Disclaimer : Les personnages appartiennent naturellement toujours à KURUMADA.

Auteur : Newgaia

Rating : M (précautions prises pour certains chapitres).

Genre : Angst


Résumé du précédent chapitre (La reddition du Verseau) : Après l'attaque de Minos, Camus regagne son temple en ayant le sentiment d'un désastre imminent. Incapable d'affronter la réaction de Milo, il cherche un apaisement dans l'alcool. Le Scorpion le retrouve dans un état second. Il en profite pour lui dire qu'il sait que Serguei est son fils, et que certains des autres Ors connaissent aussi son secret. Camus est anéanti. Il explique alors à Milo les évènements passés entre lui et Aslinn. Ces révélations donnent au Grec une impression de terrible gâchis. Les effets de l'ivresse finissent par faire basculer le Verseau vers ce qu'il redoutait, et il s'effondre en larmes dans les bras de Milo. Un baiser l'incite ensuite à se conduire de façon encore plus inhabituelle, et le Scorpion se voit obligé de freiner un désir qu'il ne le sent pas vraiment prêt à assumer. Pour cela, le Grec lui avoue qu'il n'ignore aucune des maltraitances auquel il a été soumis durant sa captivité. Ému par tant d'amour, Camus accepte enfin de lui redonner une place plus officielle à ses côtés.


CHAPITRE 42 : L'ONDE DES SOUVENIRS(mise à jour 20 décembre 2016)

Camus s'éveilla alors que l'aube pointait à peine. Durant quelques secondes encore, il se laissa bercer par une douce léthargie. Sa joue reposait près d'une épaule solide. Le corps chaud contre lequel il se serrait lui procurait une sensation de sécurité et de réconfort. La chevelure qui chatouillait son visage le rassurait par son parfum familier, et le bras passé autour de sa taille ne soulevait en lui aucune appréhension. Le dormeur allongé à ses côtés n'avait rien d'un prédateur. Sans avoir besoin d'ouvrir les yeux, il identifiait parfaitement son nounours calorifère, et l'ombre d'un sourire tendre étira ses lèvres.

L'intervention de Minos avait eu de bien curieuses conséquences. La plus singulière étant sans doute sa reddition face à l'amour du Scorpion. Cela ne réglait pas son problème, et la difficulté annoncée des prochains jours serait décisive quant à la tournure future de leur histoire. Mais il ne regrettait rien. Finalement, il avait trouvé une raison supplémentaire de se battre. Il ne renonçait pas à mener à bien sa mission personnelle. Il devait parvenir à soustraire Sergueï à l'ire d'Athéna.

Ne pas y arriver, c'était non seulement condamner l'enfant à mort, mais également le suivre dans sa déchéance. Concernant sa propre personne, il était clair que jamais Milo n'accepterait un tel jugement. Il le défendrait plutôt jusqu'à se mettre en danger lui-même, et en aucun cas le Verseau ne voulait l'entraîner dans sa chute.

Il ne lui restait donc plus qu'une seule option : trouver la façon de sauver Sergueï pour épargner l'homme qu'il aimait. Un programme ambitieux, qui menaçait de se heurter de plein fouet au désaveu d'une déesse. Son objectif n'en demeurait pas moins primordial. Il l'obligeait également à survivre.

En songeant à la conversation de la veille, Camus eut un instant d'incertitude. Il ne doutait plus du réel attachement du Scorpion pour lui, mais il départageait mal la part des remords de celle de l'élan amoureux que ressentait le Grec à son égard. Malgré l'indéniable tendresse manifestée par Milo, une question taraudait toujours le Verseau : pourquoi son amant l'avait-il repoussé avec une indifférence aussi impitoyable lors du jugement des dieux ?

Ce douloureux mystère le troublait. Il connaissait suffisamment le huitième gardien pour savoir que ce n'était pas un être à jouer avec les sentiments d'autrui, encore moins à se montrer cruel ou destructeur sans motif réel. Après la brutalité de son précédent rejet, ce revirement avait quelque chose d'inexpliqué. Qui le comblait certes, mais qui lui laissait aussi l'arrière-goût d'une crainte informulée tenace.

L'amour du Verseau n'avait, quant à lui, jamais vacillé. Malgré le mea culpa du Scorpion qu'il jugeait sincère, il gardait au cœur l'empreinte d'une souffrance tenace, qui l'armait d'une once de méfiance. Le coup terrible que le Grec lui avait porté en obligeant son âme à dériver seule dans la solitude du néant l'obligeait à se préserver. Pourrait-il un jour retrouver l'entière confiance qui le liait autrefois à Milo ? Il était encore trop tôt pour le savoir, mais il l'espérait sincèrement. Néanmoins, il était heureux de le sentir étendu à ses côtés, et bien décidé à profiter du sommeil de son amour retrouvé pour s'abandonner contre son corps chaud en toute quiétude.

La main qu'il avait inconsciemment glissée en dormant sous le sweat-shirt de son compagnon reposait toujours contre le torse lisse et musclé. Lents et réguliers, il percevait les battements du cœur du Grec. Cette position, dictée par une habitude ancienne, le fit presque rougir, et il retira doucement ses doigts, effleurant la peau douce d'une caresse légère.

Dérangé dans son repos, Milo se tourna davantage vers lui. Relevant un peu la tête, Camus prit le temps de contempler ses traits à la beauté sans défaut. Son amant avait l'air si détendu lorsqu'il dormait. Apaisé, juvénile, et innocent. Qui aurait deviné l'assassin implacable tapi derrière ce visage d'ange ? Les apparences étaient parfois si trompeuses. Encore fallait-il déterminer dans quel sens. En songeant aux secrets qui engluaient son âme, Camus retint un soupir de découragement presque fataliste. Quelles qu'eussent dû être leurs véritables personnalités à la base, ils étaient tous devenus la somme de ce que l'on avait fait d'eux.

Rattrapé par les aveux de la veille, il se sentit partir sur le chemin de ses souvenirs. Expliquer à Milo avec des mots le périple de sa trahison avait été difficile. Il s'était néanmoins livré avec sincérité. Mais raconter ce qu'il considérait comme « sa faute » et tout ce qui s'y rattachait, ne relaterait jamais complètement la manière dont il l'avait vécu. Dont il la vivait encore. Ni la douleur omniprésente qui en résultait.

Gagné par la tristesse qui l'habitait depuis si longtemps, Camus referma les yeux, se laissant entraîner malgré lui sur les sentiers de sa mémoire.

Il ne conservait aucun souvenir précis de sa petite enfance. Il savait pourtant qu'il avait eu une mère, et qu'elle devait l'aimer. L'accent féminin d'une berceuse doucement fredonnée, l'étreinte de bras aimants et protecteurs, la caresse d'un baiser accompagné de mots tendres oubliés, représentaient autant d'impressions fugaces, en partie perdues, mais dont il n'avait jamais douté.

Il gardait également au cœur la nostalgie de l'odeur sucrée du chèvrefeuille en fleur, tout en étant incapable de déterminer à quoi la raccrocher. Une senteur faisant écho à quelques notes de Chopin, jouées sur un piano désaccordé, auquel répondait le chant d'un oiseau qu'il n'avait jamais pu identifier. Maigres moments de bonheur grappillés, qu'il mettait invariablement en parallèle avec le sentiment d'oppression étouffante qui les accompagnait. Des voix d'hommes, assourdies ou puissantes, une pièce aux murs tristes et aux volets fermés. La crainte qu'il ne fît quelque chose d'interdit. La solitude de ceux qui doivent se cacher et se taire.

Et puis, un jour, les hurlements, les rires, une couleur carmin, et les fleurs de givre qui courraient sur ses doigts. Des images, des sons et des émotions fragmentés, qu'il n'était jamais parvenus à totalement décrypter pour obtenir une réminiscence précise. Chaque fois qu'il tentait de les apprivoiser, les souvenirs de ce jour empli de frayeur le fuyaient. La seule chose dont il se rappelait précisément, c'était du moment où il se raccrochait avec désespoir au cou de l'homme à la longue natte rouge qui allait devenir son maître.

