Disclaimer : Les personnages appartiennent naturellement toujours à KURUMADA.

Auteur : Newgaia

Rating : M (précautions prises pour certains chapitres).

Genre : Angst


Résumé du précédent chapitre (L'ombre des trahisons) : Dans le temple du Cancer, Sergueï guette l'arrivée du Verseau et dort mal. Le lien qui le lie au Français le pousse vers le rivage. Shun et Hyoga l'aperçoivent alors que les chevaliers d'Or en mission atteignent la côte, poursuivis par les Spectres. Avec effroi ils assistent à l'attaque de Minos sur Camus. Également présent, Kanon hésite une seconde de trop à intervenir. Camus est sauvé in extremis par l'intervention de son amure, dirigée par Sergueï, qui inconsciemment mobilise plusieurs forces appartenant à des éléments très différents. De retour sur la plage, les chevaliers s'interrogent. Comprenant le désarroi de son maître, Hyoga endosse cet acte de bravoure, et demande à Shun d'éloigner le garçonnet. Andromède emmène Sergueï, en réalisant enfin la vraie nature du petit Russe. Témoin discret que personne n'a remarqué, Kanon est aussi persuadé de l'inquiétant pouvoir de l'enfant, mais il décide de se taire dans l'immédiat. Milo, furieux contre Shaka dont le comportement a failli tuer le Verseau, réserve à celui-ci un accueil musclé. Camus et Aphrodite tentent de s'interposer, mais la Vierge souhaite régler le problème seul avec le Scorpion. Une discussion houleuse s'ensuit, durant laquelle les deux chevaliers découvrent qu'ils se sont fait manipuler par Athéna.


CHAPITRE 41 : LA REDDITION DU VERSEAU (mise à jour 22 novembre 2016)

Camus réintégra son temple avec l'impression déprimante que sa vie venait irrémédiablement de basculer. Certes, il s'attendait plus ou moins à ce que certaines singularités de Sergueï fussent découvertes, mais pas aussi rapidement. Pour l'aider, le petit Russe s'était exposé de manière imprudente, et totalement éclatante. Il l'avait compris en touchant la plage. Son cosmos rendu avait immédiatement détecté l'onde de glace déplacée, et cela malgré le maelstrom de toutes les autres énergies présentes.

Le fait que plusieurs chevaliers aient mobilisé leurs pouvoirs en même temps pour le sauver brouillait les pistes, mais pour combien de temps ? Et il y avait pire. Au sein de la formidable explosion de cosmos qui avait guidé son armure subsistaient les traces d'éléments différents, qui n'auraient jamais dû se trouver là. Camus était effondré. Qu'avait-il déclenché en permettant à cet enfant de venir au monde ? Il n'en conservait pas moins l'ardent désir de le protéger.

La diversion de Hyoga ne sèmerait pas longtemps le doute dans l'esprit de ses frères d'armes. Il allait certainement devoir répondre à des questions gênantes, se défausser par une attitude à la limite de la politesse, alimenter sa réputation d'homme insensible et désagréable. Mentir à nouveau. Et repousser Milo. Encore et toujours.

À moins que celui-ci ne fût le premier à lui tomber dessus à bras raccourcis. Que lui dirait-il ? La vérité ? Ce serait la moindre des choses. Mais il n'était pas vraiment sûr que ses aveux aideraient Sergueï. Ni lui non plus. Il avait beau réfléchir, il ne trouvait aucune solution. Accablé par le poids de toutes les tensions qu'il supportait seul en se taisant depuis sa résurrection, il atteignait le fond de la nasse où il s'était lui-même piégé.

Marchant à ses côtés, Aphrodite ne lui demandait rien, mais il sentait le regard curieux du Suédois peser de temps à autre sur lui alors qu'ils s'acheminaient vers les temples. Hyoga lui-même ressentait parfaitement son désarroi. Il le devinait à la façon dont son disciple forçait sa nature peu bavarde pour former barrage. N'entrevoyant pas la portée réelle de la fable qu'il proférait pour voler à son secours en s'attribuant le mérite de l'intervention de son armure, le Cygne continuait de l'aider. Camus savait que le chevalier des Poissons n'était pas dupe, mais pour une raison obscure, il n'essayait ni de le contredire ni de l'interrompre, évitant ainsi au Verseau de s'embourber dans ses propres mensonges.

En fait, Aphrodite percevait aussi clairement que Hyoga l'agitation interne du Français, et cela l'inquiétait. Pour qu'il arrivât si facilement à percer à jour Camus, ce dernier devait vraiment se sentir mal à l'aise. Le douzième gardien avait sa petite idée sur le sujet de ses préoccupations. Naturellement le Français n'imaginait pas qu'il connaissait la vérité sur Sergueï. Le suédois aurait aimé le rassurer, lui dire qu'il conserverait le secret, mais la présence de Hyoga, toute protectrice était-elle, lui interdisait de s'avancer sur ce terrain. Navré de ressentir tant de tension dans le cosmos de son alter ego Aphrodite abandonna les deux chevaliers de Glace devant son temple, en espérant que Milo rentrerait vite pour apporter un peu d'apaisement à Camus.

Parvenu au logis de la onzième Maison, Hyoga essaya inutilement de décrocher plus de trois mots au propriétaire des lieux. Il brûlait de curiosité de l'interroger sur Sergueï, mais l'heure tardive s'y prêtait mal, tout autant que le silence douloureux de Camus. Son maître semblait en proie à un malaise sérieux, qu'il attribuait à l'esclandre avec le Scorpion. Connaissant le délicat travail de réconciliation entre les deux hommes, il comprenait parfaitement son trouble, et il n'osait pas insister. Le Verseau mit d'ailleurs rapidement fin à ses tentatives avortées de conversation en regagnant sa chambre.

La pièce désertée n'avait pas été chauffée depuis une semaine, et Camus frissonna. Il ne réussissait toujours pas à contrôler les réflexes de son corps face aux températures un peu fraîches. Si son état ne s'améliorait pas, il appréhendait le résultat lorsqu'il retrouverait des conditions extrêmes. Néanmoins, à cet instant, cette faiblesse était le cadet de ses soucis.

S'approchant de la cheminée, il alluma une flambée avec des gestes mécaniques. S'asseyant à même la pierre devant l'âtre, il tisonna le feu un moment, les yeux dans le vague. L'absence d'explosion de cosmos le rassurait sur le différend entre le Scorpion et la Vierge, mais il guettait le retour de Milo avec une crainte bien réelle. Qu'allait-il lui dire ? L'aveu de la veille ne l'aidait en rien. Il ne pouvait pas renier ce qu'il ressentait pour le Grec, et la peur insidieuse de devoir revivre ce qui l'avait en partie détruit dans la colonne d'airain finissait de paralyser son esprit d'analyse. Si Milo le rejetait une seconde fois aussi brutalement, il ne s'en remettrait jamais. Ils avaient beau ne plus être ensemble, Camus ne pouvait pas désavouer le réconfort secret qu'il puisait dans leur cohabitation houleuse.

