Disclaimer : Les personnages appartiennent naturellement toujours à KURUMADA.
Auteur : Newgaia
Rating : M (précautions prises pour certains chapitres).
Genre : Angst – Drama – Yaoi
toutes mes excuses pour ces contre-temps dans l'écriture. Merci pour votre patience et votre fidèlité de lecture.
Résumé du précédent chapitre (L'onde des souvenirs) : Camus s'éveilleaprès avoir passé la nuit auprès du Scorpion. Rattrapé par sa mémoire, il se rappelle de son arrivée au Sanctuaire, marquée par une tragédie en partie occultée de ses souvenirs. Ce drame a néanmoins bouleversé son enfance, et surtout, l'a convaincu qu'il ne devait jamais montrer son affection. Pris en charge par un maître attentionné, son apprentissage s'est doucement mis en place, jusqu'à ce que la venue de Milo le tire de sa solitude. Malgré sa méfiance viscérale envers les femmes, et son repli volontaire sur lui-même, il parvient à s'entendre avec Aslinn et Kayla, les deux autres apprenties du Verseau. Les années passent, jusqu'au jour où son maître l'informe qu'il va laisser l'armure choisir son successeur, et lui demande de tuer Aslinn lors de cet arbitrage. Les deux enfants s'affrontent sur le glacier et Aslinn se blesse grièvement. Camus lui porte immédiatement secours et refuse d'obéir au Verseau qui lui ordonne à nouveau de la supprimer. Plus tard, ce dernier lui extorque la promesse de ne jamais laisser la petite Irlandaise gagner l'armure. Tenu dans l'ignorance de la raison de cette décision, Camus sombre dans un accablement qui n'échappe pas à Milo, de passage en Sibérie.
CHAPITRE 43 : LE RISQUE D'AIMER (mise à jour 13 janvier 2017)
Pour Camus, les mois qui suivirent son premier combat pour l'armure furent décisifs. Ils orientèrent à jamais la priorité accordée à son devoir, et plus que tout, la morbidité de son caractère.
Le premier élément qui ébranla durablement le peu de quiétude qui lui restait fut la disparition de son maître. Fidèle à l'explication tronquée que celui-ci lui avait donnée, l'homme à la natte rouge passait le plus clair de son temps à chercher une réponse qui lui aurait permis d'épargner Aslinn. Il s'absentait maintenant des jours entiers aux confins des étendues blanches, s'enfonçant de plus en plus loin dans la contrée sauvage, au mépris du danger que représentait la fonte des neiges.
Quand il rentrait, ses traits tirés et son air préoccupé renseignaient Camus sur l'échec de sa quête. Le respect qu'il lui portait et la crainte informulée de découvrir qu'il allait peut-être devoir accepter de se plier à une décision arbitraire le retenaient de l'interroger sur la bonne évolution de la résolution de leur problème.
Tenue à l'écart de cette délicate question, Kayla les observait avec une gravité inhabituelle. Camus se doutait qu'elle percevait qu'un écueil autrement plus douloureux que l'exigence qu'il avait reçue de combattre Aslinn se dressait entre eux. Les yeux pleins de soutien qu'elle posait sur lui reflétaient son désir de l'aider. Elle l'incitait à se confier et le rendaient honteux de la noirceur de son secret. Il ne pouvait néanmoins trahir la parole donnée à son maître de ne parler à quiconque de ce sujet. L'amitié de Kayla devenait un poids supplémentaire.
Échapper au malaise que suscitait en lui cette situation, l'obligeait à se détourner de l'Australienne. Il passait dorénavant la plus grande partie de son temps à s'entraîner seul, dans les endroits les plus inaccessibles. Ne penser à rien d'autre qu'à développer la perfection d'un mouvement l'apaisait. Soumise à ce régime contraint, sa force s'affirmait et sa technique s'affinait. À présent, il parvenait à briser la glace millénaire sans effort, et le déploiement de ses attaques frôlait des températures rarement atteintes. Il savait qu'il ne lui restait que peu de choses à apprendre avant que le choix de l'armure fût de nouveau sollicité, et il redoutait le retour d'Alsinn.
Et puis, un soir, leur maître ne revint pas. Le lendemain, Kayla et lui furent réveillés très tôt par des coups répétés frappés à la porte de l'isba. Les visiteurs étaient rares, et une personne perdue ou frigorifiée serait entrée sans s'annoncer aussi longtemps. Avant d'ouvrir, Camus échangea un regard lourd d'un mauvais pressentiment avec sa condisciple. En découvrant deux Blue Warriors sur le seuil, les deux enfants comprirent sans que ceux-ci eussent à parler, qu'ils ne reverraient jamais leur maître.
Ces guerriers mythiques, précédemment affectés à la garde de l'urne où reposait Poséidon, ne se manifestaient qu'exceptionnellement, et exclusivement aux chevaliers de Glace. Les relations qu'ils entretenaient avec ces derniers étaient pourtant fortes, et soumises à une solidarité de terrain. Le Verseau leur avait révélé l'existence de ces hommes à part voilà quelques mois. Il était convenu avec le Sanctuaire qu'en cas de défection de sa part, ceux-ci les prendraient en charge. Sans un mot, Camus et Kayla firent donc leurs paquets, avant de suivre docilement les guerriers des neiges.
Le petit groupe s'enfonça là où pour tout humain normal aucune vie ne subsistait. En arrivant devant la citadelle de leurs nouveaux tuteurs, les deux enfants comprirent que s'ils ne restaient pas livrés à eux-mêmes, ils allaient être coupés du monde.
Piotr, le dirigeant de cette mystérieuse congrégation, les accueillit avec bienveillance, et se positionna comme leur nouvel instructeur. Habitués aux conditions extrêmes, Camus et Kayla se firent rapidement aux usages rudes de la communauté cachée au sein de la forteresse de Blue Graad. Le guerrier barbu leur apprit que l'affaissement d'un énorme pan de glace avait causé la mort de leur maître. Ils ne firent aucun commentaire, mais Camus se demanda longtemps comment un homme connaissant si bien les pièges de ces contrées gelées avait pu disparaître d'une façon aussi ordinaire, et quelque part stupide.
Aslinn les rejoignit six mois plus tard. Les progrès de la petite fille lors de sa rééducation avaient été fulgurants, et mis à part une légère claudication, elle ne conservait aucune autre séquelle de sa chute. Les Blue Warriors la prirent également en charge, et Camus comprit qu'il n'échapperait pas à la promesse faite à son maître. Un jour viendrait où il devrait s'interposer entre elle et l'armure. Sous l'autorité de Piotr, les trois adolescents consolidèrent leurs enseignements. Le Verseau avait si bien formé ses élèves, qu'il ne restait que peu de choses au grand guerrier à leur apprendre. Ce dernier veillait surtout à ce que leur potentiel s'épanouît.
Désireuse de prouver sa force et sa vaillance, Aslinn s'entraînait sans discontinuer, obligeant souvent leur nouveau mentor à la rappeler à l'ordre pour prendre un peu de repos. Une telle détermination, après la blessure dont elle relevait à peine, émerveillait Kayla et démoralisait Camus. Dès le début, il avait décliné ses invitations pour être son partenaire en simulation de combat. À son habitude, il partait s'isoler des journées entières dans les lieux les plus difficiles d'accès, déployant jusqu'à l'épuisement une science et des techniques de plus en plus parfaites, tout en redoutant de devoir les mettre en pratique.
Appliqué à respecter la dernière volonté de son maître, même s'il ne la comprenait pas, il se préparait à ce qu'il pensait être le pire affrontement de toute sa vie. La mort du Verseau ne leur laissait plus le choix. Ils demeuraient deux apprentis que seule l'armure départagerait. Il fallait qu'il acquît la force morale de surmonter son dégoût de s'opposer de cette manière à Aslinn, et si possible, qu'il sortît vainqueur de cette épreuve. Déterminé à dépasser ses limites, il se donnait à fond, loin des regards de sa concurrente.
Ses coups devenaient d'une précision quasiment imparable, et il parvenait maintenant à atteindre le zéro absolu à chaque fois qu'il le sollicitait. Il espérait ainsi se monter suffisamment fort pour battre loyalement la jeune Irlandaise, sans être obligé de l'achever, avant que l'armure ne se décidât enfin à le rejoindre. Il savait aussi que si par malchance la protection dorée se posait aux pieds de sa condisciple, il devrait faire preuve de félonie pour la tuer au détriment de toutes les lois du Sanctuaire. Il encourrait alors lui-même un châtiment capital et sa vie se résumerait à celle d'un fuyard. Ainsi en allait la volonté de son maître.
Si au moins il avait compris pourquoi il devait agir de cette manière… C'était à en pleurer. Mais les motivations du Verseau étaient certainement légitimes et il devait lui obéir.
Fermant son esprit à toutes distractions, il passa des mois à s'endurcir, tant physiquement que moralement, perdant dans la foulée le peu de facilité qu'il lui restait pour traduire des émotions qu'il emmurait en lui. À ce rythme, il finit par devenir parfaitement hermétique pour tout le monde, suscitant l'approbation admirative des Blue Warriors. Ceux-ci ne voyaient dans cette façade que l'expression maîtrisée d'un enseignement réussi, alors qu'il pataugeait intérieurement entre les questions soulevées par sa conscience et les obligations de son devoir.
Jamais la présence réconfortante de Milo ne lui avait autant manqué. Leur complicité et l'espoir de le rejoindre étaient les seules choses auxquelles il pouvait se raccrocher, et il s'aperçut enfin que ce qu'il ressentait pour le Grec s'apparentait à un sentiment amoureux. Une découverte qui l'effraya, dans le sens où il craignait d'y perdre l'amitié du Scorpion si celui-ci décelait la teneur véritable de la tendresse qu'il éprouvait à son égard. Avec un accablement qui frisait le désespoir, il comprit qu'il devrait dorénavant faire preuve d'encore plus de retenue vis-à-vis de son camarade quand il le reverrait. Jamais Camus ne s'était senti aussi seul et désenchanté.
