Disclaimer : Les personnages appartiennent naturellement toujours à KURUMADA.

Auteur : Newgaia

Rating : M (précautions prises pour certains chapitres).

Genre : Angst – Drama – Yaoi


Résumé du précédent chapitre (De l'amour à la haine) : Milo demande à Djamila d'isoler Aslinn. Il désire avoir une explication avec la jeune femme avant de la tuer. Se sachant découverte, cette dernière ne cache pas sa haine pour Camus et accepte de lui dire pourquoi elle a gardé Sergueï malgré la promesse faite au Verseau. Décidée à le blesser, elle révèle aussi au Scorpion son implication dans les viols de Camus. Fou de rage, le Grec va se débarrasser d'elle, lorsque l'intervention du Verseau suspend son geste. À contrecœur il laisse le Français prendre en mains la suite des opérations, mais il a beaucoup de mal à ne pas réagir quand celui-ci semble donner une chance à sa tortionnaire. Profitant de l'aubaine, Aslinn se jette du haut de la falaise et disparaît dans la mer. Camus explique enfin à Milo la raison de son étonnante clémence. Il est persuadé qu'une entité inconnue se cache derrière la jeune femme, et avec l'aide du Scorpion, il veut essayer de percer à jour cette menace. S'il démasque un complot, Athéna acceptera peut-être de lui pardonner.


CHAPITRE 46 : LE JUGEMENT DES ORS (mise à jour 6 juillet 2017)

Fidèle à son ancienne image de sérieux et de serviabilité incarnés, le Sagittaire poursuivait sa reconquête des années perdues en inscrivant dans son emploi du temps la majorité des occupations qui rassemblaient ses frères d'armes. L'entretien de leur condition physique en faisait partie, et il ne ratait jamais un entraînement aux arènes. Sa bonne volonté et son esprit ouvert n'étaient cependant pas exempts d'un voile de dissimulation, et comme souvent depuis sa résurrection, ce matin-là, il observait en se tenant un peu à l'écart.

A l'exemple d'Aldébaran, Aioros souriait à tous et se posait régulièrement en conciliateur. Pourtant, sa propre réintégration demeurait singulièrement fragile. Être propulsé dans le monde des vivants avec un corps d'adulte et une âme qui gardait la fraîcheur de ses quinze ans n'avait rien d'évident. Si les évènements précédents sa mort l'avaient marqué en modérant son enthousiasme, il conservait néanmoins de grands idéaux. Imaginer que leur retour à la vie sonnerait la fin de leurs divergences ainsi que de leur manque de communication entre eux en était un.

Près de huit mois après leur délivrance de la colonne d'airain, le Sagittaire devait admettre que même si la majorité des résidents du Sanctuaire paraissaient heureux de le revoir, malgré ses efforts, son intégration au sein de la garde dorée n'avait rien d'éclatant. Vis-à-vis de quelques membres de leur groupe, elle demeurait même absente. Il avait pourtant sincèrement cru que quelques mises à plat et un réel intérêt pour le bien-être des autres suffiraient à renouer les liens brisés, tout en tissant ceux qui n'existaient pas encore avant sa mort. Mais excepté avec Aiolia, ses initiatives se soldaient au mieux par l'apparition d'une sorte de neutralité bienveillante, au pire par une complète indifférence à ses tentatives d'amorcer un dialogue constructif.

Après son frère, Aldébaran était celui avec lequel il se sentait le plus à l'aise. Le soutien amical du grand Brésilien ne se démentait pas, et souvent ils combattaient ensemble, ou ils se rejoignaient pour bavarder quelques minutes lorsque leurs fonctions s'y prêtaient.

La sympathie affichée du Taureau se heurtait toutefois au même élément de partage que celle du Lion : leurs compagnes respectives faisaient dorénavant partie intégrante de leur existence, et pris dans les rets de l'affirmation récente de leurs unions, ils envisageaient mal de tenir celles-ci éloignées pour privilégier un échange exclusivement viril. Mélina et Marine appréciaient cependant énormément Aioros, et il aurait pu s'incruster auprès des deux couples sans soulever de vagues. Mais bouleverser l'intimité des autres n'entrait pas dans son caractère. Régulièrement, il se retirait donc sur la pointe des pieds, dès qu'il voyait son frère ou son ami tourner un regard énamouré vers leurs bien-aimées. Il le faisait si naturellement, qu'aucun des quatre ne suspectait sa mélancolie de s'éloigner.

Depuis son retour, seuls Dohko et Shion se démarquaient par leurs manières pragmatiques. Recherchant les bonnes volontés pour remettre à flot le Sanctuaire, les deux anciens l'avaient immédiatement intégré au suivi de la bonne marche des affaires courantes. Comme si ses années post-mortem n'entraînaient aucune incidence. Une opportunité qui avait offert au Sagittaire la possibilité de retrouver un semblant d'utilité, aussi efficace pour l'aider à asseoir son équilibre, que pour masquer sa solitude et son désarroi face à la perte physique d'une partie de sa jeunesse.

Il leur était également grée de l'avoir promus d'office à la place de Camus, le temps que celui-ci demeurât privé de son comos à l'extérieur de l'Île. Les missions qu'il accomplissait hors du Domaine Sacré le distrayaient et permettaient de structurer sa fausse maturité. Mais bien que les deux doyens fissent attention de ne pas trop en dire en sa présence, il se sentait exclu lorsque ceux-ci évoquaient des évènements lointains, ou même de plus récents, précédents le retour d'Athéna.