Avec lassitude, le Français se releva. D'un pas désabusé il retourna dans la grande pièce, pour se saisir d'un verre et d'une bouteille de schnaps, cadeau d'un de ses alliés, sauvé lors d'une mission voilà bien longtemps. Il savait qu'il allait faire une bêtise, mais la tension devenait si forte, qu'il devait trouver un moyen de la noyer. Littéralement. Boire était peu glorieux, mais cela aurait au moins le mérite de le déconnecter rapidement de la réalité.

Il détestait l'alcool. Il n'en consommait pratiquement jamais, et il s'ingéniait à conserver un verre à moitié plein lorsque ses fonctions se heurtaient à des beuveries. Il s'en sortait généralement très bien, et son esprit clair lui permettait d'agir en gardant un avantage certain.

Il ne se leurrait cependant pas sur les effets de la boisson. Dans le pire des cas, s'enivrer déclencherait le résultat inverse de celui escompté, en affûtant davantage sa sensibilité, et en le présentant sous un jour misérable à ses colocataires. Jusqu'à présent, les rares fois où s'était laissé aller à trouver un réconfort dans les spiritueux, il avait toujours réussi à donner le change.

Peu accoutumé à boire, il espérait qu'une faible dose suffirait à anesthésier en partie la douleur qui l'assaillait. Il ne recherchait pas l'ivresse, il ne désirait que goûter à l'insensibilisation que procurait la distanciation d'un problème. Zoltan lui avait appris que ce genre de substance marchait très bien. Il ne pensait plus à Milo qui pouvait rentrer à tout moment. Il ne voulait surtout plus songer à Milo. C'était lâche, infantile, contraire à tout ce qu'il était, mais s'il ne faisait rien, il savait qu'il serait incapable de retenir les larmes qu'il dissimulait depuis des mois.

Sa colère expurgée, le Scorpion quitta la Vierge rapidement. Le double jeu dangereux d'Athéna lui laissait un goût amer, mais ses préoccupations immédiates le portaient vers le Verseau. Il avait parfaitement senti la carapace de ce dernier se fissurer lorsqu'il l'avait déposé sur la plage. Il se doutait pourquoi. La récupération de son cosmos avait permis au Français de percevoir l'étrange amalgame qui l'avait sauvé, et surtout « qui » se tenait derrière tout cela.

Milo en était fortement contrarié. L'intervention de l'enfant était à la fois une bénédiction et une catastrophe. Elle prouvait combien il devenait urgent d'agir. D'autres étaient en passe de découvrir la singularité de Sergueï, et de se dresser contre Camus. En arrivant au onzième temple, le Scorpion n'hésita donc pas une seconde à rejoindre le Verseau dans sa chambre.

Malgré le sang-froid à la limite du désintérêt dont celui-ci avait fait preuve une fois sur le rivage, le Grec était bien placé pour savoir combien il avait été secoué par l'attaque de Minos. Il se doutait d'autre part que la crainte qu'il nourrissait pour Sergueï le rongeait. Dans le jeu dangereux que Camus jouait à présent, chacune de ses attitudes serait passée au crible. Hors de question dans ces conditions qu'il lui permît de s'enfoncer davantage dans son désarroi.

Uniquement éclairée par les flammes de l'âtre, la pièce se peuplait de grandes zones de pénombre, mais Milo n'alluma pas. En pénétrant plus avant, il comprit immédiatement que quelque chose n'allait pas. Assis au sommet du lit, les jambes repliées devant lui, le Verseau conservait la tête basse, masquant délibérément son visage par sa longue frange. Ses avant-bras reposaient sur ses genoux dressés, dans une pose aussi désemparée que défensive. Une de ses mains tenait un verre à moitié vide, tandis que l'autre se crispait sur le goulot d'une bouteille au trois-quarts pleine.

Ce dernier détail inquiéta et rassura à la fois Milo. L'odeur caractéristique du liquide ambré contenu dans la bouteille le renseigna. Le Camus qu'il connaissait ne buvait jamais, et pour qu'il en vînt à goûter à un alcool si fort, il était incontestablement nettement perturbé. S'il n'avait pas eu le temps d'en arriver au point d'une cuite caractérisée, il pourrait peut-être encore l'aider.

Le Français portait toujours ses vêtements civils. Pieds nus sur le lit, vêtu d'un pantalon de toile noire et un simple pull beige, il dégageait une impression de fragilité qui serra le cœur du Grec. Pour une fois, l'image qu'il donnait de lui-même semblait en accord avec ce qu'il ressentait vraiment. Une adéquation dont rêvait généralement le Scorpion, mais qui à cet instant précis ne présageait rien de bon. Un tel abattement était loin de ce qu'il aurait voulu lire.

Après la mort de Zoltan, Milo pensait que Camus se ressaisirait plus facilement, ou tout au moins qu'il s'apaiserait. Apparemment ce n'était pas le cas. Les derniers évènements paraissaient même de venir lui asséner le coup de grâce, et le huitième gardien pesta intérieurement contre son précédent self-control, qui ne lui avait permis qu'imparfaitement de s'apercevoir du gouffre où il s'enfonçait.

Avisant un des sweat-shirts du Français plié sur la commode, Milo renvoya son armure pour l'enfiler. Le vêtement le serrait un peu aux entournures, mais c'était toujours mieux que de risquer de frôler torse nu un Verseau aux réactions exacerbées. Il était hors de question qu'il se retirât en le laissant dans un état pareil. S'approchant du lit avec lenteur il s'assit près de lui sur le côté du matelas. Doucement il enleva la bouteille et le verre des mains du Français pour les poser sur la table de chevet.

Ce dernier ne réagissait pas, faisant mine de l'ignorer, et ce désintérêt alarma davantage le Grec. Il signait une désorientation profonde. Camus lui faisait penser à une petite souris, qui dans la crainte d'un coup de patte du chat, se figeait en espérant que celui-ci ne la verrait pas.

« Camus, il serait bon que nous parlions de certaines choses toi et moi, commença-t-il d'un ton volontairement neutre. Je sais que tu as été secoué par ce qui vient d'arriver, mais c'est important. »

Comme il le craignait, le Verseau refusa de modifier sa position pour le regarder. Immobile et la tête basse, il continuait à lui dissimuler son visage, et sa réponse lui parvint un peu étouffée.

