Disclaimer : Les personnages appartiennent naturellement toujours à KURUMADA.
Auteur : Newgaia
Rating : M (précautions prises pour certains chapitres).
Genre : Angst – Drama – Yaoi
Résumé du précédent chapitre (Les révélations de Shun) : Shaka découvre la vraie nature de Sergueï et décide de se taire. Lorsqu'il se présente avec Aphrodite comme rapporteurs de mission auprès d'Athéna, il essaie aussi de soustraire le Verseau à sa curiosité. Si la déesse s'excuse en partie de ne pas l'avoir prévenu du handicap de Camus, il continue malgré tout de s'interroger sur la confiance qu'elle lui porte réellement. De leur côté, Camus et Milo réapprennent les gestes simples de la vie à deux sous l'œil attendri de Hyoga. Cependant, le Scorpion s'inquiète de la tristesse latente du Verseau. Shun obtient des confidences de Sergueï sur la façon dont il a aidé Camus, quilui confirment ses pires craintes. Également désireux de recueillir des informations, Kanon dit à Andromède ce qu'il sait, sans dissimuler le souci que lui pose l'engagement de Saga dans cette affaire. Héritier d'une partie de la mémoire d'Hadès, Shun finit par lui avouer ce que cache le terme de « monstruosité ». Il en est d'autant plus désolé pour l'enfant, que ce dernier n'a rien d'un être mauvais. Pour sa part, ces révélations donnent une idée à Kanon.
CHAPITRE 45 : DE L'AMOUR A LA HAINE (mise à jour 15 février 2017)
Debout face au Scorpion portant cape et armure, Djamila attendait ses ordres avec une impatience mâtinée d'angoisse. En recevant le message codé que ce dernier lui avait transmis par l'intermédiaire de Shaina dans la matinée, la belle Arabe avait frémi d'anticipation.
Depuis son lamentable guet-apens, qui l'avait vu échouer à séduire Milo dans les termes réservés à l'élite de la chevalerie deux semaines plus tôt, plus que tout, elle désirait se racheter. Pour y parvenir, elle savait qu'il lui faudrait faire preuve d'aptitudes à la hauteur de la colère que le Grec avait précédemment ressentie à son égard, et elle appréhendait un peu ce qu'il avait à lui demander. Elle se doutait que cela n'avait rien d'officiel, mais pour rien au monde elle ne lui aurait fait faux bond. Afin de tester son repentir il allait la mettre à l'épreuve, et quoi qu'il exigeât d'elle, elle espérait bien réussir.
Ils venaient de se retrouver dans la vaste oliveraie qui jouxtait le Sanctuaire, près des ruines depuis longtemps abandonnées d'un temple autrefois dédié à Asclépios. Un endroit isolé, suffisamment à l'écart et dissimulé par la végétation pour éviter le risque de se faire surprendre. Le soleil relativement chaud de cette journée d'hiver se frayait sans difficulté un passage à travers les branches centenaires, mais la persistance de la multitude des petites feuilles vert pâle les préservait des regards indiscrets, tout autant que le pan de mur délabré derrière lequel ils se retranchaient.
Milo avait revêtu son armure. Depuis qu'il était arrivé, aucune expression aimable n'animait son beau visage. Mal à l'aise sous la froideur des yeux bleus clairs qui la transperçait, Djamila comprenait mieux la crainte qui saisissait la plupart de ceux qui essuyaient l'animosité du chevalier d'Or. Jusqu'à sa déplorable prestation aux thermes, ils étaient amis, et le Scorpion avait toujours fait preuve d'un minimum de courtoisie envers elle. Même quand les recherches du Verseau piétinaient, et qu'il avait les nerfs à fleur de peau. À voir son expression sévère, il paraissait encore remonté contre elle. Elle devinait sans mal qu'il ne lui pardonnerait pas facilement sa tentative de séduction.
Elle avait eu le temps de réfléchir, et elle comprenait enfin les propos teintés de sagesse que lui avait tenus Kayla peu avant sa mort. Sous couvert de paroles peu flatteuses à l'encontre de Hilda, l'Australienne ne cherchait qu'à la mettre en garde. Apparemment, elle en savait davantage qu'elle sur l'Irlandaise. Si seulement elle l'avait écoutée, elle n'en serait pas là en ce moment.
Ressassant ses erreurs en attendant que le Scorpion daignât ouvrir la bouche, la jeune femme devait admettre qu'elle ressentait toujours une pointe de jalousie fortement teintée d'amertume à l'encontre de Camus. Il était néanmoins mal indiqué qu'elle la manifestât, et de toute façon, après la somme des réflexions qu'avait entraînées son échec, elle s'inclinait sous le poids de la force et de la longévité des sentiments que Milo semblait éprouver pour le Verseau.
Elle ne s'en sentait pas moins flouée, et elle en voulait terriblement à Hilda. Le jeu de cette dernière restait flou, mais sa fausseté et son manque de scrupules titillaient le désir de revanche de la jeune Arabe. Au moins autant que son besoin de regagner les bonnes grâces du Grec.
« Je veux que tu te débrouilles pour envoyer ton amie Hilda patrouiller seule au Cap Nord », dit soudain celui-ci.
Sa voix chaude avait claqué sur un ton de commandement. Instinctivement, elle se raidit davantage, comme il convenait à un soldat en présence d'un supérieur.
« Je ferai mon possible, répondit-elle. Mais elle va tiquer. À cause de sa dangerosité, le Cap Nord est l'un des rares endroits où l'on nous ordonne habituellement de nous rendre à deux. Les risques d'accident sont trop grands.
— Je ne veux pas le savoir, répliqua le Scorpion d'un ton sec. Je l'y attendrai dans trois heures. À toi de trouver un moyen pour la décider à s'y rendre. Souviens-toi seulement qu'en aucun cas elle ne doit se douter de ma présence. »
Et se détournant, il s'éloigna sans lui accorder un dernier regard.
Étouffant un soupir de résignation, elle suivit durant quelques instants sa haute silhouette. Néanmoins, elle n'attendit pas de voir disparaître la cape blanche battant sur les chevilles bardées de métal qui s'enfonçait sous couvert des arbres. Milo venait de lui confier une mission difficile et il ne lui restait que peu de temps pour la réussir. Fort heureusement, elle était affectée de tour de garde avec Hilda ce jour-là, ce qui allait en partie lui simplifier les choses.
Deux heures et demie plus tard, Djamila se traînait sur le sol en se mordant la lèvre inférieure pour retenir ses gémissements de douleur. Durant sa patrouille, elle était parvenue à convaincre sa compagne de dévier de leur route, en arguant avoir repéré un intrus imaginaire. Après une inspection soigneuse des environs, sa coéquipière avait bien essayé de lui démontrer qu'elle se trompait, mais Djamila s'était faite si insistante, que vaincue par son assurance Hilda avait fini par accepter de pousser plus loin leurs investigations. Le Cap Nord près duquel elles déambulaient était un endroit réputé dangereux, mais elle devait admettre que c'était aussi un excellent coin pour se cacher.
