Disclaimer : Les personnages appartiennent naturellement toujours à KURUMADA.
Auteur : Newgaia
Rating : M (précautions prises pour certains chapitres).
Genre : Angst – Drama – Yaoi
Résumé du précédent chapitre (Le risque d'aimer) : À la mort du Verseau, Camus demeure dans l'ignorance des secrets de celui-ci. Pris en charge par les Blue Warriors, avecAslinn et Kayla, il termine son apprentissage en redoutant le moment où il devra combattre sa concurrente directe. Il sait que si l'amure la choisit il devra la tuer en traître. Il est d'autant plus mal à l'aise qu'Aslinn lui avoue sa reconnaissance pour l'avoir épargnée une première fois, mais aussi son amour. Secrètement épris de Milo, Camus se blinde alors dans une fausse insensibilité du cœur qui attire l'admiration de la jeune Irlandaise. Persuadée qu'il fera un Verseau accompli, elle lui abandonne l'armure sans combattre, en sacrifiant en parallèle son avenir au Sanctuaire. La fuite d'Aslinn plonge Camus dans un profond dégoût de lui-même. De retour au Sanctuaire, il se méfie immédiatement du Grand Pope qui de son côté s'acharne à limiter sa liberté de mouvement. Incapable de comprendre que Milo est aussi amoureux de lui, Camus découvre les affres de la jalousie. Un baiser arraché par le Scorpion le désoriente, et la rencontre inopinée d'Aslinn lors d'une mission finit de le déstabiliser. Bourrelé de remords envers elle et convaincu qu'il va perdre Milo, il cède à sa proposition.
CHAPITRE 44 : LES RÉVÉLATIONS DE SHUN (mise à jour 11 février 2017)
Shaka devança le désir de Milo d'épargner à Camus une entrevue trop rapide avec Athéna, en se rendant de sa propre initiative de grand matin au Palais, pour rendre compte du bon déroulement de leur mission. Plongé dans une méditation d'introspection pour une fois exclusivement personnelle, il avait eu le reste de la nuit pour reconstituer les évènements suivant l'attaque de Minos et prendre une décision. Il était à présent certain de la singularité de Sergueï, et il n'avait plus aucun doute sur ce qui le définissait. Le fait que l'enfant eût la faculté d'agir en manipulant aussi aisément l'armure du Verseau pointait Camus comme responsable et fautif de l'apparition d'une « monstruosité », terme qui ne manquait d'ailleurs pas d'interpeller la Vierge.
Passant outre le désagrément de se heurter à la colère du Cancer, il avait profité du peu de vigilance nocturne de ce dernier pour briser de son cosmos le sceau que ce celui-ci maintenait généralement sur son temple. Il avait ensuite simplement étendu son aura jusque dans la chambre où Sergueï dormait d'un sommeil profond. L'absence du maître des lieux facilitait son indiscrétion, et il avait réussi se glisser sans la moindre difficulté dans la psyché du petit Russe.
Soucieux de ne pas attirer l'attention, mais aussi désireux d'éviter d'effrayer l'enfant, il avait procédé avec douceur. Mis à part en cas de combat, ou pour porter secours à quelqu'un, s'immiscer ainsi dans l'esprit d'un autre était en formellement interdit, et contrevenait en outre à sa moralité. Il savait qu'il intervenait de façon totalement fourbe sur plusieurs plans, et ses agissements en auraient étonné, voire choqué, plus d'un. Mais l'urgence et la gravité de la situation dépassaient son sens des valeurs. Il considérait de plus qu'en se détournant le premier du code de l'honneur, Camus avait signé un blanc-seing qui l'exposait à ce genre de désagrément.
Incapable de se verrouiller à cette espèce de contact intime, car trop jeune et surtout épuisé par l'effort qu'il avait soutenu précédemment, Sergueï avait à peine eu conscience de sa présence au sein de ses rêves et des sentiments qui élaboraient sa personnalité. Shaka s'était retiré au bout de quelques minutes sur la pointe des antennes de son esprit, encore plus déconcerté que lorsqu'il s'interrogeait sur la plage.
S'il s'en référait à la puissance qui sommeillait en lui, aucune erreur n'était possible : la « monstruosité » inscrite au fronton des pires dangers pour le Sanctuaire par Athéna correspondait en tout point à cet enfant de sept ans. Seulement, voilà. Mis à part ce pouvoir, rien ne pointait vers l'appétit de destruction qu'il aurait dû ressentir. Le garçonnet était certes passablement doué, et plus malin que beaucoup pour son âge, mais ce qui l'animait avant tout se résumait au besoin de se rendre utile, à de la curiosité, et à un immense sentiment de tendresse pour celui qu'il ignorait être son père. Objectivement, il n'avait rien d'agressif, il n'était poussé par aucune soif de vengeance, de domination ou toute autre motivation inavouable, et aucune entité annexe ne le possédait en se dissimulant dans les tréfonds de sa conscience. Bref, si l'on exceptait l'incroyable déploiement de talents divers et variés dont il avait fait preuve, le petit semblait parfaitement inoffensif.
Après avoir bien soupesé toutes les données du problème, Shaka avait fini par opter pour se positionner dans l'immédiat en spectateur attentif, discret, mais aussi prêt à frapper sans la moindre pitié à la première manifestation hostile. Il se logeait toutefois une trace de rancune dans sa décision, élément dont il était bien conscient, mais qu'il ne désirait absolument pas combattre.
La défiance incompréhensible qu'Athéna avait précédemment montrée à son égard jouait en faveur de Camus. Un Camus que la Vierge avait eu le temps de bien observer durant leur mission. Malgré le double danger auquel le Verseau s'exposait, pas un instant le sens du devoir de ce dernier n'avait failli. Alors qu'il collaborait de façon discrète en attendant la réaction des Spectres, Shaka l'avait néanmoins senti presque aussi désemparé qu'il l'était lui-même un peu plus tôt,
Le Français était loin d'avoir recouvré la paix de l'esprit depuis leur Résurrection, et la détresse qu'il s'appliquait héroïquement à masquer l'avait touché. Depuis peu, il y avait également l'étrange et inexplicable sentiment de gêne qu'il ressentait chez Shura, et qui brusquement prenait toute sa signification. Le secret du Verseau n'en était apparemment plus un pour tout le monde, et l'Espagnol s'était de toute évidence embarqué dans cette galère avant lui. Vraisemblablement du côté de ceux qui désiraient donner une chance à Camus.
