Ce que très peu de gens savent, c'est que les Neuf Mondes ne sont pas vraiment des planètes, mais plutôt des dimensions superposées l'une sur l'autre, séparées par un voile arachnéen. Et parfois, juste parfois, le voile se déchire.
Et parfois, la déchirure laisse passer quelque chose.
Loki se promenait sur Fenrir lorsqu'il découvre le voyageur perdu. Franchement, c'est facile de voir que ce n'est pas un Géant. Pour commencer, il n'est pas bleu.
Et bien, voyons ce que les gamins vont faire de ça.
La pièce où repose la créature est remplie à craquer tant les apprentis veulent voir de quoi il s'agit. Il faut bien dire que son aspect est des plus curieux.
C'est pâle comme la neige, avec de longs cheveux presque incolores et des oreilles effilées, de longs membres anormalement fins, des pieds aussi flexibles que des mains, une brassière et un pagne en soie fluide qui ne pourrait pas être plus différente des peaux et du cuir habituels aux jötnar.
Son âme ne dégage pas une impression de neige et de glace comme celle des Géants, elle ressemble davantage à une brume de chaleur, un parfum de forêt tout de suite après la pluie. Après des années et des années de froid, l'Embrouilleur a du mal à recadrer ces impressions dans le contexte correct.
Définitivement pas un résident – résidente, plutôt, Modi a levé le pagne sans aucune gêne – de Jotunheim. D'où ça vient, alors ?
Il y a beaucoup de cris lorsque ça se réveille. Pardon, elle. Et apparemment, c'est une elfe.
Pas étonnant qu'il ait fallu l'ensevelir sous trois kilos de couettes et de fourrures, Alfheim est un monde tropical, pas un monde polaire. Sans sa magie pour la protéger du plus gros des changements, l'elfe aurait sans doute péri en l'espace de quelques secondes seulement.
Elle dit s'appeler Nerwen, être une jeune apprentie magicienne et avoir fait une petite erreur dans un sortilège spatial qui a abouti à son arrivée ici. Un Mimir aux yeux pleins d'étoiles la questionne sans pitié sur son monde, sa famille, ses professeurs. Les autres gamins l'observent muettement, certains audacieux s'enhardissant à caresser sa douce peau de leurs mains rugueuses ou à renifler ses cheveux de soie. L'elfe se soumet à toutes ces démonstrations sans broncher.
Pour sa part, Loki ne l'approche pas. Si quelque chose doit sauter, autant que ce soit les gamins, il peut les remettre sur pied après. Et puis, il ne sait pas si l'elfe est en mesure de flairer un truc louche chez lui.
Mieux vaut ne prendre aucun risque.
Nerwen reste presque un an dans la Forêt de Fer, pendant lequel elle devient rapidement la chouchoute des gamins, surtout pour son attrait exotique. Elle n'a pas la même apparence qu'eux, ne parle pas de la même façon qu'eux, ne pratique pas la magie de la même façon qu'eux. Elle les fascine tous.
Loki lui a parlé à deux ou trois reprises, et cela lui a donné vaguement envie d'aller explorer Alfheim. Peut-être plus tard.
Lorsque Mimir réussit enfin à reconstruire le sortilège l'ayant envoyée ici, un vent de consternation résignée souffle dans le camp. L'elfe reçoit des adieux à n'en plus finir et repart chargée d'un monceau de souvenirs – des pierres gravées, des plumes de faucon, même une mèche de cheveux offerte par une gamine rougissante.
Loki se demande si elle reviendra un jour, et si elle sera seule de nouveau.
Et bien, il n'y a qu'à attendre et voir, n'est-ce pas ?
