Disclaimer : Les personnages appartiennent naturellement toujours à KURUMADA.

Auteur : Newgaia

Rating : M (précautions prises pour certains chapitres).

Genre : Angst – Drama – Yaoi


Résumé du précédent chapitre (Délibération et sentence) : Le jugement de Camus se poursuit. Il amène une révélation inattendue, en dévoilant le rôle de Saga dans la mort du précédent Verseau. Tous s'interrogent alors sur la possibilité d'un lien entre les deux affaires. Enfin sonne l'heure du verdict. Bien que remonté, Shura accepte de se ranger à l'avis des cinq autres chevaliers pour accorder la vie sauve à Camus. Saga ajoute néanmoins une condition à cette décision : le Verseau devra tuer lui-même son fils. Milo sent sa colère enfler à cette sentence, et quand Camus refuse d'exécuter Sergueï, il adopte immédiatement une position menaçante. Le Français parvient à le calmer avant de proposer une alternative en demandant à Saga d'exiler simplement son fils dans une dimension différente. Les sept chevaliers se séparent sans se douter qu'ils ont été espionnés durant toute leur réunion par Shion, prévenu involontairement par le Sagittaire. Celui-ci n'est qu'à moitié surpris par les tribulations du Verseau, et il prend très au sérieux la piste évoquée d'une ancienne machination divine. Il sent aussi Camus en danger par rapport à Athéna, et il décide de mener sa propre enquête.


CHAPITRE 48 : LA COLÈRE DE KANON (mise à jour 16 novembre 2017)

Bloqué dans la salle de bain par son jumeau stationnant délibérément dans l'encadrement de la porte, Saga posa son rasoir pour se pincer l'arête du nez, signe chez lui d'un début de réelle crispation. Kanon était bien l'un des seuls à susciter ce geste rarement usité, et il pourrait se vanter d'être parvenu à suffisamment le déconcentrer pour s'infliger une légère coupure près de l'oreille droite. Car le Gémeau se rasait à l'ancienne. Avec une lame aussi affûtée que précise, pour peu que son impossible frère ne vînt pas le distraire par des récriminations qu'il trouvait exagérées, et à la limite vexatoires, alors qu'il se pliait à cet exercice matinal.

Nullement décidé à répondre à son réquisitoire, il posa l'objet tranchant sur le rebord du lavabo, d'un mouvement qu'il espérait suffisamment flegmatique pour décourager l'importun d'insister. Un coup d'œil dans le miroir accroché en hauteur lui apprit que cette stratégie ne calmait en rien les ardeurs du plus jeune. Étouffant un soupir d'agacement, il lava sa figure à l'eau fraîche, afin de la débarrasser de toutes traces de savon. Il ne serait pas dit qu'il sacrifierait la méticulosité de sa toilette matinale pour accorder son attention à son insupportable cadet.

Une épaule en appui contre le chambranle, Kanon le contemplait en conservant un silence annonciateur d'orage. Son attitude n'avait rien de décontracté. Son visage fermé et le pli amer de ses lèvres trahissaient à eux seuls son état d'esprit réel. Apparemment, il s'impatientait. De quoi rendre un minimum de sérénité à Saga.

Les colères de Kanon pouvaient être redoutables, et impressionnantes parfois même pour lui, mais elles avaient l'avantage de priver son double d'une partie de son sens de la répartie acérée. Au jeu du plus « fin », Kanon se laissait souvent déborder par son impulsivité lorsque la rage le saisissait. Or, Saga était déterminé à ne pas revenir sur sa position, et cet élément le favorisait.

Se tournant enfin vers son cadet, le Gémeau s'adossa contre le lavabo pour affronter son regard noir.

« Ne cherche pas à me faire changer d'avis, énonça-t-il le plus calmement possible. C'est inutile. Le jugement est clos, et j'ai engagé ma parole. Il en sera fait comme je l'ai annoncé aux autres en ce qui concerne Camus et l'enfant.

— C'est ridicule ! aboya presque Kanon. Tu ne savais pas alors ce que je viens de te divulguer.

— La faute à qui ? se défendit l'aîné. Si tu avais été un peu plus réactif, nous n'en serions pas là. »

L'ancien Marina eut une moue contrariée. Certes, il avait commis l'erreur de conserver trop longtemps pour lui les révélations de Shun relatives à l'existence de six sanctuaires et l'étroite relation de Sergueï avec certaines des armures peuplant ceux-ci. Mais comment aurait-il pu deviner que son frère profiterait du seul soir de la semaine où il sortait avec Néphélie pour réunir les Ors directement concernés par le jugement de Camus ? Si ça, ça ne s'appelait pas un coup en douce ! C'était indigne de sa part. Une trahison fraternelle qu'ils payaient maintenant tous les deux par constitution d'une situation impossible.

Pour l'instant, Sergueï ressemblait à un agneau, mais personne ne pouvait prédire l'avenir. Même à son insu, le petit demeurait dangereux. Et Saga lui sauvait la mise en acceptant de l'exiler au lieu de l'éliminer. Si jamais l'information arrivait aux oreilles d'Athéna, il ne donnait pas cher de la peau de son jumeau. Ni de celles des autres hurluberlus qui s'étaient pliés à ce simulacre de procès. Mais en l'occurrence et à l'instant présent, les autres, il n'en avait rien à faire.

Fort hypocritement, Kanon oubliait que son manque de réactivité partait également du désir de garder ce renseignement pour lui. Le temps de mettre en place une parade à tout ce qu'avait déjà entrepris son jumeau pour le sortir de ce guêpier, quitte à faire capoter le sauvetage du Verseau s'il ne trouvait pas d'alternative acceptable. Il n'avait simplement pas prévu que leur tribunal se réunirait aussi vite.

Voilà maintenant deux jours que la sentence était tombée et que Saga la lui avait apprise. Et depuis deux jours, il s'escrimait en vain à inciter son frère à revenir sur la parole donnée.

«Tu ne peux pas te débarrasser du danger que représente Sergueï sans l'éliminer définitivement, scanda-t-il, en pestant intérieurement contre le sort qui l'obligeait à s'acharner ainsi contre ce malheureux gamin.

— Si je le confine dans un monde totalement archaïque, si, s'obstina Saga, visiblement peu disposé à entendre raison.