« Un chevalier ne redoute pas la mort. Minos n'était rien de plus qu'un ennemi comme les autres. »

Il parlait d'un ton atone, comme l'on récite une leçon bien apprise. Sachant que Camus ne le verrait pas, Milo se permit un sourire à la fois attendri et amusé. Orgueil mal placé, ou réel endoctrinement, le Français n'avouerait jamais avoir eu peur. Cet instant de tendresse évacué, le Scorpion répliqua avec franchise :

« Loin de moi l'idée de mettre en doute ta vaillance. Aphrodite et toi venez de prouver vos aptitudes au-delà de ce qu'Hadès pensait possible. Pour dangereux qu'il ait été, ton face à face avec Minos met le panache de ton côté. Tu n'as pas cillé une seule fois, alors que c'est la mort que tu voyais. Il est normal qu'arrivé sur la plage ta tension se soit relâchée. Tu ne dois pas t'en vouloir si pour une fois tu as laissé parler une fraction de tes émotions réelles. »

Bien que ne précisant rien, le Grec orientait délibérément la discussion sur ce que Camus redoutait. Son trouble ne lui avait pas échappé, et le Verseau comprit qu'il ne couperait plus longtemps à ses investigations. Il allait devoir se défendre, attaquer, ou s'en remettre à sa merci, et il était incapable de déterminer quel était le meilleur choix. L'attitude du Scorpion le déstabilisait. Il réagissait vraiment trop tranquillement. Qu'avait-il deviné exactement ?

Déconcerté par la tournure que prenaient les évènements, le Français releva lentement la tête pour la tourner vers le grec. Il avait beau user de son air le plus glacial, l'alcool donnait un éclat inhabituel à ses prunelles, presque craintif, comme s'il ouvrait un pont sur son âme. La gorge nouée d'émotion en découvrant ce phénomène, Milo s'astreint à demeurer impassible.

Inconscient de la traîtrise de son propre regard, Camus tenta de décourager le Grec de sa manière habituelle.

« Cette discussion est stupide Milo. Je n'ai pas eu peur.

— Même lorsque tu as compris qui venait réellement de t'envoyer l'armure du Verseau ? »insista le Scorpion, sans se formaliser de sa froideur.

Le onzième gardien attendit une seconde de trop avant de répondre.

« Je sais, c'est étonnant, mais… il y a certainement… une explication », s'empêtra-t-il dans son discours.

Décidément, boire était une fausse bonne idée, et Camus se jura qu'on ne l'y prendrait plus. Milo trouvait au contraire que la situation tournait à son avantage. Un Camus un peu ivre était un Camus incapable de l'envoyer bouler avec son efficacité coutumière. Attendrissant aussi. Il poursuivit son interrogatoire avec l'esquisse d'un sourire tendrement moqueur, que dans sa confusion, le Français ne remarqua même pas.

« Et tu vas aussi me dire qu'il existe une explication pour les autres éléments que j'ai ressentis ?

— Quels autres éléments ? se renfrogna le Verseau, en esquissant une moue inquiète que le Grec trouva adorable.

— Un petit côté « revenez-y » des Enfers, lui asséna-t-il sans le quitter des yeux. Et étrangement, le même en provenance de la mer. »

Visiblement, Camus réfléchissait au ralenti, et il mit quelques secondes avant de répondre d'un ton qui se voulait catégorique.

« Nous nous sommes laissé abuser par la proximité des Spectres. Et la mer… c'était… une erreur de jugement. »

Son manque total d'arguments recevables donna au Scorpion envie d'éclater de rire malgré la gravité de la situation. Oui, le onzième gardien n'était décidément pas dans son état normal.

« Et tu as une raison qui expliquerait le mystère de cette erreur de jugement ? l'interrogea-t-il encore, en conservant tant bien que mal son sérieux.

— Il n'y a aucun mystère, parce qu'avoir ressenti un élément marin est une impossibilité », s'obstina le Français, visiblement dépité de ne pas arriver à lui faire lâcher prise.

À regret, Milo cessa de jouer. L'inciter à trébucher d'une phase dans son état allait être tellement facile, que le Grec en avait honte. Mais s'il voulait parvenir à obtenir des aveux, il n'avait pas le choix.

« Il serait bon néanmoins que Shion soit tenu au courant », glissa-t-il innocemment.

Le regard planté dans le sien s'agrandit sous l'impact d'un affolement à peine dissimulé, tandis que le Verseau ramenait ses mains contre sa poitrine dans un geste de supplication involontaire.

« Ne fais pas ça Milo.

— Pourquoi ?

— Parce que cet enfant va avoir des ennuis.

— S'il représente un danger pour le Sanctuaire certainement, confirma le Scorpion avec dureté. Mais n'est-ce pas le but de notre raison d'être ? »

Il espérait en finir au plus vite, tant l'angoisse du Français lui devenait insupportable.

« Le but ? répéta stupidement Camus, dépassé par cette conversation surréaliste et embrouillée par les vapeurs d'alcool.

— De protéger le Sanctuaire, et donc de dénoncer ce qui pourrait le menacer, précisa Milo.

— Oui… Non !... Enfin… je veux dire qu'après ce qui venait de se passer avec Shaka, nous étions tellement troublés sur cette plage, que nous nous sommes certainement tous trompés sur ce que nous avons cru percevoir. Ça ne vaut pas un tel remue-ménage.

— Tu fais confiance à cet étrange gamin ?

— Je l'ai côtoyé suffisamment longtemps pour te dire qu'il n'a rien de dangereux », plaida Camus, avec un air à faire fondre le juge le plus impitoyable.

Une longue minute, Milo le regarda en gardant le silence. L'ivresse, jointe au trop-plein de tout ce qu'il cachait depuis si longtemps, bousculait totalement son masque, animant ses traits d'expressions inhabituelles. La lueur des flammes touchait son visage d'ombres douces, qui le rendait encore plus émouvant. Le Scorpion le trouvait beau, et d'une humanité infiniment plus perceptible que celle affichée par certains de ses détracteurs. Il sentait sa tendresse enfler au fur et à mesure que croissait le trouble du Français. Il l'aimait, et il ne laisserait plus personne venir le lui arracher. Fut-ce ses propres interrogations. À cet instant il comprenait d'autant moins comment il avait pu se montrer aussi cruel précédemment, et il n'avait qu'une hâte, celle d'abréger son supplice.

Incertain, le Verseau attendait la réponse de son ancien amant. Il doutait de l'avoir convaincu. La réplique du Grec tomba néanmoins comme un couperet.

« Tu mens.

— J'ai toujours agi au mieux pour le Sanctuaire, se défendit-il mollement. Comment peux-tu remettre ainsi mes paroles en cause ? , c

— Ton dernier argument sonne creux, souligna le Scorpion. Si tu lui fais confiance ce n'est pas parce qu'il n'est pas dangereux, mais parce que c'est ton fils. »

Le cœur de Camus rata un battement. Il ne lui venait même pas à l'idée de nier. Ce n'était pas une question. Mais une affirmation. Pourtant, Milo ne lui reprochait rien. Mieux, il ne semblait pas lui en vouloir. Après tant d'incertitude, c'était un soulagement sans nom, mais aussi le début d'une nouvelle croisade pour laquelle il ne se sentait pas prêt. Sans compter les interrogations qui se bousculaient dans son esprit sans qu'il parvînt à les exprimer.