Il n'était plus resté à la belle Arabe qu'à trouver un moyen pour inciter son accompagnatrice à poursuivre seule dans cette direction. La topographie l'avait admirablement servi. Les chemins qui menaient à la pointe de l'île s'étayaient à flanc de falaise, quand ils ne disparaissaient pas complètement pour céder la place au vide des précipices qu'il fallait sauter. Djamila n'avait pas eu le choix. Convaincre Hilda de la suivre avait déjà été difficile, mais la pousser à avancer seule sans éveiller ses soupçons passait par une raison imparable. Puisant dans ses réserves de courage et son désir de regagner la confiance de Milo, la jeune femme avait volontairement dérapé lors de son dernier bond.
Le résultat était sans appel. Une magnifique foulure, si ce n'était pas une cheville brisée. En tout état de cause, le but était atteint : elle n'irait pas plus loin. En entendant son exclamation de fausse surprise, suivi d'un cri de réelle douleur, la brune était revenue sur ses pas avec un agacement certain. À présent, accroupie auprès d'elle, elle maugréait :
« Mais enfin, comment t'es-tu débrouillée pour rater une réception aussi facile ? Appuie-toi sur moi, je vais te ramener. »
Repoussant son bras, Djamila se redressa en position assise pour caler son dos contre la roche dure, avant de répondre en gémissant :
« J'y compte bien. Mais avant ce serait idiot que tu n'ailles pas jeter un œil à la pointe de l'île. Qu'on n'ait pas fait tout ce chemin pour rien.
— C'est ridicule, la contra Hilda en passant d'autorité son bras sous ses épaules. Je te dis qu'il n'y a personne par ici. Si tu m'avais écoutée, tu serais toujours sur tes deux pieds. »
Et au grand désespoir de la jolie rousse, sa compagne commença à faire levier de son corps pour la relever en douceur. Au même moment, une pierre roula d'un surplomb au-dessus d'elles, tandis qu'une ombre rapide balayait leur champ de vision. Instantanément Hilda lâcha sa camarade, insensible au sourd geignement de celle-ci quand elle retomba à terre. Leur gibier fantôme prenait soudain de la consistance, et la brune n'était pas du genre à laisser courir sans réagir quelqu'un si peu disposée à s'identifier.
« On dirait que tu as eu du flair, lança-t-elle en s'élançant sur les rochers en hauteur. Ne t'inquiète pas. Je reviens. »
Djamila la vit disparaître sur la pente presque abrupte avec un soupir de soulagement. Pour sa part, elle était certaine que Milo avait pris le relais. Ce qui la rassurait quant à la bonne marche de son plan. Elle espérait simplement que le Scorpion ne poussât pas ensuite la rancune jusqu'à l'abandonner là.
De son côté, Hilda, alias Aslinn, pourchassait l'intrus avec un plaisir évident. Cela faisait longtemps qu'elle n'avait plus eu l'occasion de mettre à profit son ancien enseignement et elle s'élançait d'un bord abrupt à l'autre avec le sourire aux lèvres. Elle avait toujours eu le goût de la chasse. Celui ou celle qui filait devant elle était rapide, et s'arrangeait pour se dissimuler derrière les multiples obstacles du terrain afin qu'elle ne l'identifiât pas. Mais elle avait l'oreille fine, et elle repérait le moindre bruit d'éboulis malgré celui du ressac, de plus en plus fort alors qu'elle approchait de la pointe Nord.
Ce rôle de chasseur lui convenait parfaitement et elle traquait sa proie avec une délectation proche d'un certain sadisme. Quelle que fût la personne qu'elle poursuivait, elle ne lui échapperait pas et il faudrait qu'elle lui rendît des comptes.
Toute à la conviction de sa supériorité, elle fut d'autant plus déconcertée de ne trouver personne en arrivant sur la plateforme longue et étroite qui marquait l'extrémité de l'île. Devant elle se déroulait une langue de roches nues encadrées par deux fosses profondes, où personne n'aurait pu chercher refuge. Au bout, la falaise plongeait directement dans la mer, sur une hauteur de plus d'une cinquantaine de mètres. Mais mis à part le ballet mécontent de quelques mouettes qu'elle avait dérangées dans sa course, elle était seule.
Intriguée, elle s'avança sur l'étroite bande de terre en regardant avec circonspection autour d'elle. Comme elle s'y attendait, les failles à droite et à gauche ne recelaient nulle présence humaine. Arrivée à la limite de la pointe de roche, elle se pencha avec perplexités sur le vide vertigineux qui s'ouvrait à ses pieds. Bien plus bas, les vagues se fracassaient avec violence sur les brisants tranchants. À moins d'être doté d'un pouvoir ouvrant une autre dimension, seul un individu exceptionnellement endurant, doublé d'un excellent nageur, pouvait imaginer survivre à un tel plongeon.
« Tu me cherches ? »
L'inflexion de cette voix masculine au timbre chaud, inconsciemment séducteur et incontestablement ironique, la fit se retourner d'un bond. À quelques mètres devant elle, les bras croisés sur la poitrine et les jambes légèrement écartées, se tenait un chevalier d'Or. En identifiant le Scorpion, elle retint un mouvement de rage. Pourquoi dont fallait-il qu'elle tombât sur celui qu'elle haïssait presque autant que son homologue du Verseau ?
En apparence impassible, Milo lui barrait le passage. Debout à l'extrémité de l'étroit surplomb rocheux, elle était piégée. Un instant, elle hésita à adopter une position de combat. L'avait-il reconnu ? Leur dernière confrontation directe remontait à la disparition de Zoltan lorsqu'ils étaient enfants. Elle avait changé depuis, et elle portait maintenant un masque. En tant qu'Aslinn, elle était également censée être morte. Mais si elle ne lui tombait pas directement dessus à bras raccourci, c'était surtout parce qu'elle savait que contre un tel adversaire elle ne faisait plus le poids.
« Je pensais avoir affaire à un intrus, tenta-t-elle de biaiser, en évitant toutefois de s'approcher de lui.
— Bien essayé Aslinn. Toutefois ça ne marchera pas. C'est moi qui t'ai sciemment attirée dans cette souricière. »
La certitude d'être reconnue la poussa à redresser fièrement la tête.
« Et je suppose que cette garce de Djamila t'a donné un coup de main.
— À cause de l'une de tes initiatives, elle me devait un service », précisa le Grec, en laissant son intelligence deviner à quoi il faisait allusion.