— Non, mais tu as écouté ce que je t'ai dit ! s'emporta Kanon. Shun m'a avoué avoir eu accès à une partie des connaissances d'Hadès. Et je ne mets pas sa parole en doute. Hadès n'ignore rien d'une « monstruosité ». Shun ne possède pas tous les éléments, mais si ce gosse représente réellement la serrure sur quelque chose, que crois-tu qu'il se passera s'il parvient à réunir les clés pour l'ouvrir ?

— Ouvrir sur quelque chose ne veut pas dire que l'on puisse se glisser dans ce que l'on a ouvert, répliqua son aîné presque sentencieusement. Ni même que cette ouverture pointe sur une véritable menace.

— Tu n'en sais rien ! tonna Kanon. Et je doute qu'Athéna réagisse ainsi s'il n'existait aucun danger !

— Ce que je sais, c'est qu'il faudrait pour ça que Sergueï réunisse six armures dispersées dans six sanctuaires différents. Et je peux te promettre que je veillerais à ce qu'il n'en existe aucun là où je vais l'envoyer. »

Kanon eut une moue dubitative.

« Tu n'étais pas là lorsque Sergueï a réussi à contrer l'attaque de Minos, tenta-t-il encore de convaincre son frère. Les facultés de ce gamin sont encore balbutiantes, mais il peut compter sur des aptitudes que même les chevaliers d'Or sont en droit de lui envier. Pour sauver Camus, il a invoqué simultanément au moins trois éléments appartenant tous à des environnements différents. Peu importe qu'il n'en ait pas eu conscience. Il l'a fait. Contrairement à nous, je suis sûr qu'il n'aurait pas besoin d'autorisation spéciale, ou de savoir se téléporter pour passer d'un Sanctuaire à un autre. Imagine ce que ça va donner dans quelques années. Il était à la limite d'un déplacement physique Saga.

— Ça, j'ai du mal à le croire, répliqua son frère sans plus prendre de gants. Tu m'as dit toi-même que l'attaque a eu lieu en une fraction de seconde. Dans la panique, vous avez tous plus ou moins mêlé vos cosmos pour essayer de venir en aide à Camus. De manière spontanée, et totalement aléatoire. Je ne dis pas que Sergueï n'a rien fait. Mais il est plus probable que certains d'entre vous ont amorcé des effets qui en se combinant ont donné lieu à une réaction totalement inattendue.

— Je te signale que pour ma part, je n'ai pas levé le petit doigt, répondit Kanon. Or, il est indéniable qu'un élément venu du domaine sous-marin est intervenu. Tu sous-entends que j'aurais aidé Camus sans m'en rendre compte ?

— Dans la confusion du moment, oui, c'est possible.

— Ben voyons ! se vexa le second Gémeau.

— Je ne doute pas des informations de Shun; tempéra Saga. Que Serguei soit la serrure pouvant ouvrir sur un élément qui contrarie notre déesse expliquerait même bien des choses. Mais de là à ce qu'il puisse passer en toute impunité d'un monde à l'autre, là, tu m'excuseras. Les Dieux eux-mêmes ont veillé à mettre des sceaux sur leurs différents domaines. Et tu es bien placé pour savoir que tu n'as pu franchir ceux de Poséidon que parce que ton Écaille t'y avait invité.

— C'est exactement ce qu'a fait Segueï, répliqua l'ancien Marina.

— Pas précisément, le contra son jumeau, qui l'attendait sur ce point bien précis. En admettant qu'il ait bien réussi à manipuler plusieurs armures appartenant à des Sanctuaires distincts en même temps, il l'a fait à distance. Entre agir de loin sur des éléments normalement régis par une volonté étrangère, et passer physiquement d'un monde à l'autre, il existe une différence majeure je te rappelle. »

Une fois de plus, la discussion achoppait sur ce détail, qui aux yeux de Saga pointait le défaut principal du raisonnement de son cadet. Effectivement, Kanon n'avait aucune preuve. Mais il estimait son instinct infaillible pour soulever ce genre de lièvre, et la logique de Saga ergotait trop en refusant de confondre de fortes présomptions et une démonstration irréfutable.

L'ancien Marina comprenait d'ailleurs mal comment une personne aussi intuitive et intelligente que son jumeau pouvait soudain se montrer tellement frileuse à envisager le pire sans certitude incontestable du danger qui les guettait. En tant que précédent Grand Pope, Saga était pourtant le mieux placé pour évaluer la menace de cette affaire. Kanon jugeait qu'il ne lui donnait apparemment pas le fond de sa pensée, et cela le mettait hors de lui. À bout d'arguments logiques, le second Gémeau s'emporta à nouveau.

« Eh bien, tu as tort ! Où que tu l'envoies, je suis pratiquement certain que ce gosse trouvera un moyen pour réapparaître s'il le désire. Et là, tu ne seras pas dans la merde !

— Je ne reviendrai pas sur ma décision Kanon, s'entêta son aîné.

— Pourquoi ? Parce que tu as donné ta parole ? Ce ne serait pas la première fois que tu la reprendrais. Et cette fois-ci ce serait pour la bonne cause, corrigea Kanon devant l'expression franchement indignée de son frère.

— Il n'en est pas question ! refusa d'un ton encore plus catégorique le Gémeau.

— Mais bon sang, puisque je te dis que rien ne certifie que cet exil sera efficace !

— Tu n'en sais rien. D'autre part Shun n'a pas été clairement capable de t'expliquer sur quoi ouvrait véritablement Sergueï. Et si le pire devait se produire, alors nous aviserons à ce moment-là.

— Nous aviserons à ce moment-là, le singea Kanon sous le coup d'une rage froide. À quel moment ? Lorsque vous passerez tous pour des conjurés, et qu'à cause de ton passé tu seras le premier dans la ligne de mire d'Athéna ? Oh ! et puis tiens, tu es trop con ! »

Et s'arrachant brutalement au chambranle, l'ex Dragon des Mers se détourna en claquant la porte derrière lui. Saga étouffa un soupir désolé tandis qu'il baissait la tête. Le visage masqué par sa longue chevelure bleue, il prit le temps de laisser redescendre la pression avant de sortir de la salle de bain. Kanon était vraisemblablement allé se calmer les nerfs dehors, mais on n'était jamais trop prudent et il ne tenait pas à relancer la conversation.

