Disclaimer : Les personnages appartiennent naturellement toujours à KURUMADA.
Auteur : Newgaia
Rating : M (précautions prises pour certains chapitres).
Genre : Angst – Drama – Yaoi
Résumé du précédent chapitre (Le jugement des Ors) : Aioros a beau donner le change, sa réintégration au sein des chevaliers d'Or est loin d'être aussi réussie qu'elle y paraît. Il ressent surtout du dépit de voir Saga oublier leur ancienne amitié au profit du Bélier. Son intérêt contrarié pour le Gémeau finit par l'amener à s'apercevoir de l'étrange manège qu'entretiennent plusieurs chevaliers entre eux. Curieux et désireux d'apporter son aide à Saga, il décide de se rapprocher de Shion pour obtenir des réponses, sans se douter que sa manœuvre risque de porter préjudice au Verseau. Dans le temple du Capricorne, les Ors qui connaissent le secret du Verseau se réunissent en secret pour décider de son sort. Milo, que Saga a autorisé à rejoindre leur jury, commence par ouvertement défier Saga et son groupe. Atterré par son attitude, Camus cède aux tensions qui l'assaillent de toutes parts, et sans s'en rendre compte il laisse échapper une partie de sa détresse par le biais de son cosmos. Déstabilisés par ce qu'ils découvrent, Saga, Aphrodite, Mu, Shura et Angelo attendent à présent la confession du Fançais qui déterminera de son avenir
CHAPITRE 47 : DÉLIBÉRATION ET SENTENCE (mise à jour 24 août 2017)
Milo rongeait son frein avec un stoïcisme qui s'effritait un peu plus chaque minute supplémentaire. Cela ferait bientôt une heure que Camus était soumis à la curiosité de ses pairs.
Une heure qu'il répondait aux questions précises des uns et des autres, en tentant tant bien que mal de poser des mots sur ce qu'il avait vécu.
Une heure qu'il se livrait, avec une sincérité aussi manifeste que la difficulté qu'il éprouvait à retracer son passé peu glorieux.
Une heure d'un exercice hautement rédhibitoire pour un Verseau qu'il devinait parfois prêt à céder à la panique, quand l'exploration d'un évènement trop intime, ou la mise à plat d'un élément essentiellement, le heurtaient si brutalement qu'il le laissait littéralement muet durant une ou deux minutes.
Une heure de crucifixion mentale, par le biais d'un questionnement sans concessions et d'une prise de parole beaucoup trop exposée à un monde émotif dont il ne possédait pas les clés.
Une heure que le Scorpion souffrait avec lui à chacun de ses silences, à chacune de ses réponses faussement détachées, au souffle qu'il sentait se suspendre dans sa gorge, au battement de cils à peine marqué qui masquait la ternissure de son regard.
Avec une appréhension qui ne cessait d'enfler, Milo envisageait toutes les conséquences désastreuses que cet interrogatoire intime risquait à terme de déclencher. Pour connaître Camus mieux que tous les autres, il mesurait combien cet exercice d'équilibrisme intellectuel blessait le Français, et la honte qui devait être la sienne à exposer ainsi sa faute. S'il était parvenu précédemment à colmater un moment l'ampleur de son désarroi, son cosmos pulsait à nouveau faiblement une détresse qui ne savait plus comment s'évacuer. Et Milo s'inquiétait.
Inconscient des signaux de perdition qu'il envoyait, Camus conservait extérieurement ce calme insensible, à la limite de l'attitude hautaine qui le caractérisait. Un genou toujours à terre, les deux mains rassemblées sur la cuisse qu'il gardait à l'horizontale, il arrivait à demeurer d'une immobilité parfaite en dépit de l'inconfort de sa position. Son beau visage dissimulé par les ombres de sa chevelure semblait se complaire loin du rideau de lumière, et sans l'éclat particulier de son regard figé, on aurait pu le croire pétrifié dans une indifférence méprisante. Sa défense s'effectuait d'une voix atone, presque désintéressée pour une oreille étrangère. Mais ici, couplé au mal-être qu'il exsudait malgré lui, elle ne trompait plus personne, et le Scorpion souffrait de chaque mot qu'il alignait.
Le Verseau empruntait un véritable chemin de croix. Retracer son odyssée moscovite avait été difficile, mais ce n'était rien face à la culpabilité qui le dévorait pour la façon dont il avait obtenu son armure. Et le Grec serrait les dents pour ne pas l'interrompre tant il ressentait combien cet exercice déchirait son âme. Si Camus devait redouter la férule d'un juge impitoyable, c'était bien celle de lui-même.
Inutilement, Milo avait tenté de capter son attention à plusieurs reprises. Le Verseau évitait délibérément de croiser ses orbes clairs. Tout comme il n'avait à aucun moment posé les yeux sur Aphrodite, Mü, Shura ou Angelo. Le seul qu'il dévisageait, c'était Saga. Et encore, sans doute était-il plus juste de parler de simple point focal pour ce regard qui semblait traverser de ce qu'il voyait sans porter d'intérêt réel à l'image de son interlocuteur.
Fustigé par cette constatation, le Scorpion résistait de plus en plus mal à l'envie d'intervenir. La dureté de cette confession finissait par démultiplier son désir de sauver l'homme qu'il aimait. Soustraire Camus à cette torture, l'arracher aux souvenirs de son passé, l'emporter loin de cette assemblée qui achevait de le détruire, forcer cette douleur à s'évacuer par la violence en cas de besoin. Tout, plutôt que de subir sans pouvoir y répondre ce regard éteint sans pourtant être mort, car enchaîné à sa propre souffrance.
Le Scorpion aurait sans doute été incapable de s'opposer à la pulsion qui le poussait à s'interposer entre le Verseau et ses juges, sans le soutien discret, inattendu et bienvenu d'Aphrodite, qui le baignait d'un cosmos l'incitant au calme depuis bientôt une heure. Il appréciait peu le chevalier des Poissons, mais à l'occasion il faudrait qu'il le remerciât.
Malgré tout, il se sentait à fleur de peau. Toute sa détermination de chevalier d'Or n'y suffisait plus, et il étouffa un grognement nettement irrité lorsque pour la seconde fois, Shura revint sur la même question :
« Les cachotteries de ton Maître sont une chose, mais elles ne me disent pas comment tu as pu céder aussi facilement au désir d'Aslinn, Camus. »
Pour un peu, Milo aurait assommé le Capricorne. Le Verseau avait pourtant été clair. Il s'était senti floué à cause de ce stupide baiser qu'il lui avait volé juste avant, en pensant le faire réagir à ses propres sentiments. Certes, Milo admettait que vu comme ça, l'explication paraissait un peu courte, sans compter que Camus ne s'était pas attardé plus que nécessaire sur cet épisode. Mais quand il avait abordé ce sujet, Saga n'avait pas hésité à le questionner avec précision sur la définition de l'affection qu'il lui portait alors, le forçant à découvrir une partie de ses incertitudes, de ses interrogations sur la réalité de l'émoi qu'il éprouvait pour un autre homme, et de sa jalousie face à la pléiade de conquêtes que collectionnait Milo à l'époque.
À cette évocation, le Scorpion s'était senti misérable, tant le souvenir de ses frasques d'adolescents semblait à présent responsable de la situation dramatique où se trouvait Camus. Le Gémeau avait ensuite embrayé sur les aspects dissimulés de la relation du Verseau avec Aslinn, mettant à nu l'écrasant sentiment de culpabilité de ce dernier, né de la promesse arrachée par son Maître, et du mensonge d'un cœur insensible qui avait forgé son destin. Par petites touches, Saga était parvenu à forcer Camus à leur livrer la trame des fils de sa vie.