Quant aux autres…

Malgré sa bonne volonté, et le fait que le chevalier du Cancer se fut assagi, Aioros ne voyait pas ce qu'il aurait pu raconter à Death Mask. Quant à Shaka, l'Indien demeurait une énigme pour lui. Bien que prenant la défense de la Vierge lorsque certains comparaient son calme légendaire à du dédain, il n'aimait pas sentir se braquer sur lui les paupières closes de ce dernier. Il avait l'impression que grâce à cet aveuglement volontaire, Shaka lisait ce que dissimulait son esprit davantage qu'il ne l'aurait fait les yeux ouverts. Il côtoyait donc ces deux chevaliers dans la plus parfaite indifférence, ce qui n'allait pas sans compliquer ses rapports nouvellement rétablis avec Shura.

Avec le Capricorne sa réconciliation passait par une entente cordiale, mais distante. Elle menaçait malheureusement de s'effriter en raison d'une pointe de culpabilité et de gêne qu'il devinait toujours présente chez l'Espagnol. Fort malencontreusement pour Aioros, celle-ci se couplait avec son propre manque de spontanéité à l'encontre de la Vierge, Vierge qu'il soupçonnait d'être lié d'une manière ou d'une autre au Capricorne.

Pour sa part, Aphrodite ne se laissait réellement approcher que par Shaina, et s'il souriait avec satisfaction à la réussite de son plan, il n'en retirait aucun bénéfice. Camus se comportait de façon encore plus sauvage, tandis que le dévouement du Scorpion à son Verseau monopolisait l'attention du Grec sur une seule personne, situation qu'Aioros admettait avec indulgence.

Bien qu'il fût faux de dire que toutes ces désillusions ne l'atteignaient pas, il s'en serait aisément accommodé, allant même jusqu'à fournir de nouveaux efforts pour les dépasser, si les trois derniers éléments de leur groupe n'avaient pas représenté le cœur du problème. Et l'ambiguïté des liens qui s'étaient insidieusement mis en place entre Mu, Saga, Kanon et lui, le blessait réellement.

Il aurait pu facilement désamorcer la crise du côté de Mü en se rapprochant du Bélier. Bien que cultivant une certaine réserve, la bienveillance et la courtoisie du jeune Atlante incitaient celui-ci à se préoccuper des autres. Le Sagittaire avait conscience qu'une demande plus ou moins explicite de sa part aurait poussé le premier gardien à lui accorder davantage d'intérêt. Il n'en faisait rien par dépit de devoir faire une fois de plus le premier pas, et également parce qu'il percevait le malaise de Mü envers Saga. Or, rien n'aurait davantage déplu à Aioros que de recevoir des confidences dans ce domaine, tant il se sentait lui-même profondément déconcerté, voire heurté, par l'attitude à son égard des habitants du troisième temple. Il avait beau refuser de l'admettre, il portait toujours autant d'intérêt aux deux Gémeaux.

Le fait que Kanon remisât leur ancienne amitié au profit de l'équilibre et du confort moral de Saga ne l'étonnait pas. Pour avoir grandi auprès des deux frères, il savait combien leur lien gémellaire était puissant. La tragédie qui avait brisé le premier lui coûtant la vie cimentait paradoxalement maintenant le retour à une relation forte entre les jumeaux. Aioros en était d'ailleurs sincèrement heureux pour les deux hommes, même s'il jugeait ce rapprochement un peu trop fusionnel du côté de Kanon, et qu'il regrettait de ne pouvoir s'inscrire dans l'embellie. Mis à part durant une période assez brève, qui précédait son assassinat, il n'avait pas eu à souffrir des manigances et de la dureté d'un Saga transformé en despote dépourvu de sentiments, et son ancien meilleur ami lui manquait.

La majorité de ses souvenirs pointaient sur l'expression d'une camaraderie complice et tendre, où tout pouvait se dire et où un certain avenir se bâtissait en commun. Le mouvement qui l'avait conduit à braver Kanon quelques semaines plus tôt pour arracher Saga à sa dépression partait de cet attachement sincère. Pour voir progressivement le premier Gémeau reprendre son assurance et son ascendance tranquille sur son entourage, il savait qu'il avait poussé la porte de sa chambre avec succès.

Il ne regrettait pas non plus de l'avoir incité à se rapprocher du Bélier. Il connaissait la tendresse qui animait son ami lors de leur adolescence à l'égard du petit Atlante, et il se doutait que tant que ces deux-là n'auraient pas apuré l'énorme différent qui semblait les séparer, Saga se sentirait mal. Mais il n'aurait jamais songé que le poids des affections s'inverserait ainsi.

Pour une raison qui suscitait en lui une sorte de jalousie pourtant bien peu dans sa nature, le Gémeau en titre ne délaissait son temple, l'équipe sous sa houlette et la mission que lui avait confiée Athéna, que pour rejoindre directement l'antre du Bélier, ou échanger quelques mots avec celui-ci dès qu'il le rencontrait à l'extérieur. Une configuration devenue courante, puisqu'ils devaient régulièrement tous s'entraîner dans la grande arène, comme l'exigeait à présent leur déesse.

Pour être juste, Aioros devait reconnaître que Saga conversait également avec Death Mask quand il le croisait, qu'il parvenait à retenir l'attention d'Aphrodite plus de deux minutes, et qu'il paraissait en meilleur terme avec Shura. Il ne s'occupait donc pas exclusivement de Mü. Comme ce matin-là, alors que la plupart des chevaliers se trouvaient déjà rassemblés sur, ou autour, de l'aire de combat de la grande arène.