Cela faisait deux jours qu'ils s'affrontaient verbalement, de plus en plus violemment. S'il continuait comme cela, ce pugilat risquait de finir par dégénérer en combat physique, et il n'avait pas envie d'être celui qui lèverait la main sur l'autre en premier. D'autant plus qu'objectivement, son frère n'avait pas totalement tort.

Après ce que Kanon lui avait appris sur les révélations de Shun, la menace existait bien. Si le revirement de sa décision n'avait engagé que le destin de Sergueï, il n'aurait pas hésité un instant à suivre son avis. Mais l'enfant charriait dans son sillage Camus, et il savait que le Verseau n'accepterait jamais de l'abandonner à son sort en cas de volte-face inexpliquée. Or, il ne pouvait pas décemment révéler ce que son frère lui avait appris. C'était un secret des Dieux, qu'il n'aurait jamais dû connaître.

Et puis se rétracter maintenant entraînerait immanquablement l'incompréhension des autres, qu'il faudrait gérer. Le désespoir de Milo. La colère de Death Mask. La déception d'Aphrodite. L'inquiétude de Mû. Même Shura dans ce cadre serait capable de lui poser des questions gênantes. Alors il prenait un pari avec l'avenir, quitte à se fâcher avec Kanon.

Fort heureusement, il ne lui restait plus qu'une journée à tenir avant l'exile de Sergueï, qu'il souhaitait définitif. Avant minuit, les dés seraient définitivement jetés. Il espérait simplement que d'ici là, la colère et l'angoisse de leur futur suspendu à la réussite de son plan ne pousseraient pas son frère à un coup d'éclat dont il avait le secret.

Kanon quitta le temple des Gémeaux en proie à une agitation si vive, qu'il ne remarqua qu'au dernier moment Shura accompagné de Shaka qui descendaient le grand escalier dans sa direction. Voir ces deux chevaliers dans l'environnement l'un de l'autre était devenu courant, mais apercevoir l'Indien autre part que dans l'arène lors d'un entraînement, ou durant une réunion au Palais sous l'égide de Shion, l'était beaucoup moins.

Débusquer Shaka supposait généralement interrompre une de ses interminables séances de méditation au sein de son naos, et à moins de s'appeler Shura, très peu s'y risquaient. Il n'y avait qu'une raison qui pouvait amener les deux hommes de si grand matin aux abords du troisième temple, et Kanon souhaita bien du plaisir à son frère.

Athéna l'avait convoqué voilà quatre jours pour l'entretenir plus précisément sur la façon dont elle envisageait de mener sa vendetta contre Hadès. Mis à part que ni Shaka ni elle n'avaient toujours de plan détaillé pour obtenir que le Dieu des Enfers levât sa sanction contre les cinq renégats, elle avait décidé qu'il était temps que la Vierge passât réellement à l'action, en se rapprochant plus ou moins officieusement de l'ennemi.

La contre-performance de Shaka qui avait failli livrer Camus pieds et poings liés à Minos avait déjà dû faire le tour des strates infernales, et Athéna espérait que le manque de ferveur envers Bouddha et elle-même qu'elle lui avait ordonné de conserver face à tous les autres chevaliers était espionné depuis longtemps par les sbires de son oncle. La plongée aux Enfers de l'Indien dans une parodie de nouvelle allégeance avait une chance de marcher.

Kanon savait que dans son cas, l'accueil qu'on lui réserverait chez Hadès serait plus aléatoire, mais Athéna demeurait confiante. Elle accordait visiblement un grand crédit à son passé de traître patenté et à ses dons de comédien. Il ne serait jamais parvenu à tromper tout le Sanctuaire sous-marin durant des années, sans avoir un minimum de talents, n'est-ce pas ? Un bouquet de fleurs épineux, dont le second Gémeau n'appréciait que modérément la composition.

Si Saori l'avait depuis longtemps et en tout point pardonné, Athéna était nettement plus manipulatrice et politicienne. Sans la gentillesse dépourvue d'arrière-pensée de la petite-fille de Mitsumasa Kido, il n'était pas certain que la déesse lui eût permis de séjourner définitivement sur les terres du Domaine Sacré. L'employer comme agent double en le renvoyant en Enfer avec Shaka s'apparentait d'ailleurs à une nouvelle épreuve d'allégeance dont il avait parfaitement conscience.

Kanon l'avait donc laissé parler en l'écoutant avec circonspection, regrettant néanmoins de ne pas pouvoir lui faire part des révélations de Shun concernant Sergueï. Il était sûr qu'il y avait une idée à creuser de ce côté-là. Mais vu l'enjeu contradictoire de cet élément pour Saga, il avait préféré ne pas s'y risquer. Il devait trouver la meilleure méthode pour l'utiliser, et surtout le bon moment d'informer Athéna sans que celle-ci pointât ensuite son attention sur son frère.

Il ignorait alors que la réunion du tribunal secret mis en place par son jumeau allait le prendre de vitesse, faisant involontairement capoter ses projets. Il avait donc écouté Athéna sans manifester la moindre impatience, bien que très dubitatif intérieurement, tout en retenant un sourire, tandis qu'une idée totalement décalée l'envahissait : en gros, si tout se passait dans le royaume d'Hadès comme la divinité qu'il servait à présent l'imaginait, il serait le serpent et Shaka la pomme dans un sort d'univers miroir, à l'histoire revisitée de telle sorte,que cette fois-ci les Enfers et son Dieu seraient dans le collimateur. Tant faire se peut que l'on pût comparer le Paradis au Sanctuaire, idée dont malgré tout son respect pour Athéna, Kanon doutait fortement.

Une fois entrés dans la place, Shaka et lui devraient se débrouiller en fonction des évènements, ce qui supposait une mission de longue durée. D'autant plus que pour être recevable, leur traîtrise envers le Domaine Sacré ne pouvait pas s'exposer ouvertement. Convaincre Hadès qu'ils désiraient véritablement changer de camp passait aussi par leur façon de se présenter en tant qu'éléments clés. Et quel meilleur cadeau pouvaient-ils lui offrir que celui de poursuivre l'espionnage sournois de leurs camarades. Afin d'accentuer la crédibilité de leurs personnages, ils continueraient donc de vaquer au Sanctuaire normalement. Leurs contacts infernaux devraient demeurer tout ce qu'il y a de plus discrets, mais efficaces. De vrais agents doubles.