Il atteignait ses douze ans lorsque l'armure commença à donner des signes réels d'impatience. Dissimulée quelque part dans la vaste étendue désertique, la protection sacrée ressentait la progression de ses deux prétendants malgré la distance, et elle paraissait se préparer à rejoindre l'un d'entre eux. Comme un phare veillant dans la tempête, elle se manifestait de plus en plus souvent par de brèves bouffées de cosmos. Effleurant l'esprit de Camus d'une caresse, elle semblait le presser de prendre une décision. Peu désireux de provoquer l'inévitable confrontation avec Aslinn, il refusait de répondre à ses appels. Mais combien de temps encore pourrait-il l'ignorer ?
Un soir d'été, alors qu'il était sorti pour s'isoler sur les remparts déserts et glacés, Aslinn le rejoignit. Debout entre deux merlons sur le chemin de ronde, il se tenait immobile devant la découpe d'un créneau de pierre grise. Silhouette insignifiante face à l'immensité blanche qui se déployait à perte de vue, il dominait un paysage uniformément plat et désespérément vide. Enserrées à même la barre rocheuse de la montagne qui délimitait la plaine, les murailles de la forteresse confondaient leurs alignements avec les failles naturellement créées par le gel dans la rocaille. Il était près de minuit. La belle saison empêchait la nuit de tomber, et une aurore boréale d'un voile vert pâle paraît l'étendue neigeuse d'un halo de lumière au piquetage doré.
Camus laissa sa camarade approcher sans se retourner. La citadelle était grande, et cela faisait des jours qu'ils ne s'étaient pas rencontrés. Il savait que son attitude distante intriguait et peinait Aslinn, mais s'ils devaient prochainement s'affronter à mort, mieux valait qu'il limitât les contacts. Il n'aimait pas imaginer qu'il allait peut-être devoir tuer une personne pour laquelle il ressentait une amitié réelle. La jeune Irlandaise lui avait tendu la main dans les jours sombres, et il lui était redevable de bien des façons. Il avait besoin de préserver le peu de paix intérieure qu'il conservait encore.
Pourtant, ce soir-là, il ne tenta pas de se soustraire à sa présence. L'aura de l'armure s'était faite pressante une grande partie de la journée, et il se doutait qu'elle avait dû assaillir de la même façon sa concurrente. La gorge nouée il lui permit de venir se positionner à ses côtés. Durant de longues minutes, elle se contenta de regarder le paysage glacé, tout comme il le faisait. Finalement, ce fut lui qui tourna le premier la tête vers elle.
Depuis leur installation à Blue Graad, Kayla et Aslinn portaient leurs masques en permanence, et Camus n'avait jamais revu sa rivale à visage découvert. Cet élément froid et impersonnel le gênait tout en le rassurant. Lorsque le moment viendrait, il serait tellement plus simple et facile de ne pas être confronté aux traits à la fois sévères et patriciens de sa compagne. Même si, d'ordinaire, celle-ci était aussi peu expressive que lui, elle n'avait jamais totalement appris à voiler les infimes modifications de son magnifique regard d'ambre. S'il ne revoyait pas la beauté de ses iris mordorés, peut-être parviendrait-il ensuite à se pardonner plus aisément s'il devait la tuer ? Ce masque lui donnait néanmoins l'impression de tricher quelque part.
En sentant ses yeux se river sur elle, Aslinn demanda d'un ton volontairement neutre :
« Tu l'as sentie toi aussi, n'est-ce pas ? »
Difficile de ne pas comprendre à quoi elle faisait allusion, et Camus répondit sans chercher à se cacher derrière un démenti mensonger.
« Oui. Elle devient chaque jour un peu plus pressante.
— Elle veut que nous nous affrontions », corrigea calmement sa camarade, en tournant son visage de métal de son côté.
Elle parlait d'une voix naturellement basse, au timbre étrangement grave, et presque sensuel pour une personne aussi jeune. Camus se dit que si l'avenir lui permettait de vivre, cet élément lui donnerait un fort pouvoir de persuasion tout autant que de séduction sur ses adversaires. Joint au mystère qu'entretenait son masque, ce serait un atout supplémentaire. Mal à l'aise, il songea que finalement cet équipement barbare représentait peut-être un avantage pour les femmes. Ces pensées le confrontèrent immédiatement à la barrière opaque de sa mémoire, et il dut lutter contre une sorte de bouffée de panique parfaitement inexpliquée, mais véritablement dérangeante. Pour sa propre sauvegarde, il y avait heureusement longtemps qu'il avait appris à se méfier de ce genre de réaction irrationnelle, et il se reprit instantanément, sans que sa rivale perçût sa défaillance.
« C'était aussi le désir de notre maître, compléta-t-il avec une feinte indifférence.
— Je sais, le conforta-t-elle. Mais je n'ignore pas non plus qu'il désirait bien davantage. J'ai parfaitement entendu ce qu'il t'a dit lorsque je suis tombée au fond de la crevasse que tu avais ouverte. Il t'a demandé de me tuer. »
Elle parlait sans que rien ne laissât deviner le cours réel de ses pensées et Camus conserva le silence. Il n'y avait rien à objecter à cela. C'était la pure vérité, et dans un sens, il était presque soulagé qu'elle connût la noirceur de ce détail. Il se sentait moins sale. S'il devait agir, peut-être comprendrait-elle ?
« Pourquoi ne l'as-tu pas fait ? » demanda-t-elle sans colère.
Sa question était légitime et il y répondit avec franchise.
« Parce que j'ai considéré que notre combat s'achevait là. L'armure n'avait pas bougé. Tu ne pouvais plus te défendre et s'il avait réellement voulu nous départager, notre maître était encore là pour le faire. J'ai pris cela pour un test.
— Et si c'était à refaire ? insista-t-elle, avec un détachement totalement hermétique.
— Nous nous devons d'agir en fonction des attentes d'Athéna, se défaussa-t-il.
— Ça ne répond pas à ma question, objecta-t-elle, en inclinant légèrement la tête sur le côté.
— Je ferai ce que mon devoir m'impose.
— Donc, il te l'a encore demandé », en déduisit-elle avec justesse.
La froideur de ses propos était en parfait décalage avec le thème abordé. Camus l'admira. Elle possédait une maîtrise absolue des émotions touchant à sa personne. Elle semblait également capable de lire en partie en lui, car elle parvint à le surprendre en ajoutant.
« Mais tu t'en voudrais si cela devait arriver. »
Démentir ne correspondait pas à sa nature droite, et il préféra garder le silence. Comprenant qu'il ne se livrerait pas davantage, elle reprit :
« Tu m'as épargné une première fois alors que tu pouvais facilement gagner. Pour cela, tu as dû désobéir à un ordre direct, et bien peu auraient réagi ainsi. Alors, je peux au moins te promettre une chose. Personnellement, je te combattrai toujours loyalement. »
Camus dut faire appel à tout son sang-froid pour conserver son immobilité inexpressive. La reconnaissance d'Aslinn le crucifiait. Sans le savoir, elle ne faisait que l'enfoncer davantage dans son mauvais rôle. Si par la suite il devait frapper parce que l'armure la choisissait, l'obligation de réussir son coup le forcerait certainement à user de traîtrise. Et elle venait de lui offrir sa loyauté. En plus d'être incompréhensible, la demande de son maître lui paraissait cruelle et injuste.
Au-dessus d'eux, les derniers voiles de l'aurore boréale se déchiraient, et la clarté de la blancheur qui les entourait semblait vouloir les mettre à nu. La prudence et la pudeur dictaient à Camus de s'écarter pour rentrer à l'intérieur de la forteresse, mais quelque chose dans l'attitude d'Aslinn le retenait. Elle se contrôlait à la perfection, et pourtant il aurait juré qu'à l'instar de lui-même, son esprit de pure analyse cachait plus d'un émoi secret.
« Penses-tu que tu pourras un jour aimer une personne plus que toutes les autres réunies ? » lui demanda-t-elle soudain à brûle-pourpoint.
L'étrangeté de cette question le troubla, et il eut du mal à retenir un tressaillement malgré son imperturbabilité.
« Tu me connais suffisamment pour en avoir une idée, éluda-t-il.
— Réponds, insista-t-elle.
— La capacité d'aimer ne présente aucun intérêt à mes yeux, et je n'en ai que faire, tenta-t-il encore de se dérober.
— Ce qui veut dire ? »
Pour une raison qui lui échappait, mais qui semblait primordiale aux yeux de sa compagne, elle était déterminée à obtenir une réponse complète. Il connaissait suffisamment Aslinn pour savoir qu'elle ne lâcherait plus prise. À moins de la planter là de façon totalement cavalière, il n'éviterait pas sa curiosité. Sa reconnaissance valait sans doute qu'il lui accordât au moins un peu de franchise sur cet étonnant sujet, et il se décida à la satisfaire à minima.
« En tant que chevalier de Glace j'ai choisi de me consacrer à ma tâche avant de m'occuper de mes désirs personnels. Notre enseignement m'a appris à renoncer. Il est de mon devoir de me tenir éloigné de ce genre de sentiment pour conserver l'équilibre nécessaire au bien de tous », se confia-t-il à demi.
En vérité, il savait que sa détermination ne visait qu'à épargner un seul être. Aimer Milo, c'était risquer de perdre celui-ci en le poussant dans des affres d'incompréhensions qu'il préférait lui éviter. Lors de leur dernière entrevue, son ami lui parlait déjà avec tant de passion de sa rencontre avec une apprentie féminine du Sanctuaire, qu'il ne doutait pas un instant de son attrait pour les filles. Mais Aslinn semblait décider à approfondir le sujet.
« Pourquoi ? s'entêta-t-elle.
— Parce que je finirai par m'y brûler les ailes si un jour je devais affronter ou perdre l'objet d'un tel amour, avoua-t-il franchement, en se blindant dans une indifférence parfaite. Ce qui va à l'encontre de tout ce que l'on m'a appris. Donc, ça n'arrivera jamais, parce que je m'y refuse. »
La froideur de sa détermination paraissait si naturelle qu'elle s'y trompa.
« Donc, tu te sens incapable de ressentir un jour plus que de l'amitié pour les rares élus proches de toi, résuma-t-elle.
— C'est exact, mentit-il.
— Même pour ton ami Milo ? »
La teneur de cette question le prit par surprise, et il bénit le froid qui accentuait naturellement sa pâleur. Aslinn parlait-elle au hasard, ou bien avait-elle deviné quelque chose ? En tout état de cause, cette information devait rester d'ordre privé. Et puis, sous sa curiosité, il percevait la trace d'une sorte de jalousie féroce qui ne lui plaisait pas. Une prudence instinctive lui dicta sa réponse.