Étouffant une sorte de plainte, il se rencogna contre le bois de lit derrière lui. La main de Milo se posa aussitôt sur son bras avec délicatesse. Le Scorpion s'attendait à voir son geste de soutien repoussé, mais Camus paraissait tellement obnubilé par ses dilemmes intérieurs, qu'il ne se braqua pas contre cette marque d'affection.

« Je l'ai deviné il y a plusieurs semaines déjà, le rassura-t-il de vive voix. J'ai découvert le lien qui vous unissait par hasard. Sergueï est encore jeune, et il sait mal mentir. C'est aussi pour ça qu'il est dangereux. Mais le problème réel se trouve ailleurs. S'il est réellement ce que je pense, alors il va falloir agir rapidement. Tu as eu cet enfant avec Aslinn, n'est-ce pas ? »

Après une dernière once d'hésitation, le Verseau inclina la tête. Voilà qui battait en brèche sa décision de ne pas impliquer Milo. La raison lui dictait toujours de le repousser, mais son cœur et la sensation de se noyer dans ses mensonges l'incitèrent à demander :

« Tu ne m'en veux pas ? »

Le sourire du Grec avait toujours eu le don de le réconforter, mais celui qu'il lui dédia ce jour-là fut l'un des plus importants de toute sa vie.

« Je t'ai bien observé, répondit-il. Et je crois que j'ai découvert que Sergueï était ton fils avant que tu ne le saches toi-même. Quoi que tu aies fait, tu n'as pas sciemment agi pour détruire le Sanctuaire. Néanmoins, j'ai besoin de comprendre pour t'aider, Camus. Parce que sur ce coup-là, j'ai un peu de mal à retrouver ta rigueur habituelle. Il faut également que tu saches qu'Angelo a aussi découvert le pot aux roses. Et qu'il en a parlé à certains d'entre nous. »

Plus pâle que la mort, le Verseau s'enquit :

« A qui ?

— Saga et Mu. Et Saga a trouvé bon d'en informer Aphrodite et Shura. »

A la nouvelle de cette cascade de personnes dépositaires de ce qu'il croyait son secret, Camus se raidit et une indicible tristesse traversa son regard.

« Pour me condamner, murmura-t-il avec fatalisme.

— Pour te protéger », corrigea Milo, en remontant sa main jusqu'à son épaule, pour enserrer celle-ci avec douceur.

Camus ne parut pas s'apercevoir de son geste. Il eut tout au plus un tressaillement que le Scorpion considéra comme inconsciemment quémandeur. Le fait qu'il acceptât si facilement son contact le préoccupait. Cela prouvait la profondeur de son désarroi, de sa solitude aussi. Mais c'était surtout révélateur de la confiance qu'il lui faisait, et le Grec s'autorisa à laisser dériver ses doigts pour effleurer la base du cou du Verseau en une caresse légère. Aucune réaction. Cela en devenait presque inquiétant.

« Je pense que leur but est avant tout de te juger, poursuivit-il, en soupesant ses mots. Camus, je ne leur permettrai jamais te faire de mal, mais pour cela je dois savoir ce qui s'est réellement passé. Tu devras le leur dire également. Alors il faut t'y préparer. »

Ouvrant enfin la bouche, le Français demanda d'un ton bas.

« Tu veux savoir ?

— Tu n'es peut-être pas obligé d'en parler aujourd'hui… »

Lui coupant la parole, Camus parla soudain avec une détermination farouche qui n'admettait pas d'objection.

« Je vais te le dire. »

Impressionné par la brutalité du changement de son comportement, le Scorpion se tut. Le regard du Verseau paraissait maintenant vouloir le sonder, tandis que son visage se refermait à toute émotion. Le Grec était à nouveau incapable de le deviner, mais contrairement à l'ordinaire, cet écran d'une dureté presque parfaite le comblait. Sa prise de décision semblait redonner de la force au Français. Enfin, il se ressaisissait.

S'écartant légèrement, Camus s'éloigna des doigts du Grec. Détournant la tête, il rompit également tout contact visuel pour fixer les flammes qui crépitaient dans la cheminée en face du lit. Il agissait très calmement et le Scorpion ne se formalisa pas ni ne chercha à l'arrêter. Il savait que le Verseau n'aurait toléré aucune ingérence sentimentale. Il était d'autre part curieux de connaître la vérité. Il se promettait simplement de demeurer attentif au moindre changement d'expression du profil de médaille qui se figeait devant lui. Il était persuadé que le regain d'énergie du Français cachait des pieds d'argile, et il avait la conviction qu'il allait finir par s'effondrer à un moment ou à un autre. Mais il serait là.

Les sourcils froncés de concentration, Camus commença son récit d'un ton monocorde. Il parla sans s'interrompre durant plus d'une dizaine de minutes. Ce qui pour lui, était en soi un exploit, que Milo mesura à sa juste valeur. Si l'effet de l'alcool expliquait en partie cette volubilité exceptionnelle, la rapidité de l'enchaînement de ses phrases courtes trahissait le poids qu'exerçait sur lui ce secret depuis tant d'années. Au fur et à mesure de son histoire, le Grec prenait conscience de la complexité de la situation, et de la gangue étouffante que celle-ci avait dû représenter pour le Verseau. Il comprenait mieux à présent pourquoi Camus lui avait semblé si abattu peu avant la disparition de son maître, et surtout, il saisissait enfin l'incompréhensible tristesse du Français lorsqu'il était revenu au Sanctuaire après avoir gagné son armure.

Des années de silence et de remords l'avaient ensuite rongé, plus sûrement que l'éclat affiché de ce qu'il se reprochait. Vue à l'aulne des erreurs qu'il pensait avoir commises, sa vie devait lui paraître un échec total. Et connaissant le sens des valeurs et la tendance à l'autoflagellation du Verseau, celui-ci n'avait pu aborder les conséquences du drame qu'il lui révélait que sous son aspect le plus noir. Jusqu'à laisser son disciple l'achever comme prix d'un juste châtiment lors de la bataille du Sanctuaire, après avoir dispensé à ce dernier un ultime enseignement. Et pourtant, objectivement, le onzième gardien n'avait rien prémédité ni fait quoi que ce fût de mal. Le Scorpion en avait la nausée.

Le parcours d'Aslinn était tout aussi tragique, et sans la haine qu'elle semblait vouer maintenant à Camus, Milo aurait presque pu lui pardonner. Deux enfants perdus, manipulés et abandonnés, à la dérive, par la faute d'un adulte qui pensait bien faire. Le destin de la petite Irlandaise se dessinait même comme le fruit d'une injustice flagrante. La gamine qu'il avait jadis côtoyée lui faisait pitié, mais pas la guerrière qu'elle était devenue.