L'implication du Capricorne ne surprenait pas l'Indien. Il avait appris à connaître et apprécier son sens de la justice, même si celui-ci s'était laissé abuser autrefois. Shura possédait une sensibilité moins étriquée que certains le supposaient, et Shaka comprenait qu'il prît parti pour le Verseau. Les deux hommes avaient traversé ensemble l'épreuve d'un Enfer pavé de mauvaises intentions, avant de revenir affronter leurs frères d'armes pour sauver Athéna. Non seulement cela créait des liens, mais la Vierge était bien placé pour savoir qu'aucun des cinq ayant pratiqué ce jeu dangereux n'était sorti moralement indemne de cette expérience. Trop de dégoût de soi-même.
C'était tout au moins ce qui se détachait des confidences de Shura. Par petits bouts, l'Espagnol acceptait de se livrer sur cette période, et Shaka n'en finissait pas de le réconforter. Il était donc mieux positionné que quiconque pour évaluer combien ce périple avait marqué ses acteurs. La cachotterie du Capricorne méritait tout de même une punition, et il se ferait un plaisir de lui tirer les vers du nez sur ce sujet… à sa manière. Il était curieux de voir combien de temps Shura lui résisterait et comment il allait se justifier.
Alors que la Vierge traversait le temple des Poissons en réfléchissant à la meilleure façon de tenir Athéna éloignée de Camus, il ne fut pas étonné de sentir Aphrodite le rejoindre. Sous couvert de le seconder dans l'exposer de son rapport à leur hiérarchie, il aurait juré que le Suédois se posait en observateur du clan adverse. Il n'avait pas eu l'air plus surpris que cela par l'extraordinaire déploiement de forces en faveur du Verseau, et une fois les pièces du puzzle assemblées, Shaka le soupçonnait fortement d'appartenir au camp de Shura.
Les prochaines heures risquaient d'être intéressantes. Nourries par les non-dits et les sous-entendus ambigus, les fausses pistes et les allusions innocentes allaient sans doute fuser de tous les côtés. Mais de la part d'Aphrodite à son égard, il s'attendait plutôt à un appel du pied. Le douzième gardien était aussi intelligent qu'intuitif, et l'Indien avait le pressentiment qu'il serait le premier à lui faire suffisamment confiance pour lui parler ouvertement de ce secret. À moins que Shura ne le battît à plate couture en faisant amende honorable rapidement. Le jeu aurait pu être amusant, si la vie d'un chevalier et d'un enfant n'en avait pas été la mise. Un élément lui paraissait néanmoins acquis : en attendant de juger de la réaction de leur déesse, ils allaient tous devoir rester extrêmement prudents dans leurs propos.
Silencieusement, les deux hommes achevèrent la montée des marches. Arrivés au Palais, ils furent pris en charge par un des secrétaires qui les précéda jusqu'au bureau de Shion. Le Grand Pope s'entretenait déjà avec Athéna et ils furent introduits immédiatement auprès d'eux. Après les salutations d'usage, la Vierge exposa sobrement la réussite de leur mission, en demeurant le plus concis possible sur l'attaque des Spectres.
Comme il s'y attendait, Aphrodite le seconda spontanément en relatant quelques détails supplémentaires visant le camp d'Hadès. Pas un instant Shion ou Athéna ne semblèrent soupçonner la raison véritable de leur diligence, et Shaka parvint à soustraire Camus de leurs investigations avec d'autant plus de facilité, que le Suédois le suppléait parfaitement pour rendre compte de la progression du second groupe lors de leur expédition près d'Athènes, autant que de la façon dont un chevalier pouvait procéder sans cosmos à l'extérieur.
Mais l'Indien attendit vainement que sa déesse lui donnât au moins une justification concernant sa rétention d'informations sur le dangereux handicap du Verseau. Elle avait pourtant perçu l'arrivée des Spectres la nuit précédente, et la multitude des cosmos qui s'étaient entrecroisés ne devait lui laisser aucun doute sur la dureté du combat qui s'en était suivi. Fort heureusement pour Camus et Sergueï, la présence de plusieurs auras différentes durant la bataille, les avaient protégés de la curiosité divine lors de l'intervention de l'enfant.
Toutefois, pour Shaka, son manque d'intérêt pointait le rôle difficile et presque méprisable où elle le reléguait. Était-elle si confiante en ses capacités et sa fidélité, qu'elle se rassurait en l'utilisant comme un élément si fiable qu'on pouvait en oublier de le prévenir d'une faille, qui avait failli s'avérer mortelle pour un allié? Ou bien conservait-elle un souvenir à ce point défavorable de sa défection précédente qu'elle se méfiait encore de ses réactions ?
L'Indien avait beau se dire que quoiqu'il en fût il lui devait une obéissance aveugle, il ne put éviter de laisser son attention s'appesantir sur elle quelques secondes de trop durant l'entretien. Se rivant sur le sien, le regard qu'Athéna lui retourna demeura énigmatique, et comme indifférent à son débat interne. Un manque d'égard qui blessa d'autant plus la Vierge.
À l'affût à la moindre fluctuation d'humeur, Shion suivait avec intérêt leur échange muet, et l'attitude de leur déesse le heurtait. Mine de rien, il intervint alors en la faveur de l'Indien.
« Une chose est en tout cas certaine, déclara-t-il d'un ton tranquille. Nous avons ferré Hadès. Il doit être à présent convaincu que nous n'abandonnerons pas la partie aussi facilement, quitte à y laisser des plumes. »
Ses derniers mots contenaient une nuance incontestable de reproche, qu'il cibla délibérément en se tournant vers Athéna. Assise à ses côtés, sur l'un des deux fauteuils faisant face aux chevaliers au garde à vous devant eux, celle-ci eut un sourire entendu à son adresse. Elle avait parfaitement conscience que son Grand Pope n'avait jamais cautionné une partie de son plan, et qu'à sa manière il le lui faisait encore sentir à présent. Elle trouvait leur divergence de point de vue regrettable, mais elle appréciait sa franchise.
« Si c'est ce que tu cherches à savoir Shion, je ne demanderai à aucun des chevaliers privés de cosmos de s'exposer de nouveau à l'extérieur, répliqua-t-elle avec un grand calme. Ai-je répondu correctement à ta véritable question ?
— À une partie, tout au moins », répondit l'interpellé,avec une irrévérence qui désorienta un peu Aphrodite.