Milo avait beau en grincer des dents, il ne pouvait que saluer l'initiative de leur aîné. Seul, le Français ne serait jamais arrivé à leur exposer la face cachée de certains évènements. Mais la vérité apparaissait au prix d'une telle souffrance, qu'il espérait que ses compagnons lui épargneraient de revenir sur des détails. Alors si l'Espagnol était trop obtus pour comprendre, il allait finir par lui donner un cours de rattrapage particulier définitif !
Le toucher décrispant d'Aphrodite s'accentua, et le Grec réussit encore une fois à se contenir. Renfrogné, il se tassa davantage contre la colonne contre laquelle il stationnait toujours, sans parvenir à détacher les yeux de son amant malmené.
Mü se détendit légèrement quand il sentit le succès de l'effort que faisait le Scorpion sur lui-même pour éviter d'intervenir dans le cours des débats. Qu'il fût rongé d'inquiétude pour le Verseau n'échappait à personne. Compte tenu de leurs véritables rapports, et des accusations qui menaçaient Camus, le Bélier reconnaissait volontiers qu'on l'aurait été à moins. La situation était néanmoins déjà suffisamment délicate pour qu'ils n'eussent pas à gérer en plus la colère du huitième gardien.
Si ce genre d'incident survenait, il risquait d'ailleurs plus de nuire à Camus qu'autre chose. Et le jeune Atlante savait gré au chevalier des Poissons de son intervention aussi discrète qu'efficace. Il la percevait essentiellement en raison du rapprochement de leur position, et il se demanda si une telle marque d'intérêt bienveillant ne pointait pas d'une certaine manière de quel côté irait le vote d'Aphrodite. Pour sa part il ne parvenait toujours pas à se déterminer, et cette indécision l'engluait dans la toile d'un malaise de plus en plus dérangeant.
Sa raison et son sens personnel de ce qui était ou non acceptable le poussaient à condamner Camus. Mais derrière la simplicité impardonnable des faits que l'on reprochait au Verseau, la genèse dramatique de ceux-ci lui rappelait qu'il avait lui-même suivi le sentier tortueux de ses sentiments trahis, pour autrefois s'opposer à Saga.
La chance avait voulu qu'il choisît le bon camp, et que sa révolte en forme d'exil loin du Sanctuaire eût servi Athéna. Depuis, il avait vu son insubordination oubliée, sans avoir à remettre en cause la justification profonde des motivations réelles ayant dicté celle-ci. Il était alors un des rares à sembler avoir compris qui se cachait derrière le masque du Grand Pope et à sanctionner le rôle méprisable qu'occupait le Gémeau à l'époque.
Or, la franchise l'obligeait à reconnaître que, si le geste de Saga de tuer Shion avait été ordonné par leur déesse elle-même, il aurait agi de façon identique. Avec une colère et un reniement semblable à l'encontre du Sanctuaire. S'il voulait rester honnête avec lui-même, il devait admettre que sa vendetta personnelle était passée avant son engagement pour leur déesse, et que ce que beaucoup encensaient comme la réponse sensée à une clairvoyance exceptionnelle n'était en fait qu'une réaction purement émotive contre l'assassin de son mentor.
De quoi l'amener à considérer les actes de Camus avec davantage de clémence.
La récente remise en ordre de l'élément dissonant de sa Maison forçait aussi le Bélier à ouvrir les yeux sur une autre réalité. La façon dont Saga menait les débats en poussant le Verseau dans ses retranchements indiquait clairement qu'il cherchait les failles aptes à provoquer l'indulgence chez ceux qui l'écoutaient. Mü ignorait de ce qu'il s'était réellement passé lors de leur embrigadement dans les troupes d'Hadès, mais il avait la conviction que le Gémeau se sentait à présent responsable du retour à une vie meilleure du reste du groupe. Une résolution qui plaçait le Grec presque naturellement en soutient de Camus, en le forçant à jouer un rôle de juge et parti relativement délicat.
Il n'en demeurait pas moins que si un seul d'entre eux se prononçait contre l'absolution de Camus, celui-ci serait condamné. À écouter Saga orienter sciemment les propos du Français, Mü se doutait que l'ancien Grand Pope prendrait son exécution comme un échec personnel. Si le pire devait advenir, il ne se pardonnerait même sans doute jamais la mort de Camus, et rien que cette idée poussait le Bélier à voter en faveur de la réhabilitation.
Un troisième élément l'incitait également à l'indulgence. Depuis le début, les réactions incompréhensibles de l'armure du Verseau lui posaient un problème, et pas des moindres. Elles allaient dans le sens d'un soutien inconditionnel à son porteur, qui convenait mal avec une suspicion de trahison à l'encontre d'Athéna. Shion lui avait récemment appris que les armures jugeaient les êtres et les évènements qui gravitaient autour d'elles de manière globale. Aussi imparfaites étaient-elles, elles ne pouvaient pas mentir.
Rendu à ce point de ces réflexions, Mü se disait que si le Verseau ne s'était pas laissé aveugler par la culpabilité, il aurait été le premier à s'apercevoir que son amie dorée l'avait bel et bien choisi. Lui, et personne d'autre. Même en rusant, voire en trichant, Aslinn aurait eu beaucoup de mal à l'acquérir. L'armure protégeait Camus de sa propre volonté. Comme si elle tentait vainement de rétablir une vérité ignorée depuis des lustres, pour l'imposer et ouvrir les yeux aux hommes qu'elle servait. Mais se rendre compte de ce paradoxe ne l'expliquait pas.
Irrité par cette énigme qu'il ne parvenait pas à percer, le Bélier reporta son attention sur le Verseau. Camus n'allait pas bien. Tous pouvaient s'en apercevoir. Malgré tout, c'était bien la découverte de sa personnalité véritable qui les interpellait davantage. Entre ce qu'il ressortait de ses aveux, et la lecture d'une partie de ce qu'il ressentait véritablement, qu'il livrait par intermittence à son insu à travers son cosmos, l'Atlante savait qu'aucun des participants présents ne porterait plus jamais le même regard sur le Français. Même si, pour ménager sa fierté, la plupart feraient mine de rien, ou de pas grand-chose.
Mais Mü était suffisamment fin pour deviner que ce déballage intime n'était pas suffisant pour expliquer à lui seul la somme des difficultés que semblait éprouver le Verseau. Les cicatrices laissées par Zoltan demeuraient fraîches. Elles pouvaient cacher d'autres blessures secrètes encore vives. Cependant, au-delà de cette éventualité embarrassante, le Bélier percevait la trace d'une marque beaucoup plus ancienne, qui paraissait creuser le repli affiché par Camus depuis des années, et ceci, de façon indélébile. Tous ces éléments mêlés finissaient par inciter le premier gardien à l'indulgence, et il émit le souhait que cet interrogatoire s'achevât rapidement.
Statique de l'autre côté de Saga, Shura écoutait les réponses de Camus avec un intérêt qui excluait toute miséricorde. Cette histoire l'ennuyait profondément. Elle bouleversait quelque part la simplicité de ce qu'il pensait juste ou condamnable. Son propre chemin de croix après l'assassinat d'Aioros lui avait appris combien il était douloureux de devoir se remettre réellement en question, et depuis, il évitait tout ce qui pouvait le faire trébucher à nouveau.
Sauf qu'il s'était laissé aveugler une seconde fois lors de l'attaque des Bronzes contre le Sanctuaire. C'était a fortiori d'autant plus rageant qu'il avait depuis longtemps compris que le Verseau, lui, avait basculé du mauvais côté durant à cette période pour finalement défendre les bons idéaux. La logique et la justice auraient voulu qu'il en fût à présent remercié. Pas qu'un nouveau coup du sort le clouât au pilori.