Installé un peu à l'écart sur les gradins que chauffait le soleil, le Grec avait ainsi vu Saga aborder brièvement Death Mask, Aphrodite et Shura, dont les deux derniers ne semblaient être là aussi tôt que pour cet étrange conciliabule. Que tramaient-ils donc tous les quatre ? En lui, la curiosité le disputait au dépit d'être tenu à l'écart.

La séance d'entraînement de ce matin-là fut d'ailleurs parsemée de tout un tas de petits évènements inhabituels, bien trop anodins pour être notés par la plupart, mais qui n'échappèrent pas à l'œil avisé d'Aioros.

Saga était arrivé par une travée relativement éloignée de celle où il se trouvait, et à sa façon de se tenir en retrait, il avait immédiatement deviné qu'il ne désirait pas participer aux combats. Le Gémeau s'était néanmoins assis sur les marches de pierre, et depuis quelques minutes il avait l'air de s'intéresser à l'affrontement sur le terrain qui débutait entre son frère et Dohko. Sans doute pour donner le change. Du coin de l'œil, le Sagittaire surveillait tous ses faits et gestes, un peu contrarié qu'il ne l'eût pas encore salué.

Se sentant épié, Saga tourna enfin son visage vers lui. Le sourire accompagnant la brève inclinaison de tête qu'il lui adressa était à la fois chaleureux et dépourvu de la moindre invitation à venir lui tenir compagnie. Malgré son désappointement, Aioros y répondit d'un air affable. Pris par l'envie de franchir la distance qui les séparait, il amorçait un mouvement pour se relever sans se soucier de la réserve évidente de Saga, quand l'arrivée de Mü stoppa son initiative. *

Agacé, il vit ce dernier rejoindre le troisième gardien auprès duquel il s'assit. Visiblement préoccupés, les deux hommes échangèrent quelques mots puis se levèrent pour quitter ensemble le lieu d'entraînement. Attentif, le Sagittaire ne manqua pas de remarquer le regard lourd d'une sorte de mise en demeure que Saga porta sur Death Mask avant de remonter l'une des travées centrales. Mais enfin que trafiquaient-ils ?

Chassant un moment son dépit personnel, Aioros reporta son attention du côté du Cancer, et sa curiosité lui permit de noter un élément plus étonnant encore.

Milo et Camus se tenaient dans l'aire de combat, non loin d'Angelo. Ils s'apprêtaient visiblement à en découdre, comme ils le faisaient quotidiennement depuis que le Scorpion interdisait à quiconque autre que lui de servir d'adversaire au Verseau, quand la Vierge s'avança à son tour sur le terrain. Et alors que depuis plusieurs semaines Milo se braquait obstinément contre tous ceux qui, de près ou de loin, tentaient de se mesurer à Camus lors d'un entraînement, il s'effaça presque de bonne grâce à l'arrivée de l'Indien. Incrédule, le Sagittaire le vit même adresser au Verseau une sorte de signe d'assentiment muet.

Sous ses yeux ébahis, Shaka entrait dans le cercle très restreint des personnes que le Scorpion laissait approcher du Français, autour duquel il montait généralement une garde aussi farouche que possessive. Le Grec et l'Indien n'avaient pourtant jamais été en très bon terme, et Aioros doutait qu'une simple mission commune eût révélé suffisamment d'atomes crochus entre eux pour expliquer cette nouvelle relation des plus curieuses.

Intrigué au plus haut point, Aioros se focalisa sur le combat qui s'engageait. Il nota rapidement qu'à l'exemple de Milo, la Vierge retenait volontairement ses coups envers Camus. Il évitait également soigneusement de le bousculer brutalement. Le Verseau serait-il devenu si fragile que la moindre attaque un peu appuyée risquât de le blesser ? C'était ridicule. Un chevalier d'Or, même au périgée de sa forme était capable d'encaisser la charge frontale d'un adversaire qui n'agissait pas pour le tuer.

À moins que sa dramatique cohabitation avec Zoltan ne se fût soldée par des dommages toujours d'actualité ? Préoccupé par ce nouvel élément, le Sagittaire faillit ne pas prêter attention au signe de tête rapide du Cancer pour inviter le Scorpion à l'accompagner dans les vestiaires. L'isolement de leur position respective leur aurait pourtant permis d'avoir une discussion tranquille au sein de l'arène. Suspicieux, il les suivit des yeux jusqu'à ce qu'un mur les dissimulât. Quelle situation pouvait bien justifier tant de précautions qu'une conversation à la vue de tous était exclue ?

De plus en plus curieux, mais aussi contrarié, Aioros décida que puisque personne ne semblait disposé à lui expliquer tous ces mystères, il allait faire en sorte de trouver les réponses lui-même. Déterminé à élucider cette énigme le plus rapidement possible, il passa mentalement en revue ceux vers qui il pouvait se tourner pour avancer son enquête.

Shion lui parut immédiatement le candidat le plus indiqué pour l'aider à tirer le fil de cette pelote. Oh, bien sûr, il ne l'interrogerait pas de but en blanc. Il connaissait suffisamment le Grand Pope pour savoir qu'il était inutile d'essayer de lui arracher une information s'il ne désirait pas la donner. Mais s'il laissait tomber par inadvertance de petites allusions dans la conversation, l'Atlante se sentirait libre de le renseigner ou non sur les raisons qui motivaient l'attitude étrange de certains. Et Aioros espérait bien qu'il le mettrait dans la confidence.