La suite devenait plus claire, mais elle s'accompagnait d'une indicible terreur en découvrant le Sanctuaire. Ou plutôt, en percevant un cocktail d'énergie appelé cosmos, qui invariablement le ramenait à cette journée enfouie dans sa mémoire où tout avait basculé. Sans qu'il puisse en déterminer la cause, cet élément l'affolait au point de le tétaniser comme un animal sans défense prisonnier dans un filet. Et il s'était totalement refermé sur lui-même, refusant de communiquer.

Il lui avait fallu des semaines pour comprendre que le cosmos que dégageaient les chevaliers ou les apprentis ne représentait pas un danger immédiat. Il n'avait alors guère plus de quatre ans, mais ce premier contact avec le Domaine Sacré restait particulièrement vivace. Ce monde grouillait de serviteurs et de guerriers aux activités variées, qui le fascinaient malgré sa peur. Il aimait aussi la sensation de liberté qui l'animait lorsqu'il se retrouvait à l'extérieur des heures entières. Néanmoins, il ne se mêlait jamais aux autres. La moindre approche le faisait fuir. La spontanéité des enfants lui paraissait étrange, et l'intérêt des adultes l'effrayait.

Il ne savait plus comment, mais il avait appris à ses dépens qu'il devait se méfier des grands, et surtout, ne pas répondre aux marques d'affection. C'était un piège pour vous priver de ceux que vous aimiez vraiment. D'où tenait-il cela ? Impossible de s'en souvenir. Il avait cependant la certitude que montrer ses sentiments aux rares personnes qui éveillaient sa sympathie était dangereux pour elles. Et par-dessus tout, il fallait qu'il se tînt éloigné des femmes. Celles qui vivaient sur l'île portaient pour la plupart des masques. Cela tombait bien. Cet air de mystère lui donnait encore moins envie de les approcher.

Attentif à tout ce qui se passait autour de lui, il apprenait en observant et en ne réfrénant pas son désir de comprendre. Avec application il répétait certains gestes lorsqu'il était sûr que personne ne le voyait. À visage découvert, il faisait preuve d'un manque total d'initiatives et il refusait de s'intégrer. Son absence de réactivité et son insignifiance finissaient par décourager les plus persévérants. La plupart l'ignoraient, et il refusait de répondre aux autres.

Conscient de son problème, son maître l'abordait avec une patience exemplaire. Dès le départ, il l'avait identifié comme un enfant dépendant d'une des armures de Glace, et depuis son arrivée au Sanctuaire, il conservait un œil bienveillant sur lui.

En raison de son jeune âge, et d'un parcours commun obligatoire, Camus partageait la vie collective du lot des pressentis. Le Verseau en titre d'alors était souvent appelé en missions à l'extérieur, mais dès que ses obligations le ramenaient sur l'île, il s'arrangeait pour le prendre un jour ou deux avec lui dans son temple. Remisant volontairement sa fonction officielle, il se comportait alors avec lui comme un père l'aurait fait avec son fils.

Tant de douceur avait fini par l'apprivoiser, et Camus montrait sans réticence à cet homme généreux ce qu'il avait appris en cachette, heureux de découvrir de nouveaux enseignements sous sa férule attentionnée. Il éprouvait un attachement de plus en plus grand pour ce chevalier à la bonté sans fard. Pourtant, la crainte que cette nouvelle affection ne lui fût arrachée, le retenait de s'élancer lorsque le Verseau lui ouvrait les bras. Il ne se souvenait toujours pas comment, mais la vie lui avait appris qu'il ne devait jamais montrer son attachement, et vaillamment, il résistait au besoin affectif commun à tous les enfants. Chaque jour, il s'enfermait un peu plus dans la solitude qui le stigmatisait.

Il atteignait tout juste ses cinq ans lorsque Milo avait débarqué dans sa vie. Cet espèce de bébé zézayant avait beau avoir près de neuf mois de moins que lui, il avait réussi l'exploit de se présenter à tous les pressentis en l'espace de quinze jours. Pour sa part, cela faisait plusieurs mois qu'il fréquentait les dortoirs et les aires d'entraînement en commun, et il ignorait toujours les prénoms de certains des plus grands enfants, qui croisaient épisodiquement sa trajectoire.

Rien ne semblait retenir l'audace ou la curiosité de Milo, et lorsqu'il avait une idée fixe, il était quasiment impossible de l'en détourner. Camus allait rapidement l'apprendre à ses dépens. Le jour où le bambin se planta devant lui en lui demandant comment il s'appelait, il eut beau faire mine de ne pas l'entendre, le petit Grec lui mena un siège toute une partie de l'après-midi, jusqu'à ce que de guerre lasse il lâchât enfin son prénom. Il pensait en être débarrassé une bonne fois pour toutes, mais son repli silencieux semblait intriguer au plus haut point le nouvel arrivant.

Plus bavard qu'une pie, celui-ci comprenait apparemment mal un tel renfermement et il s'évertua ensuite à essayer de l'aborder pour discuter dès qu'il l'apercevait. Camus apprenait de son côté à développer l'art de l'esquive, et Milo devait user de ruses de plus en plus élaborées pour parvenir à l'approcher. Un matin, le petit Grec réussit pourtant à le suivre en cachette. Et alors que le Français reproduisait les gestes d'une attaque frontale avec succès, il eut la stupéfaction d'entendre un applaudissement enthousiaste derrière lui.

« Bravo ! C'était parfait pour un attal… attad… attardé », lui déclara sans penser à mal un Milo au sourire éblouissant.

Difficile de se fâcher contre une franchise aussi désarmante. Camus apprenait progressivement à ne plus se soucier des autres, mais découvrir qu'on le traitait d'idiot égratigna tout de même un peu sa fierté. Néanmoins, l'urgence était de trouver un moyen d'obtenir le silence du petit curieux sur ses capacités réelles à reproduire des exercices, qu'il refusait d'exécuter en public malgré les punitions encourues. Il opta donc pour satisfaire à la fois son ego et la préservation de son secret. Ouvrant la bouche pour la première fois de la journée, il prononça plus de mots pour circonvenir Milo, que son maître n'en avait entendu lors de son dernier passage.

« Je peux te montrer si tu veux. Mais avant il faut me promettre que tu ne diras rien à personne. »

Et c'est ainsi que débuta l'une des amitiés les plus étranges du Sanctuaire. Très vite, Milo se lia avec d'autres enfants, dont Aiolia, et dans une moindre mesure, Aldébaran et Mu. Mais c'était auprès de Camus qu'invariablement il passait le plus clair de son temps libre. Un Camus étonné d'éprouver du plaisir à son babillage incessant, triste lorsque leur emploi du temps les séparait plus d'une journée, amusé par ses astuces pour le retrouver en dehors de leurs pauses, et attendri par sa fougue lorsqu'il prenait sa défense si par hasard une conversation désobligeante portait sur lui. Mais un Camus qui n'aurait avoué un de ces points pour rien au monde.

En contrepartie du silence du Grec, Camus apprenait à celui-ci les rudiments du combat, et il l'aidait à comprendre les finasseries de la lecture. Milo ne cachait pas l'admiration qu'il lui vouait, et malgré sa difficulté à répondre aux élans affectifs, Camus savait déjà que ce petit bonhomme avait obtenu une place à part dans son cœur condamné à ne jamais se dévoiler. Il le considérait et l'aimait comme le frère qu'il n'avait jamais eu.

Cinq mois plus tard, l'arrivée d'Aslinn, petit prodige pressenti pour les arcanes de glace, était venue bouleverser les cartes de son intégration progressive à la vie du Sanctuaire. Du jour au lendemain, il s'était retrouvé obligé de cohabiter avec un être de l'espèce dangereuse : une fille ! Méfiant au départ, il avait finalement compris que la curiosité de cette compagne imposée n'avait rien d'agressif. Bien que de caractère assez piquant, la petite Irlandaise semblait presque effrayée par les farces dépourvues de finesse de certains apprentis, machistes dès le plus jeune âge.