Elle aurait dû s'en douter. Depuis que Djamila avait perdu l'amitié du chevalier en essayant de le séduire dans les thermes, elle pleurnichait comme une gamine en se demandant comment obtenir son pardon. Si elle réchappait de ce piège, la première chose qu'elle ferait serait de tordre le cou de cette traîtresse !
En attendant, le regard bleu clair qui se fixait sur elle ne reflétait aucune indulgence, et elle comprit qu'il serait inutile de mentir. Dans un sens cela lui convenait parfaitement. Elle allait enfin pouvoir régler ses comptes. En partie tout au moins.
« Elle ne perd rien pour attendre », se contenta-t-elle de menacer sa malencontreuse camarade, immobilisée un peu plus bas.
Dépliant ses bras croisés avec une fausse nonchalance, Milo répliqua d'un ton calme et catégorique :
« Tu la laisseras tranquille. Parce que je doute que tu ailles ensuite où que ce soit », ajouta-t-il en se rapprochant de quelques pas.
Instinctivement, Aslinn se raidit, prête à un affrontement qu'elle savait ne pouvoir que perdre. Malgré l'ombre d'une crainte, son orgueil refusait de montrer profil bas.
« C'est lui qui t'a demandé de me traquer ? attaqua-t-elle d'un ton venimeux, en relevant davantage le menton. Il n'est même plus capable de faire son sale boulot lui-même ? »
Le Grec n'avait pas besoin qu'elle explicitât son commentaire pour comprendre à qui s'adressait ce « lui » méprisant. Réfrénant ses envies de meurtre, il répliqua d'un ton sec :
« Il ne m'a rien demandé du tout. Il ignore même que je te pourchasse. Je considère que tu lui avais fait assez de mal comme ça, et dans cette histoire, je suis tout aussi concerné. Donc, je prends la relève.
— Il ne va pas aimer », le brava-t-elle avec justesse.
Refusant de prendre en compte l'objectivité de sa remarque, il lui assena brutalement :
« Tu t'es véritablement conduite avec lui comme une chienne. »
La froideur du ton employé accentuait encore son insulte, et malgré sa maîtrise, Aslinn serra les poings.
« Tu ne sais rien du tout, gronda-t-elle sourdement à travers son masque.
— Détrompe-toi, il m'a tout expliqué, répartit Milo, en se contraignant à conserver son sang-froid. Il m'a parlé de l'étrange demande de votre maître, de la façon dont tu t'es retirée de la course à l'armure, et de celle dont tu l'as incité à te céder à Moscou. Je connais même le résultat de ce rapprochement, qui fait de vous les heureux parents d'un enfant maudit. Tu imagines peut-être qu'il a agi avec un parfait détachement, mais à chaque fois il a énormément souffert. La seule chose que j'ignore, c'est ce qui a pu te passer par la tête pour en arriver à lui infliger ce que tu lui as fait lors de son retour des limbes. Je sais que tu étais la complice de Zoltan. »
Ses dernières paroles s'achevèrent sur un nouveau pas en avant. Ignorant son attitude menaçante, la jeune femme lui tint tête en raillant avec une sorte de jalousie dans la voix :
« Oh ! monsieur se confie maintenant. Tu es vraiment un privilégié. Tu as bien fait d'en profiter, car de la façon dont le vent tourne, je doute que tu savoures encore longtemps sa présence. Athéna ne va pas du tout apprécier le cadeau que je lui ai glissé dans les pattes.
— Tu es vraiment devenue un monstre Aslinn ! tonna le Scorpion en déployant son index meurtrier. La rancœur t'aveugle et tu agis en parfaite égoïste ! Un tribunal composé de nos pairs te trouverait peut-être des excuses, mais pour moi. Tu n'en as plus eu aucune à partir du moment où tu as tué Kayla. Tu n'es qu'une garce, et une meurtrière ! Par dépit tu cherches à faire condamner un homme dont le seul tort a été de voir en toi une amie, et tu n'as même pas une pensée pour ton enfant. »
Ne retenant que la fin de sa phrase, Aslinn eut un rire cinglant.
« Parce que tu vas me dire que ce gamin t'apitoie ? répondit-elle enfin sans cacher son indifférence. Allons, Milo, Sergueï est le couperet qui cisaillera la vie de Camus. Ne me dis pas que tu n'as pas eu une seule fois l'idée de t'en débarrasser avant que la preuve de son existence n'arrive aux oreilles d'Athéna.
— Je te l'accorde. Mais moi, je ne suis pas sa mère. Et lui, au moins, il s'en soucie.
— C'est vrai, admit Aslinn avec mépris. Je reconnais que sur ce plan-là il m'a surprise. Il semble réellement attaché à ce gosse. Alors qu'il n'est là que pour lui rappeler qu'il a trahi tout le monde, et qu'il va probablement le condamner à mort.
— Cela prouve qu'il a du cœur, riposta le Grec. Chose dont tu sembles maintenant totalement dépourvue.
— Faux ! s'indigna-t-elle. Mon cœur, il me l'a volé, et il l'a ensuite détruit en me mentant effrontément. J'avais foi en lui. Je lui ai tout sacrifié. Il a abusé de mon amour pour obtenir ce qu'il désirait sans prendre aucun risque, comme le lâche qu'il est ! Il n'a eu aucun scrupule à me laisser croire qu'il serait éternellement incapable d'aimer, alors qu'il a toujours été attiré par toi. Qu'il t'a toujours aimé ! »
Milo n'avait qu'une envie : lui faire ravaler ses paroles. Après la confession bouleversante du Verseau, il supportait mal d'entendre parler de lui ainsi. Seulement il avait encore besoin d'apprendre quelque chose, et il maîtrisa en lui le tueur sans état d'âme qui menaçait de briser ses chaînes. Posément, il se contenta de répliquer avec un humour grinçant.
« Si j'avais suivi ton principe, j'aurais dû le repousser lorsque j'ai compris qu'il avait eu une aventure d'un soir avec toi.
— Mais je l'espérais bien à la base, se plut-elle à avouer.
— Tu as vraiment changé Aslinn, répondit-il en secouant la tête d'un air faussement navré. À tous les points de vue. Toutefois, ce qui me déçoit le plus, c'est ton manque de parole. Dans mes souvenirs, tu étais pourtant une personne qui ne revenait jamais sur un serment. Alors pourquoi as-tu gardé l'enfant, alors que tu lui avais promis que tu réglerais le problème si tu te retrouvais enceinte ? Être devenue une personne haineuse ne t'a pas suffi, il a fallu que tu te transformes également en parjure. »
Touchée dans sa fierté sous son attaque perfide, Aslinn réagit comme il l'espérait.