« Encore moins pour mon ami Milo. D'ailleurs, c'est un chevalier d'Or », ajouta-t-il, comme si ce constat établissait une ligne infranchissable.
Il réalisa trop tard ce que sa dernière justification avait de maladroit, en voyant de nouveau Aslinn pencher la tête sur le côté. Ce geste trahissait généralement une intense réflexion chez elle, ou une observation pointilleuse, et il regretta de ne pas savoir comment faire passer un peu de candeur dans l'indifférence reflétée par ses orbes turquoise. Le fait qu'il n'eut pas éludé sa réponse sembla heureusement la convaincre.
« Je te crois, finit-elle par dire avec lenteur. Et je t'envie. Tu as su endurcir ton cœur. Et pourtant, tu n'as rien d'un être insensible. »
Tournant à nouveau son visage vers la plaine, elle poursuivit d'un ton plus bas.
« Je n'ai pas ta force de caractère ni ta sagesse pour me détacher de certaines émotions trop envahissantes. Et ces dernières sont en train de se retourner contre moi. Je ne désire pas te combattre, Camus. Pas de manière aussi définitive en tout cas. Égoïstement, j'aimerais te convaincre que tu conserves le droit d'aimer, mais la raison me pousse à admettre que tu as fait le bon choix. Parce que seule l'amitié peut d'exister entre nous. Cependant, il faut que tu saches que je regrette qu'un interdit millénaire fausse à tout jamais ce qui aurait pu naître entre nous. »
La teneur de ses propos ébranla davantage Camus. Il y avait si longtemps qu'il s'efforçait de demeurer éloigné de sa camarade, qu'il n'imaginait pas que ses sentiments eussent pu évoluer à ce point à son égard. Toute en retenue et en pudeur, la confession d'Aslinn n'en était pas moins claire. Qu'un être aussi secret acceptât de se dévoiler sur le sujet signait sa sincérité. S'aveugler en ne voyant là que la manifestation d'un trop grand attachement amical était inutile. L'allusion faite à l'interdit régissant les rapports entre deux apprentis Ors de sexe différent visant la même armure ne laissait place à aucune ambiguïté.
Leur maître les avait informés très tôt de cette défense. Les enfants qu'ils étaient en avaient presque souri. À sept ans, l'amour ressenti par les adultes leur semblait un sentiment tellement gérable. Ah ! ils étaient beaux les chevaliers de Glace cinq ans plus tard. Entre l'un qui jurait qu'il n'aimerait jamais, alors que son cœur battait déjà secrètement pour un seul être, qui l'avait obnubilé tout entier, et le second qui confessait un amour impossible en admirant le détachement du premier, il y avait de quoi susciter la colère post mortem de l'homme à la natte rouge.
Les poings serrés, Camus se sentait méprisable. Non pas à cause de ce sentiment inavoué et bien réel qui stigmatisait sa faiblesse, mais du mensonge de sa fausse insensibilité. Aslinn le prenait pour un apprenti chevalier accompli, alors qu'il se protégeait comme un vil menteur. Lui aurait-il révélé sa propre impuissance à contrôler son cœur si Milo avait été une fille ? Sans doute pas. Mais pour lui, cet élément aurait au moins eu le mérite d'être plus simple à gérer.
La gorge serrée, il se forçait à conserver une rigidité que rien ne semblait pouvoir altérer. La tête haute et les yeux fixant bien droit l'horizon, il se donnait l'apparence d'un être digne, parfaitement insensible au monde émotionnel. Le manque d'expressivité de son visage n'avait plus rien à envier au masque d'Aslinn. Il se doutait que l'imperméabilité de son regard le rendait sévère et presque dur. Un constat effrayant face au monceau d'incertitudes qui le dévorait à l'intérieur. Courageusement, il se blinda à l'idée que, dorénavant, cette carapace camouflerait totalement ses sentiments réels. Tous ses sentiments, et ce, quel que fût la personne à qui ceux-ci s'adressaient.
À y réfléchir, c'était déjà ce qu'il faisait depuis des années, mais jusque-là, un fragment de lui-même luttait en conservant l'espoir secret de parvenir un jour à libérer ouvertement le besoin de tendresse qui l'habitait depuis si longtemps. Cette partie-là devait mourir. Il avait parfaitement conscience que dans le futur, elle n'entraînerait que des complications, le risque de faire souffrir celui qu'il aimait en le confrontant à une réalité dérangeante, et pire que tout, de le perdre.
Échoué aux confins de ces terres arides, il ne lui restait plus que l'assurance de l'importance de son devoir, auquel il se jura de se consacrer en priorité quoi qu'il advînt. Fort de ce serment personnel, il retournait à Aslinn l'image qui allait faire de lui ce chevalier que certains n'hésiteraient pas à qualifier de monstre froid. Déterminé à assumer son mensonge, il pivota franchement vers elle.
Il savait qu'elle n'attendait aucune réponse de sa part et il se contenta de laisser son regard s'appesantir sur son masque. Après quelques secondes qui lui parurent une éternité, elle se tourna à son tour totalement pour lui faire face. Avant qu'elle n'ouvrît la bouche, il comprit à sa manière de redresser le menton que, qu'elle qu'eût été la force de son dérapage émotionnel précédent, elle venait elle aussi de se ressaisir, et qu'elle n'admettrait pas qu'il revint sur ses propos.
« Je pense que tu es certainement celui auquel l'armure se destine, énonça-t-elle calmement. De nous deux, tu es en tout cas celui qui la mérite le plus. Tu feras un Verseau admirable. »
Son intonation froide et sans passion semblait dresser un constat purement clinique, et il fut incapable de déterminer la signification véritable de ses paroles. Lui adressait-elle un encouragement méritoire pour l'inciter à donner le meilleur de lui-même lors de leur prochain combat ? L'absolvait-elle des conséquences qu'entraînerait celui-ci ? Ou bien essayait-elle de lui dire autre chose ?
Aslinn ne lui laissa pas le temps d'approfondir la question. Mettant fin à leur échange de façon parfaitement claire, elle lui tourna le dos pour se diriger vers l'escalier de pierre qui la ramènerait dans la citadelle. Camus la vit s'éloigner sur le chemin de ronde avec un soulagement proportionnel à son accablement et il ne comprit réellement ce qu'elle tentait d'exprimer que le lendemain matin.
Lorsqu'il se leva ce jour-là, une tempête de neige puissante soufflait sur la plaine. Le blizzard semblait vouloir ébranler les fondations de la forteresse elle-même, et tous les vaillants guerriers avaient été consignés à l'intérieur. Piotr était le seul à avoir pris le risque de s'aventurer dehors. Profitant des prémices de l'intempérie qui menaçait, Aslinn s'était enfuie durant la nuit. Sans être « prisonniers », les trois adolescents étaient tenus de renseigner leurs hôtes sur le moindre de leurs déplacements. Il leur était par ailleurs interdit de regagner la civilisation de leur propre initiative.
En apprenant la nouvelle, Camus ne fut pas surpris d'essuyer les regards légèrement hostiles de certains des autres résidents. Anxieusement, les Blue Warriors attendaient le retour de leur chef, qui mettait sa vie en péril à cause de leurs présences étrangères. Le territoire demeurait vaste et dangereux. Il était contre-indiqué d'y circuler seul. Camus avait obtenu ce droit en ne se rendant qu'à des endroits bien précis, peu éloignés, et en acceptant de toujours ouvrir une faille légère dans son cosmos, pour signifier que tout se passait bien.
Quand il s'entraînait à l'extérieur, il était hors de question qu'il signalât incidemment sa position aux quelques rares scientifiques qui traversaient parfois la plaine. Il en allait de même pour Aslinn. Enfreignant toutes les règles, la jeune Irlandaise avait brisé son serment, n'hésitant pas à mêler Kayla à son indiscipline. Incapable de résister à l'interrogatoire musclé de Piotr, celle-ci avait avoué l'avoir aidée à préparer sa fuite, tout en dédouanant Camus de toute participation à cet acte de rébellion caractérisé.
Un Camus d'autant plus effondré, qu'il devinait sans mal qu'Aslinn venait de sacrifier son avenir par amour pour lui. C'était inespéré, et lâchement il en éprouva une sorte de satisfaction immédiate. Mais très vite, cette réaction purement égoïste céda devant l'abîme qui s'ouvrait maintenant sur le chemin de ses deux camarades. Si la défection de sa concurrente le soulageait, il ne pouvait ignorer qu'elle engageait la destinée des deux adolescentes de façon irréversible.
Aslinn allait tout perdre. Si on la débusquait, elle serait jugée et vraisemblablement sévèrement châtiée pour son double manquement aux règles les plus élémentaires. L'abandon de son apprentissage était déjà infamant, mais la violation de la parole donnée aux Bleu Warriors aurait des répercussions bien plus lourdes. Considérée comme lâche et parjure, elle risquait dans la meilleure éventualité de se retrouver emprisonnée à vie dans un lieu connu du seul Sanctuaire. Au pire, elle serait mise à mort. Dans les deux cas, elle allait se voir pourchassée tel un animal dangereux et pour lequel il était inutile de prendre de gants.
La situation de Kayla avait beau être moins grave, elle n'était guère plus confortable. Aslinn avait pourtant été prudente, et Camus se douta que l'implication de l'Australienne n'avait été découverte que par malchance. Mais le mal était fait. Leur amie n'obtiendrait jamais l'armure du Cygne, et la sévérité de cette punition était d'une injustice totale.
Ligoté par le serment fait à son défunt maître, Camus ne pouvait rien expliquer, sans courir le risque que l'étrange obsession du Verseau exigeant la mort de l'un d'entre eux durant leur combat, et si possible celle d'Aslinn, ne remontât jusqu'aux oreilles du Grand Pope. Or, l'homme à la natte rouge l'avait clairement mis en garde en lui demandant de se méfier de leur chef suprême.
Dans ce contexte, la défection de l'Irlandaise l'arrangeait bien. Néanmoins, songer qu'elle avait décidé de lui abandonner l'armure en se basant sur l'admiration qu'elle vouait à son détachement émotionnel lui donnait envie de vomir. Comment aurait-il pu imaginer que son mensonge allait avoir de telles conséquences ? Même si cette fuite éliminait d'office sa concurrente, elle l'épinglait dans le rôle du « tricheur menteur ».