À travers les paroles de Camus, le Grec découvrait avec déplaisir que la jeune femme avait été sa rivale insoupçonnée durant des années, et il n'avait rien vu. Si autrefois il s'en était aperçu, il se serait sans doute attaqué directement à l'un des problèmes qui broyaient à présent le Français, et le futur de celui-ci en serait changé aujourd'hui. Il s'en voulait pour son aveuglement, mais plus encore il sentait sa colère enfler contre Aslinn.

Profitant du repentir du Verseau, elle avait failli le lui arracher, et Sergueï était le malheureux résultat de ce fiasco. Milo reconnaissait que cet épisode était en grande partie de sa faute, et il rageait de ne pas avoir compris à ce moment-là. Néanmoins, il n'admettait pas que le dépit armât maintenant le bras d'Aslinn contre celui pour lequel elle avait pourtant tout abandonné adolescente, et qui avait été jusqu'à risquer sa position de chevalier en lui permettant de revenir au Sanctuaire. Toute cette histoire n'était qu'un immense gâchis.

À aucun moment Camus n'évoqua la complicité plus ou moins ouverte de la jeune femme avec Zoltan durant les derniers mois. Mais cette connivence, le Scorpion l'avait déjà devinée. L'armure du Verseau lui avait prouvé qu'il restait un deuxième complice, et le message sanglant de Yannis avant sa mort désignait Aslinn comme coupable. L'Irlandaise avait d'autre part le profil de l'assassin réel de Kayla. Elle avait certainement agi parce que l'Australien l'avait démasquée. Et quelle meilleure vengeance que de semer des indices qui menaient sur la piste de Camus.

Plus récemment, la façon dont elle avait poussé Djamila à le séduire convainquait Milo qu'elle cherchait toujours à le séparer du Verseau. Le fait qu'elle parût ne pas du tout se préoccuper du sort de son enfant était encore plus accablant. Aslinn était devenue un monstre qui se vengeait, et qui n'aurait de cesse de parvenir à ses fins, dut-elle ravager l'existence de plusieurs personnes pour cela.

Le rythme un peu syncopé des paroles de Camus s'interrompit. Ses révélations achevées, il baissait à présent de nouveau la tête, camouflant son visage derrière sa chevelure, attendant la sentence. Le Scorpion était anéanti. Il prévoyait bien un aveu qui sortait de l'ordinaire, mais pas à cela. À quoi pensait donc le maître de Camus en agissant comme il l'avait fait ?

Le Grec se souvenait d'un homme juste et généreux dans la vie courante, rigoureux et exigeant dans le travail, mais toujours soucieux du bien-être de ses apprentis. De tous ses apprentis. Pour finir par les mettre dans une situation pareille, il devait certainement avoir une bonne raison. La malchance avait voulu qu'il mourût avant de se décider d'évoquer son secret à Camus. Le Verseau s'était alors retrouvé avec un problème insoluble sur les bras. Sergueï en était le résultat direct. Quoiqu'en y regardant bien, Milo devait admettre avoir une part de responsabilité. Camus ne serait jamais tombé dans les filets d'Aslinn s'il ne s'était pas comporté aussi stupidement à ce moment-là.

Cette histoire ne rassemblait que des victimes, qu'un obscur interdit millénaire risquait de transformer en coupables. En tout cas, il était hors de question que le Scorpion laissât davantage malmener l'une d'entre elles.

Accaparé par ses réflexions, le huitième gardien tardait à réagir. Après s'être confié pour la première fois de sa vie, Camus regrettait maintenant amèrement de l'avoir fait. Le silence du Grec le crucifiait. Il l'interprétait comme une condamnation. Milo avait honte de lui. Pire, Milo le méprisait. Dans un instant il lui tournerait le dos. Définitivement. Et il allait se retrouver à nouveau seul. Seul et désespéré.

Assailli par des pensées déprimantes que l'ivresse ne faisait qu'accentuer, le Français se sentait peu à peu submergé par un trop-plein de sentiments, qu'il gérait de plus en plus difficilement. Face à ce raz de marée émotif inhabituel, il était désarmé. Et ce qu'il voulait éviter fondit sur lui. Sans qu'il puisse les retenir, des larmes roulèrent sur ses joues.

La gorge serrée par tout ce qu'il venait d'apprendre, le Scorpion prit soudainement conscience que les épaules du Verseau tressautaient légèrement.

« Camus ? »

Le voile de la longue chevelure indigo s'affaissa davantage. Alarmé par ce mouvement, le Grec se rapprocha pour glisser une main à travers le rideau de soie. Ses doigts touchèrent une peau douce et fraîche, aux sillons humides. Troublé par ce qu'il découvrait, il se saisit d'autorité du menton fin pour obliger son propriétaire à le regarder.

« Camus, non. »

Son geste ne rencontra qu'une faible résistance, et une figure ravagée par les larmes lui fit face. Milo en demeura un instant figé. Il s'attendait à ce que le Verseau se refermât ou tentât une nouvelle fois de le repousser, mais pas à un tel désespoir affiché. Lui, si bavard d'ordinaire, se trouvait épinglé par la réaction qu'il venait involontairement de déclencher. La peine du onzième gardien le remuait au-delà de ce qu'il pensait possible.

Il comprit heureusement rapidement que son silence n'aidait en rien le français. Sachant qu'il allait avoir des difficultés à combattre une détresse aussi grande, il essaya néanmoins.

« Camus, je ne t'en veux pas, le rassura-t-il. Qui pourrait t'en vouloir d'ailleurs en connaissant la vérité. Tu n'as rien fait de mal,

— Mais je t'ai trahi avec Aslinn », gémit le Français d'une voix brisée.

À ces propos, le Grec se sentit fondre. Il fallait vraiment que Camus ne fût pas dans son état normal pour lui avouer ce genre de chose. Par rapport à tout le reste, sa réponse avait quelque chose d'enfantin qui le toucha profondément. Elle traduisait à elle seule l'importance que le Verseau avait toujours accordée à leur relation, et par contrecoup, le sujet majeur de son effondrement actuel.

Milo devait pourtant trouver un moyen de stopper cette hémorragie de sentiments affichés. Une fois redevenu maître de lui-même, le Français allait s'en vouloir, et le Scorpion connaissait trop son caractère contradictoire pour ignorer qu'il en ferait les frais par un regain de froideur. Il n'avait pas lâché le menton délicat, comme on maintient un oiseau blessé en redoutant sa fuite. Précautionneusement, avec un geste lent, il tendit son autre main pour la glisser tendrement sur l'une des joues trop pâles. De son pouce, il tenta inutilement d'endiguer les larmes qui coulaient. Ces petites rivières d'eau salée lui tordaient le cœur.

« Nous n'étions pas encore ensemble, l'apaisa-t-il d'un ton doux. Et je t'avais donné toutes les raisons d'agir de la sorte. »

À son grand dam, l'expression malheureuse de Camus ne s'améliora pas. Bien au contraire. Il avait même de plus en plus de mal à étouffer les sanglots qui se pressaient sur ses lèvres. Milo se sentait totalement dépassé par la situation. Il se rendait compte que le Verseau essayait de lutter pour se ressaisir sans y parvenir, et il craignait d'agir d'une façon qu'il lui reprocherait par la suite.