Des quatre personnes présentes dans la pièce, le chevalier des Poissons était le seul à ignorer en quoi consistait le véritable problème de Camus. S'il s'en référait au bref échange qu'il avait eu avec Milo avant que les Spectres ne les prissent en chasse, il se doutait néanmoins que ce souci devait être de taille, et que l'altercation sur la plage entre Shaka et le Scorpion en découlait. Ce qu'il saisissait moins par contre, c'était l'espèce d'instabilité qu'il sentait croître dans le cosmos de la Vierge. Debout près de son compagnon, il adressa à l'Indien un regard en biais interrogateur. Mais ignorant sa sollicitude, Shaka colmata instantanément la moindre émanation de lui-même.
Témoin de ce repli, Athéna entrevit enfin la profondeur de l'incompréhension où s'enlisait le sixième gardien. Une souffrance qui l'obligea à ajouter en dévisageant Shaka :
« Je considérais qu'il était nécessaire de compartimenter certains points bien spécifiques de cette mission. J'admets que j'ai peut-être eu tort de ne pas informer l'un des principaux intéressés d'un élément ennuyeux de mon plan. »
Avec satisfaction Shion perçut un infime relâchement dans l'attitude rigide de Shaka. Mais pour le coup, ce fut Aphrodite qui ouvrit des yeux ronds. Piqué par la curiosité, il osa demander :
« Qu'avez-vous compartimenté ?
— Rien qui te concerne, répliqua la déesse sans se froisser. Si tu es curieux, tu peux interroger Shaka. Je l'autorise à te révéler la vérité. »
Son ouverture satisfaisait Shion, et il conserva le silence. Il respectait profondément sa déesse, et il savait que tous n'avaient pas à être tenus au courant de tous ses secrets. Toutefois, il n'aimait pas qu'elle agît comme elle l'avait fait précédemment, en se coupant de l'assentiment d'une partie de sa chevalerie d'Or. Ce genre de cachotteries ne pouvait que nuire à la cohésion de leur groupe. Fort heureusement, elle semblait enfin le remarquer.
« Dorénavant, nous allons nous concentrer sur la manière dont tu vas te rapprocher des Enfers, poursuivit Athéna à l'adresse de la Vierge. Même si Kanon et son équipe piétinent, il est temps que tu me renies plus ou moins officiellement. Il faut qu'Hadès ne voie plus en toi qu'une recrue de choix »
L'Indien lui fut grée de ne pas ajouter « à nouveau », mais dans son esprit les excuses masquées d'Athéna ne levaient pas l'incertitude d'avoir ou non regagné son entière confiance.
Plus bas au onzième temple, Camus et Milo terminaient de prendre leur petit déjeuner en compagnie de Hyoga. Lorsque le jeune homme les avait vus apparaître ensemble dans la cuisine, une expression presque béate s'était inscrite sur son visage. Une marque de satisfaction affectueuse qui avait donné au Verseau l'envie de renouer avec des méthodes autoritaires pour rappeler le Russe à plus de retenue. Il détestait devenir ainsi le centre d'intérêt. Il avait décidément dû rater quelque chose dans l'éducation de son disciple. Naturellement, Milo avait répondu à sa bonne humeur curieuse en se mettant immédiatement à papoter avec lui. Fataliste, le Français s'était assis à table en faisant mine de s'absorber dans la préparation d'une tasse de thé.
« Tu vas t'installer de façon réellement permanente ici ? demanda soudain Hyoga, ignorant le léger froncement de sourcils que son Maître se sentit cette fois contraint de lui adresser.
Lui décernant un grand sourire, le Scorpion le renseigna à sa manière, en grappillant dans la corbeille de fruits secs.
— Nous avons passé la nuit ensemble.
— Milo ! »
L'exclamation outrée de Camus laissa le Grec la main en l'air, une figue confite immobilisée entre la corbeille et sa bouche.
« C'est vrai, j'avais oublié combien tu pouvais te montrer prude sur certains sujets, constata-t-il au bout de deux secondes avant d'engloutir le fruit sec. Excuse-moi. »
Se tournant vers le Cygne, il acheva en inclinant la tête d'un air entendu :
« Mais je m'installe en tout bien tout honneur, je précise. »
Marmonnant une excuse, Hyoga quitta la pièce précipitamment, pour éviter de froisser son maître par la vision de son hilarité mal contrôlée.
« Milo, mais enfin comment peux-tu te montrer aussi infantile ? » répliqua Camus à mi-voix, dès que son disciple eût disparu.
Après la délicatesse de la nuit, voire des dernières semaines écoulées, les manières de goujat du Scorpion le désorientaient. Sa question sans colère lui valut un sourire enjôleur.
« Je le peux comme toi tu peux te montrer faussement désagréable en refusant de laisser les autres exprimer leur joie de te voir heureux.
— Mais je n'ai pas…
— Ose dire que tu n'as pas eu envie de gronder Hyoga comme un gosse, l'interrompit Milo avec tendresse. Et cela simplement parce qu'il a compris que nous nous étions remis ensemble. Quand vas-tu admettre que tu as le droit d'être heureux, mais aussi celui de le montrer ? »
Le sérieux avec lequel il acheva sa phrase força le Verseau à baisser les yeux. Face à cette question existentielle toute simple, et pourtant si lourde de vérités complexes pour lui, il préférait se taire.
Le Grec l'observait avec attention. Il nota l'éclat plus terne qui assombrit un instant son magnifique regard et il eut un pincement au cœur. Camus avait beau avoir appris à se blinder extérieurement, toutes ces histoires l'avaient si profondément marqué, qu'elles rongeaient chaque jour davantage sa discipline impavide. Aujourd'hui, la statue du commandeur avait des pieds d'argile.
Se sachant épié, le Français tenta de réfréner son intérêt en saisissant sa tasse de thé, dont il se mit à absorber le breuvage à petites gorgées d'un air contrarié. Inutilement.
Le Scorpion retint une grimace amusée. Cette expression sévère n'avait aucune chance de le tenir à distance. Il y avait longtemps qu'il ne se laissait plus intimider par la beauté glaciale des orbes turquoise. Sans hésiter, il se leva pour contourner la table qui les séparait. Il agissait nonchalamment, comme par mégarde, se doutant que le Verseau était encore trop bouleversé pour le repousser rudement. Une fois à ses côtés, il se tourna pour lui faire face, en s'appuyant le plus naturellement du monde contre la tranche du meuble.
« J'adore te taquiner, s'excusa-t-il. Mais si tu trouves que Hyoga est parfois un peu trop expressif, dis-toi que concernant la façon dont je viens de parvenir à te faire sortir de tes gonds, pour un chevalier de Glace, ça craint. »
Pris en faute par cette accusation fondée, Camus se troubla sous le regard clair qui refusait de le lâcher. Une légère rougeur rosit ses joues. Milo jubila intérieurement. Même s'il n'aimait pas le perturber, il appréciait plus que tout d'observer la manifestation des sentiments véritables qui l'animaient. Toutefois en ce moment il arrivait beaucoup trop facilement à le déstabiliser. Ce n'était pas bon signe.