Il n'avait pas fait mieux que son maître. Il avait même fait pire. Aslinn ne se doutait pas que leur ancien mentor était l'unique responsable de son accident. Quant à lui-même, il avait obtenu son retrait de la course à l'investiture en tant que chevalier d'Or, en affichant une contrevérité qui le transformait en être exceptionnel aux yeux de sa camarade. S'il devait un jour de nouveau croiser sa route, jamais il n'aurait le courage de la regarder en face. Pas en songeant au mensonge servi à propos de Milo.
Vaincu par la violence de la tempête, Piotr était rentré quelques heures plus tard. Les bourrasques de vent glacé modifiaient sans cesse le paysage, et même pour un pisteur aussi aguerri que lui, il ne subsistait aucune trace capable de le mener jusqu'à la fugitive. Durant neuf jours, les éléments se déchaînèrent encore. Une fois ceux-ci apaisés, plusieurs équipes furent envoyées aux quatre coins de la plaine. Le signalement d'Aslinn fut donné aux plus lointains villages. En vain. La distance était telle pour rallier le continent moderne, et les conditions rencontrées pour y parvenir si difficiles, qu'il parut rapidement impossible qu'elle eût réussi à survivre. Au bout de quelques semaines les recherches furent abandonnées et le décès de la fugueuse officiellement annoncé au Sanctuaire.
Camouflant son profond malaise, Camus fit une tentative pour essayer d'atténuer la sanction contre Kayla. Utilisant ses talents cachés de stratège oratoire pour la première fois de sa vie, il brossa de l'adolescente un portrait tout en retenue élogieuse qui appelait à l'indulgence. Sa diatribe, courte, mais adroite, eut le don d'arracher un sourire au chef de la forteresse de Blue Graad, malgré sa contrariété. Néanmoins, elle ne parvint pas à l'amadouer. Par la faute de cette écervelée, leur secret millénaire aurait pu être découvert, et ses hommes attendaient de lui un châtiment adapté. Kayla fut donc renvoyée en Grèce, où le jugement du Grand Pope déciderait de son sort.
Quelques jours plus tard, Camus quittait à son tour la citadelle. Bien que la honte l'eût retenu d'appeler l'armure à lui, celle-ci l'avait rejoint spontanément un peu plus tôt, alors qu'il traversait l'immensité de la cour centrale du château pris dans les glaces. Témoins de cette désignation incontestable, les guerriers des neiges l'avaient salué d'une acclamation enthousiaste qui lui avait donné envie de courir se cacher.
Après ce qu'il considérait comme une traîtrise de sa part, il aurait presque trouvé normal que la protection sacrée se détournât de lui. La voir le recouvrir l'avait cependant moins surpris que de sentir son aura dorée tenter d'apaiser son âme en souffrance d'une caresse diffuse, à la fois affectueuse et consolatrice. Non seulement l'armure le légitimait, mais elle ne paraissait pas lui en vouloir. Ébranlé par cette reconnaissance, il songea que la promesse incompréhensible arrachée par son maître valait sans doute sa forfaiture, et il gagna un peu d'assurance pour assumer son devoir.
Malgré des années passées loin de la Grèce, retourner au Sanctuaire ne représentait pour lui rien d'émouvant. Mis à part avec Milo il n'avait tissé ici aucun lien durable. À la limite, la beauté sauvage de certains des paysages de l'île le touchait plus que ses habitants. Il y avait précédemment vécu en marge des autres, et il y revenait en étranger, plus seul que lors de son départ, alors qu'il intégrait la singulière fratrie des chevaliers de Glace. Une fratrie qui venait de se dissoudre, et dont il lui fallait enfouir les décombres dans son cœur. Il ignorait ce qui l'attendait. Piotr l'avait simplement informé qu'il devrait rejoindre le Palais du Grand Pope dès son arrivée
En apercevant son ami Milo qui l'attendait pour l'accueillir au débarcadère, un élan de joie l'avait poussé à sauter hors de la barque avant que celle-ci n'eût totalement accosté. Le rire du Grec avait répondu à son impatience, et il n'avait pas cherché à se dégager lorsque celui-ci l'avait serré un instant dans ses bras. Ce fut la dernière fois qu'il accepta de recevoir ce genre d'accolade en public. Elle lui paraissait bien trop intime, et il redoutait d'y laisser échapper un mouvement ou un mot qui aurait trahi la réalité de son cœur. Revoir son ami qui rayonnait de fierté et de bonheur dans son armure d'or, le forçait à admettre qu'il ne parviendrait jamais à refouler cet amour incongru qui le dévorait.
Sa visite au Palais ne fit que gonfler ses incertitudes, mais dans un tout autre domaine. Il n'avait précédemment que fort peu rencontré Shion, et il l'avait toujours aperçu vêtu de sa tenue d'apparat. Une nouvelle fois, le représentant d'Athéna sur Terre le reçut masqué. Un détail frappa cependant Camus : sa présence majestueuse dégageait une incroyable impression de force et de dynamisme. Il paraissait… rajeuni. Le souvenir de la méfiance de son maître le retint toutefois de manifester son étonnement, et ce fut presque avec soulagement qu'il apprit qu'on lui confiait la formation d'un élève du nom d'Isaak. Un enfant déjà bien dégrossi, en tout point apte à briguer l'armure du Cygne à nouveau disponible.
Pendant tout le court moment que dura l'entretien, Camus se sentit épié. Sous un vernis de bonnes manières policées, la défiance était apparemment réciproque. Le Grand Pope aurait voulu l'éloigner qu'il ne s'y serait pas pris autrement. Mais le Verseau était là pour servir et il s'inclina sans une récrimination. Le Basileus sembla se détendre, et les soupçons de Camus augmentèrent. Quoi qu'eût entrevu son Maître autrefois, il existait sans doute un lien avec l'homme qui lui faisait face ce jour-là.
Cette impression lui paraissait d'autant plus bizarre, qu'il ne se souvenait pas que l'ancien Verseau nourrissait une quelconque suspicion vis-à-vis du Grand Pope du temps où il vivait encore au Sanctuaire. Au contraire, il le portait même en haute estime, et il louait souvent sa sagesse. Le Français n'y comprenait décidément plus rien, mais la prudence lui dictait d'observer, d'obéir et de se taire, comme le lui avait recommandé son mentor. L'heure de vérité arriverait sans doute bien assez tôt, et il suspectait déjà qu'elle ne lui plairait pas vraiment.
Sa soumission joua en sa faveur. Satisfait de sa docilité, le Grand Pope finit par l'employer au mieux de ses capacités. Les mois et les années qui suivirent le virent effectuer un aller et retour régulier entre la Sibérie et le Sanctuaire, où il venait ponctuellement chercher ses ordres de mission ou rendre compte de celles-ci. Le plus souvent il se voyait confier un travail d'espionnage, mais il lui arrivait aussi de devoir représenter une délégation officielle.
La vivacité de son esprit d'analyse et la rationalité de ses avis palliaient sa jeunesse et la brièveté de ses prises de parole. Malgré son implication, la finalité des opérations auxquelles il participait lui échappait la plupart du temps. Le Maître du Sanctuaire semblait toujours se méfier de lui. Intrigué et un peu mortifié, Camus finit par se jurer de percer le mystère de celui qui se cachait derrière le masque du pope. Néanmoins, il devait convenir que les décisions de cet homme paraissaient servir au mieux les intérêts du Domaine Sacré, et il le représenta fidèlement les premières années suivant son retour de Blue Graad.
Son obéissance n'empêcha pas le Grand Pope d'user à son égard d'un moyen de coercition étonnant. Comme si un apprenti n'était pas suffisant pour limiter sa liberté de mouvement et lui compliquer la vie pour organiser ses multiples absences, il lui en flanqua un second dans les pattes alors qu'il atteignait tout juste ses quatorze ans. Être responsable de deux gamins de six et huit ans faisait de lui un des chevaliers les plus occupés du Sanctuaire, et surtout, celui auquel il était le moins facile de bénéficier de temps personnel.
S'il pesta intérieurement contre cette surenchère, à la longue épuisante, Camus devait cependant admettre qu'il retrouvait un havre de paix providentiel auprès des deux enfants confiés à sa garde. Isaak faisait preuve d'une endurance et d'une détermination à toute épreuve, qui lui rappelait sa propre enfance. Son tempérament volontaire, sa force et ses indéniables dispositions aux enseignements les plus difficiles, le désignait comme le candidat idéal à l'obtention de l'armure du Cygne. Le petit Hyoga aurait beaucoup de mal à l'égaler, mais le Verseau ne désespérait pas de parvenir à lui transmettre quelques arcanes spécifiques, qui avec un peu de chance le positionneraient pour une armure différente et plus accessible.
Isaak lui vouait un respect et une admiration sans bornes. Il semblait aussi l'avoir percé à jour, et il se laissait rarement intimider par son apparente sévérité. Il le secondait spontanément dans toutes les tâches domestiques quotidiennes, et il avait très vite appris à prendre en charge Hyoga lorsque ses autres obligations l'appelaient loin d'eux.
La sensibilité à fleur de peau du plus jeune n'allait pas sans l'inquiéter. Camus décelait là le problème majeur qui bridait en partie le cosmos de l'enfant. Il pressentait qu'il faudrait un jour qu'il s'y attaquât de front, et il redoutait ce moment. Son but n'était pas de briser la faculté d'aimer de son élève. Il souffrait trop lui-même de ne pas savoir comment mettre en avant ses émotions pour agir de cette manière. Mais le petit russe allait devoir apprendre à canaliser ses sentiments, et à les neutraliser le temps d'un combat. En attendant, il le laissait grandir sans le brusquer, et il forçait sa propre retenue naturelle pour offrir à l'enfant un minimum de réconfort lorsqu'il détectait que celui-ci cédait au chagrin d'avoir perdu sa mère.
La disparition d'Isaak lui porta un nouveau coup brutal, qui le poussa à prendre un peu de distance avec Hyoga. Il n'entrait nul esprit de revanche, et encore moins de colère, dans ce repli. Les évènements semblaient simplement lui donner raison lorsqu'il pensait porter malheur à ceux qui l'aimaient. C'était totalement irrationnel, mais il avait besoin de se raccrocher à un élément tangible pour protéger son dernier apprenti, tout autant que lui-même.