« Tu te trompes, répondit-elle d'un ton glacial. Je respecte mes engagements, moi ! Sergueï n'aurait jamais dû naître. Lorsque j'ai compris que j'attendais un enfant, j'ai immédiatement songé à l'avortement.
— Alors, pourquoi ne l'as-tu pas fait ?
— Parce qu'on m'en a empêché.
— Qui ?
— Une amie », lâcha-t-elle après une brève hésitation.
Intrigué par son aveu, le Scorpion décida de jouer de l'ironie pour la pousser dans ses retranchements.
« Oh, et tu penses que je vais te croire ? Tu savais que mener à terme une telle grossesse représentait le pire interdit du Sanctuaire. Tu n'ignorais pas la sanction que vous encourriez tous les deux si on le découvrait. Tu n'as rien d'un être influençable Aslinn. Il aurait fallu que cette personne ait des arguments imparables pour te pousser à le faire.
— C'était le cas. »
Ouvrant ingénument les yeux, Milo l'incita à poursuivre.
« Elle m'a convaincue que cet enfant me rapprocherait de Camus, sans que sa naissance ne nuise à Athéna et à ses troupes.
— Comment ? » insista-t-il sans plus cacher son intérêt.
Elle était ferrée par le besoin de se justifier, et elle répondit sans tergiverser :
« Mon amie m'a promis de me débarrasser de la plus grande partie de mon cosmos si je lui abandonnais Sergueï à sa naissance. Normalement, je n'aurais jamais dû le revoir. Ainsi, je pouvais revenir au Domaine Sacré sans courir le risque d'être immédiatement démasquée en tant qu'ancienne apprentie Or. Apitoyer Kayla n'a pas été difficile, mais atteindre Camus s'est révélé plus difficile que je le croyais.
— Tu espérais le séduire ?
— Exactement, le nargua-t-elle. Mais j'ignorais encore qu'il préférait les hommes aux femmes. Néanmoins, je n'ai jamais voulu trahir le Sanctuaire. Malgré les dires de mon amie, je savais que cet enfant perdu dans la nature représentait un danger. Je n'avais plus la possibilité de l'éliminer, mais un Or aurait pu le faire à ma place. Seulement, Camus refusait de me voir, alors il a bien fallu que je brave son interdit. C'est vrai que j'espérais me rapprocher de lui, mais lorsque je vous ai surpris, je désirais simplement le prévenir, pour qu'il nous débarrasse de cet enfant maudit. Lui seul en possédait encore le pouvoir, et il avait la capacité de se rendre facilement hors de l'île. »
Face à ce flot de paroles amères, Milo se gardait d'interférer. Marquant un arrêt dans ses confidences, la jeune femme le dévisagea un instant avec reproche avant de poursuivre :
« Ce jour-là, tu l'as rejoint la bouche en cœur, et j'ai enfin compris à quel menteur j'avais affaire. Comment aurais-je pu imaginer que l'insensible Verseau avait alors un amant, auquel il offrait tout ce qu'il me refusait, et pour lequel il ressentait des sentiments qu'il m'avait jurés ne jamais éprouver pour personne ? Je l'ai immédiatement haï pour ça. Cependant, tu me prêtes un machiavélisme qui n'est pas le mien. Je ne pouvais pas deviner que des années plus tard, il reviendrait d'entre les morts accompagnés par son propre fils. Et j'en ai été la première surprise. »
S'interrompant à nouveau, elle laissa Milo s'imprégner de ses paroles avant de reprendre :
« Zoltan n'a jamais compris qui était réellement Sergueï. Je ne lui ai rien dit, car je désirais garder ce joker au cas où il échouerait dans la mission que je lui avais fixée. Prévenu, il se serait débrouillé pour utiliser l'enfant à son profit. J'ignore comment il est possible que Camus l'ait retrouvé dans les sous-sols moscovites, mais je ne pense pas que cela soit dû au hasard. Fort ironiquement, c'est lui qui l'a ramené au Sanctuaire. Ce qui le rendra responsable de sa propre chute. Je ne pouvais pas rêver meilleur revers pour lui. »
Sa longue chevelure brune balayée par le vent, Aslinn se tut. Malgré sa colère, Milo devait reconnaître qu'elle faisait preuve d'un certain panache. Elle lui opposait une arrogance haineuse qui n'avait rien à envier à son propre désir de l'écraser comme un insecte, mais il se contint encore pour demander :
« A qui as-tu remis Sergueï lorsqu'il est né ?
— Ne compte pas que je te le dise, se rebiffa-t-elle. Avant, je me serais pliée en quatre pour aider Athéna, mais ma position a changé depuis que je sais que vous fricotez ensemble. D'ailleurs, je ne suis même pas certaine de connaître son identité exacte.
— Tu te fies à une inconnue maintenant ? railla-t-il. Toi ?
— Lorsque cette inconnue m'a servi de marraine à la naissance, alors oui », répliqua Aslinn, d'un ton étrangement doux.
Frustré de ne pas obtenir de plus amples explications que ces mots énigmatiques, Milo se fit menaçant en la bousculant d'une onde de cosmos. Il admettait mal qu'elle lui tînt tête alors qu'elle était en tort, et plus encore il ne supportait pas l'acharnement cruel qui la dressait contre le Verseau. Comme elle le lui avait fait remarquer plus tôt, Camus n'apprécierait peut-être que modérément qu'il réglât ce problème à sa place, mais connaître la profondeur du désarroi actuel du Français l'obligeait à prendre les choses en mains. Et puis, si Aslinn se vengeait en priorité de Camus, indirectement elle l'atteignait aussi.
S'arc-boutant face à sa déflagration d'énergie, la jeune femme mobilisait la totalité des forces qu'il lui restait pour ne pas reculer. Relâchant sa pression, Milo demanda encore, sans cacher son écœurement :
« Comment as-tu pu être aussi abjecte avec lui ?
— Il m'a volé l'amure, répondit-elle en se redressant, comme si à lui seul ce constat absolvait tout.
— Tu la lui as abandonnée, rectifia-t-il.
— Parce que je croyais qu'il était vraiment un être exceptionnel.
— Il l'est, affirma Milo. Sans l'ombre d'un doute. »
À ses paroles, elle se braqua davantage.
« Qu'est-ce qui te fait dire ça ? Le fait qu'il a accepté de coucher avec toi ? Ne me fais pas rire. »
Sa répartie fielleuse eut le don de jeter le Scorpion hors de ses gongs. Cette fois-ci, il ne chercha pas à dissimuler l'agressivité de son froncement de sourcils. Il ne la laisserait plus salir davantage le Verseau.
« Si tu crois que l'amour se limite au sexe, c'est que tu n'as vraiment rien appris de la vie, la rembarra-t-il avec dureté.