De tout cela, Kanon retenait surtout qu'Athéna envisageait de déployer prochainement son offensive au royaume d'Hadès. La veille, elle avait convoqué à son tour la Vierge au Palais pour débattre de nouveaux points de détails, et Kanon se doutait qu'il venait s'informer auprès de Saga des dernières avancées des recherches que son groupe menait en consultant les archives relatives aux Enfers. Que Shura l'accompagnât n'avait rien d'étonnant. Le mystérieux rapprochement entre les deux hommes avait fini par arriver aux oreilles de tous les résidents du Sanctuaire, et si beaucoup, dont lui-même, hésitaient sur la définition exacte de celui-ci, l'inquiétude du Capricorne était palpable plusieurs mètres autour de lui.

En tant que partenaire officieux de Shaka dans sa mission secrète, Kanon aurait dû faire demi-tour pour se joindre à leur petite délégation. Et en théorie, il aurait aussi été normal qu'il prît la peine d'interroger la Vierge sur son entrevue avec Athéna pour connaître les dernières décisions de cette celle-ci. Tout au moins à mots couverts, Shura n'étant pas censé être au courant de leurs manigances. Ignorance dont il doutait fort tant l'osmose entre les deux hommes semblait devenue forte. Mais la colère qu'il nourrissait envers Saga était trop grande. Il devait d'abord se calmer, sous peine d'envenimer davantage les choses entre eux.

Il croisa donc ses deux camarades au milieu de la volée de marches sans daigner leur accorder plus qu'un regard en biais, tout en marmonnant une salutation à peine audible.

Interloqué, Shura s'arrêta pour le suivre des yeux alors qu'il s'éloignait.

« Qu'est-ce qu'il lui prend ? »

Poursuivant sa route sans se retourner, Shaka répondit tranquillement :

« A mon avis, il vient de se brouiller avec Saga.

— Je me demande bien pourquoi ? poursuivit le Capricorne, après l'avoir rejoint en quelques enjambées rapides.

— Et c'est à moi que tu poses la question, répondit la Vierge avec une inflexion de voix légèrement grondeuse qui interpella Shura. Je pensais que tu te passais parfaitement bien de mon analyse.

— Tu as toujours été de bons conseils, répliqua l'espagnol un peu surpris, en sachant pourtant que la flatterie n'avait aucune chance de l'amadouer.

— Alors si tu le penses vraiment, retiens celui-ci : si j'étais toi, je méditerais sur les vertus de la communication face aux ravages de la désinformation. Sans compter que trop de secrets finissent toujours par nuire au secret. »

Shura s'engagea sous le péristyle du temple des Gémeaux la gorge plus sèche. Se pouvait-il que Shaka fût au courant de leur petite réunion privée pour juger Camus ? Celle-ci remontait à deux jours, et depuis, il remâchait une sorte de culpabilité envers son compagnon. Dans un sens, si la Vierge l'avait vraiment deviné, cela le soulageait, car plus le temps passait, et moins il se sentait le courage d'aborder franchement le sujet avec lui. Et cette lâcheté lui pesait.

Conscient de l'importance de sa participation à ce jugement, importance due en partie à l'ambiguïté même de sa relation avec Shaka, il n'avait pas cessé de marcher sur des œufs depuis que Saga l'avait mis dans la confidence. Esquivant, dissimulant, surveillant ses propos. Or, une fois la sentence rendue, il n'entrait pas dans ses intentions de mentir davantage à l'Indien. Alors que les appartements privés du troisième temple apparaissaient, l'absurdité de sa situation le saisit. Sa décision n'en fut que plus rapide. Leur visite au Gémeau terminée, il aborderait sans détour ce sujet délicat, avec celui en qui il plaçait maintenant une foi égale à celle qu'il ressentait pour Athéna.

Kanon demeura invisible une bonne partie de la journée. Bravant le maquis sauvage qui dissimulait de multiples failles traîtresses, il s'engagea sur le plateau granitique qui menait au pied de Star Hill. Rares étaient les intrus à s'approcher de ce lieu désert et à l'accès secret, et il foula la garrigue sans crainte de voir ses sombres pensées dérangées par une rencontre inopportune.

Il savait que le soir même son frère exilerait Sergueï. Il le ferait après que Death Mask aurait ajusté les derniers éléments de la fausse piste qui accréditerait la disparition de son apprenti lors d'un accident fatal. Il ne mettait pas en doute l'implication du Cancer. Normalement tout devrait bien se passer. Mais il avait beau s'exhorter au calme, il ne parvenait pas à évacuer la colère inquiète qui le dévorait. Rageant intérieurement, il sauta l'heure du repas sans se manifester.

Plus tard, en fin d'après-midi, la faim finit par le ramener du côté de la cantine des gardes. Il était coutumier de ce genre d'excentricité lorsque le torchon brûlait au troisième temple, et personne ne trouva sa présence étrange. Rassasié et toujours aussi irrité contre son impuissance, il s'engagea ensuite sur l'un des sentiers qui descendaient vers la côte. Il avait passé des années solitaires, à se suffire du mouvement des vagues pour unique compagne. Depuis, seule la mer semblait parvenir à vraiment le comprendre, ou tout au moins à l'apaiser en période de crise. Il avait besoin de retrouver son murmure.

Il marchait d'un pas rapide, incapable de s'arracher à l'enchaînement de ses pensées pessimistes. Le bruit assourdi de quelques phrases échangées en contrebas du chemin rocailleux qu'il suivait raviva son attention. Quel ne fut pas son agacement en apercevant Camus et Milo apparaître à un détour, une vingtaine de mètres devant lui. Le Français était certainement la dernière personne qu'il avait envie de voir en ce moment.

Contrarié, son regard chercha une échappatoire, qu'il ne trouva pas. À moins de s'évader en empruntant la voie des parois pratiquement abruptes qui les entouraient, il n'avait pas d'autre choix que de croiser les deux importuns. Finalement, c'était l'occasion de placer une bonne fois pour toutes le Verseau en face de ses responsabilités. Milo n'allait pas apprécier, mais il n'avait que faire des états d'âme du Scorpion. Au jeu de la mise à l'abri des êtres chers, tous les coups étaient permis.

L'apercevant à leur tour, les deux chevaliers interrompirent leur conversation. L'expression soudain durcie que le huitième gardien posait à présent sur lui prouvait que celui-ci s'accordait à sa manière de penser. Malgré leur antagonisme, Kanon l'aimait bien, et il trouva regrettable qu'ils ne concourent pas au sauvetage de la même personne. Ils auraient certainement fait une équipe imbattable.