Ennuyé par la méchanceté dont quelques-uns faisaient preuve à son égard, Camus l'avait acceptée dans son sillage lorsque seule au milieu des autres, la pression devenait trop forte pour elle. Aslinn parlait peu et se contentait de le suivre. Il finissait presque par considérer qu'elle faisait partie des meubles. Ronchon au départ de se voir imposer cette compagne, Milo avait fini par se plier à son désir. Le Grec se montrait aussi désagréable que possible avec la petite fille lorsqu'il lui adressait la parole, mais il ne faisait rien d'autre pour la chasser définitivement.

Bien que préférant secrètement lui aussi se retrouver seul avec Milo, Camus était gré à ce dernier d'accepter l'intruse. La solitude d'Aslinn faisait écho à la sienne avant qu'il ne rencontrât Milo, et elle le touchait.

Kayla était arrivée peu de temps après. Douce et timide, l'Australienne avait rapidement gagné l'amitié de la brune Irlandaise, qui s'ennuyait un peu auprès d'un camarade encore plus silencieux qu'elle-même. Les deux petites filles passaient beaucoup de temps ensemble, et mis à part lorsque Milo le rejoignait, Camus retrouvait une solitude à laquelle, aux yeux de tous, il semblait aspirer de façon naturelle.

Mais Kayla était intuitive. À le côtoyer plus intimement lorsque le Verseau les réunissait, elle avait fini par deviner son tourment secret, et elle n'avait pas hésité à essayer de se rapprocher de lui. Sans succès au début. Sur la défensive, Camus se contentait de l'observer en repoussant ses avances. Pour se faire, il usait d'une expression aussi froide que celles qui le caractériseraient une fois adulte. Dépitée, la petite fille s'en retournait. Toutefois, sous son air tranquille, l'Australienne avait de la persévérance. Autant, sinon plus qu'Aslinn. Sa manière d'être avait en outre quelque chose de sincère et de chaleureux, aux antipodes des façons austères de la petite Irlandaise, qu'il était difficile d'ignorer indéfiniment.

Vaincu par les francs sourires qu'elle lui dédiait une fois son masque posé lorsque le Verseau les réunissait dans son temple, et son air triste quand il se détournait d'elle, Camus avait fini par permettre à Kayla de venir s'installer auprès de lui le soir, pour lui raconter ses journées. Les propos de la petite fille restaient succincts. Il se contentait de l'écouter sans parler, mais il ne la fuyait plus.

Ce rapprochement brouillait à nouveau les cartes de l'amitié, et il n'eut aucun mal à deviner la jalousie de Milo. Cependant, aux premières bouderies entre ses deux camarades, succéda rapidement une sorte de neutralité à l'avantage du petit Grec. Kayla s'écartait toujours volontairement lorsqu'elle voyait arriver Milo. Elle avait compris combien il comptait pour Camus, et elle se retirait de bonne grâce. Le Français n'en avait jamais eu la confirmation, mais il soupçonnait fortement le Scorpion de s'en être finalement fait une alliée, qui l'aidait à connaître avec plus de précision son itinéraire lorsqu'il le recherchait.

Milo s'ingéniait en parallèle à tout faire pour approfondir l'amitié entre Aslinn et Kayla, quitte à se montrer un peu plus aimable avec la petite Irlandaise. Amusé, Camus le laissait procéder. Il le connaissait suffisamment pour savoir qu'il parviendrait à ses fins, et bien qu'il ne le montrât pas, il était lui-même impatient de se retrouver seul avec lui.

Du côté de l'homme à la natte rouge, l'arrivée des fillettes aurait pu marquer un tournant dans sa façon de se comporter avec lui. Camus demeurait toujours aussi réservé à son égard, et les nouvelles apprenties ne demandaient qu'à accourir sous l'aile de l'adulte. Mais l'affection de son maître n'avait pas faibli. Cet homme qui ne partageait pas les choses essentielles. Il les démultipliait. Néanmoins, la réceptivité plus spontanée des petites filles à sa gentillesse occupait un espace que Camus se forçait à refuser.

Insidieusement, se mit alors en place un rituel d'évitement qui ne faisait que l'emmurer un peu plus dans ses façons détachées. Alors qu'il se mourait d'envie d'obtenir quelques câlins à son tour. Milo était le seul dont il acceptait parfois les attentions tendres, dans la mesure où celles-ci ne dépassaient pas le seuil qu'il se fixait comme raisonnable, tandis que les mois se succédaient.

La fin des apprentissages communs avait marqué le passage dans un monde plus rude et soumis à des règles strictes. C'était aussi le temps où ils allaient tous être dispersés en différents lieux, en fonction de leurs enseignements et de leurs affinités. Milo avait eu le déplaisir de découvrir que Zoltan le suivrait auprès du Scorpion, et la guerre déjà plus ou moins larvée entre eux deux avait éclaté au grand jour.

Conscient de la haine que se vouaient ses apprentis, le Scorpion d'alors avait décidé de se baser sur cette rivalité pour les stimuler à la course à l'armure. Camus le déplorait. Il aurait voulu consoler Milo des méchancetés du Roumain en lui disant combien il tenait à lui. Piégé par des années de silence, et l'idée que cet aveu pourrait défavorablement peser sur le jeune Grec, il se contentait de lui prêter une oreille attentive, de le suivre dans ses aventures, et de feindre de s'y prendre mal avec son peigne pour lui laisser le plaisir de démêler sa longue chevelure. Des petits riens qui tenaient à peu de choses, mais qui enchantaient Milo, et qui rassérénaient Camus. La chance avait voulu que leurs maîtres soient des amis proches, et malgré leurs nouvelles obligations, les deux enfants continuaient de se voir régulièrement.

Le temps passait. Camus vivait maintenant de façon permanente en Sibérie, en compagnie de ses deux coéquipières. Il y resterait le temps de gagner son armure, d'y mourir, ou de retourner dans le rang des sans grades. Kayla se destinait à l'armure du Cygne, tandis qu'Aslinn était devenue sa concurrente directe pour viser celle du Verseau. La petite fille effrayée du début était maintenant une enfant sûre d'elle, à la musculature fine et bien développée, d'une force peu ordinaire pour un aussi petit gabarit, d'une adresse exceptionnelle, aux stratégies d'attaque redoutables. Elle avait généralement un temps d'avance sur lui lorsque leur maître leur enseignait de nouvelles techniques, et il n'était pas rare qu'elle parvînt à l'immobiliser lorsqu'ils combattaient ensemble.

L'entraînement des chevaliers de Glace était rude, et de maintes façons dangereux. Toutefois, mené correctement, il n'entrait pas dans les plus meurtriers. Endormie au cœur du glacier, l'armure du Cygne attendait Kayla. Si celle-ci lui faisait honneur et qu'elle arriva à éveiller l'intérêt de la protection dorée endormie, l'Australienne n'aurait pas à se battre pour l'obtenir. Orpheline de porteur depuis bien longtemps, l'armure la rejoindrait de son plein gré.

Pour Camus et Aslinn, la situation se compliquait du fait de leur rivalité, mais elle n'avait rien d'insurmontable. Au sein de ces plaines enneigées et arides, le transfert des fonctions d'un chevalier à son successeur n'entrait que rarement dans un cadre mortel. Il se faisait souvent à la suite d'un combat qui épargnait les deux adversaires. C'était au maître de décider quand le moment était venu. Il choisissait lui-même son meilleur élève, et il le testait avant de lui abandonner sa charge. La règle ne devenait différente que lorsque le choix était directement laissé à l'armure. S'en remettre à ce choix, comme l'avait fait Milo, s'était s'exposer au risque que l'armure se décidât pour le perdant, ou pire, qu'elle ne se révélât au vainqueur que lorsque celui-ci aurait tué son adversaire.

Après le mémorable combat qui l'avait opposé à Zoltan, et fait de lui l'unique aspirant Scorpion, Milo avait disparu de la vie de Camus. Convaincus que cet affrontement comportait des zones d'ombre, leurs maîtres respectifs avaient décidé d'un commun accord de les séparer pour un temps. À son habitude, Camus poursuivait ses activités comme si de rien n'était. Il ne le montrait pas, mais cette longue absence l'affectait profondément. Depuis le début de leur installation en Sibérie les rencontres entre les deux chevaliers d'Or étaient nombreuses et régulières, et il s'écoulait rarement plus d'un mois entre les passages de celui du Scorpion et de ses apprentis.

