l'Embrouilleur se contente de sourire, se rappelant les gemmes-mémoire des Sept Cieux.
Ces gemmes sont supposées être impossibles à manufacturer, mais depuis quand s'est-il conformé aux règles ?
En fin de compte, la gemme artificielle lui prend cinq bonnes décennies de travail. Lorsqu'il lui met enfin la touche finale, Loki se sent fatigué jusque dans sa grâce – il a dû l'utiliser avec parcimonie pour ne pas se faire repérer, ce qui ne lui a pas facilité le travail. Et impossible de ne pas y recourir, comme une gemme-mémoire est à l'origine un artefact céleste.
La gemme se présente comme un gros bloc de cristal poli, en forme de boîte, dans laquelle nagent des paillettes bleutées. Pas très impressionnant, mais l'Embrouilleur sait mieux que quiconque combien les apparences peuvent s'avérer trompeuses.
« Et ben, on en aura bavé » commente Mimir devant le résultat final – une fois n'est pas coutume, il a bien le droit de jurer, parce que c'était vraiment tuant. « Maintenant quoi ? »
« Maintenant on le remplit » décrète Loki en zyeutant son assistant. « A toi l'honneur. »
« Je te demande pardon ?! »
« Il nous faut bien quelqu'un pour vérifier que mettre les souvenirs dans la gemme ne va pas les enlever du donneur. Avec ta mémoire, tu es le candidat parfait, tu ne trouves pas ? »
Le jotunn le fusille du regard.
« Si ça me transforme en légume, je jure de revenir de la tombe pour te rendre fou, tu m'entends ? »
« Ça marcherait pas, je suis déjà zinzin, tu sais » rétorque superbement Loki sans honte aucune, s'attirant un feulement hostile.
Au bout du compte, l'esprit de Mimir reste tout ce qu'il y a de plus intact. La gemme stocke les souvenirs sans problèmes, et il y a bien assez de place pour y emmagasiner des générations et des générations d'engrammes.
L'ennui, c'est que les autres sorciers ne sont pas très chauds à l'idée de s'en servir. Les souvenirs, disent-ils, c'est fait pour rester dans la tête de quelqu'un, pas pour être jeté en pâture au regard de tous.
Pendant un mois, le camp devient invivable – personne ne crache sur le travail de Loki, surtout pas sur un projet de cinquante ans. C'est Mimir qui met fin aux hostilités, considérant que sa recherche restera privée puisque ce sont ses souvenirs dans la gemme.
« C'est quand même triste » ronchonne l'Embrouilleur. « Se décarcasser les fesses pendant un demi-siècle, et pour quoi ? Un pense-bête ? »
« Un super pense-bête » rétorque Mimir. « Et il s'appelle Mimisbrunn. »
Une des habitudes bizarres de Mimir, c'est de donner des petits noms à son matériel. Mine de rien, ça vous complique un peu la vie, quand il déclare chercher Geirröd et qu'en fait, c'est son sac plutôt qu'une personne.
Enfin, question bizarrerie, un Archange fugitif qui prétend être un sorcier jotunn est mal placé pour lui faire la morale.