Repris par son inquiétude, le Grec passa un bras devant le Verseau, pour enfouir sa main dans le doux rideau de soie de sa chevelure déjà impeccablement brossée. Le rapprochement de la nuit lui permettait ce geste, et si le Français frémit en sentant ses doigts effleurer sa nuque, ce fut plus sous l'assaut d'un effet de bien-être. Vaincu par sa caresse délicate, Camus reposa sa tasse pour se laisser faire. Mais un tel abandon n'était pas non plus normal. Les redditions du Verseau étaient habituellement plus lentes.
S'accroupissant à ses côtés, Milo l'obligea alors à se pencher en avant. Sans difficuIté, il triompha de la faible résistance du Français. Déterminé à le forcer à sortir de sa coquille, il ne relâcha la légère traction de ses doigts que quand leurs fronts se touchèrent. Le regard plongé dans les yeux turquoise, il aurait aimé arracher cette tristesse qu'il sentait dissimuler à fleur d'eau des iris magnifiques. Effleuré par le souffle doux du Verseau, il dut lutter contre l'élan qui le poussait à le serrer entre ses bras. Hyoga demeurait dangereusement proche, et même dans les meilleures conditions, il y avait des choses que le Français n'accepterait jamais.
« Nous sommes deux à présent, Camus, murmura-t-il avec conviction. Sans compter le soutien d'un certain nombre d'autres chevaliers. Et je suis sûr que plusieurs te rejoindront encore. Ça va aller. »
Il martelait ses mots avec douceur, bien conscient que malgré la fermeté de son engagement, ils ne suffiraient pas à apaiser le Verseau.
« J'aimerais avoir ton optimisme », chuchota celui-ci d'un ton presque désabusé.
Un tel désarroi fit mal au Scorpion. Resserrant son étreinte sur la nuque fragile, il tenta de lui transmettre une part de sa force.
« Je ne t'abandonnerai pas cette fois-ci, souffla-t-il comme un serment. Jamais. »
La réponse du Camus jaillit à la manière d'un aveu.
« Je refuse que tu plonges avec moi ».
Ces paroles pointaient sur ce qui le perturbait le plus, et si Milo en avait encore douté, elles venaient lui confirmer la priorité où il le plaçait. Déposant un petit baiser sur le bout du nez de son ancien amant, il n'en affirma pas moins sa volonté de rester à ses côtés.
« Je t'aime, et je ne laisserai plus rien nous séparer. Fais-moi confiance. »
Vaincu par sa tendresse, Camus ferma les yeux en glissant davantage son visage contre le sien. Ils seraient sans doute restés ainsi plusieurs minutes, si un toussotement en provenance de la grande pièce à vivre ne les avait avertis que Hyoga revenait terminer son petit déjeuner. Vivement, ils s'écartèrent. Lorsque le Cygne pénétra dans la cuisine, rien ne trahissait l'abandon précédent de l'un réconforté par l'autre dans les deux convives sagement assis qui se faisaient face.
Au même moment, huit temples plus bas, Shun attirait Sergueï dans le petit jardin bordant le logis des Gémeaux. Sous couvert de lui faire découvrir l'un des plus vieux cadrans solaires de l'île, taillé à même la roche par un artiste inconnu voilà plusieurs siècles, il entraînait l'enfant au plus profond du jardinet, loin des oreilles indiscrètes.
À son habitude Death Mask était passé le déposer un peu plus tôt alors qu'il partait endurcir le groupe de soldats dont il s'occupait ce matin-là, et il restait encore une bonne demi-heure avant que Hyoga, Hermia et Néphélie ne rejoignissent leur équipe sous l'égide de Saga. Installé dans la salle à manger, le premier Gémeau se concentrait déjà sur un texte ancien. Quant à Kanon, Andromède n'en ressentait nulle trace dans les parages. Sans doute profitait-il de cette matinée d'hiver exceptionnellement ensoleillée pour faire une promenade d'agrément en solitaire le long de la côte, comme il les appréciait.
Confiant, le petit Russe suivait Shun sans la moindre appréhension. Il lui était redevable de l'avoir raccompagné la veille. Il était tellement fatigué après avoir sauvé le Verseau des griffes de Minos, qu'il ne savait pas s'il aurait réussi à regagner le quatrième temple tout seul. Et puis, le Japonais était resté discret. Il l'avait incité à se faufiler sans bruit dans le logis du Cancer, et n'avait visiblement parlé à personne de sa présence sur le lieu du drame de la nuit dernière. Au matin, quand son maître était venu l'éveiller, ce dernier ne semblait pas au courant de son escapade nocturne, et rien que pour ces quelques heures de tranquillité loin de la colère tonitruante de Death Mask, Sergueï bénissait son ami le chevalier d'Andromède. Il se doutait néanmoins que le remue-ménage sur la plage aurait des répercussions, et il ne fut pas vraiment surpris lorsque le Japonais lui demanda :
« Sais-tu ce que tu as fait exactement hier soir ? »
Agenouillé devant la pierre gravée avec précision qu'il contemplait, Sergeï releva la tête pour poser les yeux sur Shun. Le jeune homme à la longue chevelure vert sombre le regardait avec bienveillance, et l'enfant décida de lui faire entièrement confiance.
« Oui, j'ai aidé Camus.
— C'est vrai, admit Andromède en souriant. Mais comment as-tu fait ?
— L'armure était avec moi.
— L'armure du Verseau ?
— Non, d'abord celle du Cancer. »
Cela correspondait parfaitement à ce que Shun avait cru percevoir, et il en fut désolé pour l'enfant. Bien que rien ne vint corroborer ce fait, il devinait aussi que cette étrange symbiose ne devait pas dater d'hier, et il eut une pensée amusée pour Angelo. Le Cancer ne se doutait certainement pas des nouvelles facéties de son armure, et Sergueï était suffisamment intelligent pour ne pas avoir fait état de celles-ci au principal intéressé.
Dans l'absolu, une telle alliance découlait naturellement d'un rapport particulièrement fort avec un apprenti en qui la protection sacrée percevait un potentiel exceptionnel. De cette façon, elle le validait en quelque sorte avant l'heure. Mais dans le cas du petit Russe, Shun était convaincu que la corrélation était autrement plus complexe. Néanmoins, il devait s'en assurer avant de décider de ce qu'il allait faire.