Suite au défi du Grec au jeune Roumain, le maître de Milo poursuivait ses visites, mais il venait dorénavant seul. Malade et fatigué, il s'en remettait quelques jours aux bons soins de son ami qui le dorlotait, avant de retourner donner ses dernières leçons à l'unique élève qu'il lui restait. Jamais il ne parlait de Milo en présence de Camus, et ce dernier se sentait doublement puni.

Il n'entrait pas dans les manières du Verseau d'alors d'adoucir un châtiment lorsque celui-ci lui semblait mérité. Pourtant, lorsque l'homme à la natte rouge s'aperçut de la peine de son apprenti, il fit en sorte de l'appeler à l'écart, un soir, pour lui rappeler que la sanction qui le séparait de Milo n'avait rien de définitif.

De leur côté, Kayla et Aslinn tentaient de le consoler à leur manière. La première se montrait câline et presque maternelle. La seconde s'évertuait à devenir un peu plus loquace, aimable, et à retenir ses coups sur le terrain. Camus leur en était reconnaissant, mais malgré toute la bonne volonté des petites filles, il savait que leur affection, à laquelle se joignait celle de leur maître, ne comblerait jamais l'absence de son frère de cœur.

Être capable de se déconnecter de ses émotions, et de tous les sentiments qui pouvaient interférer lors d'un affrontement, voilà quelle était la première qualité d'un chevalier de Glace. Jouer de cette façon avec l'émotionnel avait pourtant un revers. Il apprenait très tôt à évaluer le poids véritable de ses affections. L'absence de Milo n'empêchait nullement Camus de progresser. Le devoir et la conviction de servir une juste cause servaient d'automatisme. Mais il avançait sans joie, et comme privé d'un élément essentiel.

Milo détenait la clé des rares émotions qu'il exprimait jusque-là. Le manque éprouvé par la disparition de ce dernier dans son univers, déjà tellement cloisonné affectivement, condamnait Camus à un isolement intérieur encore plus grand. Pour qui ne le connaissait que superficiellement, rien ne transparaissait. Au mieux, la plupart de ceux qu'il fréquentait le définissaient comme froid et solitaire. Qu'il se repliât insidieusement dans son silence ne les effleurerait même pas. Il en allait cependant différemment au sein du groupe qui partageait sa vie. L'absence de Milo marqua l'étape d'une évolution dans ses sentiments, et parallèlement le début de la déclaration de ceux d'Aslinn.

Confronté à la séparation, Camus comprit rapidement que son attachement pour son ami surpassait la simple amitié qu'il éprouvait pour ses deux consœurs. À dix ans, il était encore trop jeune pour parfaitement cerner la définition réelle de cette affection, néanmoins il savait qu'elle était forte. Trop forte pour son propre bien, et pour son détachement de futur chevalier. Deux paramètres qui le forcèrent à développer encore davantage cette faculté de renoncement, de désintérêt, voire d'indifférence qui le caractérisait.

Toutefois, il lui était plus difficile de tromper ses semblables. Son maître ne disait rien, mais il devinait qu'il s'inquiétait. Kayla quant à elle s'évertuait à tenter de le distraire par des babillages inhabituels. La jeune Australienne déployait beaucoup d'efforts, mais ce fut cependant Aslinn qui trouva le moyen de le soulager durablement.

Par certains côtés, la petite Irlandaise lui ressemblait. Au-delà de ses silences moroses et de son caractère chatouilleux, elle affichait une méfiance innée à l'encontre des étrangers, comme le font souvent ceux qui dissimulent une blessure ancienne. Camus savait peu de choses sur son passé, avant son arrivée dans leur groupe. Elle n'en parlait jamais, et il n'entrait pas dans sa personnalité de l'interroger. Il avait glané les seuls indices sur ses antécédents, en surprenant une conversation entre son maître et le Scorpion, un peu avant que Milo et lui ne fussent séparés par la mort de Zoltan.

Lors de cette discussion, le Verseau déplorait que parmi ses trois apprentis, deux eussent été arrachés de façon brutale à leur milieu d'origine. Malgré ses bonnes manières et la certitude qu'il serait puni s'il se faisait surprendre, Camus avait écouté la suite du dialogue entre les deux hommes. Les images floues et terrifiantes qu'il conservait de sa petite enfance lui assuraient qu'il faisait partie des deux apprentis en question, et il espérait en apprendre un peu plus sur sa propre histoire.

Le voile qui obscurcissait depuis toujours ses premiers souvenirs lui pesait, et il aurait aimé comprendre pourquoi il ressentait de la terreur chaque fois qu'il y songeait. Plusieurs fois, il avait pensé interroger directement son maître. Il était quasiment certain que celui-ci possédait les clés manquantes de son passé. Sauf que la simple évocation de cette partie perdue de sa vie le muselait littéralement, déclenchant en lui une pulsion proche de la panique animale dès qu'il essayait d'y voir clair.

Ce jour-là, les deux hommes se trouvaient sous l'appentis accolé à l'isba, là où l'on remisait le bois, et Camus entendit leur conversation totalement par hasard. Un peu plus tôt, Zoltan avait trouvé amusant de mettre dans ses bottes des écailles de pommes de pin, et il s'était arrêté à quelques mètres des adultes pour les enlever. Un énorme tas de neige dégringolé du toit durant la nuit le cachait, sans qu'il voulût consciemment se dissimuler. Malgré lui, il écoutait leurs paroles.

« Ces enfants sont en tout point parfaits pour l'avenir qui se dessine devant eux, confirmait le Verseau. Néanmoins, je persiste à penser que le drame vécu par Aslinn ne l'affectera pas de la même manière. Si l'on y regarde bien, la façon dont j'ai été amené à récupérer ces gamins est semblable, et pourtant diamétralement opposée. »

Intrigué par ces propos, Camus avait glissé un œil dans l'interstice entre le tas de neige et le mur. Les bras encombrés d'une lourde brassée de bûches dont le Verseau venait de le charger, le Scorpion écoutait son ami d'un air ennuyé.

« Mais tu n'es toujours pas parvenu à comprendre pourquoi, remarqua ce dernier, apparemment affligé de voir son ami se débattre dans une sorte de problème insoluble.

— Non, soupira l'homme à la natte rouge. J'ai retourné les faits sous tous les angles, analysé tous les éléments point par point. La conclusion est toujours la même. Bien que le combat engagé m'ait paru identique, j'ai maintenant la quasi-certitude que l'on a cherché à me confier directement l'un de ces enfants, alors que l'on tentait de m'arracher l'autre.

— Je suis désolé d'avoir douté de ton intuition, ressassa le Scorpion. Si tu ne m'avais pas écouté, tu aurais exposé tes doutes au Grand Pope depuis longtemps et cette histoire serait sans doute réglée. Je n'aurais jamais dû interférer.

— Ne t'en veux pas, minimisa le Verseau en posant la main sur l'épaule du brun. À l'époque, je ne pensais pas que cela rejaillirait avec une telle force sur l'avenir. Je peux d'ailleurs fort bien m'être trompé, et me fourvoyer encore. »

Le Scorpion eut une moue reconnaissante, et son regard brilla de tendresse, mais il n'était pas dupe de la tentative de son ami pour dégager sa responsabilité.

« Trop de coïncidences nuisent au hasard, répondit-il. Je n'aurais pas dû te retenir quand tu désirais te rendre au Sanctuaire pour parler de cette question. Tu as pressenti un complot manipulant le devenir de ces deux enfants, et bien que cette possibilité me semble toujours improbable, il aurait fallu que tu l'exposes. »

Secouant la tête, le Verseau répliqua sans cacher le trouble où le plongeait ce sujet :

« Je n'en ai jamais été certain. À l'époque, ton intervention m'a sans doute évité de me ridiculiser. Et si tout cela était une erreur ? Je ne tiens pas à attirer l'attention du Sanctuaire sur ces enfants pour rien.