Il ne supportait plus de perdre ceux auxquels il tenait, et il tenta d'ignorer les trésors de gentillesse et de bonne volonté que l'enfant se mit alors à déployer à son égard. Le fait que Hyoga fût bourrelé de remords n'empêchait pas une affection véritable, et Camus finissait par se sentir très mal à l'aise dans son rôle de maître froid et faussement indifférent. Il ne parvenait plus à être réellement lui-même qu'avec une seule personne, et encore, ce n'était pas celle auprès de laquelle il aurait aimé se laisser aller avec naturel.
Lors d'un de ses retours au Sanctuaire, il avait eu la joie de retrouver Kayla parmi le corps de garde dédié à la surveillance quotidienne du Domaine Sacré. Le jugement du Grand Pope avait apparemment été pondéré par son esprit pratique. Il avait certainement pensé qu'il serait dommage de se couper d'un tel élément d'élite, et il avait transformé le bannissement de la jeune femme en une peine plus douce. Malgré son potentiel incontestable, la faute de Kayla lui interdisait de prétendre à une armure, mais elle pourrait néanmoins servir utilement le Sanctuaire.
C'était donc auprès d'elle que Camus parvenait dorénavant à exprimer en partie sa nature profonde. Le secret qui les liait à travers la véritable raison de la disparition d'Aslinn les avait rapprochés, et ils appréciaient autant l'un que l'autre de se retrouver un ensemble lors des courts séjours du Verseau sur l'île.
Malgré l'apaisement incontestable qu'il retirait de ces instants de quiétude confraternelle, Camus ne se confiait jamais, et à son habitude, il parlait peu. Habituée à ses silences, Kayla ne se formalisait pas. Leurs rencontres finissaient par suivre une chronologie immuable, qui les rassurait mutuellement. Elle commençait toujours par le renseigner sur les petits riens de la vie du Domaine Sacré advenus depuis son dernier passage, puis elle évoquait sans tristesse quelques souvenirs communs, ou bien ils partageaient un simple moment de communion dans la contemplation muette d'un coucher de soleil.
Kayla le réchauffait par sa gentillesse. Elle ne l'interrogeait jamais sur le mal qui semblait le ronger. Elle ne le jugeait pas. Et pourtant, elle fut sans doute la première à deviner la véritable nature de ses sentiments pour Milo. À sa manière, elle lui fit comprendre qu'il se posait peut-être trop de questions, qu'il était évident que le Scorpion l'appréciait énormément, et qu'elle n'imaginait pas leur ami d'enfance si étroit d'esprit pour que celui-ci le rejetât brutalement et définitivement s'il osait se déclarer. Elle le défiait presque de le faire. Or, tout le problème était là. Camus n'osait pas.
Moins confiant que Kayla quant à la réaction de Milo lorsqu'il saurait qu'il éprouvait pour lui plus que de l'amitié, le Verseau ne pouvait envisager de perdre ce dernier à cause de la force même de son attachement. Dans le meilleur des cas, il se doutait que cette décision engagerait leur avenir, et il n'ignorait pas que ce genre de relation ne serait pas facilement gérable en tant que chevaliers d'Or. Les règles d'Athéna semblaient strictes en la matière, et ils devraient obligatoirement se cacher. Or, il refusait de condamner Milo à une vie de mensonges. Et puis, surtout, il finissait par se faire une opinion nettement défavorable de toute tentative dans ce domaine en observant la manière de vivre de son ami.
Milo…
La force de l'amitié qu'affichait pour lui le Scorpion mettait un baume sur la souffrance et la honte qui l'habitaient depuis la disparition d'Aslinn, mais elle l'exposait aussi de plus en plus souvent aux affres de la jalousie. La solidité du lien qui les unissait enfants était toujours là, et Camus savait que le Grec guettait ses retours de missions avec une réelle impatience. Il n'était pas non plus en reste pour inventer des prétextes pour le visiter en Sibérie, et il s'ingéniait à le rencontrer fréquemment lors de ses entractes au Sanctuaire.
Camus en était secrètement ravi, mais il appréciait de moins en moins le cours des confidences intimes dont l'abreuvait son ami. Celui-ci ne paraissait avoir attendu ses quinze ans que pour tester son pouvoir de séduction auprès de quelques-unes des plus jolies jeunes femmes que comptait le Sanctuaire ou Rodorio. Le Français avait beau afficher à ces paroles une indifférence qu'il espérait sans ambiguïté, Milo trouvait bon de lui égrener la liste de ses conquêtes par le menu. Comme s'il cherchait un assentiment que malgré toute sa bonne volonté le Verseau se sentait incapable de lui donner.
Il lui semblait parfois que le Grec l'observait d'une drôle de manière, alors qu'il lui contait la progression de sa dernière tocade. Mais à l'époque, pas un seul instant il n'avait songé que cette avalanche de divulgations intimes ne servait qu'à le tester.
Comment avait-il pu être aveugle au point de ne pas soupçonner une minute que Milo était exactement confronté au même problème que lui ? Certes, le Scorpion mettait trop d'emphase à le provoquer de la sorte, mais sa maladresse avait au moins le mérite d'exister. S'il avait été un peu plus réactif, jamais le cours des évènements ne se serait sans doute si étrangement infléchi ensuite.
La goutte d'eau qui fit déborder le vase de sa fausse indifférence frappa l'onde de son amour secret alors qu'il atteignait ses dix-sept ans. Il supportait vaillamment les frasques de Milo depuis déjà plus d'un an, et s'il vivait de plus en plus mal ses rapprochements multiples, l'incapacité manifeste du Grec pour se fixer définitivement auprès d'une de ses conquêtes le soulageait. Il n'en guettait pas moins avec angoisse le moment où son « ami » lui apprendrait qu'il venait enfin de rencontrer une personne avec qui il envisageait une relation plus stable, et il frémit quand le Scorpion se mit à lui parler régulièrement de Djamila.
Bien que toujours aussi méfiant vis-à-vis de la gente féminine, Camus reconnaissait que la plantureuse Arabe avait de la répartie et du charme, une générosité véritable, et ce qui ne gâtait rien, une certaine finesse d'esprit. Il ne pouvait guère concevoir pire rivale, et il eut du mal à conserver sa neutralité coutumière, lorsque ce soir-là Milo lui vanta pour la troisième fois les qualités de la demoiselle. Mais plus il s'enfermait dans un silence maussade, et plus le Scorpion devenait insistant et dithyrambique.
Agacé au plus haut point par l'admiration bavarde du Grec pour la jeune garde, il finit par mettre en balance le plaisir de sa compagnie et le soulagement qu'il éprouverait en le flanquant rapidement hors de son logis. Obnubilé par la volonté de ne rien montrer de sa jalousie, il commit l'erreur de se laisser brièvement distraire par son indécision. Aussitôt, le Grec en profita pour dévier sournoisement le cours de la conversation. Sans qu'il sût exactement comment Milo s'y était pris pour enchaîner à son avantage les propos scabreux, il dut brutalement affronter une question totalement inattendue.
« Vois-tu, Djamila est de loin la fille qui sait le mieux embrasser, exposa soudain le Scorpion, avec une satisfaction qui lui donna envie de rayer de la carte certains pays arabes. Mais objectivement, je me demande si nous n'avons pas tous une vision sectaire pour établir une échelle de valeurs au niveau des baisers. Parce que si on y réfléchit bien, on ne se base en général que sur les aptitudes du sexe qui nous intéresse. La curiosité voudrait que l'on fasse au moins une fois la comparaison avant de se déterminer. Tu n'es pas d'accord ? »
Planté devant le fauteuil où il était assis, le Grec le regardait avec une insistance qui n'avait d'égale que l'apparente innocence de son expression. Sa question n'en était pas moins étonnamment solennelle. Confronté à l'énormité de cette demande, Camus se retrouva pour une des rares fois de sa vie totalement privée de réflexion logique. Milo ne pouvait tout de même pas l'interroger sur un sujet aussi sensible. À quoi rimait cette espèce d'esprit d'analyse inopiné, bizarre et totalement déplacé ? Mais en face de lui, les grands yeux clairs qui le dévoraient paraissaient on ne peut plus curieux, sérieux et déterminés à obtenir une réponse.
« D'accord pour quoi ? s'avança-t-il prudemment.
— Pour embrasser au moins une fois dans sa vie une personne de son propre sexe. Tu l'as déjà fait ?
— Non ! » s'exclama-t-il, sans parvenir à retenir un battement de cil.
Sa répartie avait fusé beaucoup trop rapidement et il savait que Milo avait dû percevoir son malaise. Pourtant, celui-ci poursuivit comme si de rien n'était.
« Non pour quoi ? Pour embrasser un autre garçon ? Ou non parce que tu ne l'as jamais fait ? »
Totalement déstabilisé, Camus se laissa déborder par la crainte de se trahir, et il répondit spontanément en mélangeant le mensonge à la franchise.
« Les deux.
— C'est bien ce que je me disais », répliqua un Scorpion nullement découragé par la brièveté de sa répartie glaciale.
Et avant qu'il ait pu faire un geste pour se dégager, Milo se penchait sur lui pour poser sa bouche sur la sienne.
La surprise, tout autant que la main ferme qui emprisonna sa nuque empêchèrent Camus de résister. Les yeux écarquillés et la bouche entre-ouverte, il sentit deux lèvres douces épouser les siennes d'une caresse légère et pourtant bien réelle. Déconcerté, mais aussi comblé par cet attouchement inhabituel, il n'eut pas davantage de réactions lorsqu'une langue mutine partit à la recherche de la sienne. L'étrangeté et la gêne de cette situation disparaissaient derrière l'identité de la personne qui osait ainsi le contraindre. C'était son premier baiser, et il le partageait avec le garçon qu'il aimait. Cet instant exauçait ses rêves les plus fous.
Refusant de réfléchir, il se laissa emporter par ses sentiments et les sensations surprenantes qui en découlaient. La bouche de Milo avait un goût acidulé agréable, et la langue qui se lovait contre la sienne éveillait en lui une chaleur inconvenante et délicieuse. Il se savait maladroit et sans doute trop timide pour réagir convenablement, mais enivré par l'euphorie de ce moment inespéré, il répondit à la demande sensuelle du Grec avec une application studieuse, que son amant lui définit plus tard comme adorable et touchante.