Après leur embrigadement forcé et d'autant plus cruel pour Camus parmi les Spectres, le Capricorne avait décrété que s'il avait un jour la possibilité de lui tendre une main secourable, il le ferait. Mais cette situation bousculait tous ses repères. Il lui aurait été bien plus facile de prendre parti si le nom d'Athéna n'avait pas été mêlé à ses tribulations. Devoir se décider en fonction de ce qu'exigeait son sacerdoce et de ce que lui criait sa conscience était fort déplaisant. S'il voulait faire preuve de clémence, il devait trouver un compromis acceptable.
Pour toutes ces raisons, Shura se fermait à la pitié que suscitait en lui la position de Camus. Passant outre le travail d'introspection mené en profondeur par Saga, il le questionnait systématiquement à son tour dès que le Gémeau achevait son propre interrogatoire. Encore et encore. Sur les plus petits détails. Et il sentait son irritation croître en découvrant l'ampleur des cachotteries du Verseau. Malgré son désir de soutenir un camarade englué dans le piège des mensonges d'un passé qui les avait tous plus ou moins broyés, il lui semblait inacceptable de pardonner des actes mettant en avant des causes trop humaines. Camus était un chevalier d'Or. Il devait savoir dépasser sa condition première. Il aurait dû !
Bien conscient du mécontentement affiché par le Scorpion, Shura ne s'y attardait pas. Milo pouvait se faire encore plus menaçant, ce n'était pas ça qui l'influencerait. Le seul qui serait peut-être parvenu à faire plier son intransigeance morale à l'encontre du Verseau était Shaka. Mais Shaka n'avait pas été convié à juger Camus, et le Capricorne se surprit à le regretter. En son for intérieur il se savait trop rigide. Néanmoins les valeurs du Sanctuaire devaient être défendues. Appliqué à ne rien laisser paraître de ses sentiments, l'Espagnol n'arrêtait pas de tergiverser.
D'un autre côté, il ne pouvait abdiquer si facilement ses convictions, de l'autre, il refusait d'être celui qui condamnerait Camus. Or, plus le déroulement de l'interrogatoire avançait, plus il s'apercevait qu'il demeurait le dernier à conserver tant de réserve en vertu des grands principes. Il n'avait aucun moyen de s'assurer du verdict d'Aphrodite et de Mü, mais depuis un moment ces deux chevaliers lui semblaient bien trop silencieux. Un jugement défavorable de leur part aurait dû les pousser à accabler Camus pour justifier de leur décision. Là, ils paraissaient plutôt déterminés à lui éviter toute souffrance supplémentaire.
Quant à Saga, malgré son air impartial, il ne cessait d'aider le Verseau à mettre des mots sur ses souvenirs, ce qui pour Shura marquait le préambule à un pardon plein et entier. Restait Death Mask, dont l'impassibilité envers le suspect n'arrêtait pas de le surprendre. Connaissant l'esprit compliqué de l'Italien, son manque d'agressivité pouvait s'interpréter de multiples manières, mais en aucun cas comme le prélude à une prochaine descente en flammes de leur malheureux compagnon d'armes.
S'il voulait conserver l'estime de lui-même, le Capricorne devait trouver une raison valable pour excuser Camus. La nécessité d'explorer une piste menant à l'absolution l'amena alors à poser une question que les autres avaient négligée jusque-là, tant ils paraissaient attentifs à le pardonner via les actions de son passé.
« Qu'est devenue Aslinn une fois que tu l'as eu coincée au Sanctuaire ?
— Elle s'est enfuie, répondit Camus de façon laconique », sans daigner tourner la tête de son côté.
Malgré son désir de bienveillance, Shura retint difficilement un mouvement d'humeur. Ce comportement indifférent finissait par avoir quelque chose d'exaspérant. Comme tous les autres, il se doutait néanmoins que cette attitude était induite par la désespérance qui pesait sur le Français, et il parvint à ne pas lui en tenir rigueur. Toutefois, sans la traîtrise du cosmos du Verseau qui livrait toujours par intermittence ses états d'âme, il aurait sans doute été beaucoup moins indulgent. Décidé à lui mettre le nez sur le danger de sa conduite, il allait le rappeler à l'ordre un peu sèchement, lorsque le Cancer le prit de vitesse.
« Tu l'as laissée s'enfuir ? s'exclama celui-ci sans cacher une stupéfaction un peu incrédule.
Une fois de plus, l'accusé répondit sans manifester le moindre trouble extérieur.
— Oui, car c'était le seul moyen de déterminer ce qu'elle cachait réellement avec Sergueï.
— Et ? » l'incita à poursuivre Saga avec une froideur attentive.
Camus hésita imperceptiblement, donnant à Milo la nette impression qu'il désirait conserver cette information le temps de mener sa propre enquête. Mais faire l'impasse sur une telle information risquait de nuire au Sanctuaire tout entier s'il ne ressortait pas libre du temple du Capricorne. Après une inspiration légère, il raconta alors toute l'histoire. Comment Milo avait pris en chasse Aslinn. Les révélations intrigantes qu'il était parvenu à lui soutirer. Et enfin, la confirmation qu'une main divine étrangère se profilait bien derrière la jeune femme.
Lorsqu'il se tut, un flot de questions sans réponses assaillait les chevaliers d'Or. Le délicat problème du devenir de Sergueï s'amorçait aussi par ce biais, et Milo se crispa. Le Verseau avait beau savoir qu'il devait se désolidariser de l'enfant pour espérer s'en sortir, jamais il n'accepterait de l'abandonner sans combattre. Le moment le plus difficile approchait et à juste raison le Scorpion redoutait son entêtement.
« Je n'ai aucune preuve de ce que j'avance, reprit Camus sans qu'on l'y incitât. Mais je suis intimement convaincu que la venue au monde de Sergueï et son arrivée au Sanctuaire sont liées d'une façon ou d'une autre à l'étrange demande que mon Maître m'a faite autrefois concernant l'élimination d'Aslinn.
— Il y a des chances », répondit Saga comme en écho.
Pour la première fois depuis le début de sa mise en accusation, un éclair d'intérêt traversa le regard éteint du Français. Ravivées par les flammes des torches, ses prunelles reprenaient une acuité plus investigatrice pour se poser réellement sur le Gémeau, et Milo se douta qu'un nouvel élément venait de se manifester.
Situés comme ils l'étaient, aucun des chevaliers autres que le Verseau ne pouvait s'en apercevoir, mais une ombre douloureuse ternissait à présent la pureté des iris bleu vert de Saga, comme s'il se reprochait de ne pas avoir réagir correctement à cette évidence. Intrigué par sa réaction, Camus ouvrait la bouche pour l'interroger précisément, quand le Grec reconnut avant qu'il n'eût le temps d'émettre la moindre question.
« La disparition de ton Maître a été maquillée en accident. Et je suis celui qui a ordonné sa mort. »
Durant quelques instants, un silence pesant s'installa, et le Gémeau sentit s'abattre sur lui l'attention plus ou moins effarée de ses cinq compagnons. La curiosité se lisait clairement dans les yeux d'Angelo, et dans une moindre mesure dans ceux de Mü, mais face à l'importance de cette révélation la prise de parole revenait à Camus. Comme à l'accoutumée, sa réaction fut minimaliste.
« Pourquoi ? »
Pour qui le connaissait peu, la simplicité de sa demande paraissait froide, à la limite de l'indifférence. Mais elle ne trompa pas Milo qui décela immédiatement l'étonnement mêlé de chagrin derrière le mot compassé. Conscient de l'importance de sa faute Saga acceptât que le cours de l'interrogatoire s'inversât.