— Il faut que tu en aies le cœur net, insista le Scorpion. Je persiste à dire que tu devrais en parler au Grand Pope. Même si les agissements de celui-ci te paraissent parfois curieux depuis ces derniers mois. Qui sait, ses manières d'agir sont peut-être liées à ce que tu as cru percevoir autrefois. »

Poussant un soupir indécis, le Verseau ramassa une brassée de bois.

« Il faut d'abord que je sois sûr de ce que j'avance. C'est trop grave », acheva-t-il en reprenant le chemin de l'isba, le Scorpion sur ses talons.

Camus n'avait jamais parlé à personne de cette étrange conversation. Mais, après sa séparation d'avec Milo, quand Aslinn avait essayé de se rapprocher davantage de lui, la singularité de leurs parcours l'avait amadoué. Qui savait, la petite fille finirait peut-être par lui confier certaines choses qui l'aideraient à retracer sa propre histoire ?

Les mois passants, la jeune Irlandaise s'était installée dans la place laissée vide par Milo, et Camus avait fini par trouver de l'agrément à sa compagnie. Elle ne comblait en rien le manque qu'il ressentait, mais sa présence le rassurait. Son calme, sa logique, sa force, cette impression que rien ne pouvait l'atteindre, apaisaient ses doutes. Qui se ressemble, s'assemble, et il appréciait de la voir le rejoindre de plus en plus souvent pour partager ses promenades solitaires ou lui proposer un entraînement en commun.

Aslinn supportait son mutisme sans une plainte, et devançait parfois ses rares questions. Les êtres silencieux ont un langage commun, qui échappe bien souvent aux yeux des autres. Jamais elle ne parviendrait à lui apporter la joie qu'il éprouvait aux côtés de Milo, ou à soulever en lui l'élan de tendresse réservé au seul petit Grec, mais elle lui procurait une sorte de sérénité anesthésiante parfaitement efficace.

Bizarrement, l'alliance de leur solitude sembla poser un problème à leur maître. Au moment précis où Camus et Aslinn se mirent à évoluer dans une sorte de symbiose pratiquement parfaite, profitable non seulement à l'apaisement de leurs âmes, mais aussi à la progression de leurs apprentissages, il s'appliqua à les séparer. Alors qu'il prônait à l'ordinaire la tolérance, la retenue, le partage et l'entraide, il s'ingéniait désormais à organiser leur emploi du temps de telle sorte qu'ils ne fussent en contact qu'un temps minimum dans la journée, et il leur réservait une occupation le soir qui les détournait régulièrement l'un de l'autre.

Naturellement, les deux enfants avaient été mis au courant de l'interdit particulier qui régulait les rapports entre deux apprentis Ors, si leur sexe différait alors qu'il s'entraînait pour l'amure de la même Maison. Obnubilé par la perte de Milo, Camus n'entretenait nulle arrière-pensée sentimentale pour Aslinn, et il savait intuitivement qu'il n'éprouverait jamais rien de cette sorte pour elle dans l'avenir. Or, logiquement, il suffisait qu'un seul des deux protagonistes fît défaut, et la combinaison devenait impossible.

Il était également certain que leur maître avait conscience de la nature purement amicale de leurs sentiments, et pourtant, ce dernier agissait comme s'il désirait leur interdire l'expression la plus banale de leur sympathie. Meurtri par cette attitude, qu'il pensait orientée à son encontre, Camus s'était donc de nouveau tourné vers l'immensité désolée de la plaine glacée, en repoussant Aslinn. L'étendue neigeuse le rassurait par l'immuabilité de sa présence. Elle restait la seule à demeurer toujours là lorsqu'il cherchait un élément familier. Il n'était décidément pas fait pour aimer. Quelque fût la définition de cet amour. Ou tout au moins, il n'était pas fait pour le montrer.

Son repli volontaire ne ramena pourtant pas la quiétude au sein de leur groupe. Leur maître avait beau essayer de le leur cacher, il le sentait préoccupé.

La nouvelle de la mort du chevalier du Scorpion leur parvint au début de l'hiver. Tous en furent affectés, mais le plus touché fut certainement le Verseau en titre. Spontanément, les enfants resserrèrent leurs rangs autour de lui, et durant quelques jours, un étranger aurait pu croire que le cours de leur vie avait retrouvé la force du lien qui les unissait autrefois. Cependant, il n'en était rien. Camus n'avait qu'à surprendre les regards assombris par une sorte d'embarras songeur que le chevalier posait désormais sur lui et Aslinn pour s'en convaincre.

Puis, leur maître se mit à disparaître des journées entières aux confins des étendues froides, sans leur donner la moindre explication. Il arrivait aussi qu'il écourtât brusquement leurs exercices en pleine nature pour leur demander précipitamment de rentrer, comme s'il se sentait guetté. À présent, il paraissait nettement inquiet. Intrigué, Camus déployait régulièrement son cosmos, mais il ne remarquait rien d'anormal. Apparemment, l'ennemi, s'il existait, était malin et se tenait volontairement à distance.

Que percevait le Verseau de si préoccupant que les enfants qu'ils étaient ne parvenaient pas à distinguer ? Durant des semaines, celui-ci parut hésiter, et remettre sans cesse l'exécution d'un projet. Une attitude qui ne lui ressemblait pas.

Et puis, un matin, alors que Kayla et Aslinn déneigeaient les chemins d'accès aux appentis extérieurs, il l'appela auprès de lui dans la pièce qui lui servait de cabinet de travail.

L'isba en bois était petite mais fonctionnelle, et parfaitement adaptée aux conditions extrêmes de leur vie en Sibérie. La salle centrale, où ils se rassemblaient pour manger et s'occuper lorsque le blizzard leur interdisait de sortir, conservait la chaleur d'une vaste cheminée de pierre. Un petit vestibule servait de sas lorsque l'on allait dehors. Il comportait un dégagement pour remiser les chaussures et les pardessus mouillés en rentrant. Près de la porte partait une échelle pour monter au grenier où était stockée une partie de leurs provisions non périssables. En bas, trois chambres se répartissaient autour de la pièce à vivre. Leur maître et les petites filles occupaient les deux plus grandes. Un couloir isolé par une porte épaisse menait à la buanderie et à la pièce réservée aux ablutions. Une dernière dépendance, plus froide, avait été aménagée en bureau depuis des décennies.

Ce bureau était le territoire exclusif du Verseau, qui s'y isolait pour rédiger différents courriers ou pour discuter avec ses rares visiteurs, la plupart appartenant au Sanctuaire. Être appelé dans ce lieu avait quelque chose de solennel, et signifiait généralement que l'on avait fait une bêtise.

Camus ne comprit tout d'abord pas pourquoi son maître lui demandait de le suivre dans cette pièce, si symbolique à ses yeux. Il ne se souvenait pas d'avoir enfreint une règle, et encore moins d'avoir mérité un châtiment par son attitude. Le Verseau le surprit davantage en ne s'installant pas derrière son bureau, mais sur la banquette en bois construite près de la fenêtre. L'air grave, il lui fit signe de s'approcher. Debout devant lui, Camus se tenait bien droit, attendant de façon un peu guindée la raison de cette étrange convocation. Après une dernière minute de flottement qui ne manqua pas de l'interpeller, son maître prit enfin la parole.

« J'ai décidé que tu affronterais demain Aslinn sur le grand glacier. »

Intrigué par ses paroles, Camus se contenta de cligner des yeux. Mis à part que le glacier aux crevasses recouvertes de neige était réputé dangereux, il n'y avait rien là d'exceptionnel. Le Verseau leur demandait régulièrement de se combattre pour mesurer leurs progrès, et Camus ne saisit pas immédiatement la portée réelle de ses paroles, jusqu'à ce qu'il ajoutât :

« Je veux que vous le fassiez dans le cadre d'un arbitrage de l'armure. »

Malgré sa maîtrise, la surprise et la déception desserrèrent ses lèvres, et il avoua son désarroi :

« Je croyais que ce serait vous qui décideriez qui devrait vous succéder, Maître.