Shion représentait l'autorité supérieure. Le Sagittaire gardait le souvenir d'un homme auquel peu de choses échappaient, et il ne pouvait pas envisager qu'il fût tenu dans l'ignorance de remous aussi suspects. Il se déroulait incontestablement quelque chose qui incriminait une partie des Ors, et pour que cela semblât affecter autant plusieurs de ses camarades, le sujet devait être de première importance. Plus le Grec y réfléchissait, et plus l'idée d'en passer par Shion lui paraissait bonne. Et puis, sous couvert de se rendre utile, peut-être pourrait-il enfin se rapprocher de Saga ?

Fort de sa nouvelle détermination, il se releva pour monter au Palais.

Retranché derrière les murs épais des vestiaires antiques, Angelo délivra son message à Milo sans fioriture.

« Saga a décidé de nous réunir. Ce soir. Pour délibérer du sort de Camus et de celui du gosse. Rendez-vous chez Shura. La proximité de son temple avec ceux d'Aphrodite et de Camus évitera déjà que les mouvements de ces deux-là soient repérés. Pour les autres, cosmos en berne et petit détour obligatoire pour brouiller les pistes. Au cas où des curieux tenteraient de nous prendre en chasse. Ça te concerne aussi. Saga a accepté que tu fasses partie du jury. »

Pâle et crispé, le Scorpion émit un léger soupir qui n'échappa pas au Cancer.

« Pas la peine de te réjouir trop vite, poursuivit-il presque durement. Même si nous savons tous que ta voix est d'ores et déjà acquise au Verseau, nous sommes encore cinq qu'il va devoir convaincre. Et il n'obtiendra la vie sauve que s'il réussit à avoir l'unanimité.

— Autant dire tout de suite que vous réduisez d'autant ses chances, gronda le Grec en serrant les poings. »

Nullement impressionné, l'Italien répondit d'un ton rogue.

« C'est ça, où je le précipite tout de suite au fond du Puits des Morts. Dis-toi qu'il a déjà un sacré pot que certains acceptent de se mouiller pour lui. Alors soit on est tous d'accord et on le couvre, soit un seul d'entre nous refuse de fermer les yeux et il tombe. De toute façon, dans ce cadre, un désaccord ne peut pas être envisageable. C'est tout ou rien.

— Et pour le gamin ?

— Là, ça peut devenir plus problématique, grinça presque Death Mask, qui n'aimait pas se rappeler que dans cette histoire, il risquait de perdre la seule personne pour laquelle il souhaitait véritablement trouver une solution.

— Camus va vouloir se battre pour lui, remarqua Milo, en secouant la tête d'un air soucieux.

— Personnellement je ne m'en plaindrais pas, répartit Angélo avec sincérité. C'est d'ailleurs peut-être ce qui lui vaudra ma voix. Pour les autres, Saga saura faire la part des choses. Pour Mü et Aphrodite je ne sais pas, mais Shura ne va pas du tout apprécier de découvrir ce que représente vraiment Sergueï. Alors si j'étais toi, je dirais à Camus de la fermer quand on débattra du cas du petit. »

Cette dernière répartie lui attira un regard surpris du Scorpion.

« Je croyais que tu tenais à ce gosse ?

— Disons que je n'aime pas voir gâcher de bonnes capacités, admit Angelo à demi-mot. Mais depuis le temps que ton glaçon connaît le problème, il patine singulièrement pour y remédier. S'il existe une solution, elle viendra à mon avis de Saga, et je ne voudrais pas que ton handicapé de la prise de parole vienne saboter ses efforts par ses maladresses verbales. »

Milo eut un sourire presque condescendant. Il n'aimait généralement pas entendre parler ainsi de Camus, mais le dédain insultant du Cancer risquait d'essuyer une sacrée surprise si le Verseau décidait d'utiliser sa botte secrète. Et le grec se régalerait d'être aux premières loges. Il avait appris que la réserve et les silences énigmatiques du onzième gardien s'effaçaient quand les circonstances s'y prêtaient. Pour avoir eu une fois l'occasion de l'observer lors d'une mission commune, il conservait le souvenir ébahi d'une prise de parole certes rapide, mais diplomatiquement incroyablement structurée et habile.

Ce jour-là, le Grec était resté scotché par le sens imparable des réparties de Camus dans un cadre officiel et tendu. Si au naturel le Français avait accepté d'exprimer ne serait-ce qu'un centième de ses sentiments par ce biais, Milo y aurait incontestablement gagné en compréhension lors de leurs situations de crises. Mais pour le Verseau il ne s'agissait là que d'un enseignement acquis, sans réelle affinité avec son caractère, et si a contrario la finesse et l'érudition entraient en grande partie dans la structure de sa personnalité refoulée, il refusait de les exposer. Le Scorpion ne l'avait jamais vu utiliser l'arsenal au complet de ses compétences orales pour débattre dans la vie privée.

Toutefois, la difficulté de la nouvelle épreuve qui l'attendait, et surtout l'implication de Sergueï, l'obligerait peut-être à faire une exception. Milo l'espérait.

« Tu serais surpris de ses qualités réelles, retourna-t-il à l'Italien sans se fâcher. Il cache des trésors inexploités vraiment surprenants pour qui les connaît. Et puisque Saga était celui qui l'employait au mieux lors de ses missions, il ne peut pas ignorer son potentiel.

— Peut-être, répliqua le Cancer, sans chercher à élucider les sous-entendus du Grec. Mais je lui conseille fortement de ne pas saborder les chances du gamin s'il ne veut pas que je le force à couler avec lui. Pour le reste, à Saga de voir et de gérer. Sur ce… »

Levant la main d'un signe désinvolte, Death Mask tourna les talons pour s'éloigner.

« Attends ! »

La voix étonnamment directive de Milo l'arrêta alors qu'il n'avait pas fait trois pas. Étonné, il fit volte-face.