« Il devenait trop curieux. Une partie de moi-même refusait que de vieilles histoires remontent à la surface. Il fallait qu'il disparaisse, acheva-t-il comme si cette constatation expliquait tout.
— Mais pourquoi ? insista le Verseau.
Cette fois-ci, Le Scorpion identifia un impalpable soupçon de colère dans la voix.
— Je n'en sais rien, avoua Saga sans laisser transparaître aucune émotion. Je me souviens simplement qu'à ce moment-là, sa disparition semblait incontournable. J'ai agi sur une impulsion, comme cela m'arrivait parfois, parce que mon instinct, ou autre chose, m'avertissait qu'il n'existait pas d'autres options. Ton Maître était suffisamment malin pour ne pas me poser de questions directes, mais je savais qu'il se méfiait de moi. J'avais découvert qu'il fouillait les vieilles annales du Sanctuaire, et cela paraissait inacceptable à l'autre partie de moi-même. Le laisser vivre menaçait ma quiétude. Je devais l'éliminer. Mais je suis à présent incapable de te dire exactement pourquoi. »
Alors qu'il achevait cette confession, la même pensée traversa l'esprit de tous les chevaliers présents. Se pouvait-il que la prise de pouvoir déplorable et désastreuse du Gémeau eût été dictée par autre chose qu'une simple perte de contrôle individuel ? Et si les deux affaires étaient liées ? L'idée faisait froid dans le dos, mais elle valait sûrement la peine d'être creusée. Un nouveau silence particulièrement pesant et embarrassé s'installa, que le Bélier brisa en s'approchant du Verseau.
« Cela prouve en tout cas que tu n'as pas agi de façon préméditée, Camus, commença-t-il. Et je vais être le premier à exprimer ma sentence. Tu m'as convaincu : tu n'as jamais voulu attenter sciemment à la sécurité d'Athéna. Seul un véritable faisceau de circonstances t'a poussé à la faute. Pour ma part, il est indéniable que tu as été manipulé. Cela n'excuse en rien ta naïveté, mais ça lui ôte toute idée de machination personnelle. Je pense que tu as déjà suffisamment souffert à cause de cette histoire. Ton destin n'a rien d'enviable, et tu sais à présent ce qu'il en coûte de trahir un interdit millénaire. Ta mort ne servirait qu'à nous priver d'un élément de valeur. Je vote pour que tu vives. »
Et sans donner au Verseau la possibilité de se dégager, Mü acheva sa diatribe en passant une main ferme sous le bras de ce dernier pour l'obliger à se relever.
Plus ému qu'il ne le montrait, Camus suivit le mouvement que l'Atlante lui imposait, pour croiser brièvement le regard de celui-ci quand il fut debout. C'était la première fois qu'il le faisait depuis le début de sa mise en accusation, et il fut étonné de constater combien plonger dans la profondeur ouatée de douceur des grands yeux verts le soulageait.
De tous ses juges, le Français ne s'attendait pas à ce que le Bélier fût le premier à lui pardonner. Emberlificoté dans sa réserve habituelle, il ne savait pas quoi dire, mais face à son trouble, Mü eut l'ombre d'un sourire bienveillant qui le fortifia. Conscient qu'il devait se manifester d'une manière ou d'une autre, il adressa enfin au premier gardien le balbutiement d'un remerciement silencieux par le biais de son cosmos.
Brisant volontairement cet instant quelque peu déstabilisant pour le Verseau, Aphrodite s'avança à son tour d'une démarche assurée pour déclarer d'une voix forte :
« De mon côté, si j'avais été moins lâche, je n'aurais jamais refusé de me pencher sur ce que je ressentais en m'approchant de toi voilà bien longtemps. J'ai souvent eu conscience que quelque chose n'allait pas lorsque je te côtoyais. Notamment lorsque tu étais enfant. Mais je n'ai jamais voulu en tenir compte. Plus tard, j'ai surpris une conversation entre ton Maître et celui de Milo qui aurait dû m'inciter à t'accorder encore plus d'attention. Or, je n'en ai non seulement rien fait, mais quand je suis revenu au Sanctuaire avec mon armure, je me suis ingénié à tous vous ignorer, et toi particulièrement, malgré les ondes empathiques qu'elle m'obligeait à ressentir. Ce n'est pas une excuse, mais à ce moment-là l'ombre maléfique de Saga régnait déjà en maître, et j'avais besoin de me protéger. Te pardonner ne servira qu'à m'aider à réparer ma propre faute, et je suis honteux de me servir de toi une nouvelle fois à mon profit. »
Son discours s'achevait sans qu'il cherchât à dissimuler l'expression de tristesse presque repentante peinte sur son visage délicat, et tout le monde comprit qu'il escomptait un retour de jugement de la part de Camus.
Cette fois-ci, le Français posa les yeux sur le chevalier des Poissons avec un peu moins de difficulté, et Milo qui l'observait sentit poindre sa reconnaissance étonnée. Le Scorpion en ressentit lui-même un soulagement mâtiné d'amusement. Camus ne s'attendait visiblement pas à un tel mouvement de mansuétude à son égard de la part d'Aphrodite. Milo non plus. Pas de façon aussi rapide et déterminée en tout cas. Et c'était pour le Grec une délivrance d'autant plus jouissive.
À l'écoute de ces deux verdicts qui ne le condamnaient pas, le Verseau reprenait progressivement l'emprise de lui-même. Peu à peu, l'étau qui oppressait sa poitrine se desserrait. Il ne redoutait pas la mort, mais il appréhendait l'opinion que ses pairs porteraient sur lui. En franchissant les portes du temple du Capricorne, l'idée qu'il serait considéré comme coupable lui semblait presque inévitable. Il admettait d'autant plus une telle sentence qu'il reconnaissait ses erreurs, mais il craignait plus que tout un jugement défavorable en fonction de l'impassibilité qu'il présentait ordinairement.
Que ses frères d'armes ne le définissent que comme un être insensible et froid, incapable de se laisser abuser par ses propres sentiments, et donc sans scrupules. Qu'ils lui dénient la possibilité d'avoir commis une faute involontairement. Qu'ils ne conservent de lui que l'image d'un traître parfaitement conscient de ce qu'il avait fait, guidé par un orgueil obscur et égoïste, dépourvu d'émotivité.
Or, deux de ses compagnons venaient non seulement de lui prouver qu'ils n'étaient pas entièrement dupes de sa froideur affichée, et de la représentation de raisonneur infaillible qu'on se faisait de lui, mais ils lui accordaient également la vie sauve. Trois devaient encore se prononcer, néanmoins, même si le vote d'un seul d'entre eux le condamnait, il mourrait avec le sentiment de ne pas avoir été totalement incompris. Rien que pour cela, il leur serait éternellement reconnaissant.
À l'autre bout du rang, Death Mask s'agita soudain en grommelant une sourde imprécation. Visiblement, il désirait prendre à son tour la parole, et il se manifestait avec son manque de délicatesse habituelle.
Cette fois-ci, le Verseau reporta instantanément son regard sur lui. Un mouvement d'intérêt qui parut satisfaire le Cancer, dont les lèvres s'animèrent sous l'effet d'un demi-sourire en coin. Malgré son attention, Camus ne parvint toutefois pas à déterminer le sens de son intervention. L'Italien conservait une expression reflétant à la fois de la sévérité et la goguenardise, ce qui ne lui donnait aucune indication sur sa décision réelle.
Durant quelques secondes, Angelo se contenta de fixer le Français comme s'il ne s'agissait que d'un jeu cruel, et Milo sentit son exaspération remonter d'un cran. Conscient que le Scorpion flirtait avec son point de rupture, Saga adressa une injonction muette à Deask Mask pour lui ordonner de cesser ses provocations. S'inclinant de mauvaise grâce sous l'autorité de son aîné, ce dernier prit enfin la parole pour rentrer dans le vif du sujet.