— Non, l'armure choisira demain quel est l'apprenti auquel elle se destine. Ma décision est irrévocable. J'en informerai Aslinn dès ce soir. »

Cet arbitrage allait à l'encontre de toutes les valeurs d'équité, de pondération et d'absence d'esprit sanguinaire du Verseau. L'enfant qu'il était se sentait trahi. Il savait déjà que ce combat serait cruel et inégal. Cruel, car Aslinn et lui ne désiraient pas se faire de mal. Inégal, car il serait incapable de tout donner pour abattre sa concurrente.

Le regard de jade ne quittait pas le sien, et pour une fois, Camus permit à son maître lire en lui. S'il ne parvenait pas à l'exprimer avec des mots, percevoir son ressenti le ferait peut-être changer d'avis. En découvrant la profondeur de sa détresse, le visage du Verseau s'altéra un instant sous l'effet d'un déchirement bien réel. Poussant un long soupir, il l'attira dans ses bras.

Totalement désorienté par cette attitude peu ordinaire, Camus se laissa faire. Il sentait son maître en proie à un dilemme énorme et mis à part en réagissant de façon conciliante, il ne savait pas comment l'aider.

Un moment encore le Verseau le garda serré contre lui. Puis, après avoir déposé un baiser sur le haut de sa tête, il le repoussa avec douceur pour le regarder à nouveau. Ces manières inhabituelles ne faisaient que l'effrayer davantage. Quand le chevalier d'Or reprit enfin la parole, il avait un accent de supplication dans la voix qu'il ne lui avait jamais entendu.

« Camus, il va falloir que tu te donnes à fond. Aslinn attaquera en fonction de ce que je vous ai appris. Même si elle retient un peu ses coups, elle n'aura pas d'état d'âme. Tu le sais. Tu es aussi fort qu'elle, sinon plus. Tu manques seulement d'agressivité. J'ai la certitude que l'armure t'a déjà choisi. C'est vers toi qu'elle devrait aller. Tu devras simplement tenir, le temps qu'elle se décide à te rejoindre.

— Mais avant de bouger, l'amure peut vouloir que nous nous affrontions jusqu'au bout, osa-t-il formuler sa crainte la plus grande, sans parvenir à employer un mot plus définitif.

— Et elle le fera certainement, confirma son maître. Même si elle penche de ton côté, je sais que l'armure n'approuvera pas plus que toi ma décision. À mon avis, elle le montrera en ne vous départageant pas, à moins qu'elle te sente en réelle difficulté. Ce qui serait mauvais pour la suite, car Aslinn pourrait toujours contester le choix de l'armure. Par le passé, lorsqu'un apprenti a été directement évincé par l'armure alors qu'il gagnait le combat de son attribution, ça s'est toujours mal terminé. Il faut que tu vainques.

— Bien Maître, alors je tâcherai de la battre, répondit-il avec un manque total d'enthousiasme.

— Non, tu ne tâcheras pas ! répliqua sévèrement le Verseau. Tu y arriveras ! Et ta victoire sera sans appel. Je veux que tu la tues. »

À ces derniers mots, Camus eut du mal à retenir un mouvement de stupéfaction atterrée. Il ne pouvait pas refuser. C'était un ordre. Mais dans son for intérieur, il savait que même en donnant tout son potentiel, et en réussissant à vaincre sa camarade, il allait avoir beaucoup de mal à l'achever.

Le lendemain marqua le jour de l'épreuve qui devait être décisive. Les larmes de Kayla en apprenant la nouvelle n'y avaient rien fait. Tout au plus s'était-elle vue assignée à l'intérieur de l'isba alors qu'accompagné par Aslinn, il se dirigeait vers le glacier millénaire. Leur maître marchait devant, portant sur le dos son armure remisée dans son caisson. Un peu en arrière, sa concurrente avançait à ses côtés. Camus conservait la tête basse. Les deux amis n'avaient pas échangé une parole depuis la veille. Ils allaient devoir se battre jusqu'à la mort.

En atteignant la vaste étendue blanche, boursouflée de crevasses multiples, Camus sentit la main de sa compagne se glisser brièvement dans la sienne. Tournant la tête, il se heurta à l'énigmatique regard en métal de son masque et son malaise s'accentua. Perdues au fin fond des contrées sauvages, les fillettes n'arboraient généralement pas cet équipement réservé aux femmes. Elles ne le revêtaient qu'en présence d'étrangers. Mais ce jour-là, leur maître avait exigé qu'Aslinn le portât. Brusquement, celui-ci exigea :

« Mettez-vous en position ! »

Sans un mot, les enfants se séparèrent. Parvenus à une distance qu'ils jugèrent raisonnable, ils se firent face. La neige était tombée en abondance durant la nuit, et la plaque sur laquelle ils se trouvaient était d'une uniformité presque parfaite. Non loin, le Verseau se tenait sur une protubérance glacée, le coffre de l'armure déposé à ses pieds. Immobile et attentif, il ne donnerait pas le départ du combat. C'était à eux de se jauger et de décider quand porter le premier coup.

De longues minutes, les belligérants s'observèrent en silence. La gorge nouée, Camus se détachait progressivement de tous les sentiments qui le rattachaient à la mince silhouette en tenue d'entraînement d'hiver qui lui faisait face. Avec sa longue chevelure brune balayée par le vent, son pantalon serré et sa tunique de chaud lainage retenue à la taille par un simple lien, Aslinn paraissait tellement fragile, plantée dans ses grosses bottes fourrées. Il ne fallait plus qu'il songeât à cette main réconfortante qu'elle avait précédemment mis dans la sienne, sinon il n'y arriverait jamais.

Concentrant son cosmos sur la myriade de fleurs de givre présentes autour de lui, il attaqua le premier. Soulevant un nuage de neige coupante, il le projeta en avant. Plus vive que l'éclair, la fillette l'évita pour déclencher une onde glacée. De façon fulgurante, celle-ci ondula comme un serpent sur le sol pour se diriger droit sur lui. D'un saut adroit il s'écarta. Les hostilités étaient ouvertes.

Après quelques échanges qui constellèrent le paysage de hautes congères et de stalagmites géantes, ils se trouvèrent suffisamment proches pour entamer un combat plus physique. Rapides et efficaces, les poings et les pieds entrèrent dans la danse. Les coups étaient brutaux. La connaissance qu'ils avaient des techniques de combat l'un de l'autre ne leur permettait de parer qu'imparfaitement, et ils furent bientôt couverts d'ecchymoses.

Camus prit brièvement l'avantage, jusqu'à ce qu'Aslinn parvînt à le déséquilibrer d'un habile jeu de jambes. Écroulé dans la neige, il vit fondre sur lui un manteau de givre épais, aux minuscules particules d'un tranchant meurtrier. Il le contra d'un tourbillon de neige. Elle riposta en matérialisant un froid blizzard, pour tenter de l'immobiliser au sol. Roulant sur lui-même, il ne dut qu'à son agilité d'éviter d'avoir une jambe prise dans la glace.

Aslinn privilégiait à nouveau leur cosmos. Il allait devoir répliquer de la même manière. La surenchère devenait dangereuse, et un instant il oublia la raison réelle de leur combat, pour évaluer la meilleure manière de répondre sans déclencher une attaque meurtrière. Profitant de sa distraction, la petite fille l'aveugla d'une tempête de neige fraîche. À cet instant, elle aurait pu aisément le clouer à terre pour lui porter un coup fatal, mais elle eut à son tour une fraction de seconde d'hésitation. Camus en profita pour se dégager de sa ligne de mire.

La vue encore brouillée, il ouvrit un peu au hasard une faille en frappant rudement de son poing le sol à ses pieds. Il avait besoin de se reprendre, et il ne cherchait qu'à l'obliger à reculer. La direction donnée à son attaque était correcte, et pour l'éviter Aslinn fit un saut en arrière. C'est alors que quelque chose d'inimaginable se produisit.

S'il ne s'était pas trouvé placé directement en face de son maître, Camus ne s'en serait sans doute pas aperçu. Immobile sur son renfort de glace, le Verseau se contentait jusqu'ici d'observer le combat. Mais alors qu'il peinait à rouvrir ses yeux suite à l'attaque de la petite Irlandaise, il eut la nette impression que son maître amorçait un mouvement d'attaque. Impression confirmée lorsqu'une nouvelle brèche, infime mais suffisante pour déséquilibrer Aslinn, s'ouvrit derrière elle.