— Il était censé fermer son cœur, pas te l'offrir, le contra-t-elle froidement. La seule chose qui me console, c'est que je suis pratiquement certaine de t'avoir volé sa première expérience.
— Ça, ça n'a pas d'importance, la détrompa-t-il. L'essentiel c'est que nous voyons l'un en l'autre un pilier où trouver un peu de repos et de réconfort, énormément de tendresse, de complicité et d'amour. Et ça, il ne te l'a jamais proposé.
— Oh, riposta-t-elle dans un sarcasme, parce qu'il arrive encore à te faire des câlins ? »
L'ironie cruelle de sa question orienta subitement le Scorpion sur une piste très déplaisante, qu'il n'avait jamais explorée, parce que trop monstrueuse à ses yeux.
« Ne me dit pas que tu as quelque chose à voir avec ces viols, feula-t-il, comme un fauve en colère.
— Il fallait bien que je le punisse, répliqua-t-elle froidement, sans tenir compte de l'air qui tournoyait à présent de rage autour du Grec. Zoltan me tenait régulièrement au courant de tout ce qui se passait. A ce moment-là, Camus n'était plus qu'un jouet vulnérable entre ses mains. Son amnésie était vraiment un cadeau des Dieux. Tu ne peux pas savoir combien il a souffert d'ignorer qui il était, de se découvrir condamné, torturé et apparemment rejeté par tous sans connaître son crime. Il était réellement persuadé que tout le monde l'avait abandonné, et j'ai bien cru que le désespoir allait le rendre fou. »
Aslinn s'interrompit un instant pour observer l'effet de ses paroles. L'acuité du regard du Scorpion se réduisait à présent à deux fentes étroites. Ignorant son expression menaçante, elle reprit d'un ton égal.
« Mais ça, ce n'était encore rien par rapport à l'impact des viols qu'il subissait. C'est moi qui ai demandé à notre ami roumain de mettre en place ce traitement de faveur, quand il m'a dit qu'un de ses garde-chiourmes était attiré par lui. Ilya savait se montrer particulièrement brutal, imaginatif et avilissant. J'aurais aimé qu'il parvienne à pousser l'humiliation jusqu'à lui arracher du plaisir malgré lui. Sachant combien il s'en serait voulu ensuite, cela m'aurait beaucoup plus. Mais apparemment, il ne réagit qu'a ta touche, et… »
Passant brusquement à l'attaque, le Scorpion lui interdit d'achever sa phrase. La brutalité de sa poussée l'amena à deux doigts du bord de la falaise. Cela ne la surprit pas outre mesure. Elle venait de le jeter hors de lui, et elle l'avait fait délibérément. Elle était surtout étonnée d'avoir pu parler aussi longtemps. Apparemment, l'impulsivité du huitième gardien s'amendait avec les années. Il demeurait cependant un adversaire en tout point redoutable. Malgré son expérience elle n'aurait rien pu faire pour l'éviter. Mourir de sa main sonnait comme un privilège.
Le regard zébré de lueurs orangées de plus en plus soutenues et la pointe de son index rouge emperlée de poison, Milo l'avait décollée du sol d'une seule main en la tenant fermement par le col de sa tunique. Son visage à hauteur du sien irradiait une férocité rarement égalée.
Aslinn eut l'esquisse d'un sourire satisfait derrière son masque. Le pouvoir des mots surpassait parfois la force des poings. Quoi qu'il fît, elle l'avait profondément blessé, et son amour pour Camus en garderait une marque indélébile. Près de son cou, l'ongle meurtrier s'allongea encore. Il s'apprêtait à frapper, lorsqu'un ordre sec claqua.
« Milo, non ! Repose là ! »
Le son de cette voix, habituellement si posée, vibrait d'un accent d'urgence, qui interpella le Scorpion tout en lui arrachant un frémissement de contrariété. Depuis combien de temps Camus les espionnait-il ? Et surtout, pourquoi intervenait-il en faveur de celle qui ne rêvait que de le détruire ? Interrompant son geste sans dissimuler son mécontentement, il relâcha légèrement sa pression sur la tunique de la jeune femme. Il s'attendait à ce que celle-ci laissât transparaître un minimum de soulagement, mais en percevant son indécision elle eut un petit rire de gorge parfaitement irritant.
« Tu lui obéis comme un petit toutou », railla-t-elle.
Les yeux étrécis de colère, le Grec raffermit sa prise. Derrière lui, le Verseau intervint à nouveau.
« Milo ! »
Il était en droit de considérer que le Verseau tentait de lui ravir sa proie, et par là même de refuser de lui obéir. Mais nonobstant son envie de ménager son compagnon, l'insistance du Français avait quelque chose d'inhabituel, et il obtempéra. Sous son masque, il aurait juré qu'Aslinn souriait.
« Ne tire pas trop sur ta chance », la mit-il en garde en la relâchant sans douceur sur le sol.
Plus haut, perché sur l'une des énormes pierres menant à la plateforme rocheuse battue par les vents, Camus se détendit imperceptiblement. En voyant Milo saisir Aslinn par le col, il avait bien cru qu'il ne parviendrait pas à l'arrêter. Il savait également que son ingérence risquait de heurter le Scorpion, et pire encore, de le faire passer pour un être faible aux yeux d'Aslinn s'il se pliait à son désir. Son intervention était pourtant légitime, même si elle plaçait Milo dans une position délicate.
Un peu plus tôt, il avait croisé Shaina à proximité du temple des Poissons alors qu'il rentrait du Palais. Rencontrer la jeune femme en ces lieux ne l'étonnait plus. Elle semblait y trouver un pôle d'intérêt puissant, et les après-midi où elle rejoignait Aphrodite se multipliaient. Si elle n'avait pas eu aussi mauvais caractère, les moins timorés lui auraient demandé depuis longtemps avec malice pourquoi elle s'incrustait ainsi auprès du douzième gardien.
Camus n'était pas du genre à se soucier des commérages, mais il avait des yeux pour voir et un esprit pour analyser. Même en évitant de tomber dans les rapprochements faciles, il constatait simplement que son voisin paraissait apprécier ces visites, et qu'il devenait un peu moins sauvage après chacune d'entre elles. Elles allaient donc dans le bon sens, et il avait abordé la jeune femme avec une sorte de bienveillance froide pour lui demander si elle savait où se trouvait Milo.
Shion tenait à approfondir avec le Scorpion un ou deux détails suite au débriefing de Shaka et Aphrodite. Il y était lui-même passé dans la matinée, et le Grand Pope l'avait chargé de lui adresser le Grec. Une simple formalité à régler, mais qui lui donnait l'occasion de croiser son amant dans la journée sans paraître rechercher sa présence.