« Je dois dire que l'idée d'épingler ta tête sur l'un des murs de mon temple me plaît assez, Camus, attaqua-t-il en louchant ostensiblement du côté de Milo. Tu ferais un trophée magnifique. L'ennui, c'est que Shion m'a depuis longtemps obligé de changer de décoration, et je n'aime pas avoir le vieux renard sur le dos. Et puis, dans le cadre d'une exécution sommaire, je doute que tu combattes avec tout le mordant requis. Ce qui enlèvera beaucoup à l'attrait de la chose.
S'interrompant quelques secondes, il observa le Verseau. Pas un battement de cils ne trahissait ses pensées. Agacé comme toujours pas ce sang-froid parfait, il conclut sans se départir de sa virulence :
« Tout compte fait, la satisfaction d'être celui qui clouera définitivement ton imbuvable supériorité au pilori d'une mort violente ne compensera pas les emmerdes que ton exécution risque de m'amener. D'autre part, si tu vis, je suis curieux de voir comment tu vas arriver à t'accommoder de ta culpabilité. Dans le sens large. Parce qu'il va bien falloir que tu serves Athéna en sachant que quelque part tu l'as trahi. Ça pourrait vite devenir intéressant. Je vote donc très égoïstement pour que tu vives afin d'assister au spectacle. »
Toujours adossé contre sa colonne, les bras croisés et le visage fermé, Milo se félicita de ne pas avoir répondu à la provocation précédente. Mais il jugea que son coup de poing de la matinée avait été beaucoup trop magnanime. Angelo venait peut-être d'absoudre Camus, néanmoins il se promit de lui faire regretter sa nonchalance, et quelque part, sa vantardise.
Les mots volontairement désagréables du Cancer semblaient heureusement couler sans incidence sur le Verseau. Impavide, il était redevenu l'énigmatique chevalier que rien ne paraissait atteindre. Mais le Scorpion n'aimait pas le silence que Death Mask laissait maintenant s'éterniser entre eux, et bien qu'il redoutât l'intervention de Shura, dont il sentait l'incertitude, il fut presque rassuré de voir le Capricorne se tourner franchement vers le Français pour prendre la parole. Il déchanta néanmoins rapidement dès que celui-ci ouvrit la bouche.
« Ton acte d'insubordination est inqualifiable Camus, assena durement l'Espagnol, en captant à son tour l'insondable regard bleu. Et il me déçoit profondément. De tous nos frères, tu es sans doute celui que j'aurais définitivement cru à l'abri d'un tel manquement. À partir du moment où tu as accepté de te dépasser pour l'obtention d'une armure, tu savais que ta vie personnelle ne t'appartenait plus. Et même si cela ne s'est pas fait de ton plein gré, entrer dans le cercle très restreint des chevaliers d'Or a définitivement fait de toi un être à part. En tant que chevalier de Glace, tu étais d'autant plus qualifié pour gérer ce genre de situation. »
Avec angoisse, Milo crut voir le Français blêmir malgré sa pâleur déjà affirmée. Apparemment indifférent à cette manifestation, Shura poursuivit :
« Revoir Aslinn entrait dans un cadre où tu devais te départir de tes sentiments, ne faire aucune concession, rayer tes émotions, la repousser ou l'ignorer, mais en aucun cas répondre à sa folie. N'es-tu pas justement celui qui doit faire abstraction de son cœur et de toutes les faiblesses humaines qui s'y rattachent si son devoir le lui commande ? Tu devrais être capable de tuer père et mère sans l'ombre d'une hésitation si leur mort se justifiait aux yeux d'Athéna. Aslinn est au moins pardonnable sur un point. Entre ce qu'elle a cru voir en toi et ce que tu es véritablement, le mensonge est flagrant. Je ne comprends même pas comment l'armure a pu te choisir. »
Luttant de plus en plus difficilement contre la colère qui le gagnait, Milo ne put retenir une exclamation indignée.
« Shura, tu vas trop loin !
— Que ça te plaise ou non, il entendra ce que j'ai à lui dire ! » répliqua le Capricorne sans quitter le Verseau des yeux.
Apparemment indifférent, Camus ne bronchait pas. Il subissait la tempête la tête haute, sans même chercher à s'en protéger. Mal à l'aise, Aphrodite regretta de se tenir trop éloigné de l'Espagnol pour modérer son ardeur d'un violent coup de coude dans les côtes. Malgré un caractère parfois un peu rigide, il avait rarement entendu son camarade se montrer si désagréable et il jeta un regard interrogateur vers Saga. Pâle et attentif, celui-ci ne semblait pas disposé à intervenir. Tout juste joignit-il ses efforts à ceux du Suédois pour tenter de contenir l'irritation du Scorpion à travers un écran de cosmos apaisant.
Demeuré auprès du français, Mü fut le seul à s'apercevoir de l'infime tremblement qui saisit soudain le bout des doigts de Camus, et il résista difficilement au désir de poser une main réconfortante sur l'un de ses poignets. Ils avaient beau être compagnons d'armes, il connaissait trop peu le Verseau pour se permettre un tel geste. Il le savait de plus fort peu tactile, et il n'avait pas manqué de remarquer ses manières encore plus fuyantes depuis son retour. Contrarié par son impuissance, il tenta alors de capter l'attention de l'Espagnol pour le prier de conserver plus de retenue, mais celui-ci refusait de lâcher le regard de Camus tout en continuant son rude discours.
« Tu es pourtant l'un de ceux qui ont servi le plus fidèlement notre Déesse en face de l'adversité. Et comme tu ne te doutais apparemment pas encore à ce moment-là que la conséquence de tes actes avait un extrait de naissance, on ne peut pas te suspecter d'avoir agi ainsi envers elle simplement par remords. Mais que tu aies culpabilisé à un moment donné d'avoir cédé à cette coucherie stupide, ça je l'espère bien ! Reste que tu as su assumer tes autres responsabilités en véritable chevalier d'Or, et que tu viens de nous révéler que la mise en scène de toute cette affaire est peut-être reliée à une machination bien plus dangereuse que celle que l'on serait en droit de te reprocher. Alors, si tu me jures que tu passeras le reste de ton existence à te dévouer à Athéna, en reléguant ta vie privée constamment au second plan, et que tu n'hésiteras pas à te sacrifier de nouveau s'il le faut pour élucider le mystère qui entoure Aslinn, je suis prêt à oublier ce que tu as fait.
— Tu as ma parole, répondit le Français, en sachant qu'il s'engageait définitivement sur ces deux points précis.
— Dans ce cas, je vote pour que tu vives », déclara Shura, en tournant brièvement les yeux vers Saga, comme pour le mettre en demeure d'exécuter un autre point important, dont eux seuls auraient délibéré précédemment.
Le Gémeau n'avait encore rien dit, et Camus n'aima pas le mouvement de tête entendu entre les deux hommes. Il écouta avec une attention d'autant plus circonspecte l'intervention du Grec.