« Quoi ? »

Malgré la pénombre il distinguait clairement le regard soudain plus étincelant du Scorpion, et celui-ci n'avait plus rien de chaleureux.

« Je te dois quelque chose », dit ce dernier en se rapprochant.

Le Cancer se méfiait, mais pas suffisamment pour éviter un magnifique crochet du droit en pleine mâchoire.

« Ça, c'est pour t'apprendre à la fermer ! ponctua le Grec en rompant d'un pas. Je t'avais demandé de me laisser un temps d'avance lorsque j'ai croisé Sergueï la première fois. Pas d'aller tout cafter à Saga ! »

Et sans rien ajouter, Milo le dépassa pour s'éloigner sans même lui jeter un dernier regard.

Frottant son menton endolori, Death Mask le vit disparaître au détour du couloir en grommelant une insulte inintelligible. L'envie de rattraper l'impudent pour laver cet affront dans la violence le démangeait. Avalant deux grandes goulées d'air frais, il parvint néanmoins à se contrôler. Il l'avait mérité. Il avait effectivement failli à sa parole. À bien y réfléchir, les représailles du Scorpion étaient même singulièrement indulgentes.

Derrière ce coup de poing vengeur, il devinait toutefois une menace à ne pas prendre à la légère. En soulageant ses nerfs, Milo venait de l'avertir : s'ils n'arrivaient pas à s'entendre pour pousser les autres vers un compromis acceptable qui sauverait le Verseau, alors ils auraient tous à redouter la colère du Scorpion. Une réaction qui risquait fort de faire voler en éclat la cohésion toute neuve des Ors, et que ne tolèrerait certainement pas Athéna.

Davantage agacé par la difficulté de la situation où les plaçaient les cachotteries de Camus, que par le comportement préventif de son amant, Angélo quitta les vestiaires en pestant intérieurement contre le Français. Il détestait le reconnaître, mais il allait devoir se battre pour éviter à Milo de sombrer dans le naufrage annoncé du Verseau, en essayant de sauver son apprenti. Mais comment manœuvrer avec une personne aussi peu apte à susciter la sympathie que Camus ?

Cette pensée le taraudait toujours de longues heures plus tard, alors que les membres de leur petit groupe venaient de se réunir à la faveur de la nuit dans le temple du Capricorne. Ombres discrètes, tous avaient remisé les capes blanches qui auraient pu les trahir pour atteindre la dixième Maison. Ils portaient toutefois leurs armures, signe de la pesante solennité du moment.

Mis à part Camus et Milo, ils étaient arrivés les uns après les autres par des chemins différents, pour rejoindre silencieusement le fond du naos gardé par Shura. Saga avait tenu à les regrouper dans ce cadre, à la fois dépouillé et hautement symbolique. Fort ironiquement, leur tribunal se déroulait de ce fait sous l'égide de la grande statue d'Athéna qui trônait dans l'antre de l'Espagnol. En songeant à ce détail, Angelo ne put retenir un sourire grimaçant. Il ne croyait pas à une coïncidence. Les choix de Saga étaient rarement dictés par le hasard, et celui-ci certainement moins que les autres.

Cette idée, bien qu'amusante, lui parut soudain fort désagréable. Se pouvait-il que sous son air impartial le Gémeau eût déjà décidé de son camp ? Depuis qu'il était venu lui demander indirectement son aide, jamais le Grec n'avait laissé transparaître le fond de ses pensées véritables, et Death Mask avait fini par interpréter favorablement sa réserve. Une sorte d'autopersuasion pour augurer d'un espoir quant à la survie de Sergueï. A présent, le Cancer en était beaucoup moins sûr, et il tourna un regard chargé d'inquiétude vers Camus. En fait, tout allait dépendre de lui.

Camus avait rejoint le temple en dernier, accompagné par Milo. Un pas derrière lui, le Scorpion ne le lâchait pas d'une semelle, tel un gardien non déclaré, mais bien réel. Silencieux et fier, le Verseau se plaça pour faire face à ses juges. La tension déjà présente monta aussitôt d'un cran. L'endroit demeurait dépouillé de tout ameublement de confort et les chevaliers se tenaient debout. Alignés sur un rang devant la statue d'Athéna, ses cinq pairs le jaugeaient d'un air fermé.

Légèrement en avant, Saga se trouvait entre Mû et Aphrodite à droite, et Shura et Angelo à gauche. À aucun moment le Gémeau n'avait tenté de s'imposer à cette place centrale, les autres l'avaient naturellement entouré de cette manière. Implicitement, il renouait ainsi avec une position de leader, que dans ce cas précis Death Mask ne lui contestait pas. Les délibérations pour déterminer le sort du Français se feraient à haute voix, et Saga était bien conscient que ce serait à lui d'annoncer la décision finale : la vie, ou la mort.

Allumés pour l'occasion, quatre grands flambeaux sur pied éclairaient la scène. Le Verseau s'était arrêté à la limite du cercle de lumière. Animée par le reflet mouvant des flammes, seule son armure dorée paraissait douée d'expression. Immobile et fidèle à lui-même, Camus ne laissait transparaître aucune émotion. Ni défi, ni crainte, ni repentir. Un insondable sang-froid dépourvu d'impatience pouvait seulement se lire au fond de ses iris bleu sombre.

Malgré la distance, Angelo perçut parfaitement le faible soupir contrarié d'Aphrodite. Apparemment le chevalier de Poissons réprouvait cette attitude froide, et il avait raison. A ce jeu, le Maître des Glaces aurait intérêt à se montrer un peu plus ouvert. Mais dans l'immédiat, ce qui intriguait le Cancer, c'était plus l'insubordination manifeste de Milo à l'égard de Saga. Bien que toujours dans la pénombre, le regard que dardait le Scorpion sur le Gémeau exprimait clairement vers qui allait son soutien.