Si pour le Scorpion il était évident que la cuirasse d'insensibilité glaciale du Français cachait une certaine fragilité, celle-ci n'avait rien de péjoratif. Elle s'accordait à son caractère intraitable, pour disparaissait complètement à l'ordinaire derrière son intelligence et la puissance de son pouvoir. Camus n'avait rien d'un être faible. Il détestait montrer ses failles, et il s'arrangeait toujours pour gérer ses problèmes personnels à l'insu des autres. Néanmoins, le Grec comprenait parfaitement la raison de son effondrement actuel.

L'alcool n'expliquait pas tout. Ces larmes, c'étaient toutes celles que le Verseau n'avait pas versées étant enfant, auxquelles s'ajoutaient celles dues au poids de tout ce qu'il avait subir durant les derniers mois. En se rappelant qu'il appartenait au groupe des responsables d'un tel désespoir, le Scorpion eut envie de hurler de rage. Il ferait tout pour arracher ce voile de misère aux orbes si bleus. À ce moment précis, ils reflétaient une si profonde tristesse.

Bouleversé par ce chagrin qu'il devinait immense et dont il ne supportait plus la vue, il attira le Verseau dans ses bras.

« Camus, je ne t'en veux pas. Nous trouverons une solution, je te le promets. Mais s'il te plaît, arrête de pleurer. »

Connaissant la sainte horreur de celui-ci d'exprimer sa sensibilité, il s'attendait à ce qu'il se reprît. Mais au lieu de se tarir, la peine du Français rompit définitivement sa digue. Soumis à une tension trop grande, il remisa sa fierté et abdiqua ce qui lui restait de retenue face au pouvoir des larmes. Impuissant à retenir ses sanglots, il s'agrippa brusquement à Milo comme si sa vie en dépendait. Les deux mains accrochées à ses épaules et le visage caché au creux de son cou, il ne niait plus le besoin qu'il avait de lui.

Face à la manifestation de cet appel au secours muet, le Scorpion ne savait plus s'il devait être heureux de se voir désigné comme sauveteur, ou se mettre à pleurer à son tour. Déconcerté et inquiet, il n'osait pas esquisser d'autre geste que celui de le garder serré contre lui. De longues minutes passèrent ainsi, avant que le Verseau ne parvînt à tarir ses pleurs.

Recouvrant enfin sa maîtrise, il conserva son immobilité encore quelques instants, blotti contre un Milo incapable de déterminer l'orientation de son état d'esprit devant ce silence revenu. Il respirait à nouveau normalement, et le Grec retrouvait avec délice son souffle doux et régulier contre sa peau. Son calme le rassurait, mais la suite le préoccupait. Comment Camus allait-il réagir en réalisant l'importance de sa défaillance ? Lui en voudrait-il d'avoir été le témoin de son accès de désespoir ?

Le Scorpion sentit soudain le Français se raidir, tandis qu'il se détachait un peu de lui pour pouvoir le regarder. Désireux de lui complaire, il desserra naturellement son étreinte, sans pour autant le relâcher. Les deux hommes demeuraient à quelques centimètres l'un de l'autre, les yeux plongés dans les yeux, plus proches qu'ils ne l'avaient été depuis des mois.

Milo mesurait combien la présence physique du Verseau lui manquait. Il l'avait déjà compris quand il le prenait contre lui pour le réchauffer lors de sa désintoxication. À ce moment-là, l'abandon de Camus n'avait rien de volontaire, et il gardait une nostalgie un peu coupable de l'apaisement qu'il éprouvait alors. Comme s'il abusait de la faiblesse du Français.

Les étreintes qu'il lui consentait à ce moment-là l'avaient également dessillé sur ce qui lui importait vraiment. En tout premier lieu, c'était la tendresse sans calcul de leurs enlacements qu'il regrettait le plus. Davantage que leurs ébats purement sexuels, dont l'absence commençait pourtant à lui peser singulièrement. C'était dire l'importance qu'il accordait à ces temps de quiétude et de douceur. Les rares et les seuls où le Français affichait autrefois plus ou moins consciemment son affection pour lui.

Pour l'heure, Camus le fixait en silence, comme il le faisait si souvent. Son visage à nouveau lisse de tout sentiment semblait nier ce qui venait de se passer, interdisant à Milo de lire à présent au-delà de la beauté de ses traits figés. La pénombre dissimulait ses yeux rougis, mais son regard assombri gardait l'éclat particulier qui suit les larmes. Son port de tête altier, unique dans sa prestance, arrivait néanmoins à imposer une sorte de distance, comme si rien d'étonnant ne s'était déroulé. Dans les pires moments, il parvenait à conserver une distinction innée, qui avait toujours fasciné le Grec.

Malgré tout, à cet instant, Milo aurait aimé savoir à quoi s'en tenir, et ce fut avec un peu d'anxiété qu'il lui demanda.

« Ça va mieux ? »

Une petite flamme, infime, mais bien présente, le convainquit qu'il devait changer de sujet. La fierté égratignée du Français ne tolérerait pas que l'on l'agaçât davantage. Le spectacle affiché des larmes du Verseau ne devrait jamais plus être abordé.

« Nous n'en reparlerons pas », promit alors le Scorpion.

Ces paroles de sagesse lui valurent une réaction inattendue. Rapides et fugaces, les lèvres de Camus vinrent effleurer les siennes, en un remerciement muet et porteur d'émotions secrètes. La surprise laissa un instant le Grec figé. Ce baiser si doux n'avait rien de sensuel, mais il n'en était pas moins une porte ouverte. Si Milo en avait douté, le fait que le Français demeurât en toute confiance entre ses bras en était la preuve.

Certes, ce baiser rapide achevé il s'était rejeté en arrière pour s'immobiliser d'une façon parfaite, à la limite de l'indifférence, mais il ne cherchait pas à se dégager, et sa bouche légèrement entrouverte exigeait à elle seule une réponse. Décidément, il les lui ferait toutes ce soir-là. La balle était dans son camp. Devait-il accepter cette invitation ? C'était à la fois tentant et terriblement risqué.

Et brusquement, Milo cessa de réfléchir pour s'emparer du cadeau qu'on lui offrait. Contrôlant tant bien que mal sa gourmandise affamée, il captura la bouche du Français pour commencer à jouer avec ses lèvres. Il les frôlait par petites touches, se gorgeant de leur saveur de fruit frais, que ne parvenait pas à masquer totalement le goût de l'alcool. Camus se laissa bécoter un moment avant de répondre de la même manière. Doucement le Scorpion approfondit son baiser. Le Verseau réagit en permettant à sa langue de caresser sa jumelle, presque timidement.