Milo avait été l'un des premiers à lui tendre la main lors de leur résurrection, et il s'était ensuite ingénié à le faire accepter par les autres. Sans la présence accaparante du Verseau, ils seraient sans doute devenus de très bons amis. Cette constatation désagréable le conforta dans sa décision d'exposer clairement ses doléances au Français. Poursuivant sa progression d'une démarche inconsciemment menaçante, il s'arrêta en face des deux hommes, forçant ceux-ci à en faire de même.

« Je suppose que tu es fier de toi », attaqua-t-il sans préambule en s'adressant à Camus.

Comme il s'y attendait, ce dernier se contenta de le regarder d'un air parfaitement hermétique. Le connaissant, il savait que le Verseau patienterait en conservant le silence, jusqu'à ce que lui-même devînt un peu plus explicite. Milo par contre, manifesta immédiatement son agacement.

« On peut savoir ce qui te prend Kanon ?

— Il me prend que mon jumeau pouvait difficilement me celer certains de vos secrets, et que je suis en droit de m'inquiéter. D'autre part, ce n'est pas à toi que je m'adresse Milo.

— Tu n'as pas à parler à Camus de cette manière, se hérissa davantage l'interpeller.

— Laisse », intervint alors le Verseau, en s'interposant d'un mouvement vague de la main.

Plus pâle qu'à l'ordinaire, il ne portait pas son armure et Kanon nota son air fatigué. Vêtu de la tunique usuelle du Sanctuaire devenue trop large pour ses épaules amaigries, il semblait presque vulnérable. Refusant de se laisser attendrir, l'ancien Marina attaqua durement.

« Tu es prêt à entendre ce que j'ai à te dire ? »

Une inclinaison de tête dépourvue d'expressivité fut la seule réponse qu'il obtint. Ignorant l'éclat de mise en garde hostile qui brillait dans les yeux de Milo, Kanon se ferma à la pitié que suscitait en lui la situation de son jeune pair pour continuer.

« N'ayant jamais été officiellement un chevalier d'Or, je n'ai pas à interférer dans le jugement que tes frères d'armes ont porté sur toi. Mais je ne laisserai pas ta conduite mettre la sécurité de mon frère en danger.

— Il n'a jamais été question de mettre en danger qui que ce soit Kanon, ne put s'empêcher d'intervenir Milo.

— Ah oui ? Alors comment avez-vous pu accepter la proposition de Camus concernant l'exil de Sergueï ?

— Cet enfant n'est pas responsable de la faute que j'ai commise, répliqua le Verseau. Contrairement à sa dénomination, il n'a rien d'un monstre. Son seul tort est de posséder de grandes capacités. C'était la meilleure solution. Pour tout le monde.

— Ravi de t'entendre capable de défendre quelqu'un avec autant d'emphase, railla presque le second Gémeau. Mais tu te démènes pour la mauvaise personne. Ce gosse te paraît peut-être inoffensif maintenant, mais peux-tu jurer qu'il ne représentera pas une menace dans l'avenir ? »

Posément, Camus rétorqua :

« C'est pour ça que j'ai demandé à Saga de l'envoyer dans une autre dimension. Je sais que ton frère la choisira avec discernement. Il trouvera un endroit où Sergueï ne pourra ni faire de mal ni revenir.

— Il reviendra Camus. Il en a le pouvoir. Et au fond de toi, tu le sais, argua Kanon sans se démonter.

— Et on peut savoir ce que tu préconises ? » grinça Milo, en se rapprochant du Verseau.

Refusant de détourner les yeux qu'il avait plantés dans ceux du Français pour accorder son attention au Grec, Kanon répondit :

« Avoue ton crime à Athéna, Camus. Elle seule est capable de réellement bannir ce danger. Tes agissements sont coupables, mais je pense que dans une certaine mesure, elle est aussi apte à te comprendre et à te pardonner. Te dénoncer auprès d'elle et lui livrer ce gamin, c'est la meilleure solution. Pour nous tous. »

Venant d'un homme qui avait lui-même échappé au courroux divin, alors que la trame de ses actions précédentes concourrait à le condamner à une mort immédiate et infamante, le conseil pouvait paraître avisé. Le Scorpion en redouta aussitôt l'impact sur le Verseau, déjà bien trop ébranlé pour réagir avec son discernement coutumier.

« Ne fais pas ça Camus », s'interposa-t-il, avec une inquiétude que ne manqua pas de remarquer le second Gémeau.

La colère de Milo était palpable, et Kanon savait qu'il ne tarderait pas à en ressentir les effets cuisants si la rencontre s'éternisait. Redevenu totalement inexpressif, le Verseau se retranchait derrière son immobilité observatrice. Cependant, sous la froideur d'une dureté à la limite incisive de son regard difficilement soutenable, le second Gémeau aurait juré qu'il hésitait. Il s'engouffra donc immédiatement dans la faille.

« Tu comptes te cacher éternellement derrière tes mensonges ? le morigéna-t-il. Ce gosse est un danger, mais son élimination représente peut-être aussi la solution à nos problèmes, à ceux d'Athéna et aux tiens. C'est ton unique chance. »

Seul le cri d'un goéland solitaire lui répondit. Énigmatique et apparemment insondable, le Français conservait le silence et semblait changé en statue de sel. À présent, Milo le foudroyait du regard en serrant les lèvres, et Kanon comprit qu'il ne retenait une répartie cinglante que pour complaire à son amant. L'ex général des Mers ne tenait pas à déclencher un combat aussi peu discret qu'inutile. Il venait de dire ce qui lui pesait, mais il ne se leurrait pas. Il y avait peu d'espoir pour que ses paroles fissent rapidement leur chemin dans l'esprit du Verseau.

Frustré de ne pas pouvoir le traîner lui-même aux pieds d'Athéna, il préféra reprendre sa route avant que la situation ne se gâtât véritablement entre le Scorpion et lui. Bousculant le Français toujours figé pour s'ouvrir un passage, il ajouta simplement :

« Réfléchis bien Camus. »

Milo regarda disparaître Kanon au détour du chemin qu'ils avaient précédemment emprunté en frémissant de colère. Pour qui l'ancien renégat se prenait-il ? À force de patience, il venait à peine de parvenir à arracher plus de dix mots à Camus depuis le rendu de la sentence, réussissant de surcroît l'exploit de capter son intérêt sur un sujet totalement différent de celui qui le rongeait, et voilà que cet inconscient flanquait tous ses efforts par terre. Camus avait besoin de décompresser. Pas qu'on l'enfonçât de nouveau en remémorant la précarité de sa situation. Et encore moins qu'on lui rappelât qu'il allait incessamment sous peu être séparé à jamais de son fils. Kanon ne perdait rien pour attendre, mais dans l'immédiat, le Scorpion devait s'assurer que ces paroles rudes n'avaient pas atteint trop durement le Verseau.