Cette attitude était prévisible, mais face à ce comportement rebelle et nettement solidaire à l'égard de l'accusé, Death Mask voyait ses pronostics les plus pessimistes largement dépassés. Le Scorpion les défiait tous ouvertement, et plus particulièrement Saga. Sans être pour l'instant une menace, il se posait en élément incontournable qu'il leur faudrait gérer si jamais ils condamnaient le Verseau. Milo savait qu'il n'avait aucune chance de les influencer, mais au moins les enjeux étaient clairs.

D'un ton sans bienveillance quoique dépourvu de dureté, Saga le rappela à l'ordre.

« Milo, tu dois siéger de notre côté. »

Sa phrase à double sens interpella apparemment davantage Camus, qui eut un mouvement de tête presque ennuyé sur sa gauche, comme s'il prenait brusquement conscience de ce qui se passait véritablement derrière lui. Aphrodite en profita pour laisser son empathie s'engouffrer dans la brèche ouverte que lui offrait la psyché malmenée du Français. Il n'eut aucun mal à percevoir son désarroi. Camus semblait déchiré par la situation. Précédemment il avait sûrement fait la morale à Milo et il ne s'attendait visiblement pas à ce que le Scorpion réagît avec autant de provocation.

Dans un sens, c'était plutôt positif, et le chevalier des Poissons se demanda si le Grec n'agissait pas ainsi sciemment, afin de forcer son amant à manifester autre chose qu'une indifférence consciencieuse. Il en eut la certitude lorsqu'il vit Milo poser brièvement une main apaisante sur l'épaule du Verseau, avant de franchir la distance qui le séparait de ses pairs. Le Scorpion semblait se rendre au commandement du Gémeaux.

Aphrodite retint un nouveau soupir. Cette stratégie allait incontestablement perturber les défenses déjà affaiblies du Verseau. C'était habile, mais aussi excessivement risqué, tant pour Camus que pour le Scopion, qui devrait maîtriser son esprit protecteur de façon encore plus ferme alors qu'il se trouvait à leurs côtés. Le Suédois sentit nettement la tension qui habitait le Grec quand celui-ci passa près de lui.

Milo les avait rejoints, mais il refusait toujours ostensiblement de se mêler à eux. Au lieu de se positionner près d'Aphrodite, il dévia carrément sur sa gauche pour aller s'adosser contre l'une des colonnes. A l'air légèrement fâché de Saga, il se contenta de dire d'un ton calme :

« Pour ma part je connais déjà ce qui a motivé la faute de Camus. J'ai pu en juger et je lui ai pardonné. Je n'ai donc pas à me tenir dans ce tribunal. Je pense que mon vote est clair », acheva-t-il sur une inflexion plus douce, alors qu'il plongeait les yeux dans ceux du français.

Tracassé par la façon dont les autres percevaient l'attitude faussement détachée du Verseau, le chevalier des Poissons nota avec dépit que rien ne vint trahir le trouble réel de Camus à ces paroles, si ce n'est qu'il détourna un peu rapidement son regard pour le reporter sur ses juges. Les mots du Grec semblaient le traverser sans l'atteindre, alors que, tous ses sens en éveil, Aphrodite pouvait jurer du contraire.

Si seulement le Verseau acceptait au moins une fois de manifester ne serait-ce qu'un tout petit peu de cette marée houleuse, vibrante, vivante et terriblement humaine, qu'il sentait pulser derrière son implacable froideur. Le Suédois se doutait que Death Mask, ou Saga n'y seraient peut-être pas véritablement sensibles, mais il suspectait Mü et Shura de ne pas arrêter leur jugement sans en tenir compte. Et ils n'auraient pas tort. Sans parvenir à les lire, Aphrodite ressentait à présent si fort les tourments enfouis qui agitaient l'esprit en apparence lisse et immuablement indifférent du Français, qu'il en était presque gêné. Incontestablement, sa faute était liée à un élément qui le dévorait. Littéralement. La mort pour lui serait presque la bienvenue.

Et brusquement, Aphrodite réalisa ce qui, dans sa concentration, lui avait échappé jusque-là. Ce n'était pas à travers son empathie qu'il percevait le douloureux combat moral de Camus. C'était le cosmos du Verseau qui fuyait de façon de plus en plus importante. Leur frère d'armes en était arrivé à un tel point de tensions accumulées, qu'il laissait filer de véritables bouffées de désarroi, que tous les chevaliers présents autour de lui étaient en capacité de lire. Le Français était tellement perturbé qu'il ne s'en rendait même pas compte. Finalement, Milo savait exactement ce qu'il faisait. Par curiosité, Aphrodite jeta un coup d'œil à son voisin immédiat. Mü semblait impassible, mais une ride légère entre ses deux points de vie trahissait de vives interrogations.

« J'en prends note, répondit Saga au Scorpion en fixant toujours Milo. Mais je pense que tu conçois qu'en ce qui nous concerne, nous ayons besoin d'un peu plus d'éléments pour nous prononcer. »

Seul un grognement indéchiffrable lui répondit. Le Gémeau décida de l'ignorer. Le Scorpion avait suffisamment monopolisé l'attention, même si c'était pour la bonne cause. Saga n'était pas dupe de sa façon d'agir. La réceptivité involontaire de Camus à ses provocations, et les effets dévastateurs qu'elles engendraient l'intriguaient par contre davantage. Il percevait parfaitement le trouble inhabituel de son jeune pair. Une telle perte de sa maîtrise émotionnelle dépassait le simple cadre de sa présence devant eux. II était en proie à une véritable débâcle affective qui sapait toutes ses défenses, et il n'en avait même pas conscience.