Posant le pied sur ce qu'elle croyait être un terrain stable, la petite fille sentit soudain le sol s'effondrer sous son poids. Surprise elle dérapa, et avant d'avoir pu rétablir sa position, elle glissa en avant dans la faille créée par Camus. Celle-ci n'était pas très profonde, mais elle se tapissait d'arêtes tranchantes, et la disparition d'Aslinn dans la crevasse fut suivie d'un cri de douleur.

Camus réagit alors comme le Verseau lui avait appris à le faire lorsqu'une vie se trouvait menacée dans la plaine sibérienne. Il se précipita pour porter de l'aide à sa camarade. En parvenant sur le bord de la faille, il vit immédiatement qu'Aslinn était en difficulté. Profonde de plus de trois mètres, l'anfractuosité ne lui avait offert aucune prise pour se retenir. La glace, épaisse à cet endroit, paraissait aussi dure que le marbre, et sa chute s'était interrompue brutalement. Couchée au fond de la crevasse, elle parvenait seulement à redresser son buste en grimaçant.

Rapidement, il évalua la situation. La jambe qu'elle tenait repliée sous elle semblait intacte, mais la seconde se déployait dans un angle improbable. Malgré son courage, la petite fille ne parvenait pas à se relever, et le moindre mouvement de bassin semblait la faire souffrir au-delà du supportable. Elle avait vraisemblablement une hanche brisée, et en tout état de cause l'articulation démise. Toute sa bonne volonté ne suffirait pas à contrebalancer une telle blessure. Elle était incapable de continuer le combat.

Camus jeta un regard presque hésitant vers son maître. En temps normal, ce dernier se serait déjà porté aux côtés de son apprentie blessée. Mais depuis la veille, il n'agissait plus vraiment de façon « normale ». Tout au moins de ce que pouvait en déduire Camus. Il se doutait également que les étranges disparitions de l'adulte ne devaient pas être sans rapport avec la modification de son comportement. Assumant son geste jusqu'au bout, le chevalier conservait une immobilité de statue imprévisible, et dardait sur son élève un regard fâché.

Un instant, Camus espéra que l'armure se manifestât enfin. Pas pour gagner, mais pour que cette parodie d'arbitrage s'achevât. Malheureusement, sans doute elle aussi fortement contrariée par le cours des évènements, la protection sacrée resta obstinément repliée au sein de son caisson fermé.

Blessée et privée de l'adrénaline du combat, Aslinn ne résisterait pas longtemps à une température aussi froide. Il allait s'élancer pour la rejoindre, lorsqu'un ordre dépourvu d'émotion claqua.

« Tues-la ! »

Camus comprit que son avenir serait déterminé par sa réaction dans les secondes suivantes. Obéir, c'était suivre la voie tracée, obtenir la consécration d'un apprentissage difficile, l'assurance d'une position enviée, et surtout, la possibilité de retrouver peut-être plus rapidement Milo. Atermoyer, c'était mettre en balance l'ouvrage accompli jusque-là, risquer une sanction sévère, dans le pire des cas une rétrogradation infamante, et vraisemblablement se voir séparé plus longtemps de son ami Grec. Désobéir, c'était tout perdre.

Camus n'eut pas l'ombre d'une hésitation. À partir du moment où son adversaire ne pouvait plus se défendre, le combat était terminé. Pour la première fois de sa vie il transgressa un ordre de son maître. La traîtrise de ce dernier lui donnait une raison légitime de suivre sa propre décision. L'apprentissage du Verseau comportait la mise en œuvre d'un minimum d'esprit d'analyse personnelle. Face aux situations les plus délicates, il ne devait jamais faire preuve d'aveuglement. Il préférait croire que tout ceci n'était qu'un test, et il sauta dans la crevasse pour se retrouver à côté de sa camarade.

Aslinn avait besoin qu'on la réchauffât de toute urgence, et malgré le vent glacé Camus ôta sa propre tunique pour la poser sur les épaules de la fillette. Retenant un gémissement celle-ci releva son visage masqué vers lui, et il put voir les sillons des larmes qui se rejoignaient sous son menton.

« Tu as gagné, murmura-t-elle d'un ton sans amertume.

— Non, répondit-il spontanément. L'armure n'a rien décidé. »

L'arrivée de leur maître le retint de prononcer d'autres mots de réconfort maladroit. Le Verseau ne lui accorda pas un regard, et Camus chercha en vain à lire sur ses traits la confirmation que l'épreuve s'achevait là. Il semblait pourtant redevenu la personne attentionnée qu'il connaissait. La plaine glacée n'offrait rien pour procéder à des premiers soins, et il se baissa pour prendre avec délicatesse la petite fille dans ses bras. Il eut beau agir avec toute la douceur possible, la manipulation de sa blessure arracha à Aslinn un hurlement de douleur, et elle sombra dans l'inconscience comme une poupée de chiffon.

Sans un mot, l'adulte prit le chemin de l'isba. La tête basse, Camus lui emboîta le pas. Une fois arrivé, le Verseau allongea la petite Irlandaise sur un traîneau et la recouvrit de chaudes fourrures. Après quelques recommandations d'usage aux deux enfants qu'il laissait derrière lui, il se mit en marche vers la civilisation lointaine, où un traitement adapté pourrait être donné à la fillette.

Camus attendit le retour du Verseau avec anxiété, et il ne fut pas surpris d'être à nouveau convoqué dans le bureau du fond. Cette fois-ci, son maître l'attendait assis derrière la lourde table de bois encombrée de papiers. Il le toisait sans colère, mais sans indulgence non plus. Camus prit sur lui pour poser directement la question qui le tracassait depuis son arrivée.

« Comment va Aslinn ?

— Elle s'en sortira. »

La réponse laconique de l'homme à la natte rouge indiquait qu'il n'aurait pas davantage de précisions sur ce sujet, et il n'insista pas. Une ride légère marquait le front du Verseau et ce fut avec une certaine brusquerie que ce dernier lui demanda :

« Pourquoi m'as-tu désobéi ?

— Parce que vous nous avez appris à ne pas détruire inutilement une vie lorsque nous avions l'avantage, répliqua-t-il, en redressant involontairement le menton pour affirmer son bon droit.

— À mes yeux, le combat n'était pas terminé », lui asséna son maître sans manifester la moindre émotion.

Tant de dureté déstabilisait Camus. Cela ne ressemblait en rien aux manières du Verseau, et il osa mettre cet homme qu'il aimait en face de ses contradictions pour tenter de le comprendre.

« Mais vous avez triché. »

Il s'attendait à ce que son maître démentît énergiquement. Avec colère peut-être. Ou bien qu'il lui expliquât la raison de son agissement en lui donnant enfin la réponse rationnelle qui lui manquait. Au lieu de cela, il se contenta de le mettre en face d'une réalité dérangeante.

« Je n'ai fait que t'offrir le moyen d'en finir au plus vite. Et tu l'as négligé. Alors qu'il en va sans doute de notre allégeance à Athéna. Croyais-tu sincèrement que mes actes étaient dictés par le simple plaisir de te voir gagner ? »

Et devant les grands yeux turquoise pour une fois totalement perdus, il ajouta avec une sécheresse que ses paroles contredisaient.

« Je t'aime, oui, comme si tu étais mon propre fils. Mais j'aime aussi Aslinn, comme si elle était ma fille. Avec Kayla, vous êtes les enfants que je n'aurai jamais, et mon plus grand désir serait de vous épargner les uns et les autres. Malheureusement, les pires complots se cachent parfois derrière l'innocence des enfants. Promets-moi que tu ne la laisseras pas gagner. En aucun cas. Peu importe le moyen que tu emploieras, mais elle ne devra jamais obtenir l'armure du Verseau. Quitte à ce que vous y perdiez la vie tous les deux. Promets-le-moi », répéta-t-il, avec une insistance presque suppliante.

Totalement dépassé, Camus se permit encore de l'interroger.