À sa question, le chevalier de l'Ophiuchus avait semblé lui dédier un regard étrange sous son masque. Et lorsqu'elle lui avait dit de se rapprocher de Djamila auprès de laquelle le Scorpion l'avait envoyée un peu plus tôt porter un message, il avait aussitôt suspecté une machination. Sous un voile de jalousie léger, il imaginait surtout Milo en train d'essayer de le prendre de vitesse pour retrouver Aslinn. Cela partait incontestablement d'un bon sentiment, mais il n'était pas certain qu'un tel déploiement de soutien protecteur en sa faveur facilitât l'embellie de leurs rapports.
Camus reconnaissait ne pas être au meilleur de sa forme, tant physique que morale. Toutefois, il avait toujours réglé seul ses problèmes, et affronter celui-là lui tenait particulièrement à cœur. Et puis, il redoutait ce qu'Aslinn pourrait dire au Scorpion. Concernant leur aventure d'un soir à Moscou, il était resté minimaliste malgré sa confession. Il l'avait fait autant pour éviter de blesser l'amour et l'orgueil de Milo, que par un réflexe de pudeur. Car celle-ci avait sérieusement été mise à mal lors de sa captivité entre les mains de Zoltan, et il ne désirait pas particulièrement à évoquer cette période dont elle avait été l'un des vecteurs.
Négligeant de revêtir son armure, il était immédiatement parti du côté du baraquement des femmes. Retrouver la piste de Djamila avait été plus difficile qu'il l'imaginait. Découvrir qu'elle et sa coéquipière s'étaient détournées de la route régulière de leur tour de garde pour se rendre à la pointe Nord avait rallumé toutes ses alarmes. En apercevant la jeune Arabe, apparemment blessée, qui se morfondait assise entre deux rochers, il avait poursuivi son chemin sans se faire remarquer. Repérer une émanation agressive du cosmos de Milo l'avait incité à bondir en avant. Ignorant la sente qui zigzaguait entre les pans de pierre, il avait coupé au plus court pour arriver par le sommet granitique.
En contrebas, sur le surplomb étroit qui plongeait dans la mer, Milo et Aslinn s'affrontaient déjà verbalement. Il allait manifester sa présence, quand il avait entendu les explications de celle-ci sur la raison qui l'avait poussée à mener sa grossesse à terme. Intrigué, il avait préféré ne pas l'interrompre. Jusqu'à ce que la conversation déviât sur le rôle de la jeune femme lors de sa détention.
Rattrapé par une pléiade de mauvais souvenirs, il avait commis l'erreur de se laisser déborder par ceux-ci. Une faute de débutant, qu'il aurait certainement sévèrement sanctionnée chez Hyoga. La honte de se découvrir si marqué et influençable par ce passé douloureux l'avait désorienté une seconde de trop. Lorsqu'il avait enfin réagi, le Scorpion était prêt à en terminer avec Aslinn. Camus n'éprouvait aucune pitié pour la jeune femme, mais il entrevoyait une manière de se reconstruire en châtiant lui-même son ancienne concurrente. Et puis, une idée un peu folle qu'il serait intéressant de vérifier lui avait traversé l'esprit.
« Écarte-toi Milo, c'est à moi de décider de son sort », fit-il en atterrissant gracieusement sur l'esplanade de roche.
À contrecœur, le Scorpion obéit. Glissant d'un pas sur le côté, il laissa une ouverture à Camus.
Le Verseau faisait maintenant face à Aslinn. Une onde froide envahit soudain la plateforme. Crépitant doucement, le cosmos amorcé du Français agitait sa chevelure couleur de lagon à contre-courant du vent. S'avançant d'une démarche tranquille Camus matérialisait lentement son aura gelée entre ses doigts. Son visage n'exprimait rien d'autre que le détachement mis en place pour l'exécution d'une sanction méritée.
Le regard redevenu d'un bleu limpide, Milo l'observait avec une ombre d'inquiétude. Camus n'était pas un tueur. Au-delà de ses réflexes acquis de chevalier de Glace, cette façon déterminée et insensible de procéder avait quelque chose de surfait. Pour le bien du Verseau il brûlait d'intervenir à nouveau, mais l'effleurement d'une aura froide le retint. Apparemment, le Français avait perçu son indécision, et il ne tolérerait pas une nouvelle ingérence.
Devenue totalement incapable de lire ce genre de subtilité à travers ce qu'il lui restait de cosmos tronqué, Aslinn bravait la situation d'une attitude fière. Nullement effrayée par cette confrontation, elle conservait un port de tête altier. Parvenu à moins de trois mètres d'elle, Camus la mit en demeure de se défendre.
« Mets-toi en garde Aslinn. Cette fois-ci, nous allons avoir le combat que nous évitons depuis des années.
— Tu oserais tuer la mère de ton propre fils dans ces conditions ? le défia-t-elle d'un ton froid.
— Tu es beaucoup de choses Aslinn, mais tu n'as rien d'une mère », répliqua le Verseau sans se laisser perturber.
Il maintenait à présent entre ses doigts une sphère de glace parfaite, qui n'attendait qu'un lancer de sa part pour se propulser en avant dans un déploiement de lames tranchantes et meurtrières. Prudemment, Aslinn porta ses mains devant elle dans un mouvement de garde dérisoire. Ce qui ne l'empêcha pas de le provoquer d'une autre manière.
« J'ai perdu la majeure partie de ma puissance, exposa-t-elle calmement. Tu as beau vouloir te donner le meilleur rôle, ce ne sera pas un combat, mais une exécution. Ce qui ne devrait pas te gêner outre mesure. Tu as reçu des ordres, n'est-ce pas ? »
La boule de cosmos glacée ne perdit rien de sa stabilité, mais sa structure se rétracta légèrement. Attentif au plus petit détail, Milo se sentit obligé d'intervenir. S'il n'adhérait pas au désir de Camus d'assumer le rôle du bourreau, il n'envisageait pas non plus que leur ennemie s'esquivât.
« Elle essaye de s'en tirer », grommela-t-il à l'adresse du Verseau en réactivant sa propre énergie.
Contre toute attente, ce dernier hésitait toujours. Le Grec sentait qu'un élément lui échappait. Soucieux avant tout de châtier celle qui avait osé commanditer de tels crimes contre son amant, il jugea le moment opportun pour reprendre les choses en mains. L'expression dépourvue de la moindre pitié il pointa de nouveau son ongle meurtrier vers la jeune femme. Percevant une montée d'énergie derrière lui, Camus s'interposa encore une fois verbalement.
« Elle n'a pratiquement plus de cosmos, Milo. Elle ne peut plus rien contre nous à présent. »
Fortement contrarié par cette réplique, le Scorpion haussa le ton à l'encontre du Français pour une des rares fois de sa vie.