Avec inquiétude Saga se demanda depuis combien de temps cet état d'esprit perdurait. Il percevait nettement la part d'enseignement étouffant la personnalité authentique du Verseau, et le fait qu'il s'imposait d'afficher ce masque sans plus s'accorder la moindre période de décompression une fois loin des regards depuis beaucoup trop longtemps. Ce n'était pas sain, et le meilleur entraînement ne justifiait ni un tel repli ni une telle souffrance.

Il découvrait aussi qu'entre la façade que montrait le Français et la réalité révélée, il y avait un gouffre, que visiblement personne n'avait jamais suspecté jusque-là. À part peut-être Milo. Et encore, mis à part ces derniers jours ce devait être à minima. Sinon le connaissant, Saga se doutait qu'il aurait réagi depuis un moment. A ses côtés, l'ancien Grand Pope sentait le malaise qui touchait maintenant tous les autres. Même Death Mask, pourtant si prolixe en réparties acides lorsqu'il avait l'occasion de s'engouffrer dans une brèche pour atteindre l'un d'entre eux ne pipait mot.

Le rôle du Gémeau s'en trouvait compliqué d'autant. Il était cependant bien décidé à faire parler son sens des valeurs et respecter les règlements du Sanctuaire avant ses sentiments personnels. Après tout, il avait exercé sa charge de Grand Pope en sachant qu'il faisait bien pire. Mais les difficultés éprouvées par Camus le ramenaient directement à un épisode connu de seulement cinq d'entre eux. Un épisode pénible, qui lui laissait le goût amer de l'impuissance, de la colère et du dégoût, alors qu'il n'avait rien pu faire pour éviter à ses camarades la violence des Spectres.

Du temps de la préparation de la Guerre Sainte, et alors que la mort les livrait déjà pieds et poings liés aux mains de leurs ennemis, ceux-ci auraient aimé les convaincre plus rapidement de rejoindre leur camp. Déterminés à obtenir ce qu'ils désiraient, les sbires d'Hadès n'avaient d'ailleurs pas lésiné sur les moyens de persuasion. En tant que leader présumé du petit groupe, Saga avait dû assister aux tortures de ses compagnons, qui plus est décédés prématurément par sa faute. L'idée de trahir les Spectres en s'enrôlant faussement dans leur rang partait en grande partie de sa difficulté à les voir souffrir davantage.

Depuis, Saga s'était juré qu'il s'arrangerait dorénavant pour les protéger. Et voilà qu'il se posait en juge face à Camus, et qu'il allait peut-être devoir prononcer une peine capitale à son encontre. Si cela devait arriver, il en ferait certainement des cauchemars jusqu'à sa mort. Ce ne serait pourtant pas faute à Kanon de l'avoir mis en garde.

Refusant de se laisser distraire davantage par la cruauté de ses souvenirs, le Gémeau s'adressa alors directement au Verseau, en refoulant tant bien que mal sa compassion et sa mauvaise conscience.

« Chevalier du Verseau, tu es ici pour répondre d'un acte qui, à cause des conséquences qu'il risque d'engendrer, s'apparente à de la haute trahison. Tu t'es également parjuré envers Athéna en enfreignant une loi que tu avais juré de ne jamais bafouer. Tu connais les règles. Tu n'ignores rien de la sanction. Pour l'instant seuls les membres présents dans cette assemblée sont au courant de ta faute. Nous aurions dû immédiatement te dénoncer auprès d'Athéna. Mais en souvenir de ce que nous avons vécu, il s'avère que nous pensons tous que tes sacrifices précédents justifient que ta réputation soit au moins préservée.

« En contrepartie de ces faveurs, nous exigeons une explication détaillée pour comprendre ce qui a pu te mener à te tels excès. Sache que nous n'hésiterons pas à utiliser nos cosmos pour déterminer si tu es sincère ou non dans tes aveux. Une fois ta confession achevée, nous t'accorderons une mort honorable et personne ne saura jamais que tu as succombé à une exécution. À moins que tu ne parviennes à nous convaincre que ton erreur est pardonnable, ce dont je doute. Dans ce cas, apprends néanmoins que pour obtenir notre clémence, tu devras faire l'unanimité. »

Ces paroles dures eurent un effet inespéré. En face de lui, Camus parut se ressaisir. Suffisamment en tout cas pour que le flot confus de détresse qu'il livrait en continu sans en avoir conscience se réduisît à de brefs et légers effleurements, beaucoup moins dérangeants. Le Verseau soutenait son regard depuis le début, et il l'avait écouté sans ciller une seule fois. Plus pâle qu'à l'accoutumée, il n'en conservait pas moins sa prestance altière qui en imposait à tous ses ennemis.

Après ce qu'il venait de découvrir sur sa personnalité véritable, Saga savait cette noblesse innée, et il devait reconnaître qu'en de telles circonstances, elle était toute à l'honneur de Camus. Il aurait aimé pouvoir user de clémence, le rassurer et l'aider à endiguer cette marée d'amertume où il le sentait en danger de se disloquer. Mais trop d'inconnues restaient encore dans l'ombre. En fonction de ses aveux, le réconforter s'il devait ensuite le condamner serait d'autant plus cruel. Pour tous les deux.