« Ne l'écoute pas, commença-t-il d'un ton faussement détaché alors qu'ils reprenaient aussi leur marche. Il est simplement frustré de n'avoir pas pu prendre part au débat qu'a présidé Saga en secret.

— Il a raison, fut la réponse fortement désenchantée qu'il obtint.

— Il s'inquiète pour son frère, tenta encore Milo, sans lâcher des yeux le fin profil qui refusait de se tourner vers lui.

— Comme tu t'inquiètes pour moi.

— Ça n'a rien à voir », grommela le Grec.

Pour la première fois depuis l'intervention de Kanon, Camus tourna légèrement la tête pour accrocher son regard. Comme toujours, le Scorpion se sentit fondre sous l'infime sourire ourlant ses lèvres fines. Il était l'un des rares pour lesquels le Verseau acceptait d'adoucir son expression, et savoir qu'il le faisait pour le réconforter alors qu'il était lui-même au plus mal le bouleversait.

« Je n'ai pas l'intention de t'abandonner Milo. »

Une promesse qui ne fit que le tourmenter davantage, tant il avait conscience que tout n'était pas encore joué.

Bien plus bas, sur le sentier, Kanon atteignait enfin les brisants côtiers. Totalement inhospitalier à cet endroit, le rivage s'étendait sur une bonne centaine de mètres, dans un enchevêtrement de gros blocs de roches brunes, qui se succédaient sans la moindre logique entre des tas de galets de tailles variées. Au raz des flots, une bande de récifs plus ou moins bien dissimulés apparaissait, entrecoupé de chenaux profonds où les vagues étroitement contenues se fracassaient dans le vacarme d'un mugissement furieux.

Par-delà ces remous agités, la mer retrouvait un aspect d'huile au bleu délavé, à peine remué, tout juste touché par le rose printanier d'un ciel où le soleil déclinait. C'était ce paysage contrasté et changeant que l'ancien Marina était venu trouver. Il reflétait parfaitement le bouillonnement courroucé de son esprit, joint au relâchement d'une force tranquille à laquelle il aspirait.

En mars, la nuit s'installait vite. Les yeux perdus sur l'immensité liquide, l'ex Dragon des Mers songea qu'il ne restait plus que quelques heures avant que Saga n'exécutât la sentence qui exilerait Sergueï. Son frère avait certainement déjà choisi la destination où il emprisonnerait l'enfant. Kanon comprenait son désir de demeurer le seul dépositaire de ce lieu précis.

Ce n'était pas d'être tenu à l'écart de cette information qui l'ennuyait, mais la conviction que cette action s'avérait hasardeuse, voire dangereuse pour leur futur à tous, et plus particulièrement pour l'avenir de son aîné. Il devrait trouver le moyen de prouver à Saga que cette idée était mauvaise. Et vite. Et soudain, l'embryon d'une solution germa dans son esprit. S'il parvenait à démontrer à son jumeau que Sergueï était tout à fait capable de se déplacer d'un Sanctuaire à l'autre sans invitation précise, il ne pourrait plus nier l'évidence. Mais comment ?

La mine sombre, Kanon envoya du bout du pied un galet se perdre dans la mer. Après un vol en arc de cercle parfait, la petite pierre ronde suivit la gravité pour couler sans laisser de trace. En la voyant disparaître sous les flots, le second Gémeau eut brusquement une révélation. Un grand sourire satisfait illumina pour la première fois de la journée son visage. Elle était là la solution. Entre ses eaux traîtresses. Le seul problème résidait dans la façon de gérer ses conséquences annexes.

Rapidement, il analysa les tenants et les aboutissants de son idée. Son plan n'avait que deux inconvénients majeurs. S'il échouait, Sergueï y perdrait la vie. Ce qui en soi réglerait définitivement la question, mais le placerait dans une situation impossible face à son frère, et accessoire à sa conscience aussi. Sans compter la réaction probablement épidermique du Verseau, à laquelle s'adjoindrait celle du Scorpion, généralement prompt à soutenir son amant.

S'il réussissait, Camus avait toutes les chances de voir la gravité de ses agissements précédents découverts par Athéna et d'être vraisemblablement condamné à une mort ignominieuse. D'un autre côté, une catastrophe à venir serait évitée, et en y mettant du sien, il obtiendrait peut-être que leur déesse lui accordât la grâce du onzième gardien. De toute manière, s'il voulait détourner Saga du piège de la bombe à retardement qu'il identifiait en Sergueï, il ne pouvait pas épargner les deux.

Objectivement, s'il avait à choisir, il reconnaissait avoir un petit faible pour le sort de l'enfant. Le destin de ce gosse, qui n'aspirait sans doute qu'à bien faire, lui rappelait le sien et l'apitoyait, alors qu'il n'avait jamais éprouvé aucune sympathie pour le Verseau. Cela lui donnait au moins un point commun avec le Français, qui prêchait l'innocence de son fils et qui semblait déterminer à lui conserver la vie sauve. Quitte à condamner l'un des deux, autant que ce fût celui qui avait réellement commis une faute. Camus savait qu'il trahissait tous les interdits en couchant avec Aslinn. Sergueï, lui n'était coupable que d'une prédiction à venir.

Décidé à agir au plus vite, Kanon repéra sans difficulté le cosmos du Cancer, qui avait passé une bonne partie de la journée à entraîner son apprenti du côté des falaises nord, près de l'une des criques les plus dangereuses du Sanctuaire. Le soir tombait, et la nuit écarterait bientôt les rares curieux du seul chemin qu'emprunterait Death Mask pour rentrer avec Sergueï. Il devait les intercepter avant que le quatrième gardien ne livrât le petit à Saga.

Dissimulant sa propre aura, il fonça aussitôt dans cette direction.

