Une fin heureuse

Tyrion désespérait sobre, fantasmait après trois verres de vin. Il se demandait si l'amour même existait puisque nul ne pouvait garantir ni réciprocité ni équivalence dans le domaine des sentiments.

En regardant Sansa s'habiller, il se fit la réflexion qu'elle n'était pas si différente des autres. Quel cœur de pierre pour se mettre au travail quelques instants après avoir profité de sa chaleur et de son corps.

— Votre regard est fixe et haineux, fit remarquer Sansa sans quitter des yeux ses parchemins.

— Votre chenal est sec et froid comme votre cœur, rétorqua le seigneur avec hargne.

Sansa releva les yeux vers lui. Elle avait une carrure imposante avec ses hanches fortes et sa poitrine épaisse, loin des silhouettes de sablier qu'il avait longtemps côtoyées. Le souvenir de sa tresse dans sa main pendant leur chevauché adoucit quelque peu son humeur.

— Vous avez ressassé, conclut Sansa avec froideur.

Quelle horreur ! Il regretta d'avoir rejoint Sansa, d'avoir passé ses semaines de liberté auprès d'elle, d'être entré dans son intimité. S'il n'avait pas été vers elle, il ne se serait rien passé. Il aurait été la Main du Roi venu prendre l'air dans le Nord. La Reine du Nord était inaccessible et ce n'était pas un seigneur du Sud qui aurait pu changer cela.

Pourtant, elle l'avait accueilli dans sa chambre. Ils avaient échangé de nombreux repas, discuté longuement, ri souvent. Elle avec son rire retenu qui l'attendrissait encore. Lui avec un rire bref et rauque comme s'il n'en revenait pas d'oser rire.

La première fois, il avait pris sa main et caressé sa paume comme si c'était le contact le plus intime qui soit. Ça lui avait coupé le souffle et elle l'avait embrassé avec ses lèvres roses.

Sansa n'avait rien d'effarouché. Elle avait confiance en lui et en elle. Il était presque drôle de constater sa tendance à parler à l'impératif y compris durant leurs ébats.

Les « caresses-moi », « embrasses-moi », « prends-moi » et autres ordres torrides qu'elle avait pu lui lancer n'avaient jamais eu la douceur d'un « Tu m'aimes ? ». Comme si elle n'en avait finalement pas besoin, que ses sentiments n'étaient qu'un bagage inutile supplémentaire.

— Si je meurs, je vous manquerais ? Ou est-ce que ce serait simplement contraignant ?

— De quoi m'accusez-vous ?

— D'être une autre femme cruelle, sourit Tyrion en mettant ses chausses.

Sa comparse contourna la table et vint s'asseoir sur le lit proche de lui. Elle posa sa main sur son bras l'air las et les lèvres pincées.

— Vous voudriez que je vous aime davantage ? Que je vous réclame des noces ou un amour éternel ?

C'était exactement cela. Tyrion avait besoin d'une preuve que ces sentiments qu'ils entretenaient étaient de l'amour. Pas une façon de chanter la vie. Ni un exutoire après une vie douloureuse. Il voulait quelque chose de beau, de grand, d'incorrigiblement romantique.

Sansa rit un peu, tout doucement.

— Vous êtes pire que moi jeune.

Elle caressa distraitement ses cheveux.

— Je vous aime déjà du plus fort que je peux. Je ne peux pas changer ce que je suis et si cela vous rend malheureux je m'en excuse. Jamais je ne voudrais vous nuire.

Le seigneur grogna. Forcément. La femme était d'une beauté figée saisissante, son regard était souvent froid mais pas son cœur. Il le savait si bien qu'il commençait déjà à s'en vouloir de l'avoir ainsi brusquée.

— Comment m'aimez-vous ? questionna Sansa dans un murmure.

Alors elle n'avait pas peur de ce mot. Il ne savait pas s'il devait en être rassuré. Elle l'utilisait pour lui et pour elle sans gêne apparente. Et pourtant, ce mot n'avait jamais ce sens.

Il avait toujours aimé avec passion, comme s'il se consumait de l'intérieur. Quand cet amour-passion lui était retourné, il planait sur un nuage au septième ciel et faisait tout pour protéger son idylle et son être cher. Quand il n'avait aucune réponse, il étouffait le feu de son corps et subissait les dégâts en silence.

Aimer Sansa avait davantage l'aspect rassurant de sa couette préférée. Elle était fidèle à elle-même et peu exigeante. Ils se voyaient trop peu souvent pour pouvoir s'agacer l'un de l'autre.

— C'est tellement doux que j'ai l'impression que cela pourrait disparaître à tout moment, révéla-t-il un fois qu'il eut fait le point.

Le seigneur se tordit les doigts − avait-il le droit de parler ainsi et de se prétendre amoureux ?

— Vous vouliez plus de passion ?

Le Lannister inspira. La passion l'avait tant de fois écartelé qu'il n'avait plus les mêmes attentes. Vivre bien, entouré de personnes réfléchies et bienveillantes était suffisant. S'il parvenait à bien faire son travail c'était mieux. Et avoir la chance de partager cet amour avec Sansa était bien un don divin.

— Non. Excusez-moi, vous aviez raison, je dois chasser mes souvenirs.

Son regard était toujours alerte et inquiet. Elle se souciait de lui.

— J'aime ce que nous partageons, affirma-t-il. J'aime que la vie soit douce comme votre chair.

Il déplaça un pan de sa chemise pour caresser sa hanche. Elle se laissa aller contre son épaule avec plénitude. Tyrion était libre et heureux. Il lui semblait que Sansa aussi ressentait cela, la réplétion de bonheur dans un monde si changeant et si dur.


Ce texte a été écrit dans le cadre des nuits du Fof avec pour thème "égal". PS : J'ai craqué, je trouve que le monde manque de ce slash.