« Je considère également qu'il n'existe aucune préméditation de ta part dans cette affaire, commença Saga d'un ton beaucoup plus modéré. Certes, tu as inconsidérément cédé à des émotions contre les ravages desquelles tu aurais pourtant dû être totalement immunisé. Cependant il s'avère que tu as agi sous le coup de graves tensions accumulées depuis de longues années, qui en auraient rendu fou plus d'un. Pour avoir suivi ton parcours et vécu à tes côtés en temps de guerre, j'atteste que tu n'as jamais renié sciemment ta foi en Athéna. Tu as toujours cherché à défendre sa cause. Tu as souffert pour la mener à la victoire, allant jusqu'à te sacrifier trois fois pour elle. En conséquence, et en accord avec mes cinq autres frères d'armes ici présents, je décide que nous scellerons ton secret au fond de nos mémoires. Tu vivras chevalier du Verseau. À une condition. L'enfant doit mourir. Tu es responsable de sa venue au sein du Sanctuaire. Tu devras donc nous en débarrasser toi-même. Tu as trois jours pour le faire. Au-delà, ton crime et l'existence de celui-ci seront rendus publics. »
Ce jugement à la Salomon figea chacun des participants dans l'observation de la réaction des uns et des autres. Demander à Camus de faire disparaître lui-même son fils était cruel, mais prévisible. Tout le monde s'interrogeait malgré tout sur sa soumission, même si, pour l'instant, seule la désapprobation fâchée de Death Mask était palpable. Les sourcils froncés et les lèvres pincées, les yeux cobalts du Cancer passaient du Gémeau au Capricorne en hésitant visiblement vers lequel allait sa rancune.
Shura semblait satisfait, et Saga attendait avec patience la réponse du Verseau. Apparemment désolés, Mü et Aphrodite enveloppaient de concert leurs voisins directs, à savoir Milo et Camus, dans un halo de cosmos réconfortant.
Le Scorpion s'était littéralement décomposé en entendant la sentence, et son irritabilité avait fait place à un déchirement alarmé. La décision de Saga pointait dans le sens qu'il espérait, mais la façon dont il demandait à Camus de l'appliquer l'effrayait. Il avait pu constater combien le Verseau s'était attaché à Sergueï, et le Gémeau ne pouvait ignorer la tendance presque viscérale du Français à détester maltraiter les enfants. Qui l'avait un tant soit peu observé alors qu'il formait ses apprentis devait convenir qu'il n'avait rien du maître implacable que sa froideur laissait a priori supposer.
De plus, sommer un père de sacrifier son propre fils avait quelque chose de foncièrement malsain, voire de monstrueux, qui le dérangeait profondément, même en tant qu'ancien assassin du Sanctuaire. Et pourtant, il devait admettre que la sanction, qui s'apparentait autant à une réparation expiatoire qu'à une indéniable preuve de bonne volonté envers le Domaine Sacré tirerait un trait définitif sur les soupçons de préméditation qui pesaient sur Camus. Ce qui ne le rassurait absolument pas sur la manière dont ce dernier allait pouvoir faire abstraction de la cruauté de cet ordre, et encore moins sur sa capacité à s'y soumettre. Sans compter que s'il y arrivait, il en resterait marqué à jamais.
Milo réfléchissait à toute vitesse. Il se serait bien proposé pour remplir le rôle de l'exécuteur, mais il se doutait que son « dévouement » ne serait pas accepté. Par Camus déjà, qui de toute façon ne le regarderait plus ensuite qu'avec horreur. Et il connaissait suffisamment Saga pour savoir que celui-ci veillerait à ce que la peine fût bien réalisée par la bonne personne. C'était un cauchemar.
Avec inquiétude, le Scorpion dévisagea son amant. Camus refusait toujours de poser les yeux sur lui, et par un effort méritoire, il parvenait encore à maîtriser son cosmos. Mais Milo n'avait pas besoin de cet indice pour deviner combien cette sanction le remuait. Le mouvement effectué pour se relever avait amené son visage en pleine lumière. Il était d'une pâleur de cire et le Grec pouvait noter la tension inhabituelle qui crispait ses mâchoires. Son silence prolongé finit par troubler Saga lui-même.
« Tu as bien compris ce que je te demande ? » insista-t-il à l'adresse du Verseau, comme s'il avait affaire à un enfant.
La douceur décalée de ce ton précautionneux intrigua le Scorpion et il attendit avec intérêt la réaction de Camus. Au lieu de se raidir sous cette étrange sollicitude un peu apitoyée, le Français paraissait simplement hésiter. Et brusquement, Milo prit conscience du message à double sens que transmettait le Gémeau au Verseau, et qui était en train d'échapper à tous les autres. Saga offrait une opportunité de salut inespérée à Sergueï. Trois jours, c'était largement suffisant pour que Camus s'enfuît avec l'enfant s'il le désirait. Mais pour quel avenir ?
Parias et pourchassés, les deux fugitifs auraient beaucoup de chance s'ils échappaient plus que quelques mois aux limiers que le Sanctuaire enverrait immanquablement contre eux. La clémence du Gémeau était à double tranchant. Ce n'était pas la vie sauve qu'il offrait à Sergueï. C'était un sursis qui permettrait à Camus d'assumer un temps minimum son rôle de père. Un sursis qui finirait par condamner le Verseau à une mort indigne lorsqu'on les retrouverait, mais librement consentit.
En réalisant cela, le Scorpion sentit la rage le submerger et il serra les poings si fort que ses ongles transpercèrent la peau de ses paumes. Il était hors de question que Camus s'engageât sur cette voie sans issue. Il le séquestrerait dans son temple s'il le fallait, et il chercherait un moyen pour les débarrasser lui-même de Sergueï, même contre son gré. Il y perdrait peut-être l'amour du Verseau, mais au moins le Français demeurerait sauf.
En songeant que s'il agissait ainsi les dissonances de leurs Maisons se retourneraient fatalement contre eux, le Grec dut lutter contre des larmes de frustration et de désespoir. Il ne voulait pas vivre le moment où Camus allait devoir choisir.
Lorsqu'au bout de quelques secondes il parvint enfin à dissiper le flou qui embrumait son regard, il eut la surprise de croiser les yeux pour lesquels il se serait damné. Camus avait perçu son désarroi et il lui offrait le seul réconfort à sa portée : le refuge de ses iris d'un bleu aux reflets vert d'eau, d'une beauté froide et pourtant ardente pour qui savait briser leur calme impavide.
Leur échange ne dura qu'un bref instant, mais il fut suffisant pour que Milo s'immergeât dans la réalité cachée par la profondeur dissimulée de ce regard qu'il aimait tant. Et il y lut un tel amour dévoré de chagrin qu'il eut honte de sa réaction purement égoïste. Si Camus choisissait de partir, alors il abandonnerait tout et il le suivrait.
Déjà le Verseau reportait son attention sur Saga. En l'entendant prendre la parole, le Scorpion sentit son souffle se figer dans sa gorge.
« La mort de cet enfant est inévitable en ce monde », fut la réponse étonnante et en apparence dénuée d'émotion qu'il lui retourna.
Death Mask eut un geste de surprise dicté par le désagrément. Visiblement, il s'attendait à ce que le onzième gardien se rebiffât contre l'ordre donné, et il sembla tourner sa vindicte silencieuse contre le Français. Shura par contre lui accorda un sourire satisfait et ce fut avec un réel soulagement qu'il avoua.
«Je n'aurais jamais pensé que tu te montrerais aussi raisonnable, Camus. »
La mort dans l'âme, Mü se permit de lui donner un conseil qui lui déchirait le cœur.
« Plus vite tu appliqueras la sentence, mieux cela sera pour tous les deux. Nous veillerons à trouver ensuite une sépulture convenable à cet enfant. »
Le Verseau se tourna vers lui d'un air calme et comme indifférent. Accroché à chacun de ses gestes, Milo pressentit la catastrophe avant qu'il n'ouvrît la bouche.
« J'ai dit que la mort de cet enfant était inévitable en ce monde, pas que je l'acceptais », répliqua-t-il en détachant bien chacun de ces mots.
Un instant d'incompréhension confuse s'intalla parmi les cinq autres chevaliers. Saga fut le premier à se ressaisir.
« Refuser la sentence, c'est lier ton sort au sien, insista-t-il lourdement en dévisageant presque avec supplication son jeune pair.