« Mais, pourquoi ? »

Il eut la très nette impression que son maître hésitait. Quel secret se cachait derrière une décision aussi inique ? Quelle menace méritait un tel acharnement ? Quelle peur ? Que redoutait le fier et puissant chevalier du Verseau, qui le ligotait à présent au point de ne pouvoir se confier à personne ?

« Peu importe, répondit enfin celui-ci. Pour le moment, tu as simplement besoin de savoir que l'armure ne doit pas revenir à Aslinn. Dès que j'aurai vérifié un dernier élément, je t'expliquerai tout. En attendant il faut que tu m'obéisses. »

Durant quelques instants, Camus conserva le silence. Tout ce que sous-entendait cette promesse l'effrayait. Conquérir l'armure entrait bien dans ses intentions, mais pas à n'importe quel prix. Il allait pourtant devoir se déterminer en aveugle. Refuser, c'était mourir de la main même du Verseau dans les minutes à venir. Il le savait. Ce ne fut cependant pas cette évidence qui le décida. Les paroles de son maître trahissaient l'urgence d'une situation réellement alarmante. Son devoir d'apprenti l'incitait à l'aider. Avalant sa salive avec difficulté, il inclina la tête pour donner son accord. À ce geste, un soulagement sans nom traversa le regard de jade.

« Il existe une possibilité infime pour que je me trompe, reprit le Verseau, avec plus de douceur. Dans ce cas, tu devras oublier ce que tu as vu sur le glacier, et cette conversation. Les évènements m'ont obligé à prendre des mesures sans avoir tous les éléments en mains. Avant qu'Aslinn ne soit de nouveau parmi nous, j'obtiendrai la réponse qu'il me manque, et tu sauras de quoi il en retourne. Et une dernière chose Camus : s'il devait m'arriver quoi que ce soit, ne cherche jamais à te mettre directement en travers de la trajectoire de notre Grand Pope. Lorsque le temps sera venu, tu comprendras, et je suis sûr que tu agiras au mieux. Mais en attendant, observe, écoute, obéis et tais-toi. »

Camus s'en était retourné avec encore plus de questions sans réponses, et l'impression déprimante que le bon droit du Sanctuaire ne s'embarrassait pas toujours de justice. C'était la première fois qu'il était confronté à cette réalité dérangeante, et la mise à mal de ses idéaux le gênait. Toutefois, il connaissait suffisamment son maître pour deviner combien sa décision était douloureuse, et qu'il n'aurait jamais agi si étrangement si ses craintes n'avaient pas été véritablement fondées. Le besoin qu'il éprouvait d'explorer une dernière piste pour épargner Aslinn en était la preuve.

En attendant, Camus devait patienter dans l'ignorance, en sachant qu'il devrait exécuter la promesse qu'il avait faite à son maître, sans en connaître ni la raison, ni la portée, s'il arrivait quelque chose à ce dernier avant qu'il lui révélât la vérité. Il ne pouvait rien dire non plus à Kayla, et de peur de se trahir, il s'ingénia à mettre un peu plus de distance entre eux.

Deux semaines plus tard, une visite inattendue vint le distraire de sa peine. Après quelques mois passés seuls dans l'île dont il portait le nom, Milo avait enfin reçu l'autorisation du Sanctuaire de se présenter en tant que nouveau chevalier d'or du Scorpion. L'armure l'avait choisi depuis déjà longtemps, lors de son combat contre Zoltan, mais pour une raison obscure, le Grand Pope n'avait pas directement validé sa succession après que la maladie eut emporté son maître. Il était à présent le gardien de la huitième Maison du zodiaque, et en théorie, plus rien ne s'opposait à ce qu'il se rendît librement là où il le désirait, tant que ses décisions personnelles n'entraient pas en conflit avec ses nouvelles fonctions.

Milo avait beau n'être encore qu'un enfant, l'enseignement reçu l'avait mûri prématurément, comme il advenait pour eux tous, et il se sentait prêt à croquer à pleines dents l'avenir qui s'offrait à lui. Après son incompréhensible silence, le Grand Pope l'avait d'ailleurs convoqué pour lui dire qu'il mettait de grandes espérances dans sa personne. Milo voyait là la raison de la mise à l'écart où ce dernier l'avait tenu précédemment. L'instauration d'un temps de réflexion vraisemblablement dicté par une réorganisation politique, dont un des choix s'était finalement porté sur lui.

Il ne cachait pas sa fierté d'avoir ainsi été remarqué, alors qu'il était le plus jeune chevalier d'Or de sa génération, et il espérait servir prochainement le Domaine Sacré. Il n'avait plus qu'un autre désir, que son ami suivît son exemple et qu''il le rejoignît le plus vite possible au Sanctuaire. Pour Milo, après des années d'entraînement difficile et une cohabitation forcée avec Zoltan, la vie sur l'Île accueillant le vaisseau humain d'Athéna avait quelque chose de paradisiaque.

Comme souvent, le Grec le noya d'abord sous son bavardage primesautier, sans dissimuler son désir de demeurer seul avec lui. À son habitude Kayla s'effaça. Pour le Verseau, la mort du précédent Scorpion semblait avoir levé la sanction qui les séparait, et il ne s'interposa pas à leurs retrouvailles. L'absence d'Aslinn fut expliquée par la réalité de sa blessure, et aucun des habitants de l'isba ne s'appesantit sur sa cause. Milo en déduisit qu'il s'agissait d'un banal accident survenu lors de leurs exercices quotidiens.

Camus était heureux de le retrouver pour quelques jours, mais les premières effusions passées, le nouveau Scorpion ne manqua pas de remarquer son étrange apathie. Malgré ses efforts, l'apprenti Verseau demeurait trop silencieux, et le Grec finit par s'inquiéter. Camus ne parvenait qu'imparfaitement à lui cacher son abattement. Il aurait pu tromper n'importe qui d'autre sur son état d'esprit, mais pas son ami le plus cher. Et l'interrogatoire commença.

« Ton apprentissage se passe bien ?

— Oui.

— Ton maître n'est pas devenu trop dur avec toi depuis la mort du mien ?

— Non.

— Tu n'es pas malade ?

— Non Milo, je vais bien.

— Alors dis-moi ce qui se passe.

— Il ne se passe rien.

— Mais pourtant tu as l'air triste.

— Tu te fais des idées. »

Il existait des intonations de voix chez Camus qui n'admettaient pas de surenchère, et Milo comprit clairement que le débat était clos. Néanmoins, lorsque ce dernier le quitta trois jours plus tard, il n'hésita pas une seconde à l'inclure dans les accolades qu'il distribua à Kalya et à l'homme à la natte rouge, alors qu'il était le premier à savoir combien les manifestations affectives affichées en public déplaisaient à son ami français.

« Je sais que tu es assez fort pour venir à bout des pires difficultés, lui glissa-t-il à l'oreille tandis qu'il l'étreignait. Mais n'oublie jamais que je serais toujours là pour toi. »

Apparemment insensible à cette marque de sympathie qui le laissa les bras ballants, Camus n'eut pas un mot en retour, ou mouvement détectable pour les autres. Pourtant, renouant avec le langage secret qu'il partageait avec le Grec, il céda à la douceur de ce contact inhabituel. Posant brièvement sa joue contre la sienne en un remerciement muet, il lui assura à sa manière combien ses paroles de réconfort le touchaient.

Le dernier regard que Milo riva sur lui avant de s'éloigner ne trahissait aucun dépit. Il le connaissait suffisamment pour avoir perçu son message de gratitude et d'affection. Tout au plus y lut-il la préoccupation soulevée par son étrange attitude, le regret de devoir repartir aussi vite, et une immense tendresse à son égard. Un tel attachement affiché le remua plus qu'il ne l'aurait voulu, et il comprit que quoi qu'il arrivât, il ne baisserait pas les bras. Il affronterait vaillamment son destin. S'il ne le faisait pas pour lui, alors il le ferait pour Milo.

Camus ne le savait pas encore, mais c'était la dernière fois qu'il voyait le Scorpion avant qu'il n'obtînt son amure.


Note de fin : Première publication juin 2011 — Chapitre modifié en décembre 2016 (Outre les changements de syntaxe et de vocabulaire, le chapitre contient 835 mots de plus).