« Tu peux contrôler l'armure de Death Mask ? demanda-t-il en s'asseyant sur le muret de pierre mal dégrossi qui délimitait le jardin.
— Oui, confirma le garçonnet. Mais tu ne lui diras pas hein ? Il déteste prêter ses affaires. »
Andromède eut un rire complice, mais il se garda bien de promettre quoique ce fût. Si les évènements devaient se compliquer, il savait qu'il serait de son devoir de mettre en garde les chevaliers d'Or, Shion et Athéna elle-même. Il espérait simplement que le mystère qu'il entrevoyait ne porterait pas un préjudice trop sévère à l'enfant. Il fréquentait Sergueï depuis suffisamment longtemps pour attester du manque de méchanceté, d'hypocrisie ou de calcul de celui-ci. Sergueï avait réellement bon fond. Il s'était attaché à ce tranquille petit compagnon, qui n'aspirait qu'à découvrir, s'instruire, et rendre service aux autres. S'il le fallait, il le défendrait. Et dans ce cadre, il était sûr que le Cancer et le Verseau le seconderaient. Mais pour cela, il devait en apprendre davantage.
« Et tu peux agir aussi sur celle du Verseau ? l'interrogea-t-il à nouveau
— Elle me parle aussi de temps en temps, avoua l'enfant avec une spontanéité déconcertante. Cette nuit, sur la falaise, elle m'appelait. Elle sentait que Camus était en danger. Elle voulait que je l'aide à intervenir. Mais je n'ai pas encore assez de cosmos. Seul, je ne serais jamais arrivé à lui permettre de faire ce qu'elle a fait.
— Et c'est pour ça que tu t'es servi de l'énergie que t'envoyait l'armure du Cancer », compléta Shun, sans laisser paraître son souci.
Heureux qu'un adulte parvînt à le comprendre si facilement sans porter de jugement de valeur, Sergueï opina de la tête avec un sourire. Pour lui, les évènements de la nuit s'étaient enchaînés comme si les armures avaient réagi de façon totalement autonome. Ce qui était exact sans être tout à fait vrai.
Si l'armure du Verseau s'était avant tout mobilisée naturellement pour son porteur, elle n'avait rejoint celle du Cancer que pour se plier au profond désir du petit garçon de vouloir mettre toutes les chances de son côté pour sauver Camus. Bien que les deux armures ait su conjuguer seule une sorte de stratégie d'urgence, qui leur avait permis de pallier le manque d'expérience de l'enfant pour utiliser au mieux le pouvoir qu'il sollicitait sans en avoir conscience, c'était néanmoins bien lui qui puisait dans des strates de cosmos différents à travers l'une d'entre elles, pour rediriger ensuite cette énergie sur l'autre.
« Et sais-tu d'où l'armure du Cancer tirait son énergie ? » s'informa Andromède en souhaitant ardemment que le petit Russe calât sur la question.
Sergueï hésita un instant. Non pas qu'il ignorait la réponse, comme l'espérait Shun, mais à cause de ce que Death Mask lui avait appris sur le cosmos. L'enseignement de son Maître lui permettait d'appréhender que ce qui s'était passé n'était pas tout à fait normal. Même si en l'occurrence, les chevaliers proches du Cancer flirtaient souvent allégrement avec certains éléments infernaux.
« Elle est allée la chercher au fond du Puits des Âme », dit-il enfin d'un ton un peu penaud, redoutant la réaction du japonais.
À son grand soulagement, Shun conserva son expression rassurante, même si au fond de lui, le chevalier d'Andromède se sentait parfaitement démoralisé par la confirmation de ce qu'il craignait. Il ne voulait simplement pas inquiéter l'enfant. Mais il n'y avait plus à tergiverser. Sergueï était… ce dont les Dieux s'effrayaient eux-mêmes.
En face de lui, le petit Russe irradiait pourtant d'innocence. Ses grands yeux d'ambre rayonnaient de reconnaissance affectueuse, et le malaise de Shun s'accentua. Il n'allait pas du tout aimer ce qu'il risquait de devoir faire. Le garçonnet n'avait absolument pas conscience d'avoir lui-même provoqué ce maelström énergétique. Et plus que tout, il ignorait ce qu'il était réellement. Comme devaient l'ignorer tous les habitants du Sanctuaire d'ailleurs. Mis à part Athéna, et sans doute Shion, il voyait mal qui ici pouvait être dépositaire d'un tel secret. Sans le savoir acquis par l'intermédiaire de sa possession par Hadès, il n'aurait lui-même jamais eu accès à cette information.
Le bruit ténu d'une brindille écrasée ranima sa vigilance et il darda vivement ses yeux verts vers le large pilastre d'une colonne dorique qui agrémentait le jardin, un peu en contrebas de l'allée centrale. Derrière celle-ci, une ombre s'inscrivait sur le sol. Se sachant découvert, Kanon sortit de sa cachette. Depuis quand les espionnait-il ? Il avait habilement dissimulé son cosmos, et pris par les révélations de Sergueï, Shun ne s'était plus méfié. Nullement honteux de s'être laissé surprendre, le second Gémeau s'avança vers eux avec nonchalance. Avisant le regard inquiet de l'enfant, Shun lui ordonna gentiment.
« Rentre à l'intérieur Sergueï. Il y a des muffins qui t'attendent à la cuisine. »
Ces gâteaux moelleux étaient les préférés du petit garçon, et Andromède savait qu'il allait s'exécuter avec la célérité gourmande de son âge. En passant près de Kanon l'enfant fit néanmoins un écart significatif sous l'œil amusé de ce dernier. D'un pas tranquille, le Grec finit de rejoindre Shun. Il attendit toutefois que la longue crinière brune aux chauds reflets roux eût disparu pour demander :
« Il te racontait des choses intéressantes ?
— Rien qui te concerne en tout cas », répondit le Japonais en lui retournant une expression angélique.
Kanon eut presque un sourire indulgent. Il en fallait davantage pour le faire renoncer. Habile lui aussi au jeu de la séduction, mais passé maître dans celui de la manipulation, il vint s'asseoir auprès d'Andromède de telle sorte qu'il pût le dévisager sans en avoir l'air. Fixant le fin profil, il enchaîna comme s'il poursuivait une conversation anodine.
« J'étais en haut de la falaise hier soir, quand vous avez organisé votre petite sauterie. »
Tournant vers lui un visage innocent, Shun se contenta d'une réplique minimale.