« Elle est dangereuse ! Et tu te laisses gagner par une indulgence inappropriée ! »
À travers son masque, Milo aurait juré qu'Aslinn lui dédiait un regard aussi méchant que chargé d'ironie. Il frémit de colère. Camus se laissait tout bonnement guider par sa mauvaise conscience. Il ne savait plus ce qu'il faisait. Mais le contrer dans cette situation sans poser de jalons, c'était encourir son courroux, et surtout, le risque de le déstabiliser davantage. Aslinn l'avait parfaitement compris.
De rage, une goutte de poison suinta au bout de l'ongle rouge. Le Scorpion parvint néanmoins à se contenir. Le Français réagissait bizarrement ces derniers temps, et il lui paraissait encore trop vulnérable pour qu'il contrecarrât sa décision. Intérieurement, il se promettait cependant de traquer la jeune femme sans répit si elle survivait et de ne pas l'épargner quand il croiserait sa route. Elle sembla d'ailleurs parfaitement saisir son message implicite. Avec une satisfaction non dissimulée, il la vit brusquement amorcer un mouvement de retraite sur sa droite. Une mesure de prudence qui n'échappa pas non plus à Camus.
Avec une insistance presque vexante, ce dernier s'interposa une nouvelle fois.
« Milo, non !
— Ne t'inquiète pas, je respecterai ta décision, l'apaisa-t-il. Jusqu'à ce qu'elle ait quitté cette île. »
Satisfait de sa phrase en demi-mesure, le Grec scella sa résolution en fixant Aslinn d'un air déterminé. Un pas devant lui, Camus émit un souffle doux qu'il jugea soulagé. Pour sa part il ne quittait pas l'Irlandaise des yeux, et il sentit plus qu'il ne vit le cosmos du Verseau se dissoudre. Autour d'eux, la température redevint acceptable. À contrecœur, il abandonna à son tour sa posture agressive. Il demeurait néanmoins vigilant. Aslinn était suffisamment retorse pour tenter de profiter de l'occasion pour essayer de blesser le Français sans armure. Rien ne la séparait de Camus, et il aurait aimé que celui-ci s'écartât. Au lieu de cela, rigide dans son immobilité, le Verseau semblait la mettre au défi de prendre une décision impossible. Enfin, celui-ci lui intima d'un ton bas.
« Va-t'en ! »
Guettant sa réaction, Milo retint son souffle. Il était déterminé à ne pas bouger pour protéger son compagnon qui lui-même ne s'écartait pas, et une seule option s'offrait à la jeune femme : plonger dans la mer. L'accepter, c'était se condamner elle-même à une mort certaine. Redoutant une tentative de survie désespérée de sa part, le Scorpion se focalisa sur sa personne, prêt à intervenir si elle faisait mine de s'élancer en avant. Mais au lieu de réagir comme il s'y attendait, Aslinn porta la main à son visage. D'un geste tranquille, elle ôta son masque. Sans doute pour leur offrir une dernière fois la dureté de son regard méprisant.
En se posant sur Camus ses yeux d'ambre se chargèrent d'une telle haine, que Milo ne put s'empêcher de grincer des dents. Il était persuadé qu'elle allait attaquer, et il se préparait à riposter, quand Aslinn le surprit en effectuant un pas en arrière. Elle était à présent au ras de la falaise.
« Profite bien de ce répit, Camus, cracha-t-elle en jetant son masque aux pieds de ce dernier. La prochaine fois que nous nous reverrons, je m'arrangerai pour que tu te retrouves à ma place. Et il n'y aura personne pour te sauver. »
Sur ces paroles incompréhensibles pour le Grec, elle se laissa chuter en arrière. Avalé par le vide, son corps disparut sans un cri. Stupéfait par sa décision, le Scorpion apostropha le Verseau d'un ton légèrement excédé.
« Est-ce que tu vas m'expliquer ? »
Il ne croyait pas une seconde qu'Aslinn venait si facilement de se suicider sous leurs yeux,
« Regarde », se contenta de répondre Camus, en faisant les trois pas qui le séparaient du bord de la falaise pour se pencher en avant.
S'approchant aux côtés du Français, le Grec perçut immédiatement l'anomalie qui déjà se résorbait au pied de l'escarpement. En contre-bas, les vagues attaquaient toujours avec autant de force destructrice les pointes acérées des brisants qui se déployaient devant le précipice. Pour un néophyte, Aslinn n'avait eu aucune chance d'échapper à sa chute vertigineuse. Pour les sens surdéveloppés des chevaliers d'Or, l'intervention était évidente. Discrète, invisible à l'œil nu et pratiquement indécelable au milieu de la furie marine, mais bien réelle. Un infime ralentissement au milieu du moutonnement de l'écume, un mouvement inversé des courants, et la naissance d'un rideau de brume inhabituel à cette heure de la journée. Le tout orchestré par une volonté qui demeurait minimaliste, mais qui malgré ses précautions apposait une signature qui n'avait rien d'humain.
« La garce ! Elle savait qu'elle ne risquait rien, s'exclama le Scorpion. Comment as-tu pu deviner qu'une entité extérieure interviendrait ?
— Je n'avais aucune certitude, répondit Camus en se redressant. Je me suis simplement basé sur ce que j'ai entendu précédemment. Elle a raison sur un point Milo. Ma rencontre avec Sergueï au fond des sous-sols de Moscou ne doit certainement rien au hasard. L'inciter à sauter, c'était le moyen d'essayer de découvrir qui se cache réellement derrière elle.
— Oui, mais pour cela tu as dû la laisser s'échapper, regretta le Grec.
— Je n'avais pas le choix. C'était notre seule chance de nous assurer qu'il existe des pans d'ombres inquiétants derrière toute cette histoire. Aslinn n'a pas agi seule. Je pense qu'il s'agit d'un complot. Bien plus ancien et bien plus vaste que celui visant ma personne. Compte tenu de la nature de Sergueï, il cible certainement Athéna.
— Tu oublies que tu ne peux rien dire à notre déesse sans te trahir, répliqua Milo en reportant son attention sur son amant.
— Pour l'instant oui, admit Camus les yeux perdus sur l'horizon. Mais si nous parvenons à résoudre cette énigme, peut-être acceptera-t-elle de me pardonner et épargnera-t-elle Sergueï. »
Pour une fois, le Scorpion se sentait beaucoup moins optimiste que le Verseau, et il augurait mal du souhait de celui-ci concernant son fils. Afin de le préserver, il aurait préféré que le Français se détournât totalement de l'enfant. Si les déductions de Camus s'avéraient exactes, le Grec se faisait fort de convaincre Athéna que ce dernier avait des excuses, et il espérait qu'elle lui laissât la possibilité de les exposer lui-même. Et pour ces explications, Milo saurait se faire le champion toutes catégories des avocats de la défense. Que cela plût ou non à l'accusé.
