Nerwen revient, et elle n'est pas seule.

Cette fois-ci, ils sont quatre, et se sont enroulés dans des fourrures tachetées à la manière d'un léopard – sans doute pour se protéger du froid, mais à les voir claquer des dents, ce doit être drôlement moins efficace que prévu.

Tous les résidents de l'école les reçoivent en grande fanfare – Nerwen en particulier, c'est elle le visage familier, après tout, mais les autres ne sont pas en reste. Les questions fusent, on s'examine mutuellement, on se tripote avec curiosité.

Pour communiquer, il faut recourir à des gesticulations et autres grimaces qui provoquent des cascades de rires, les elfes n'étant pas plus capables de comprendre les intonations rocailleuses des jötnar que les Géants ne parviennent à décrypter les inflexions chantantes de leurs visiteurs. Après tout, lorsqu'on vient d'un monde entièrement différent, il n'y a pas de raison pour parler la même langue que les aliens.

Loki arrive à comprendre, bien entendu, mais préfère tenir sa langue. Premièrement, il lui faudrait expliquer d'où il tire ses compétences d'interprète, et ça, il aimerait mieux éviter, merci bien. Deuxièmement, c'est tellement délectable de voir les gamins se lancer dans leurs singeries, tandis que les elfes sourient d'un air crispé tout en essayant de deviner juste.

Voilà qui va se retrouver dans le cristal de Mimir, c'est garanti sur mesure.


Les visites des elfes se font régulières. Parfois, ils viennent à deux reprises dans l'année, parfois trois, ils sont même montés à cinq à une occasion. Mais toujours, ils viennent.

Ils apportent quelques petites babioles, et repartent chargés d'autres babioles. Ils louchent sur les tablettes de pierre, et donnent à comparer de fines peaux où s'étalent des arabesques encrées. Ils font les plans de l'école et du domaine à l'entour, et décrivent des cabanes de branchages et des vergers à demi-sauvages.

Les apprentis magiciens écarquillent les yeux et sifflent d'incrédulité alors que les elfes leur tracent l'image d'un monde vert, rempli de bruits et de parfums, accablé de chaleur et de lumière par deux soleils. Comment imaginer pareil spectacle, pareille vie après toute une vie de neige et d'obscurité ?

Les curiosités s'enflamment. L'esprit d'aventurier s'éveille.

Ils veulent voir. Ils veulent savoir.


Bien entendu, Loki se porte volontaire pour chaperonner l'expédition. Il n'en a pas l'air, mais il est responsable, par les fesses d'Ymir – comme disent certains, et il a failli s'étrangler la première fois qu'il a entendu cette expression.

Et puis, il se sent curieux, lui aussi. Mine de rien, il aime la découverte, le changement. Alfheim est un terrain de jeu tout vierge, suppliant pour qu'il l'explore. Qui est-il pour se défiler ?

Si Loki est du voyage, ça signifie que Fenrir vient également – mine de rien, il ne s'imagine plus trop sans son loup, maintenant. Il faudra compter aussi Mimir – qui refuse d'être laissé sur le banc de touche – et deux des gamins, capables de se taire et plus important de porter les affaires.

Une fois ces détails réglés, on peut passer aux choses sérieuses.


Ce qui les frappe tout d'abord, c'est la chaleur. D'accord, ils étaient prévenus, mais prévenir n'est pas la même chose que vivre de première main. C'est tout juste si Jörd ne fait pas un malaise, et le pauvre Fenrir tire piteusement la langue, sa grosse fourrure poissée par la moiteur tropicale de la forêt qui les environne.

Il faut vraiment la voir, cette forêt. La lumière des soleils perce à grand peine un barrage de feuilles situé des dizaines de mètres au-dessus de leurs têtes, lianes et mousses recouvrent des arbres sinueux et tordus, tandis que des aras et des singes jacassent et s'agitent dans leurs branches.

(Gabriel se rappelle la forêt du Premier Ciel et son cœur se serre, juste un tout petit peu.)

Ils manquent rater le village tant celui-ci se dissimule bien dans la masse de branches : un assortiment de cabanes rondes comme des fruits, suspendues entre ciel et terre, reliées par des passerelles de lianes. Y accéder devient une entreprise plutôt compliquée lorsque Mimir avoue sa crainte du vertige, et il lui faut emprunter l'échelle les yeux fermés.

Dans ce village, il n'y a pas que des jeunes gens. Des marmots nus comme la main viennent gambader dans leurs jambes en piaillant des interrogations, et deux ou trois vieillards pliés en deux par les ans et dotés d'une peau rugueuse comme l'écorce viennent observer de près la source de tout ce charivari. L'ambiance est réservée, mais pas hostile, et personne n'essaie d'arracher les yeux à Jörd quand celle-ci flanque une taloche à un morveux assez culotté pour vouloir soulever son pagne.

Ils restent deux jours, pendant lesquels Fenrir devient la coqueluche générale, comme il n'hésite pas à distribuer des coups de langue et à se laisser caresser dans l'espoir d'un abats bien choisi. Le seul incident notable ne laisse guère de séquelles et provoque l'hilarité générale, mais Loki décide de tenir Gymir à l'écart des teintures, à l'avenir.

Lorsqu'il leur faut partir, ils se laissent arracher la promesse de revenir, et ils comptent bien l'honorer.