« Ah. »
Une réaction qui donna envie de rire à l'ancien générale des Mers, tant elle correspondait à sa propre inertie lorsqu'il refusait de donner prise à un adversaire. Il nota cependant que les grands yeux candides se troublaient d'un voile un peu trop méfiant pour paraître honnêtes. Le chevalier d'Andromède avait incontestablement beaucoup appris de sa possession infernale, mais il lui restait encore du chemin à parcourir avant de tromper un interlocuteur tel que lui.
« C'était très noble, et presque héroïque la manière dont ce gamin a volé au secours d'un des chevaliers d'Athéna, continua-t-il d'un ton léger. Le problème, c'est que ledit chevalier va y risquer sa tête si Athéna l'apprend justement. »
Face au regard à présent plus interrogateur que suspicieux de Shun, il poursuivit, en adoptant un sérieux apte à accrocher définitivement l'intérêt du plus jeune.
« Bon écoute, dans cette affaire, je ne suis pas forcément ton adversaire. Cependant je sens que tu te méfies et j'ai besoin d'informations pour y voir clair. Alors voilà ce qu'on va faire. Je vais te dire tout ce que je sais, et toi, de ton côté, tu jugeras si tu peux m'apporter des compléments d'information. Mais avant, il faut que tu me jures de ne répéter à personne ce que je vais te révéler. Il s'agit d'un interdit frappant les Ors. Eux seuls en ont normalement connaissance.
— Je suppose que tu as bénéficié d'une exception gémellaire, ne put s'empêcher de remarquer Shun.
— Et tu vas en profiter par extension, admit Kanon sans se vexer. Mais il faut que tu me promettes que ça s'arrêtera là.
— Tu as ma parole. »
Satisfait, l'ancien Marina définit en quelques mots la « monstruosité » formellement interdite par Athéna, signalant dans la foulée la possibilité offerte au Verseau de leur génération d'engendrer celle-ci, et la réalité de la faute commise. Il parlait en guettant chacune des réactions d'Andromède, et il fut étonné de constater que ses propos ne suscitaient aucune surprise. Le beau visage conservait sa douceur bienveillante. Il n'eut l'impression d'apprendre quelque chose au jeune homme que lorsqu'il évoqua la paternité de Camus et la sévérité du châtiment encouru par les parents supposés et leur rejeton maudit.
« J'aurais dû m'en douter, commenta Shun. Sergueï semble tellement attaché à Camus. Mais le Verseau cache si bien son jeu.
— Sergueï ignore que Camus est son père, précisa Kanon.
— Dans un sens c'est peut-être mieux, soliloqua presque Andromède. Et même si je n'approuve pas la sévérité de la sanction, je comprends qu'Athéna veuille se protéger.
— Toi, tu savais déjà ce qu'est une « monstruosité », commenta le grec d'un air entendu.
— J'ignorais que vous la définissiez sous ce terme, répondit Shun sans plus chercher à biaiser. Et je n'avais aucune idée des représailles prévues par Athéna. Mais continue. Je te rappelle que c'est toi qui à la base es censé éveiller mon intérêt. »
Décidément la possession divine avait plutôt réussi à l'innocent petit Shun. L'assurance rusée qui se cachait sous ses airs de gentil chaton n'avait finalement plus rien à envier à la sienne. Pris à son propre piège, Kanon s'exécuta de bonne grâce.
« Sergueï a utilisé les pouvoirs de deux de nos armures d'Or hier, commença-t-il. Mais j'ai eu la nette impression que s'il l'avait voulu, il aurait pu en appeler une troisième, issue directement du fond de l'Océan. Je ne sais pas comment ça marche, mais certains d'entre nous ont la faculté d'obtenir des armures appartenant à des Sanctuaires annexes. Ça s'est produit pour moi, mais aussi pour Isaak. Et il semblerait que Sergueï ait cette faculté. Sauf que pour Isaak et moi, les armures d'Athéna ne nous avaient pas encore effleurés de leur cosmos lorsque les Écailles nous ont recouverts, et qu'une seule d'entre elles s'est manifestée pour chacun d'entre nous.
— Je sais tout cela, répondit Andromède d'un ton serein.
— Et bien malheureusement pour moi, c'est tout ce que je peux te dire avec certitude », acheva le second Gémeau, en reconnaissant sa défaite d'un sourire charmeur.
Durant quelques secondes Shun se contenta de le regarder d'un air paisible. Il était loin le temps du petit garçon indécis et prévisible dans la moindre de ses réactions, et Kanon se dit qu'il était bon que le jeune homme eût conservé cette douceur dépourvue d'esprit de conquête qui le caractérisait. Ambitieux, revanchard ou séditieux, il aurait fait un ennemi redoutable.
« Tu ne m'as rien véritablement appris, répliqua enfin le Japonais sans pour autant mettre fin à l'entretien. Dans ces conditions, pourquoi devrais-je te dire ce que moi je sais ?
— Parce que pour que je t'en parle, tu dois te douter que le secret de Camus risque de remuer une boue, qui éclaboussera tous ceux qui chercheront à prendre sa défense si Athéna découvre le pot aux roses, reprit Kanon avec espoir. Nous sommes déjà quelques-uns à savoir que le Verseau est loin d'être aussi irréprochable qu'il s'en donne l'air. Personnellement je m'en tape, et je ne lèverai pas le petit doigt si demain Shion devait envoyer sa garde au onzième temple. Mais va savoir pourquoi, mon frère a décidé de l'aider. Et pour ça, il va falloir qu'il étudie le cas de Sergueï. »
S'interrompant un instant, il vérifia l'impact de ses paroles. Shun l'écoutait avec une attention soutenue.
« Or, le problème, c'est que si nous connaissons le terme, aucun d'entre nous ne sait ce que cache exactement une « monstruosité », reprit-il. D'accord, Sergueï cumule les savoirs de ses parents, il fait preuve d'autres pouvoirs plus ou moins étonnants, il semble capable de solliciter des armures appartenant à différents Sanctuaires, et une fois adulte sa puissance sera colossale. Mais il est où le véritable problème ? Parce que même si tous ces dons réunis chez une seule personne peuvent se révéler dangereux, bien dirigés, ils représenteraient néanmoins un sacré avantage pour celui qui en disposerait. Alors pourquoi Athéna tient-elle tant à empêcher la venue au monde de ce genre d'enfant ? J'aimerais beaucoup obtenir la réponse avant que mon frère ne se place entre Camus et sa colère lorsqu'elle découvrira que le Verseau lui a désobéi. Parce que là vois-tu, je me sentirai obligé d'intervenir. Alors maintenant, à toi de voir si tu as envie de nous aider. »
Adromède l'avait écouté sans manifester la moindre contrariété à l'annonce de ses motivations. Durant ces quelques mois, Kanon avait appris à le connaître. Ce genre de franc-parler lui convenait. Néanmoins, il ne fut pas surpris de déceler la trace d'une hésitation infime dans son regard. Il savait que le jeune chevalier Divin n'aimait pas être confronté à certains de ses souvenirs. D'autant plus qu'il le soupçonnait d'avoir conservé une partie de ceux d'Hadès, ou tout au moins de quelques éléments propres au seul domaine infernal. Et en l'occurrence, c'était ceux-ci qui l'intéressaient.