Mais ses chances de réussir à amadouer leur déesse passaient par un sacrifice nécessaire. Et Sergueï paraissait tout désigné pour tenir ce rôle. Sauf que le Verseau ne semblait pas disposé à l'abandonner. Pour un peu, le Grec en aurait trépigné de frustration. Alors qu'il avait maugréé pendant des années contre le manque d'expression émotive de son amant, voilà qu'il allait devoir se battre contre l'expression de celle-ci. Sagement, il préféra néanmoins garder ses pensées pour lui. Camus venait de faire preuve d'une réaction pleine de surprise envers Aslinn, et une fois de plus il s'inclinait face à la subtilité de son esprit. Si véritablement un complot se tramait dans l'ombre depuis des années, et qu'ils parvenaient à le démontrer, son idée avait peut-être une chance de marcher.
« Quelles sont tes conclusions ? demanda-t-il en parvenant enfin à capter le regard du Français.
— Le peu d'aura que j'ai perçu n'a rien à voir avec l'empreinte d'Hadès, affirma Camus.
— Elle ne correspond pas non plus à celle de Poséidon », compléta le Grec.
Durant quelques instants, les deux chevaliers se regardèrent d'un air interrogateur. Quel autre Olympien pouvait bien désirer s'immiscer dans les affaires du Sanctuaire ? Conservant un silence songeur, ils regagnèrent la sente à peine marquée qui serpentait à travers les rochers. Milo marchait devant. Perdu dans ses réflexions sur le mystère qu'il entrevoyait, le Verseau faillit le heurter lorsque celui-ci s'arrêta brusquement avant de se retourner pour lui faire face. Interpellé par l'expression incertaine que lui présentait soudain son compagnon, le Français arqua légèrement un sourcil interrogateur.
« Je peux te demander une faveur ? le pria presque Milo.
— Laquelle ?
— Eh bien, j'aimerai que tu me permettes de brosser ta chevelure chaque soir. Comme il m'arrivait de le faire lorsque nous étions enfants. »
L'inattendue d'une telle requête à ce moment précis l'étonna suffisamment pour qu'il trahît son incompréhension d'un battement de cil. Décidément, la faculté de Milo pour sauter du coq à l'âne le surprendrait toujours. Ils venaient vraisemblablement de mettre à jour une menace sérieuse, et tout ce qui importait au Scorpion c'était de renouer avec un geste totalement hors de propos. Cette sorte de frivolité insouciante le dépassait.
« Quoi ? » f
Devant la nouvelle lubie de son amant, il ne trouva rien d'autre à répliquer. Face à lui, le Grec paraissait brusquement hésiter, et Camus se demanda ce que pouvait réellement cacher cette question incongrue. Le regard de Milo le couvait de cette attention tendre qu'il lui destinait souvent lorsqu'ils étaient sûrs d'être seuls, mais le Verseau le devinait aussi préoccupé, et il comprit que, quelle que fût la raison de cette étrange requête, elle tenait à cœur au Scorpion. Refoulant son premier réflexe qui lui dictait de rappeler à son compagnon qu'ils avaient à envisager des actes autrement importants, il attendit patiemment que celui-ci devînt plus explicite.
« Camus, tu es maintenant si braqué contre le fait que l'on te touche, que même si tu me fais confiance, les gestes les plus simples que j'ai envers toi t'amènent parfois à réagir de façon totalement décalée, se décida enfin Milo. Tu as besoin de réapprendre le langage de ton corps lorsque l'on t'effleure. Lorsque je t'effleure. Et moi… moi, il faut que je sois celui qui chasse cette crainte de tes yeux. »
Il achevait visiblement avec difficulté, et Camus en déduit qu'il repensait sans doute aux dernières paroles d'Aslinn, avant qu'il ne dévoilât sa présence. Touché et mal à l'aise, le Verseau préféra se blinder sous son masque d'insensibilité, en le mettant simplement en garde d'un ton sévère :
« Tu auras intérêt à ne laisser aucun nœud dans mes cheveux. »
Habitué à cette attitude qui refusait de se laisser percer à jour, et conscient que sa demande avait véritablement déstabilisé le Français, Milo se contenta de lui adresser un sourire complice. Il aurait aimé acter sa reconnaissance par quelques paroles tendres, toutefois le moment était mal choisi pour s'étendre sur cette première victoire. Il ne s'en remit pas moins en chemin d'un pas plus léger, ronronnant déjà intérieurement à l'idée de s'occuper de la longue crinière de son compagnon.
Ils atteignirent rapidement l'endroit où Djamila attendait en évitant de remuer sa cheville douloureuse. Rancunier, le Scorpion passa auprès d'elle sans lui jeter un regard. Elle s'était acquittée de sa mission et il lui enverrait des secours, mais il était hors de question qu'il s'apitoyât sur son sort. Derrière lui, l'exclamation incrédule de la jeune femme retentit.
« Tu ne vas tout de même pas me laisser là ? »
L'ignorant superbement, il poursuivit sa route sans se retourner.
Une boule d'angoisse au fond de la gorge, la belle Arabe le vit franchir la passe où elle s'était blessée d'un saut adroit. Ravalant sa fierté, elle allait réitérer son appel, cette fois-ci de manière nettement plus plaintive, quand elle se sentit brusquement saisie par deux bras puissants, qui la décolèrent du sol comme si elle n'avait pas pesé plus qu'un fétu de paille. Un cri de surprise lui échappa tandis qu'elle levait les yeux pour croiser ceux d'un bleu si particulier du Verseau. Comme à l'accoutumée le visage de ce dernier n'exprimait aucune douceur. Elle crut néanmoins déceler un éclat amusé derrière la froideur des orbes turquoise et elle jugea son premier réflexe de protestation malvenu. Elle aurait été particulièrement stupide de repousser ce secours inattendu.
Malgré tout un peu embarrassée, elle préféra baisser la tête. Se retrouver blottie contre le torse de celui à cause duquel Milo refusait de s'intéresser à elle avait quelque chose de surréaliste. Il ne portait pas son armure, et l'échancrure de sa tunique laissait entrevoir une musculature fine, bien dessinée, à la peau d'une blancheur étonnante et au parfum incroyablement doux. Elle ne comprenait toujours pas comment Milo pouvait préférer un homme à une femme, mais indubitablement, il avait bon goût.
Note de fin : Première publication juillet 2011 — Chapitre modifié en février 2017 (Outre les changements de syntaxe et de vocabulaire, le chapitre contient 1461 mots de plus).