Il y … répondait ? La constatation de son abandon et de l'aveu informulé qui risquait d'en découler, lui fit l'effet d'un coup de fouet. Instantanément, il se raidit, prêt à repousser son tendre agresseur avec une dureté fâchée totalement mensongère. C'était oublier la faculté du Scorpion pour le deviner. Guettant visiblement la moindre de ses réactions, celui-ci le relâcha avant qu'il n'eût le temps de se débattre. Devenu machiavélique, il le gratifia même d'un commentaire tranquille en se redressant.
« Je ne sais pas pour toi, mais en tout cas pour moi, c'était une expérience très intéressante. Bonsoir Camus. »
Et tournant les talons comme si la soirée s'achevait de manière habituelle, il le planta là.
Éberlué, Camus resta plusieurs minutes à fixer bêtement la porte qui venait de se refermer. En prenant conscience qu'il passait rêveusement son index sur ses lèvres maintenant légèrement gonflées, il eut un mouvement de tête presque excédé. Il avait la nette impression d'avoir été royalement manipulé, et ce qui l'agaçait encore plus, il était incapable de déterminer dans quel sens. Ce baiser inconsidéré le faisait tomber de Charybde en Sylla.
Certes, ces derniers temps il avait bien noté que Milo agissait bizarrement à son égard. Mais que devait-il en déduire ? Pourquoi encenser Djamila pendant presque une heure pour ensuite lui arracher un baiser ? L'idée de servir de faire-valoir à la jeune femme était très déplaisante, et Camus n'y comprenait plus rien. À quoi jouait réellement Milo ? Leur amitié était forte, et il ne pouvait pas croire que le Grec s'amusait à le tourner en ridicule. Camus finit par en déduire qu'il avait probablement simplement besoin de dépenser son taux d'hormones galopantes. Une constatation déprimante, qui le laissa encore plus déboussolé, et le cœur tout tourneboulé.
Il sentait aussi une jalousie féroce le saisir contre Djamila. Il fallait qu'il prît du recul, et si possible rapidement. L'esprit en vrac, il anticipa donc son départ pour Moscou, où une nouvelle mission l'attendait. Après des années passées en Sibérie, il parlait à présent couramment le russe, et le Grand Pope l'employait fréquemment lorsqu'il s'agissait d'intervenir dans un des pays de l'Europe de l'Est. Camus ne prit pas de repos cette nuit-là. Il fit son sac, et sans aucun au revoir au Scorpion, il partit pour le continent.
Rien ne le préparait à la rencontre qu'il allait y faire quelques jours plus tard.
L'affaire qu'il devait régler fut un succès, mais elle s'acheva par une course-poursuite délicate. Le Sanctuaire soupçonnait à juste titre certains chevaliers noirs d'être impliqués dans l'histoire, et sous peine de les alerter, il bridait son cosmos. Des nettoyeurs prendraient vite le relais, mais en attendant il ne fallait pas effaroucher le gibier.
Suivant le plan mis en place, Camus savait qu'il pouvait compter sur des alliés de dernière minute en cas de problème, et il ne fut pas surpris de voir les portes arrière d'une fourgonnette s'ouvrir devant lui alors qu'il s'enfuyait à travers les rues de la ville. Sans hésiter, il bondit dans le véhicule, attrapant pour ce faire la main fine qu'une personne lui tendait. En relevant les yeux sur sa propriétaire pour la remercier, il eut une seconde de stupéfaction qui lui arracha une répartie incomplète.
« Mais qu'est-ce que… »
Il n'eut pas le temps d'ajouter quoi que ce soit. Déjà, les portes du fourgon claquaient et le véhicule démarrait sur les chapeaux de roues. Celui-ci se perdit rapidement dans la circulation d'une sortie de bureau en semaine, sur l'un des boulevards les plus empruntés de la capitale. Assis sur l'une des banquettes, Camus observait en silence celle qui l'avait soustrait à ses poursuivants. Il aurait reconnu ses yeux d'ambre et la caractéristique racée et un peu dédaigneuse de sa physionomie n'importe où. Installée en face de lui, Aslinn lui adressa l'ombre d'un sourire fugace avant qu'il ne détournât la tête pour regarder par la fenêtre leur itinéraire.
Parfaitement conscients de leur rôle, ils s'ignorèrent en présence du chauffeur. Mais lorsque, arrivés dans les faubourgs de la ville, ils se séparèrent, Camus revint sur ses pas pour filer son ancienne rivale. Après s'être assuré que personne ne les épiait, il la rejoignit franchement, alors qu'elle atteignait le hall d'un vieil immeuble. Sans un mot Aslinn lui prit la main pour l'entraîner à sa suite dans un escalier sombre, jusqu'au petit appartement sobrement meublé qu'elle louait.
Tout en quittant sa parka et en débarrassant Camus de son manteau, elle lui expliqua rapidement comment elle avait résisté au blizzard, grâce à la découverte d'une de grotte de neige, creusée dans une congère si épaisse, qu'elle formait à elle seule une colline. Des chasseurs avaient précédemment vu l'intérêt qu'ils pouvaient tirer de cet abri naturel, et elle y avait trouvé un nécessaire de survie et un peu de nourriture prête à l'emploi. Une fois la tempête apaisée, elle avait méticuleusement détruit les traces de ce refuge et de son passage, avant de poursuivre son périple vers la civilisation.
Ces explications données, Camus et Aslin restèrent quelques minutes en silence debout l'un devant l'autre. La jeune femme lui arrivait à présent seulement à l'épaule, et elle devait lrelever la tête pour garder les yeux plantés dans les siens. Vêtue d'un pantalon de toile noire épaisse et d'un gros pull rouge à col roulé, elle n'affichait aucune coquetterie féminine. Son corps mince et musclé conservait une part androgyne, accentuée par la beauté régulière de son visage aux traits volontaires et aux pommettes hautes dépourvu de toute trace de fards. Elle disciplinait sa longue chevelure brune qui lui tombait en bas du dos en la retenant simplement par un catogan, et rien dans son apparence ne trahissait la force, l'assurance et la détermination qui la caractérisaient en vérité.
De prime abord, elle semblait fragile, et le Verseau prit presque en pitié tous ceux qui s'étaient fiés à cette image trompeuse lorsqu'ils avaient dû l'affronter. Cette constatation le ramena à ce qui lui posait souci, et il demeura sur ses gardes quand il lui demanda :
« Tu travailles pour une organisation déterminée ?
— Je travaille en free-lance. Mais je choisis mes employeurs en fonction de causes qui me paraissent justes. Tu ne diras rien ?
— Non. »
Il avait répondu sans hésitation, et elle savait qu'il tiendrait parole. Un sourire léger adoucit soudain ses traits sévères, donnant à ses yeux d'ambre des reflets presque tendres. Camus dut faire appel à toute sa maîtrise pour ne pas montrer le malaise profond qui le gagnait. Elle pensait certainement qu'il agissait encore en preux chevalier, alors qu'il n'était guidé que par le remords de son mensonge concernant Milo, qui avait amené la jeune femme à tout abandonner pour lui.
Songer au Scorpion le remplit de colère autant contre lui-même et la stupidité de son amour impossible, que contre l'aveuglement du Grec et son incompréhensible conduite des jours derniers. Ses regrets et sa honte à l'égard d'Aslinn ne firent que grandir.
« Parle-moi de toi ? »
La question de l'Irlandaise le ramenait des années en arrière, lorsqu'au-delà des mots ils partageaient néanmoins tant de choses. Se laisser aller à la nostalgie des regrets était dangereux. Il savait qu'il aurait dû partir, couper court à ces retrouvailles étranges, ensevelir au fond de sa mémoire ce nouveau secret, et franchir la porte sans se retourner. Mais il y avait une étincelle de joie si inhabituelle dans les yeux d'Aslinn, qu'il comprit immédiatement que s'il devait le ternir d'une nouvelle ombre de tristesse, il ne se le pardonnerait jamais.
« Il n'y a rien à dire », répondit-il, du ton le plus neutre possible.
Il s'appliquait à conserver ce regard glacé qui déroutait et démotivait les plus entreprenants, en souhaitant qu'elle se détournât la première. Malheureusement, c'était oublier qu'Aslinn partageait le même enseignement, et avait appris à décoder la plus infime de ses attitudes.
Embarrassé, il la vit s'avancer pour réduire la faible distance qui les séparait. Leurs deux corps se frôlèrent. Les yeux toujours rivés aux siens, elle mit ses mains sur ses épaules, avant de se hisser sur pointe des pieds pour déposer un baiser très doux sur la joue. Ce geste inattendu provoqua chez lui un léger mouvement de recul, et surtout déverrouilla un instant les lacs d'un bleu insondable de son regard. Il n'en fallut pas davantage pour qu'elle lût en lui avec justesse.
« Tu n'es pas heureux, énonça-t-elle avec une sorte de colère, qu'il devina entièrement tournée vers le Sanctuaire.
— On ne nous a pas choisis pour égayer nos vies, mais pour servir, se justifia-t-il, sans chercher à nier son intuition.
— L'un pourrait aller avec l'autre », répliqua-t-elle avec le même mordant.
Que pouvait-il répondre à cela ? Que pour prétendre à un peu de bonheur il aurait dû étouffer sa conscience et son cœur ? Il avait emprunté le mauvais coche des années plus tôt, et malgré toute sa bonne volonté, il ne parvenait plus à retrouver la destination menant à un minimum de sérénité. Faisant écho à ses tourments secrets, elle reprit la parole, avec une sorte de flamme passionnée qu'il ne lui connaissait pas.
« Je ne t'ai pas tout sacrifié pour que tu te complaises dans ton malheur. Et cela, quel qu'il soit. Je n'ignore pas que tu as juré de toujours te tenir éloigné des faiblesses du cœur. Mais rien ne t'interdit de céder à la douceur d'une étreinte partagée, qui ne t'engagera pas le lendemain. Si cela peut t'apporter un peu de réconfort, sache que je suis prête à partager ces moments avec toi, en ayant bien conscience que je n'aurai jamais rien à attendre en retour. Si ce n'est ton amitié, et la fierté de te voir évoluer en Verseau accompli et irréprochable. Nous sommes toujours amis, n'est-ce pas ? »
Sa proposition le bouleversait moins que sa dernière question. Les sentiments et l'engagement d'Aslinn pour lui ne semblaient pas avoir varié d'un iota, et en retour, il étouffait littéralement sous le poids de son hypocrisie et du drame que son mensonge avait provoqué.