Le silence s'établit entre eux. Un instant Shun baissa les yeux, comme s'il se perdait dans une intense réflexion. Lorsqu'il les releva, le Grec vit que sa décision était prise.
« Le royaume d'Hadès est plus vaste que beaucoup l'imaginent, commença le Japonais. Et il y a des lieux où lui seul est admis. À Elysion, il existait une sorte de bibliothèque camouflée par un champ d'invisibilité. Alors qu'il me contrôlait, il l'a frôlée à un moment donné, et son attention s'est brièvement concentrée sur cet endroit.
— Suffisamment pour que tu puisses y lire quelque chose ? demanda Kanon avec intérêt.
— Ça ne marche pas comme ça, précisa Shun. C'est un savoir immémorial, qui se ravive instantanément comme un souvenir dans l'esprit de celui qui y a accès lorsque l'on touche le support.
— Et qu'as-tu pu apprendre ?
— Différentes choses. Notamment qu'Hadès est parfaitement au courant de ces histoires d'armures qui cherchent leurs porteurs en ne tenant pas compte du lieu d'entraînement de l'apprenti qu'elles visent. Par contre, contrairement à Poséidon, il s'en méfie comme la peste, et il s'est ingénié à verrouiller la possibilité qu'un de ses Surplis cède à cette tentation de son côté. À juste raison peut-être, parce qu'en fin de compte la nature première de ton cosmos t'a poussé à te rallier à Athéna.
— D'accord, admit Kanon. Mais alors pourquoi Serguei est-il parvenu à susciter l'armure du Verseau à travers celle du Cancer, alors que celle-ci puisait son énergie directement en passant par le Puits des Âmes ? Elle provenait bien des Enfers cette énergie. Ne me dis pas le contraire, je l'ai ressentie.
— On l'a tous ressentie, confirma Andromède. Enfin, tous ceux qui en avaient la capacité. Disons que Sergueï est à part. En raison de la particularité de sa naissance, il a la possibilité de choisir entre six armures, et cela dans chacun des Sanctuaires divins.
— Deux armures dans chacun des trois Sanctuaires ! s'exclama le grec, stupéfait par l'information.
— Non, corrigea Shun. Une dans chacun des six Sanctuaires créés aux origines.
— les six ? » répéta Kanon avec un certain effarement.
Il ne regrettait pas le choix de son informateur. Et Shion avait raison de soupçonner le chevalier d'Andromède d'en savoir maintenant autant, sinon plus que lui-même. S'il le désirait, sa relève était même toute assurée.
Le Japonais prit le temps d'apprécier l'expression de surprise inscrite sur le visage du second Gémeau avant de répondre. Il ne trahissait là aucun secret. Il se contentait de ramener à la surface tout un pan méconnu de l'histoire de la chevalerie et de celle des Dieux qui la jalonnait. Il faisait preuve d'un rappel utile, et en aucun cas Athéna ne pourrait lui reprocher ces révélations qui ne touchaient aucun interdit, mais qui avait été simplement oubliées.
« Oui, affirma-t-il. Celui d'Athéna, de Poséidon, d'Hadès, d'Apollon, d'Artémis et d'Arès. Avec le temps, certains de ces lieux sont devenus totalement inaccessibles à nos perceptions humaines. Ils sont aussi quasiment désertés. Mais quelque part, les armures forgées pour leurs protecteurs demeurent toujours endormies en leur sein.
— Attends, l'interrompit brusquement Kanon en levant la main en signe d'incompréhension. Sergueï a bien manipulé deux armures d'Athéna. Celle du Verseau et celle du Cancer. Or d'après toi, il ne devrait pouvoir compter que sur l'intervention d'une seule armure dans chacun des Sanctuaires.
— C'est exact. En fait, il n'a fait que s'allier à l'armure du Verseau pour sauver Camus, expliqua Shun. Par les pouvoirs hérités de ses deux parents, il a la capacité de communiquer avec cette armure dans le cadre d'une intervention d'urgence. D'autant plus qu'il semblait aussi préoccupé par le sort de Camus que la protection sacrée elle-même. Mais la véritable armure avec laquelle il entretient un lien privilégié, c'est celle du Cancer. Car s'il la choisit, elle lui reviendra d'office.
— Donc Sergueï ne maîtrisait véritablement que l'armure du Cancer, résuma le Grec. Mais cette énergie, on peut savoir d'où elle la tirait exactement ?
— D'un surplis, lâcha Andromède d'un ton laconique. L'armure du Cancer est allé puiser des forces auprès de son homologue prêt à servir Sergueï, parce qu'en l'occurrence c'était la seule source de pouvoir qui puisse aussi lui donner un avantage contre Minos. On s'attend rarement à devoir se battre contre son propre camp. Quant à l'onde venue de la mer, c'était trop ténu, et je n'ai jamais été un spécialiste du monde marin pour savoir quelle Écaille était concernée. Mais c'était aussi une façon de déstabiliser l'adversaire. Sergueï n'a pas eu conscience de ce qu'il faisait, mais je peux t'assurer qu'il menait bien le tout en sous-main.
— C'est effrayant, constata Kanon en tournant la tête vers la porte par ou l'enfant avait précédemment disparu. Le pouvoir de ce gosse est tout simplement… monstrueux. »
Shun eut un soupir de contrariété. Rien qu'à l'énumération de ses pouvoirs, Sergueï faisait déjà peur. C'était d'autant plus injuste que rien ne venait étayer un danger réel de son côté. Andromède songea qu'en fonction des circonstances ou des personnes, les réactions des autres pouvaient être parfaitement contradictoires. Car en matière de compétences, les siennes s'étaient aussi passablement renforcées. Athéna était parfaitement au courant, et il se doutait que Shion, les Ors et Kanon ne se leurraient pas sur le faux Bronze devenu chevalier Divin qu'il était en réalité.