Il y avait si longtemps que le Grec rêvait de partager à nouveau un échange aussi tendre. Plus qu'une porte sur son désir, le Verseau lui donnait la possibilité de réaffirmer ses sentiments de façon absolue. La confiance qu'il lui faisait le touchait d'autant plus, que derrière ce doux baiser s'inscrivait un abandon volontaire, et le Scorpion s'en délecta en tentant de faire passer dans son étreinte tout l'amour qu'il ressentait pour le Français.

Progressivement la respiration de ce dernier devenait plus lourde, mais mise à part sa participation à ce ballet buccal, il demeurait étrangement passif entre ses bras. Milo comprit immédiatement le problème. Pour le bien de Camus ils devaient interrompre là leur rapprochement, avant que le point de non-retour ne fût atteint. À regret il s'arracha de la bouche tentatrice. Repoussant légèrement le Verseau, il posa les mains sur ses épaules, s'attirant un regard perplexe.

« Crois-tu que cela soit bien raisonnable, Camus ? »

Il n'en revenait pas lui-même de poser une telle question. Mais il était hors de propos qu'il profitât de la situation. Son homologue réagit en décidant d'affronter le danger. Sans doute désireux de se prouver à lui-même qu'il pouvait se dépasser, il se pencha en avant pour essayer de saisir à nouveau la bouche fugueuse. Reculant d'un mouvement de tête, le Grec ne put néanmoins éviter un petit baiser à la commissure des lèvres, tandis que le Verseau murmurait :

« Fais-moi l'amour. »

L'incongruité de ces mots dans une telle bouche, plus que le ton à la limite de l'inconscience sur lequel ils venaient d'être prononcés, finit de ramener Milo à la raison. L'attitude inhabituelle de Camus était à la fois grisante et atrocement tentante, mais elle illustrait parfaitement sa déraison. Même si dans l'absolu, ces paroles troublantes ne pouvaient que combler le désir de Milo de toucher enfin aux envies secrètes du Français tout en satisfaisant son propre ego, cette perte de contrôle singulière n'avait rien d'anodin. Elle figurait au contraire un égarement dangereux. Un point inquiétant qui le décida à réagir fermement.

« Non ! »

Ce refus catégorique valut au Scorpion un regard noir, et avant qu'il ait le temps de résister, il se trouva renversé sur le lit. À présent, le Verseau le chevauchait, bien décidé à jouer avec le feu. Faisant fi de l'air contrarié de son compagnon, Camus s'allongea sur lui pour venir l'embrasser comme il le désirait et le mordiller à la base de l'oreille. Milo avait toujours été particulièrement sensible à ce genre d'attention, et il se laissa un instant distraire. Le Français en profita pour marquer son territoire. Par sauts de baisers légers, ses lèvres dérivèrent jusqu'au creux sous son menton, avant d'essayer à nouveau d'accaparer sa bouche, cette fois-ci avec succès. Une main perdue dans la chevelure bouclée du Grec, il se mit à redessiner sa nuque avec douceur, tandis que l'autre crochetait sa jumelle pour amorcer un savant jeu de paume.

Les yeux mi-clos, le Scorpion l'observait. Il ne conservait son contrôle qu'au prix d'une retenue de plus en plus difficile. Au-delà de son invraisemblance, tant d'audace le ravissait. Il résistait mal à l'envie de s'abandonner aux caresses du Verseau, et plus encore d'y répondre avec volupté. Cet élan impudique l'émouvait davantage qu'un simple plaisir des sens. Il le ramenait des mois, des années en arrière, alors qu'aux yeux de tous Camus et lui n'étaient que des amis, et qu'ils devaient se cacher pour laisser parler librement leur passion.

Respirer l'odeur de Camus, sentir sa peau au grain velouté contre la sienne, profiter de ses lèvres douces qui ignoraient leur réelle adresse, frissonner à l'effleurement de sa longue chevelure de soie, autant d'éléments physiques qui renforçaient cette impression de complétude qui le saisissait toujours en présence de son amant.

Autrefois, lorsque la spontanéité de leurs ébats sensuels les entraînait sur des rives d'une volupté partagée, le terme commun de « faire l'amour » paraissait trop terne à Milo. Non, ils ne faisaient pas l'amour : ils entremêlaient leur âme à la force de leurs sentiments. Mais aujourd'hui, il y avait dans la manière de se donner de Camus quelque chose de factice, de trop impatient. Et même s'il semblait demandeur, le rapprochement de leurs corps ne lui laissait aucun doute sur son manque d'excitation véritable.

Voulant vérifier sa théorie avant de se priver définitivement d'un moment si agréable, le Grec se mit à flatter avec douceur les flancs de son partenaire à travers le lainage du pull léger qu'il portait. Il prenait soin de lui accorder toute la liberté de mouvement possible, en se doutant cependant que cela ne serait pas suffisant. À son premier contact, Camus eut un tressaillement, et il eût la nette conviction que sa première réaction avait été de fuir ses mains. À présent, son baiser lui-même s'en ressentait.

Accablé par cette attitude instinctive qui dénotait le mal qu'on avait fait à l'homme qu'il aimait, le Scorpion sentit son cœur se serrer. Parviendrait-il un jour à le guérir de cette blessure ? Connaissant le Verseau, même dans le meilleur des cas il savait que la cicatrice serait indélébile. Le temps et l'amour seraient ses seuls alliés pour espérer apaiser un peu sa sensibilité.

Dissimulant sa colère autant que sa peine, Milo profita de la perte d'assurance du Français pour inverser leur position. D'un coup de rein puissant, il le bascula avec fermeté pour le plaquer contre le matelas. Immobilisant ses poignets au-dessus de sa tête, il se releva légèrement sur ses avant-bras pour le dévisager. Comme il s'y attendait, la réaction de Camus fut immédiate. Déchirant le voile d'un désir trouble et incomplet, une expression de pure panique traversa le regard aimé. Poussant le test à l'extrême, Milo enfouit alors son visage contre son cou, pour lui rendre ses caresses buccales.

Sous sa bouche il sentit aussitôt le pouls de Camus s'accélérer, mais cela n'avait rien à voir avec une flambée de convoitise. Cessant de le torturer, il le relâcha. Glissant sur le côté, il l'embrassa tendrement sur la joue.

« Camus, tu n'es pas dans ton état normal. Et en plus tu es terrifié. Même si je te laisse le contrôle jusqu'au bout, tu n'y arriveras pas. Ce qui ne fera qu'empirer les choses. »

Le cœur battant, le Verseau ne savait pas comment faire face aux paroles du Scorpion. Il se sentait honteux et déstabilisé, et plus que tout il s'interrogeait sur l'étrange clairvoyance de son compagnon. Mal à l'aise, il devait reconnaître que Milo venait de lui épargner ce qu'il aurait certainement considéré comme une humiliation cinglante, et surtout, le risque de perdre lamentablement son sang-froid dans un moment intime. Trop de souvenirs parasites et déplaisants interféraient encore avec l'envie plus ou moins forte de redevenir l'amant du Scorpion. Il lui fallait d'abord se réapproprier son corps, et l'exercice précédent lui prouvait que la partie était loin d'être gagnée. Mais comment le Grec avait-il pu le percer à jour aussi facilement ? Son problème était-il donc devenu si évident ?

