C'était à prévoir, la découverte d'Alfheim a ouvert les portes aux spéculations les plus folles. Surtout car les elfes ont sous-entendu devant leurs invités Géants l'existence d'autres mondes.

Gabriel sait que ces mondes existent, bien sûr. Mais les théories que peuvent inventer les gamins le laissent absolument muet – soit parce que c'est si horrifiant qu'il a besoin de se coucher contre Fenrir pour se rassurer, soit parce que c'est si absurde qu'il se serait étouffé de rire si la respiration n'était pas optionnelle pour son espèce.

Comme il s'excuse hâtivement dès que les débats s'enflamment, on commence à croire que l'idée d'explorer d'autres planètes ne le tente pas. Il préfère de loin l'accusion de Gjalp comme quoi il a une petite vessie.


Après les elfes viennent les nains, et le contraste est presque choquant.

Cette fois, ce sont les gamins qui ont fait les mariolles avec un portail mal dégrossi et se sont retrouvés sur Nidavellir, et c'est un vrai putain de miracle qu'aucun des mômes n'ait perdu la vie ou un membre dans l'aventure, et que les nains ne les aient pas dépecés à vue.

Mimir ne se gêne pas pour les engueuler comme du poisson pourri dès qu'ils rentrent, et rien à battre s'ils sont accompagnés par une délégation de nains venue évaluer les perspectives.

Aucun des nains ne dépasse le mètre vingt, et ils sont tout noirauds, avec des yeux presque dépourvus de blanc, un épais cuir brun foncé en guise d'épiderme, et un système pileux très fourni qui les couvre des pieds à la tête de poils. Quand ils parlent, ça ressemble au parler guttural des jötnar, mais il y a quelque chose de plus sec dedans qui rappelle des cailloux qui s'entrechoquent.

Ils sont surpris que tout soit si grand à Jotunheim : sur Nidavellir, la gravité si pesante ne laisse guère de place pour grandir, si bien que les nains cherchent refuge sous terre. Le ciel, l'air frais, c'est quasiment l'étoffe des légendes chez eux, ils remontent si rarement.

A part ça, ils sont très polis. Le froid, ils connaissent – mine de rien, les cavernes ne tiennent pas chaud – alors ils supportent le climat et l'obscurité sans se plaindre.

Le couac dans la partition, c'est qu'ils se sont fourrés dans la tête que Loki était le grand responsable. Sans doute parce que lorsqu'il dit quelque chose à Mimir – principalement d'y aller mollo avec l'enthousiasme – celui-ci obéit, et comme Mimir crie sur tous les autres, c'est facile d'en déduire qu'il s'agit de son bras droit.

Ce qui fait que l'Embrouilleur aligne les politesses sans signification, les sourires absents, tout ce micmac de petits gestes politiques qui assureront que leurs invités s'en iront satisfaits et voudront revenir. A la fin de la nuit, il est vidé.

(si Michel l'avait vu aussi bien élevé, il aurait été fier comme un paon)


Des rêves où figure un pont arc-en-ciel lui viennent de temps en temps. Sur ce pont, il voit des silhouettes en armure d'or et d'argent qui brandissent des lames étincelantes, prêtes à se ruer sur l'arche de lumière versicolore pour envahir d'autres mondes.

Il rêve aussi d'une planète rouge couverte de volcans, aux résidents aussi grands que les jötnar mais à la peau couleur d'ébène, capable de se baigner dans le magma. Il voit une planète couverte de brumes où errent des dragons et des vouivres. Il rêve d'une planète plongée dans un éternel crépuscule, presque l'opposé d'Alfheim si lumineuse.

Il rêve de vaisseaux spatiaux fendant l'espace, et de six gemmes colorées se dispersant aux confins de l'Univers.

Il rêve d'un arbre immense au tronc étoilé, aux branches duquel les mondes pendent tels des fruits appétissants, chacun différent des autres.

Il rêve aussi de Sept Cieux superposés les uns sur les autres, peuplés de créatures ailées qui devraient chanter mais auxquelles le chagrin a détruit la voix.

Ce rêve-là, il le réveille toujours en pleurant.