Sans vantardise, il se sentait capable de tenir tête au reste de la garde Dorée au grand complet et à la mettre sérieusement en difficulté pour parvenir à le vaincre. Mais parce qu'il s'appelait Shun, qu'il avait grandi en affichant un caractère timoré, qu'il refusait de se battre à moins d'y être contraint et qu'il appartenait au clan des victorieux, on lui faisait confiance.
Sergueï n'avait pas eu le temps de s'affirmer, et bien que le terme rebutât Andromède, il n'avait pas non plus eu celui de se créer une sorte de couverture de respectabilité. Ce point agaçait d'autant plus le jeune Japonais, qu'il savait que le véritable danger était ailleurs. Il ne put donc pas s'empêcher de prendre la défense de l'enfant avec une certaine fougue, et ce, malgré la réalité des difficultés qu'il souleva.
« Si ça peut te rassurer, sache qu'en acquérant la maîtrise de ses pouvoirs, Serguei devra malgré tout faire un choix. Deux armures seulement parmi les six lui seront définitivement acquises. Ce qui, je le reconnais, pourrait poser un réel problème à l'un des Sanctuaires, si celui-ci n'était pas l'allié du Dieu ou de la Déesse qu'il choisira de servir en priorité. Car si on le laisse vivre, Serguei devra se fixer dans un des six Domaines, et faire allégeance à son Dieu. En attendant qu'il se détermine, les six armures peuvent répondre ponctuellement à son appel, allant jusqu'à abandonner temporairement leurs porteurs légitimes si elles en ont un. Mais ce n'est pas tout. Dans le cas où il fasse un choix définitif, ce qui est le but, il conservera encore la main sur les quatre autres armures dans un cas très précis.
— Lequel ? »
Shun eut un soupir d'incertitude.
« Kanon, je crois que ça, c'est un secret divin.
— Alors avec un peu de chance c'est celui que nous tait Athéna, renchérit le Grec. Je n'ai rien contre cet enfant, Shun. Et si nous nous en donnons les moyens, nous arriverons à le sauver. Mais il faut que j'aie toutes les cartes en mains. J'ai besoin de savoir. Dis-moi ce que recouvre réellement le terme de « monstruosité ».
— Tu peux définir ce terme comme une sorte de serrure, qui s'ouvre une fois les clés que représentent les six armures rassemblées entre les mains de Sergueï, se décida Andromède.
— Une serrure quoi ouvre vers quoi ?
— Ne m'en demande pas plus. Plonger dans l'esprit immuable du savoir divin est particulièrement difficile, et demande un effort intense. Hadès a parfaitement senti ma curiosité lorsque j'ai découvert cette pièce, et il a repoussé ce qui restait de ma psyché. Pas suffisamment vite pour que je ne puisse rien lire, mais assez tôt pour m'empêcher de m'imprégner de trop de choses.
— Et cette serrure, tu n'as absolument pas idée sur quoi elle peut ouvrir ? » s'entêta Kanon avec dépit.
Il savait qu'il lui manquait là une information essentielle.
« Non. Tout ce que je peux te dire c'est qu'elle est répertoriée sous le nom de « serrure des clés de la haine. »
— C'est pas bon ça », commenta l'ancien marina en se frottant le menton.
Le silence s'installa à nouveau entre eux, plus lourd, bien que cette fois-ci presque complice. Du Sanctuaire qui s'éveillait leur parvenaient des échos de voix lointains. Les ombres étirées du matin se jouaient des rayons du soleil qui filtraient entre les branches du vieil if sous lequel ils se tenaient. Trois silhouettes s'agitèrent soudain derrière les fenêtres du logis du troisième temple. Les éléments manquants de l'équipe venaient d'arriver.
Rentrer devenait conseillé, avant que la durée de leur conversation n'intriguât leurs compagnons. S'ils s'en référaient aux balancements d'une chevelure bleutée à travers le carreau, Saga devait d'ailleurs déjà se poser des questions. Se relevant du muret d'un mouvement gracieux, Shun prit le chemin du retour. Kanon lui emboîta le pas en adressant un signe d'innocence ingénue à son frère, qui s'incrustait avec suspicion derrière la vitre.
« Kanon , Sergueï n'est pas un enfant mauvais, lui souffla Shun, avec un sourire à l'adresse de Saga, lorsque le second gémeau se porta à sa hauteur.
— Je sais, admit ce dernier, en raccourcissant imperceptiblement son pas. Mais je crois que le problème n'est pas ce qu'il est, mais ce qu'il peut faire. »
Ralentissant à son tour, le plus jeune fit mine d'admirer quelques perce-neige qui bordaient l'allée.
« Il y a une dernière chose que je dois te dire, poursuivit-il en se détournant du regard de Saga. Pour une raison qui m'échappe, un enfant comme Sergueï intéresse grandement Hadès. La nature de ses Spectres les empêchera toujours de procréer, et ses Juges sont exclusivement de sexe masculin. Or, seuls des sangs liés au plus haut niveau peuvent conduire à ce genre de résultat, avec toutes les contraintes qui vont avec l'obligation que les parents visent la même armure. La singularité de la transmission des Surplis aux Enfers entravera éternellement la venue au monde d'un tel enfant parmi les élites d'Hadès. Les écailles de Poséidon sont seulement au nombre de huit, et la possibilité que l'une d'entre elles hésite au départ sur un couple mixte est encore plus réduite. Le Sanctuaire d'Artémis n'admet que des femmes, et celui d'Arès des hommes. Reste Apollon, mais il se tient actuellement si éloigné de notre Sphère, que je doute qu'il dote toujours ses armures de porteurs humains. La seule qui ait vraiment à craindre cette probabilité, c'est Athéna. Et contrairement à Hadès, elle la refuse.
— Tu penses à la même chose que moi ? demanda un second Gémeau qui entrevoyait enfin une possibilité de satisfaire sa déesse tout en épargnant l'enfant et en sauvant Camus.
— Oui, répondit Shun en se penchant pour cueillir une fleur délicate. Mais je doute qu'elle accepte de faire un tel cadeau à son oncle. Et ça n'absoudra pas Camus. »
La porte du logis qui donnait sur le jardin s'ouvrit sur Néphélie. Immédiatement Kanon alla vers elle avec un sentiment d'allégresse nullement feint. Les jours prochains s'avéreraient certainement porteurs de fil à retordre, mais rien n'empêchait qu'il passât un agréable moment avec la jeune femme en attendant.
Note de fin : Première publication juillet 2011 — Chapitre modifié en janvier 2017 (Outre les changements de syntaxe et de vocabulaire, le chapitre contient 840 mots de plus).