— Je sais, fut la seule justification tranquille qu'il obtint.
— Tu veux donc mourir ? ne put s'empêcher de demander le Gémeau incrédule.
— Non ! »
Le cri de Milo résonna à la fois comme un déchirement et comme une menace. Ne sachant s'ils devaient s'en mêler, Aphrodite et Mü échangèrent un regard incertain, tandis que le Grec se décollait de sa colonne pour adopter une position beaucoup plus agressive. Il était visiblement prêt à en découdre avec quiconque essayerait de s'en prendre au Verseau.
Apparemment insensible à ce qui se passait, Saga ignorait la réaction du Scorpion pour concentrer toute son attention sur Camus. Il lui tournait dangereusement le dos et Shura se porta instantanément entre Milo et lui. Incapable de prendre parti, mais bien conscient qu'une intervention d'urgence d'un côté ou d'un autre n'était pas à exclure, Death Mask gonfla à son tour son cosmos.
La tension était à son comble. Camus était le seul à pouvoir la faire redescendre, mais il semblait engagé dans une sorte de duel intérieur qui l'isolait avec le Gémeau.
Le chevalier des Poissons et du Bélier s'évertuaient maintenant à faire barrage de leur cosmos pour contenir et masquer l'agressivité de celui du Cancer, du Capricorne et du Scorpion. À deux contre trois emportements qui menaçaient à tout moment de rompre leurs digues, les secondes ressemblaient à des heures. Si leurs compagnons ne se reprenaient pas très vite, tout le Sanctuaire allait finir par découvrir leur réunion secrète.
Le Verseau parut enfin s'apercevoir de la tempête qu'il avait déclenchée, et son aura glacée se déploya vers le Scorpion en un effluve à la fois impératif, et étrangement doux. Le cosmos du Grec tenta de résister, puis rapidement, comme à regret, il reflua.
« Oh, Camus », gémit Milo en s'affalant contre la colonne qu'il avait quittée quelques instants plus tôt.
Saga ferma les yeux. La douleur du Scorpion était palpable. Sa reddition inattendue était aussi terriblement révélatrice. Il aurait aimé le réconforter, mais dans cette configuration précise personne, mis à part Camus, ne pouvait se targuer d'avoir d'autorité ou d'atomes crochus suffisants avec le Grec pour s'y risquer. Si le Français ne reprenait pas fermement les rênes de ses émotions, tous risquaient de subir la souffrance de Milo comme le châtiment incontournable à la punition justifiée du Verseau, et paradoxalement franchement imméritée.
Le Gémeau ne se souvenait pas d'avoir un jour été confronté à un tel casse-tête. En comparaison, certaines de ses décisions, pourtant dramatiquement arbitraires et lourdes de conséquences durant son intérim de grand Pope, pouvaient passer pour une partie de plaisir. En face de lui, Camus parut enfin prendre conscience du danger que soulevait leur affrontement muet. Prenant une inspiration légère, il s'exprima alors clairement.
« Je ferai ce qui me semble juste. Mais si tu le veux, Saga, tu peux m'aider, tout autant que tu peux aider Sergueï. »
Il parlait sans agressivité, en remisant presque cette froideur qui le caractérisait, ce qui eut pour effet de rendre son intervention à la fois touchante et obscure.
Durant quelques secondes, le Gémeau crut qu'il lui demandait réellement de faire abstraction de sa fonction, de ses devoirs et de son allégeance envers, Athéna pour tout simplement laisser l'enfant vivre sans autre condition, et sa déglutition se bloqua dans sa gorge. Autant il désirait ardemment l'aider, autant il se refusait à prononcer un jugement de complaisance. Pas en soupçonnant les implications d'une telle largesse.
Saga savait que la faute était trop grave et ses conséquences incalculables s'il ne les enrayait pas dès à présent. Pour rien au monde il ne souhaitait pas non plus être celui qui pousserait le Verseau à l'irréparable. Jamais décision ne lui était apparue aussi difficile à prendre. Et brusquement, son expression crispée se détendit. Il venait de comprendre.
Conscient de la progression de ses réflexions, le regard du Français se teinta de soulagement, tandis qu'il enchaînait avec une ferveur rarement reflétée :
« Il faut que tu envoies Sergueï dans une autre dimension. Dans un endroit où il pourra survivre sans faire de mal à personne, et où nulle ne le retrouvera jamais.
— Tu te rends compte que je vais devoir choisir un endroit pas forcément des plus agréables ? répliqua le Grec.
— Peu importe. Il est jeune. Il a des capacités exceptionnelles. Il saura s'adapter, allégua Camus en refoulant sa crainte paternelle légitime.
— C'est la meilleure solution », approuva Angelo, en défiant Shura de le contredire.
Sagement, l'Espagnol s'abstint de tout commentaire.
« S'il te plaît, rajouta le Verseau si bas, que seuls Saga et Mü l'entendirent.
— Si personne n'y voit d'inconvénients, alors c'est d'accord », accepta de Gémeau d'une voix forte.
Ne recevant aucune objection, il enchaîna sans cacher son soulagement, plus ou moins secrètement partagé par tous les autres.
« Dans ces conditions, j'entérine définitivement le jugement qui vient d'être porté. Camus verra sa faute oubliée et il vivra à nos côtés pour se consacrer à sa condition de chevalier d'Or. Serguei sera exilé dans une autre dimension choisie par mes soins, et dont je serai le seul à connaître la destination. Angelo, c'est à toi qu'échoit la responsabilité de trouver un prétexte pour simuler sa disparition. Tu as trois jours.
— Comment ça à moi ? râla l'italien pour la forme.
— Parce que tu es son Maître, répliqua Saga d'un ton qui n'admettait pas de contestation. Quant à toi Camus, je t'interdis de t'approcher de près ou de loin de cet enfant durant cette période. »
Le Verseau opina de la tête. Milo respirait et il se promit de tout faire pour adoucir la déception douloureuse de Camus de ne pouvoir rencontrer son fils une dernière fois. Quelques minutes plus tard, le temple du Capricorne retrouvait sa solitude tranquille. À une exception près.
Caché dans un coin sombre, barricadant l'empreinte de son essence derrière un solide mur de cosmos qui l'avait camouflé à tous les participants, Shion se laissa enfin aller à exhaler un énorme soupir où se mêlaient consternation, incrédulité, colère, et une immense inquiétude. Ce qu'il venait d'entendre dépassait tout ce que son imagination fertile lui avait suggéré lorsque le Sagittaire lui avait rendu visite.
Quand Aioros avait poussé la porte de son bureau, il avait immédiatement détecté son jeu. Dans son innocence, le Grec ne cherchait d'ailleurs pas vraiment à dissimuler ce qui l'amenait, car il ne songeait pas un seul instant que Shion ne pût pas être au courant de ce que tramaient Saga et son équipe.
À vrai dire, l'Atlante avait mis du temps avant de s'apercevoir qu'il existait un groupuscule étrangement discret, tant ses protagonistes s'entouraient de précautions pour se réunir, ou simplement pour échanger quelques mots lors de rencontres « fortuites ». Aphrodite l'avait aussi parfaitement berné, et il n'avait dû qu'à son sens aigu de l'analyse de détecter certaines anomalies dans le comportement de tout ce petit monde. Le repli plus ou moins marqué de Mü à son égard étant certainement la plus grosse.
Curieux et un peu contrarié de se voir ainsi tenu à l'écart, il attendait patiemment que l'un d'entre eux se trahît. Ce qui lui aurait permis de fondre sur le reste du groupe comme un aigle sur sa proie. Mais il n'aurait jamais cru que les informations qui lui manquaient viendraient du Sagittaire.