Parvenu au temple du Verseau, Camus s'isola presque immédiatement dans sa chambre, sous couvert de pouvoir lire tranquillement. Il aurait tout aussi bien pu s'installer dans la grande salle, où Hyoga et Milo avaient pris l'habitude de converser à mi-voix lorsqu'il se plongeait dans un livre. Son prétexte ne trompait personne, mais le Grec fit signe au plus jeune de se taire quand celui-ci voulut retenir son Maître. Camus avait besoin d'évacuer leur désagréable rencontre avec Kanon, et Milo désirait lui accorder un moment de solitude avant d'aller le rejoindre.

Renouant avec ses plus mauvais réflexes, Camus ne dîna pas avec eux ce soir-là. Le souper expédié, le Scorpion regagna à son tour leur chambre, avec la bénédiction du Cygne. En entrant dans la pièce, Milo remarqua que Camus avait rapproché son fauteuil favori près de l'âtre. Installé dans le lourd meuble tapissé de rouge, il lisait, apparemment indifférent à tout ce qui se passait autour de lui.

Le Grec nota également qu'il avait allumé une petite flambée dans la cheminée, et ce détail l'ennuya. Les nuits devenaient pourtant nettement moins fraîches, et le Scorpion s'interrogea sur la raison de ce surcroît de chaleur. Ce geste était-il dicté par l'habitude ? L'envie de se faire pardonner son moment d'égarement en ajoutant au confort de la pièce ? Ou par l'aveu informulé d'un état toujours aussi problématique du côté de la régulation de sa température corporelle ?

Bien que cette dernière probabilité lui causa un réel souci, Milo préféra ne rien demander. Le faire à cet instant précis aurait été le meilleur moyen de renforcer le mutisme de son amant ou de le pousser fuir. Camus semblait déjà suffisamment secoué par sa rencontre avec Kanon pour qu'il n'en rajoutât pas.

D'un geste naturel, le Scorpion ouvrit le tiroir de sa table de chevet pour prendre la brosse à cheveux au manche en corne qui s'y trouvait. C'était certainement devenu l'objet le plus important de sa vie. Il le rangeait presque religieusement après chacune de ses utilisations, depuis que tous les soirs, l'entretien méticuleux de la somptueuse chevelure du Verseau par ses propres soins se transformait en une sorte de rituel.

D'un air détaché, il s'approcha du Français pour se positionner derrière lui. Saisissant à pleine main une brassée soyeuse il se mit à la démêler en commençant par les pointes. Instinctivement, Camus se déplaça légèrement pour lui donner davantage de champ libre. Le Grec retint un sourire. Le Verseau ne l'avouerait jamais, mais il semblait éprouver un réel plaisir à se laisser ainsi manipuler. Une réaction innocente, et à la fois terriblement sensuelle. Amusé, Milo se promit de faire durer ce jeu au-delà de son utilité première.

Au premier coup de brosse plus appuyé de Milo sur sa tête, Camus perdit le fil de sa lecture. Bien qu'il mît un point d'honneur à ne rien en montrer, il se complaisait à sentir le Grec glisser ses doigts dans la masse ondoyante de ses longues mèches. Il avait une façon qui n'appartenait qu'à lui pour les séparer, les démêler, alliant le touché d'une caresse à la précision mécanique d'un mouvement bien rodé. Ses mains s'activaient avec adresse, attentives à ne pas le contraindre, et pourtant soucieuses de créer un contact à la fois fugace et insistant.

Le Scorpion avait beau y mettre déjà beaucoup de cœur lorsqu'ils étaient enfants, le Verseau ne se souvenait pas qu'il faisait preuve d'une telle maestria à l'époque. Au point qu'il sentait parfois une once de jalousie injustifiée le chatouiller sur l'origine de ce savoir. Sentiment mesquin vite effacé par l'idée que la somme de ces aptitudes lui était désormais réservée.

En tout cas, il ne regrettait aucunement d'avoir cédé à la demande de Milo pour s'occuper de sa chevelure, même si cela risquait de le placer dans une position un peu délicate si les autres chevaliers venaient à l'apprendre. Le froid Verseau se liquéfiant sous la touche d'un simple brossage de cheveux, aussi irréprochable et amoureusement exécuté fût-il, il y avait de quoi remettre sérieusement en question son image d'insensible définitivement hors d'atteinte. Image qu'il tenait à entretenir malgré les incompréhensions qu'elle suscitait, ne fût-ce que pour la tranquillité qu'elle lui apportait.

Apaisé par les gestes doux et réguliers de Milo, Camus laissa dériver ses pensées. À cet instant précis, il ne souhaitait plus qu'une chose : se noyer dans cette quiétude que le Scorpion lui prodiguait avec art. Loin des vicissitudes. Hors du temps. Il en avait besoin. Mais très vite, les paroles de Kanon l'obnubilèrent. Leur légitime dureté réveillait en lui de cruelles blessures. Une phrase surtout l'accablait.

« Tu comptes te cacher éternellement derrière tes mensonges ? »

Il trouvait Kanon terriblement injuste. Lors du jugement de ses pairs, la singularité de sa situation l'avait obligé à s'exposer comme jamais auparavant. Tout y était passé. Ses erreurs, ses mensonges, ses vérités enfouies, tout avait été brutalement déterré. Sa vie privée disséquée. Ses secrets mis à nu. Tout au moins, pour l'essentiel. Car il en demeurait un derrière lequel il se retranchait comme un enfant apeuré.

Les mots échangés entre Aslinn et Milo avaient cruellement ravivé en lui cette plaie avilissante qu'il avait réussi à panser sans véritablement soigner depuis la mort de Zoltan. Celle relative à ses viols. À la fois latents et à vif, ces souvenirs suscitaient en lui de véritables bouffées de sueur froide lorsqu'il ne parvenait pas à en bloquer l'accès à sa mémoire.

Jusqu'à présent, les remous qui jalonnaient son retour, et l'existence menacée de Sergueï, l'avaient fort à propos détourné des séquelles de cette blessure. Peu disposé à s'apitoyer sur lui-même, et encore moins à affronter la question, il avait fini par apprendre à louvoyer suffisamment avec sa conscience pour ne plus être amené à y faire face.

Sa réconciliation avec Milo était le seul moment où il avait dû arracher le voile qui masquait cette déchirure. Pour se retrouver confronté à un échec qui n'avait fait que le conforter dans son besoin de fuite en avant. Depuis, il vivait dans le déni. Un refus viscéral de se mesurer à ce problème dont les miasmes l'éveillaient parfois en sursaut en plein cœur de la nuit.