« Aslinn, murmura-t-il, en essayant inutilement de détacher ses mains de ses épaules.
— Chut, souffla-t-elle en s'accrochant davantage à lui. Dis-toi que c'est un revers favorable du destin. Je ne m'attendais pas à te revoir, mais je me suis jurée de faire au moins une fois l'amour avec toi si cela devait arriver. Tu ne peux pas me refuser ça.
— Nous n'en avons pas le droit. Tu connais l'interdit qui régit nos rapports, lui rappela-t-il, en espérant ne pas la blesser.
— Nous n'avons pas le droit de procréer, juste cela, le contra-t-elle. Je ne te demande pas de me faire un enfant, mais de me faire l'amour. Et si la malchance voulait que je sois enceinte, rassure-toi, je prendrais mes dispositions, et tu n'en entendrais jamais parler. Le Sanctuaire est loin pour nous l'interdire. Une fois, une seule fois Camus. S'il te plaît. »
Son insistance et sa facilité à parler de ces choses-là le gênaient, mais derrière sa façon trop rationnelle et détachée d'aborder le sujet, il percevait un vide si désespéré chez elle qu'il n'osait pas la rembarrer brutalement.
« Aslinn, tenta-t-il encore de la raisonner avec douceur, nous venons à peine de nous retrouver. Tout cela est vraiment trop soudain. »
Il sentit nettement les mains de la jeune femme se crisper sur ses épaules, mais au lieu de le relâcher comme il l'espérait, elle se mit à amorcer un mouvement en le poussant fermement en arrière.
« Nous venons de nous retrouver, mais qui sait quand nous nous reverrons, répliqua-t-elle d'un ton déterminé, en le forçant à reculer vers la petite chambre dont la porte était restée entre-ouverte. S'il ne doit en résulter aucun mal, les lois peuvent parfois être bafouées. Nous avons suffisamment donné et prouvé notre fidélité au Sanctuaire. Quelques heures de répit, c'est tout ce que je demande. Tu en as besoin. Autant, sinon plus que moi. Je t'aime Camus, et même si tu as décidé de vivre loin de ce genre de sentiment, tu n'es pas obligé de refuser de partager simplement un peu de plaisir. »
La conversation prenait un tournant qui ne lui plaisait pas, et surtout, qui le déstabilisait. Usant d'autorité, il s'immobilisa soudain à deux pas du lit, en saisissant les poignets d'Aslinn pour détacher ses mains de ses épaules. Elle eut un regard surpris, presque peiné, et puis brusquement son expression se figea dans un éclair de suspicion alors qu'elle lui demandait.
« Tu n'aimes pas les femmes ? »
L'incongruité de cette question le désorienta. Décidément la sage petite Aslinn avait bien grandi, et elle maîtrisait apparemment mieux certains sujets que lui. Un battement de paupières vint le trahir et il la vit se renfrogner.
« C'est ça ? » insista-t-elle avec une curiosité inhabituelle, qu'il jugea déplacée.
Et soudain elle ajouta avec une froideur tranchante.
« Ne me dis pas que tu as découvert que tu pourrais peut-être te rapprocher davantage de ton ami Milo ! »
Apparemment, elle avait un sixième sens bien développé. Vraiment. Sa première question n'était d'ailleurs pas dépourvue d'intérêt. Car aimait-il ou non les femmes ? Difficile de le savoir sans y avoir goûté. Et puis, Milo ne venait-il pas précédemment de lui faire la démonstration qu'il serait bon de comparer au moins une fois avant de se déterminer ? Certes, il n'avait pas poussé son exposé aussi loin, mais l'idée y était.
Penser au Scorpion dans une telle situation finit de le perturber. Battant en brèche son esprit rationnel, sa prudence et la pureté de l'amour qu'il nourrissait pour le Grec depuis des années, la colère emporta sa décision. Ravagé par une sorte de rage froide insaisissable extérieurement, il se mit à reconsidérer la proposition d'Aslinn. La jeune femme le désirait, et elle était parfaitement consciente qu'il n'existerait pas de lendemain dans ce domaine entre eux. C'était l'occasion rêvée d'appliquer les leçons du Scorpion. Qui sait, avec un peu de chance se découvrirait-il incontestablement hétéro après cette expérience ?
Quelque part une petite voix lui criait qu'il était en train de céder stupidement à des années de tension accumulée, qu'il agissait à l'encontre de toutes ses valeurs de réflexion et de logique dépassionnées, et qu'il ne pourrait que s'en vouloir davantage par la suite. Mais aspiré par la spirale infernale de ses remords et de son chagrin de sentir Milo lui échapper, il se laissa déborder par ce monde émotionnel qu'il redoutait plus que tout.
Aslinn perçut immédiatement son indécision. D'une torsion adroite, elle libéra ses poignets qu'il enserrait toujours pour venir les glisser derrière son cou. Avec une sorte d'indifférence fataliste, Camus lui permit de procéder à sa guise. Il ne chercha pas davantage à se dégager quand elle colla son corps contre le sien. Pas plus qu'il ne tenta de lui résister lorsqu'elle se haussa de nouveau sur la pointe des pieds pour déposer un baiser sur ses lèvres.
C'était étrange. Il avait beau répondre à la demande de la jeune femme en participant à ce baiser, une partie de lui-même se déconnectait progressivement et retrouvait sa froideur analytique coutumière. À ce moment précis, il comprit que Milo avait raison. Que la valeur d'un baiser ne reposait pas sur des critères moraux, mais sur la force des sentiments qui animait celui qui l'échangeait. Paradoxalement, ce fut ce deuxième élément qui l'empêcha de repousser Aslinn. Il était à présent convaincu qu'elle éprouvait pour lui ce qu'il ressentait pour Milo, à la différence qu'elle reconnaissait cette impossibilité. Cette lucidité valait bien qu'il lui accorde au moins une fois ce qu'il n'obtiendrait sans doute jamais du Grec.
Emportée par un élan de fièvre bien peu dans sa nature, la jeune femme se recula pour enlever son pull qui vola dans la pièce. Habituée aux températures les plus froides, elle ne portait rien en dessous, sa poitrine menue se passant fort bien d'entraves. Camus pensait qu'elle allait de nouveau se coller contre lui, mais au lieu de cela elle s'immobilisa un instant, avec une expression inusitée de prédatrice gourmande et tentatrice sur le visage. Elle s'offrait à son regard.
D'un geste plus dicté par la curiosité que par un véritable désir, il posa ses mains sur le ventre plat de la jeune femme. Sa peau si mate par rapport à la sienne avait la douceur du satin. Poursuivant son exploration il dessina lentement la ligne des muscles qui roulaient sous ses doigts pour remonter plus haut. Quand il frôla ses seins, il la sentit frémir. Alors, il se ferma encore davantage au monde émotionnel pour laisser seulement parler son instinct.
Il ne devait plus penser. Le faire, c'était admettre qu'il n'éprouvait rien d'autre que l'attrait de la découverte, et tout interrompre dans la foulée. Or il devait continuer. Pour elle. Une fois, une seule, comme elle le lui avait demandé. Ensuite peut-être réussiraient-ils se reconstruire chacun de leur côté tous les deux. Englué par une tristesse dont il refusait de définir la cause, il agissait en somnambule, dirigé par une sorte de distance élémentaire qui faussait tout.
Sa légère absence avait interrompu son mouvement, et reprenant le contrôle, elle posa les mains sur les siennes pour l'obliger à poursuivre sa course jusqu'aux renflements de ses seins. Sous ses doigts, le cœur d'Aslin se mit à battre plus fort, et il s'attira un soupir satisfait lorsqu'il commença à la caresser avec douceur, brossant de ses pouces les deux petites pointes érigées. Elle se donnait. Percevait-elle la différence qui l'animait ? En rencontrant son regard étrangement voilé, il en douta.
Un à un, elle dégrafa les boutons de sa chemise avant de s'attaquer à la fermeture éclair de son pantalon. Sa hardiesse l'étonnait. Où avait-elle appris des gestes d'une telle assurance ? Il soupçonna fortement de ne pas être sa première expérience. Dans un sens c'était beaucoup mieux. Elle menait incontestablement la danse, et en bon observateur, cela lui convenait parfaitement. Il n'avait pas à craindre de la brusquer ou d'hésiter sur la marche à suivre.
La poitrine d'Aslinn était si menue qu'il la couvrait facilement de ses paumes. Curieux de goûter à la saveur de sa peau, il goba délicatement le bout d'une de ses oreilles. Cette attention parut électriser la jeune femme. Le repoussant légèrement pour reprendre ses lèvres, elle se mit à les mordiller, tandis que ses mains fines partaient à l'assaut de son dos sous sa chemise ouverte. Elle semblait vouloir redessiner chacun de ses muscles et en retirer un grand plaisir. Sous son touché à la fois ferme et caressant, Camus ne put retenir un frisson de bien-être.
Approfondissant son baiser, elle exécuta soudain un mouvement tournant, avant de basculer en arrière sur le lit pour l'entraîner au-dessus d'elle. Elle exhalait d'un parfum suave, un peu sucré, qui n'avait rien de désagréable, et il se surprit à batailler pour reprendre la dominance dans la danse de leur baiser interminable. Elle finit par accéder à sa demande en s'abandonnant sous son poids. S'éloignant enfin de sa bouche, il traça un long sillon humide qui le mena jusqu'au bouton rosé d'un de ses petits seins dressés. Le cajolant du bout de la langue, il fut récompensé par un gémissement étouffé. Le souffle de sa compagne se précipitait et le sien semblait lui répondre. Il la sentit soudain onduler avec souplesse pour venir frotter son bassin contre son entrejambe. Son application eut raison des dernières miettes de sens commun qu'il lui conservait encore, et il laissa parler ses pulsions primaires pour lui donner ce qu'elle désirait.