Le fait que ce mystère semblât cibler Camus l'agaça fortement, sans pour autant l'étonner. Il y avait longtemps que l'observation des étoiles lui affirmait qu'une ombre malveillante dévorait la constellation du Verseau. Le problème étant que le Français paraissait lui-même subir cette attaque, sans qu'il parvînt à déterminer s'il en était conscient ou non, et plus précisément responsable ou victime.
La difficulté soulevée par le lien entre les dissonances des Maisons du Scorpion et du Verseau brouillait encore les cartes, et le déplorable comportement de Zoltan n'avait fait que semer davantage le trouble. Shion en était réduit à toutes les supputations possibles concernant Camus, et il n'aimait pas ça. Son sens moral et un début d'intime conviction l'avaient jusque-là empêché de confier à Athéna son dilemme, et après ce qu'il venait d'apprendre, il se félicitait de son silence.
Le Verseau méritait certainement une magistrale remontée de bretelles, mais pas les foudres d'Athéna. L'esquisse que Camus avait brossée de sa vie durant son jugement le touchait plus qu'il ne voulait l'admettre, tout en ravivant de vieux souvenirs. La façon dont ce chevalier avait intégré les novices quand il était enfant avait toujours soulevé en lui une interrogation, qu'il aurait sûrement creusée à l'époque, si le Verseau d'alors ne s'était pas montré si prudent et peu loquace sur la question.
Mais plus que tout, la fidélité inconditionnelle de l'armure à son porteur l'interpellait. Dans le cadre d'une véritable trahison de Camus envers Athéna, même si celle-ci était involontaire, cette fidélité reflétait un non-sens absolu. Comment un élément si indéfectiblement loyal à leur déesse pouvait-il prendre aussi franchement parti pour un chevalier qui avait commis une faute impardonnable ? Ou plutôt, pourquoi ?
La réponse à cette question demeurait pour Shion un mystère, mais il suspectait Sergueï de la détenir. Le problème auquel il se heurtait s'apparentait à de la rétention d'informations, car aussi bizarre que cela pouvait paraître, sa fonction de Grand Pope était loin de lui donner accès à tous les documents concernant « une monstruosité ». Athéna s'était toujours montrée particulière peu partageuse à ce sujet. Ce qui objectivement devait actuellement le placer à égalité avec Saga sur ce point.
Sans le savoir, le chevalier des Gémeaux et Camus venaient pourtant de lui offrir un début de piste à creuser. Il ne mettait pas en doute la sincérité du Français sur la manipulation d'Aslinn par une main étrangère. Et cette donnée le faisait frémir, car elle expliquait à elle seule une partie des parcours chaotiques, non seulement du Verseau et de Saga, mais aussi de trois autres chevaliers, qui n'avaient apparemment pas le moindre soupçon d'avoir été manœuvrés depuis leur enfance ans un cadre bien précis.
Si sa suspicion était exacte, ils avaient affaire à un complot particulièrement sournois et de grande envergure. Et si c'était le cas, il était inacceptable que Camus en payât le prix. Le jugement de ses pairs allait dans le bon sens, mais il ne le mettait que fort imparfaitement à l'abri. Il fallait qu'il se plongeât de toute urgence dans les archives, avant qu'Athéna ne découvrît à son tour l'existence de Sergueï.
S'il se fiait à la connaissance qu'il avait de sa déesse, elle devait déjà flairer quelque chose. La durée de son séjour au Sanctuaire n'était pas normale. Le travail d'enquête était gigantesque, et Shion songea immédiatement à demander de l'aide à son ami Dohko, en qui il avait entièrement confiance. S'il le lui ordonnait, il savait que celui-ci garderait le silence envers Athéna, au moins le temps de leurs investigations conjointes. À deux, ils trouveraient plus facilement la réponse qu'il cherchait.
Contrairement à ce qu'espérait Milo, Camus ne remonta pas l'escalier pour se réfugier au sein de son temple, là où il lui aurait été plus évident de tenter de le réconforter. Obliquant par le premier sentier de traverse, il se dirigea droit vers la côte.
Situés à une hauteur déjà impressionnante, les chemins détournés à partir du temple du Capricorne n'offraient que la trace infime de sentes étroites, glissantes et accrochées à flanc de falaise, tout juste empruntées par quelques chèvres sauvages. La noirceur de la nuit, à peine éclairée par un mince croissant de lune, rendait le parcours particulièrement dangereux, même pour un chevalier d'Or, et le Grec dut se mordre la langue pour retenir un avertissement inquiet.
Pourquoi fallait-il toujours que Camus se confrontât aux pires difficultés lorsque quelque chose n'allait pas ? À vrai dire, Milo en avait bien une petite idée, mais il préférait ne pas y songer. Pour l'heure le Français tolérait sa présence, et c'était cela le plus important.
Marchant à la suite du Verseau en refusant de laisser une trop grande distance entre eux, le Scorpion s'engagea sur le raidillon. Camus se dirigeait sans hésitation dans la nuit, preuve qu'il ne devait pas en être à sa première imprudence sur ce chemin. Le Grec ravala un mouvement d'humeur. L'habitude n'empêcha pourtant pas le onzième gardien de trébucher à la réception d'un saut particulièrement risqué, et Milo mesura combien toute cette histoire devait le perturber.
Ils parvinrent néanmoins sans incident majeur jusqu'en bas, là où le paysage de la côte, invisible à cette heure, se découpait en multiples criques et escarpements marqués. D'un pas déterminé, Camus rejoignit la plage. S'approchant à quelques mètres de l'eau, il s'arrêta face au large couleur d'encre noire.
Toujours silencieux, le Scorpion se positionna derrière lui. Camus conservait une immobilité de pierre, qui fondait presque sa silhouette mince aux contours sombres du décor minéral. Muet et comme indifférent à sa présence, il se contenait de fixer la mer, et d'écouter le ressac qui exerçait sa danse immuable sur les rochers délimitant la petite anse.
Le grec le regardait avait inquiétude. Que se passait-il sous ce front si lisse et comme déconnecté des émotions régissant le monde ? Il n'aimait pas ce détachement. Il sentait le Français s'éloigner de lui pour s'isoler derrière le rideau de désintérêt qui masquerait la réalité de ce qu'il ressentait. Il fallait qu'il l'incitât à réagir, avant d'être totalement dans l'incapacité de forcer sa citadelle d'insensibilité.
« Rentrons, se manifesta-t-il.
— Je n'ai pas sommeil. »
Pourquoi la réponse du Verseau ne le surprenait-il pas ?
« Et moi j'ai besoin d'une épaule pour m'assoupir », insista-t-il.
Avec lassitude, Camus se retourna. Sa tentative pour détendre l'atmosphère tombait à plat, mais au moins le Verseau ne le repoussait pas. Le Français allait s'engager sur la même sente que celle qu'ils avaient empruntée pour arriver, quand Milo posa la main sur son épaule pour l'arrêter.
« Par le chemin normal… S'il te plaît. »
Le ton bas et grave, le Grec ne cherchait plus à cacher sa préoccupation. Camus parut en prendre conscience, et son regard que la nuit rendait d'autant plus insondable, s'attarda un bref instant sur le visage soucieux qu'il devinait à peine.
« Ne t'inquiète pas », se contenta-t-il de répliquer en sourdine, alors qu'il se pliait à sa demander en obliquant vers le chemin de la plage.
En le voyant emprunter cet itinéraire moins dangereux, Milo étouffa un soupir, qui n'avait pourtant rien de soulagé.
Si, justement, il s'inquiétait.
Note de fin : Première publication août 2011 — Chapitre modifié en août 2017 (Outre les changements de syntaxe et de vocabulaire, le chapitre contient 1920 mots de plus).