Incertain, il se tourna du côté de Milo. Allongé près de lui, celui-ci l'observait avec une attention un peu préoccupée. Malgré son début de panique, Camus se sentait maintenant apaisé par sa présence attentive et en retrait. Le huitième gardien ne disait rien, l'autorisant à gérer librement sa première réaction. Le Verseau lui en fut reconnaissant. En croisant les yeux azur qui le fixaient avec amour, il regretta la stupidité de son comportement. Il venait de mettre le Scorpion dans une situation délicate. Il s'était conduit de façon égoïste et totalement déraisonnable, alors que depuis que Milo l'avait rejoint dans cette chambre, ce dernier ne cherchait qu'à l'aider en lui apportant un soutien solide.

La double inquiétude qui habitait le regard du Scorpion était parfaitement compréhensible, et le Français en oublia instantanément sa gêne pour voler à son secours. D'un geste à la fois tendre et spontané, il saisit la main hâlée qui reposait maintenant sagement sur le lit. Le baiser léger qu'il déposa sur les doigts du Grec eut le don de redonner à celui-ci son lumineux sourire, et le cœur de Camus s'allégea. Il restait pourtant une question en suspens qui ne pourrait pas éternellement demeurer sans réponse. Milo venait de lui prouver son dévouement, l'étendue et la sincérité de son attachement. Cette nuit semblait être celle des aveux. Aussi embarrassant cela allait-il être, c'était donc à lui d'éclaircir le dernier point d'incompréhension. Voilant son regard de ses longs cils, il se lança avec difficulté.

« Me jeter à ta tête n'était pas une bonne idée. J'aurais était incapable de… Enfin, tu sais quoi. J'apprécie ta présence et tout ce que tu fais pour moi. Seulement, si tu veux rester auprès de moi il faut que tu saches que je… j'ai…

— Non, tais-toi », lui intima avec douceur Milo, en posant un doigt sur ses lèvres.

La surprise incita Camus à relever les yeux sur le Scorpion. L'expression redevenue grave et douloureuse de ce dernier le désorienta. Il paraissait presque fâché. Le Grec avait conscience de l'étrangeté de son attitude. Il ne voulait pas que le Verseau crût que cette dureté s'adressait à lui, et il poursuivit du ton bas de la confidence

« Je n'ignore rien de ce que tu as subi durant ta détention. Zoltan a été trop heureux de me le révéler avant sa mort. Il ne m'a rien caché. Il m'a parlé des humiliations, des coups, et… des viols. »

Redevenu maître de lui-même, Camus ne montrait rien. Mais Milo n'avait pas besoin de démonstration éclatante pour deviner combien ces paroles devaient le remuer. Le Verseau reposait pourtant de manière tranquille auprès de lui, et il se permit de lui caresser la joue. C'était un geste de pur réconfort. Il savait que le Français n'y verrait aucune équivoque.

« Je suis le seul à le savoir, le rassura-t-il. Et ça restera entre nous. Je t'aime. Tout ce que je demande c'est que tu m'acceptes à tes côtés. Le reste viendra en son temps. »

Un battement de cils sembla lui donner la réponse, mais le Scorpion voulut s'en assurer.

« J'ai gagné le droit de rester dans ce temple ? demanda-t-il, la main toujours posée sur la joue pâle.

— Tu as gagné le droit de t'installer dans cette chambre », corrigea Camus, comme si ce n'était qu'une formalité.

Le cœur du huitième gardien fit un bond de joie, tandis qu'il s'allongeait plus confortablement.

« Tu acceptes de te rendre ?

— Je me comporte en opportuniste », se contenta de répondre le Verseau en dissimulant un bâillement.

Il considérait sans doute s'être suffisamment découvert pour l'instant, et le Scorpion n'insista pas. Il n'était cependant pas dupe, et il ronronna.

« Dors maintenant, Camus. Demain, nous aviserons. »

Épuisé par la tension, les larmes, l'alcool et la fatigue, le Français sombra rapidement dans un demi-sommeil. Trop excité par le déroulement de cette soirée en tout point exceptionnelle, Milo ne le quittait pas des yeux, et il retint un rire, lorsqu'attiré comme un aimant, le Verseau migra une fois encore inconsciemment dans sa direction. Passant un bras autour de sa taille, le Grec l'amena doucement contre lui. Camus se pelotonna aussitôt contre sa poitrine comme un chaton avide de chaleur humaine et de réconfort. Le sentir aussi confiant était la fois délicieux et terriblement frustrant. Il pensait affronter là la pire des frustrations, mais il eut un haut-le-corps quand une des mains de Français parvint à se glisser sous son sweat-shirt pour se blottir contre son torse.

« Cette fois, tu exagères mon amour », murmura-t-il, en ne résistant plus à l'envie de déposer un baiser léger sur la tempe de celui-ci.

Seul un petit grognement satisfait lui répondit. Le nez enfoui contre son épaule, Camus dormait déjà. Milo passa une partie du reste de la nuit à se gorger de son parfum. C'était la première fois qu'il partagerait le lit du Verseau sans avoir à s'éclipser comme un voleur au matin, et il se jura qu'il ne laisserait personne venir lui voler ses autres matinées.


Note : J'avoue qu'il doit être très frustrant, pour vous, lecteurs, de ne pas connaître exactement les paroles de Camus. J'avais deux solutions. La première solution laissait Camus tout vous expliquer. Le souci, c'est que même un peu ivre, je voyais mal un Verseau suffisamment bavard pour tout bien conter par le menu. Or, ce qu'a fait son maître autrefois est primordial. Tout comme la façon dont Milo s'est comporté à un moment donné. Et cela, même si le Scorpion le devine, Camus n'allait pas le lui dire en face. Idem pour le parcours d'Aslinn. Je peux d'ores et déjà vous révéler qu'il y a un secret derrière. Mais pour que vous l'appréhendiez bien, il faut que vous suiviez sa trace de façon précise. L'intérêt du Verseau ici, était aussi d'éluder certaines choses concernant Aslinn. Vous comprendrez donc pourquoi je n'ai pas choisi cette solution. La deuxième solution, celle qui vous attend, vous permettra de partager tous les souvenirs de Camus dès le chapitre prochain, directement à travers sa mémoire. Je vais ainsi pouvoir conserver un style narratif bien plus large, qui va me permettre d'explorer tous les recoins de cette sombre histoire. En attendant si vous êtes fureteurs, et que vous lisez bien entre les lignes, vous devez déjà pouvoir deviner certaines choses.


Note de fin : Première publication juin 2011 - Chapitre modifié en novembre 2016 (Outre les changements de syntaxe et de vocabulaire, le chapitre contient 811 mots de plus).