Pour lui, cette nuit-là devait rester gravée au fer rouge. Il eut beau par la suite s'efforcer de l'isoler dans une case de sa mémoire, son souvenir revenait sans cesse à la charge en le narguant. Quelque part, c'était la démonstration éclatante qu'il n'avait rien de l'être au détachement exceptionnel et aux décisions infaillibles qu'encensaient de rares personnes, et encore moins du monstre froid incapable de céder à la plus petite émotion humaine que stigmatisait l'écrasante majorité. Mais le poids d'une de ces assertions n'équilibrait pas celui de l'autre pour autant. Au contraire, les deux ne faisaient que l'enfoncer davantage, en lui rappelant que des pans entiers de sa vie se bâtissaient sur des mensonges, auxquels s'ajoutait maintenant un manquement inexcusable à l'un des interdits les plus sacrés du sanctuaire.
Il lui restait un peu plus de deux ans à vivre, avant que son destin ne le dressât en face de son disciple. Ce temps, il le passerait fort ironiquement auprès de Milo, à mentir d'une autre manière. L'angoisse de sa fuite avait finalement décidé le Grec à se déclarer. Pour Camus, le bonheur de savoir son amour partagé, se heurta presque simultanément à la découverte des manigances de Saga. L'usurpation d'identité de ce dernier lui apparut clairement quelques mois avant sa chute, avec toutes les zones d'ombre et le danger qui allait avec.
À ce moment-là, tout sembla s'emballer et tourner autour d'une lutte de pouvoir dont l'analyse lui plaisait de moins en moins. Protéger Milo devint sa priorité, et il s'ingénia à lui cacher ses doutes et son sentiment d'insécurité. Il ne pouvait rien prouver, mais il était certain que confronté à ce qu'il avait découvert, le Scorpion n'hésiterait pas une seconde à demander des comptes à l'imposteur, ce qui inévitablement aurait signé son arrêt de mort. L'apparition de Saori et la mise en place de l'étonnant tournoi galactique lui ouvrirent enfin totalement les yeux. Il comprit qu'il s'était lui-même gravement fourvoyé, et il décida d'aider Athéna à sa manière.
L'idée de seconder indirectement son disciple germa naturellement. S'il ne le sentait pas assez fort pour venir à bout de sa croisade, il lui épargnerait une mort infamante en le stoppant lui-même. Sinon, il n'hésiterait pas à le pousser dans ses retranchements pour lui donner la dernière leçon qui lui manquait. Celle qui débarrasserait son cosmos de toutes émotions parasites le temps d'un combat. Il y avait de grandes chances qu'il y perdît la vie lui-même, mais le fait de devoir se sacrifier lui paraissait le juste prix à payer pour ses erreurs passées.
Sans Milo, il aurait presque attendu ce moment avec joie. Leur union secrète lui avait toutefois appris que l'amour du Grec était tout aussi fort que le sien, et il redoutait la réaction de son amant s'il devait s'immoler pour que la vérité triomphât enfin. Sous son verni poli et mesuré avec lui, le Scorpion restait un être exalté, et il était l'un des seuls à parvenir à le ramener vers la lumière quand le côté sombre de sa fonction d'assassin le submergeait. Réussirait-il à vaincre sainement le chagrin où il imaginait que sa mort le plongerait ? Milo n'avait pas mérité de souffrir à cause de lui, il fallait qu'il l'aidât à franchir ce cap. Peu à peu, l'idée qu'il le prit réellement pour un traître germa.
Accablé par le poids de son silence, et englué dans la mise en œuvre de sa décision, il manipulait souvent l'anneau que son amant lui avait offert en gage d'attachement quand personne ne pouvait le voir(1). À lui seul, ce cadeau prouvait la profondeur des sentiments de Milo pour lui, et il appréhendait la douleur que leur séparation causerait au Scorpion. Il se raccrochait à l'idée que le Grec avait des amis qui l'épauleraient sans doute pour franchir ce cap difficile, et il espérait sincèrement que le huitième gardien retrouverait un jour le bonheur auprès d'une autre personne tout aussi éprise qu'il l'avait été. De toute manière, il se sentait devenu indigne de son amour. La présence d'Aslinn de retour au sein du Sanctuaire ne faisait que l'en convaincre chaque jour davantage.
Camus pensait ne jamais la revoir, et il avait d'abord cru à une hallucination provoquée par sa mauvaise conscience, lorsque dix-huit mois après leurs retrouvailles à Moscou, il lui sembla la reconnaître parmi les sentinelles postées sur l'esplanade du Palais. Malgré l'impossibilité de la chose, l'attitude de l'inconnue lui parut très familière, et pris d'un doute il en parla à Kayla. Face à la gêne de l'Australienne pour lui répondre, il comprit que ses sens ne l'avaient pas trompé.
Penaude, la jeune femme lui confia qu'elle avait découvert la trace d'Aslinn lors d'une de ses sorties sur Athènes, et qu'elle l'avait ensuite rencontrée plusieurs fois. L'Irlandaise lui avait avoué combien la vie du Sanctuaire lui manquait, et Kayla en avait déduit qu'elle enviait sa chance de servir. L'idée de l'incorporer sous une fausse identité lui avait paru une façon correcte d'adoucir l'existence de son ancienne condisciple, et deux mois plus tard, Aslinn intégrait officiellement le rang des gardes sous le nom d'Hilda.
Pas une seconde Camus ne douta de la sincérité des motivations de Kayla, mais celles d'Aslinn le laissèrent dubitatif. Elle risquait infiniment gros si elle se faisait prendre, et elle semblait satisfaite de sa vie de mercenaire à l'extérieur lorsqu'il l'avait rencontrée. Pour une raison inconnue, elle les mettait tous en danger, accumulant surtout le péril sur la tête de leur amie australienne, qui une fois de plus acceptait de s'embarquer dans l'illégalité pour l'aider. Si l'avenir et la sécurité de Kayla n'avaient pas été engagés, il se serait probablement tenu à l'écart. Seulement là, le risque était omniprésent, et les sanctions qui tomberaient seraient à la hauteur des cachotteries pour les deux jeunes femmes. Il consolida donc la fausse identité d'Aslinn autant qu'il le put, mais il refusa de répondre à ses sollicitations pour reprendre avec elle une relation quelconque.
Une chose lui semblait pourtant étrange. Le cosmos d'Aslinn restait en berne. Bien qu'elle n'eût utilisé celui-ci à aucun moment à Moscou, il avait néanmoins perçu toute la puissance dissimulée de l'apprentie Or qu'elle avait été. Un tel potentiel risquait de la trahir sur l'île. Or, depuis qu'elle fréquentait le Sanctuaire il n'en sentait plus la trace. Il ne subsistait que la légère empreinte commune à tous les chevaliers de Glace. Peu désireux d'entrer directement en rapport avec elle, il ne l'interrogea pas sur ce mystère, mais cet élément ne manqua pas de l'intriguer.
De son côté, Aslinn recherchait visiblement sa présence. Il ne parvenait à l'éviter qu'au prix de l'emballement de ses obligations. Elle n'en rodait pas moins autour de son temple, et il finit par lui transmettre une mise en garde de prudence par le biais de Kayla. Personne ne devait se douter qu'ils se connaissaient et il lui défendait dorénavant de s'approcher de sa Maison.
Sans doute dépitée par l'échec de toutes ses tentatives précédentes, Aslinn se tint un moment tranquille, et il crut enfin avoir obtenu la paix. Jusqu'au jour où elle brava son interdit.
Ce matin-là, elle le rejoignit à l'improviste dans son logis, alors qu'il attendait la venue de Milo. Devant l'expression pour une fois franchement mécontente qu'il lui dédia, elle s'excusa, en lui promettant qu'elle ne recommencerait pas, mais qu'avant de s'en retourner, elle le priait de l'écouter. Elle avait une chose importante à lui dire, et elle plaidait en avançant que ses façons de l'éviter ne lui avaient guère laissé de choix.
Camus accepta de l'entendre. Elle n'eut malheureusement pas le temps de se confier. Le Scorpion s'annonçait à son tour. Cette rencontre aurait pu être l'occasion rêvée de tout révéler à Milo, mais Aslinn décida pour lui en se dissimulant précipitamment dans l'une des chambres, après lui avoir adressé un regard presque suppliant pour qu'il conservât le silence sur sa présence. Quoi qu'elle eût à lui dire, il fallait apparemment qu'il l'entendît en privé.
La visite du Grec fut courte. Pourtant, malgré la froideur dissuasive du Verseau et l'étonnement du Scorpion à cette incompréhensible et subite distance prise par son amant alors qu'il les croyait seuls, elle n'en fut pas moins suffisamment expressive, pour qu'Aslinn devinât aussitôt les sentiments et la relation réels qui liaient les deux hommes. Camus ne fut pas surpris de la voir sortir comme une furie de sa cachette quand enfin il réussit à mettre Milo dehors. Elle se sentait trahie, bafouée, et elle avait de quoi.
Elle découvrait avec stupeur que non seulement le cœur de l'inaccessible Verseau battait bel et bien au rythme d'un sentiment amoureux, mais suite à une répartie taquine et particulièrement claire de Milo, que cette inclination ne datait pas d'hier. Sa déception devait être à la hauteur de sa colère et de son dégoût, et il la laissa l'insulter sans répliquer. Elle réalisait qu'elle s'était sacrifiée pour une chimère, et que l'expression accomplie du chevalier exceptionnel, droit et digne de confiance qu'elle avait cru lire en lui, n'avait en réalité jamais existé.
Au fur et à mesure qu'elle égrenait ses griefs, Camus sentait l'équilibre précaire qu'il était parvenu à rebâtir avec Milo partir en déconfiture. Sa vie n'était qu'un amoncellement de mensonges, auquel il ne savait plus comment échapper. La bataille du Sanctuaire allait les frapper de plein fouet quelques semaines plus tard. Sans s'en douter, elle venait de définitivement l'engager sur le chemin d'une rédemption suicidaire.
(1)Pour ceux qui ne l'auraient pas lu, je vous invite de lire l'OS « Parce que je t'aime ». Ce court récit, en forme de parenthèse annexe, explique comment et pourquoi Milo donna cet anneau à Camus.
Note de fin : Première publication juin 2011 — Chapitre modifié en janvier 2017 (Outre les changements de syntaxe et de vocabulaire, le chapitre contient 1044 mots de plus).