Se barricadant à toute indulgence, le Grec se contenta d'accorder au Français quelques secondes supplémentaires pour préparer sa défense. Le Verseau fit alors une chose à laquelle personne ne s'attendait, et qui ébranla le Gémeau. Il s'inclina avec respect en englobant tous ses pairs dans son geste, avant de poser un genou à terre et de conserver la tête basse.

Face à cet acte de soumission, Milo eut un mouvement de stupeur qui faillit le porter aux côtés de Camus pour le relever. Un regard appuyé d'Aphrodite parvint à le contenir, tandis que Shura et Angelo échangeaient un coup d'œil incrédule. A la connaissance du Capricorne, c'était une première dans la chevalerie d'Or. Les guerriers de leur rang ne s'inclinaient que devant deux personnes : Athéna et éventuellement son représentant sur Terre, le Grand Pope. Pour le reste, il n'existait aucun lien de subordination entre eux et la fierté d'occuper le premier plan les détournait naturellement de ce genre de facéties. Au moins, Camus reconnaissait déjà implicitement avoir commis une faute, et il s'en remettait de son plein gré à leur jugement.

« Je n'ai aucune excuse », commença celui-ci, avec un manque si flagrant de combativité que le Scorpion en frémit.

C'était exactement l'effet pervers de sa petite mise en scène précédente qu'il redoutait. Mais apparemment, les autres le subissaient aussi de plein fouet, et il se mordit la langue pour retenir les mots qui le portaient au secours du Verseau. Il ne pouvait pas croire que Camus se laissât ainsi totalement abattre avant même d'avoir tenté de se défendre. Pas après la fuite étrange d'Aslinn qui les aiguillait sur la voie d'une piste inquiétante. Il le connaissait suffisamment pour espérer une part de stratégie derrière cette humilité soudaine. Voir le fier Verseau s'incliner de cette manière lui faisait néanmoins mal, d'autant plus qu'il le sentait sincère, et que cet acte ne faisait que renforcer la détresse que tous avaient perçue précédemment.

« J'accepte de m'en remettre à votre jugement, poursuivit Camus d'une voix volontairement forte. Et je me plierai à votre volonté, quelle que soit votre décision. »

L'ambiance était lourde. Légèrement décalé du rang que formaient les cinq autres chevaliers, le dos en appui contre la colonne où il se retranchait, Milo conservait une vue parfaite sur le profil de ses compagnons d'armes. Il ne fut pas surpris de constater que leur expression se fermait davantage, toutefois, il ne s'en inquiéta pas. L'attitude de Camus les déstabilisait autant, sinon plus que lui-même, et il comprit que ses camarades se protégeaient contre les effets de l'afflux d'informations que le Verseau venait involontairement de leur livrer.

Death Mask paraissait même particulièrement soucieux. Le Scorpion devina sans mal qu'il se demandait comment, à l'instant présent, son apprenti réagissait et résistait aux ouvertures mécaniques du cosmos de Camus. En songeant aux réflexes que cette souffrance risquait d'engendrer chez l'enfant, Milo pesta à son tour intérieurement. Ce lien était une vraie malédiction. Pour leur sécurité à tous, il était à espérer que le Cancer eût pensé à enfermer Sergueï à double tour dans sa chambre. Pour le coup, il regrettait de ne pas lui avoir carrément conseillé de l'assommer. Si le gamin déboulait au milieu de leur assemblée, il ne donnait pas cher de la clandestinité de leur rencontre.

« Es-tu prêt à nous raconter pourquoi tu t'es conduit aussi stupidement ? demanda Saga d'un ton néanmoins plus doux.

— Oui. »

La voix du Verseau n'était plus qu'un murmure. Milo dut se mordre les lèvres pour réprimer un gémissement. S'expliquer clairement sous-entendait que Camus allait devoir leur livrer quasiment les mêmes informations qu'à lui-même. Pour le commun des mortels, c'était déjà se mettre à nu. Il n'osait pas imaginer ce que cette épreuve représentait pour un être comme le Français.

Plus que son orgueil, sa retenue ou sa pudeur, c'était le fondement de la personnalité du Verseau qui risquait de voler en éclat. Certes, il venait déjà d'en exposer une partie non négligeable par fuite de cosmos interposée. Mais cet épanchement-là s'était fait au détriment de sa volonté. Il ne semblait d'ailleurs pas en avoir vraiment conscience. Parler en toute franchise s'avérerait bien différent. Et cette fois-ci, malgré sa bonne volonté, Milo n'était pas certain de savoir comment réparer les dégâts qui menaçaient d'en résulter. Il n'existait malheureusement pas d'autre solution. Ils en avaient longuement discuté durant les heures précédentes. Camus s'y était préparé et il paraissait même l'accepter plus facilement que lui-même.

S'accrochant à son courage et au peu de dignité qui lui restait, le Verseau releva la tête. Le jeu des ombres masquait en partie les traits. Son visage n'en semblait pas moins de cire, et l'éclat de ses orbes à l'expression glacée presque noirs. Il puisait maintenant dans les bases fondatrices de son enseignement pour se blinder face à l'épreuve qui l'attendait. Son expérience affichait un calme trompeur.

En le voyant ouvrir la bouche, le Scorpion retint son souffle. Cette fois-ci, les dés étaient jetés. Camus ne ressortirait vivant du temple du Capricorne que s'il réussissait à convaincre les cinq autres chevaliers de fermer les yeux sur la faute inqualifiable qu'il avait bien commise.


Note de fin : Première publication juillet 2011 — Chapitre modifié en juillet 2017 (Outre les changements de syntaxe et de vocabulaire, le chapitre contient 1079 mots de plus).