La douceur de Milo anesthésiait son angoisse. La confiance qu'il lui portait évacuait d'office toutes idées de devoir repousser des caresses trop intimes. Jamais le Grec ne lui ferait mal de cette manière. Auprès de lui il pouvait dormir sur ses deux oreilles. Leur récente remise en couple, et le plaisir de pouvoir simplement s'étreindre satisfaisaient encore mutuellement leur bonheur d'être enfin réunis. Du moins voulait-il le croire.

Le refuge d'une épaule, les battements d'un cœur, la possessivité d'un bras, la douceur d'un baiser. Camus s'y complaisait. Il s'endormait généralement dans les bras de Milo pour se réveiller au matin en le tenant serré conte lui. Leurs rôles qui maintenant s'inversaient invariablement au cours de la nuit, en mêlant leurs souffles et leurs membres engourdis, étaient pourtant révélateurs.

Milo puisait sa force à le défendre au sein du réconfort que lui apportait sa présence. Plutôt que de se ressourcer, il avait besoin d'être rassuré à son tour. Le Verseau s'éveillait généralement le premier, et il s'attendrissait secrètement de le voir ainsi se raccrocher à une de ses mèches de cheveux, comme au temps où l'innocence de leur enfance les amenait à partager le même lit en Sibérie.

Mais le Français ne se leurrait pas. Milo acceptait pour lui un sacrifice peu ordinaire. Pour le moment, le Scorpion ne paraissait pas en souffrir, mais à terme, comment arriverait-il à gérer la frustration de son désir pour lui ? Le sien aussi renaissait parfois, le forçant à s'éclipser discrètement dans la salle de bain quand il devenait trop fort. Il se savait puéril d'agir ainsi, alors qu'il partageait le quotidien d'un homme tendre et attentionné qui ne demandait qu'à le soulager. Ils vivaient leur amour comme des adolescents prépubères. Or, ils en avaient largement dépassé l'âge.

Camus devait se ressaisir. Mais comment surmonter la crainte de se laisser à nouveau déborder par ses souvenirs ?

La présence de Milo rendait ses cauchemars moins fréquents, mais elle ne parvenait pas à elle seule à en étouffer toutes les résurgences. Et sa faiblesse incontrôlable lui faisait honte. Milo avait beau faire de son mieux et bien le connaître, Camus ne pourrait s'affranchir de ses chaînes qu'à travers des mots, qui permettraient à son amant de le cerner davantage pour l'aider à progresser. Or, la simple évocation de ce qu'il avait vécu le paralysait. C'était au-dessus de ses forces.

Comment expliquer la terreur qui l'étreignait lorsqu'il se réveillait la nuit, et qu'il devait se convaincre que personne n'allait pousser la porte de sa chambre pour sauvagement abuser de lui ? Comment avouer à Milo que dans ces instants de panique, il confondait le souffle doux et régulier de son amant dans son sommeil, avec celui puissant et rapide de l'homme qui l'avait brutalement chevauché ? Comment lui faire comprendre que le simple fait d'être effleuré par un autre à l'improviste, le mettait immédiatement sur la défensive, et lui donnait parfois des envies de meurtres ? Comment lui dire que les odeurs mêlées de sueur des vestiaires après les entraînements le poussaient maintenant littéralement à fuir avec la peur au ventre ?

Son amnésie n'avait fait que réactiver les entraves inconscientes qui le retenaient d'avouer son amour au Scorpion durant son adolescence. Jointe à la perversion d'Ilya qui avait réussi à le braquer contre le moindre contact physique, c'était un miracle qu'il parvint encore à accepter celui de Milo. Mais malgré tout l'amour et la confiance qu'il éprouvait pour le Grec, il rejetait avec effroi l'idée de se laisser toucher trop intimement.

Les derniers jours vécus auprès du Scorpion l'obligeaient pourtant à admettre que sa libido n'était pas morte. Mais jusqu'où pourrait-il aller ?

Paradoxalement, sa peur se nourrissait de son appréhension pour Milo. Que se passerait-il si, pris dans l'engrenage de ses souvenirs, il se déconnectait de la réalité, et laissait son instinct protester avec violence ? Il n'aimait pas ce bourbier fétide où il s'enlisait. Le mal était néanmoins là. Et s'il ne réagissait pas, celui-ci finirait par gâcher leurs deux existences.

Finalement, Kanon avait raison. Se cacher derrière, non pas des mensonges, mais le refus d'affronter la réalité, n'avait non seulement rien d'héroïque, mais ne servait qu'à aggraver une situation déjà bien délicate. Il fallait qu'il prît sur lui pour trouver une solution. S'il n'y parvenait pas, alors Aslinn, et à travers elle aussi Zoltan, aurait gagné.

Milo perçut nettement le changement d'état d'esprit de Camus. Après un début d'alanguissement presque prometteur, la brutale crispation de ses muscles l'alerta. Un coup d'œil sur le livre qu'il tenait entre les mains lui confirma que quelque chose n'allait pas. Le Français demeurait sur la même page depuis bien trop longtemps. Progressivement Milo se déplaça pour se porter à sa hauteur.

Ralentissant ses mouvements, il essaya vainement de capter son attention en dégageant de façon beaucoup trop accentuée le côté de la longue frange qui balayait sa tempe. Il avait ainsi une vue imprenable sur les courbes à la fois fermes et délicates du profil de médaille de celui sans lequel il n'envisageait plus de vivre. Mais il refusa de se laisser distraire par la grâce de cette beauté tentante. Le pli légèrement amer qui s'invitait au coin de la bouche fine le préoccupait davantage. Il devait arracher le Verseau au déferlement de sombres pensées qui semblait le submerger. La douceur n'y parvenant pas, il opta pour une manière plus directe.

Passant la main derrière son cou de façon naturelle, il la referma sur l'épaisseur soyeuse de sa chevelure. Il immobilisa ainsi suffisamment sa nuque pour le forcer à relever un peu la tête en la tournant vers lui. Il voulait simplement obliger Camus à croiser son regard, mais il comprit immédiatement qu'il venait de faire une erreur à la crispation des épaules de ce dernier et à la soudaine raideur de son cou.

Surpris par son geste, le Français eut un frisson de pur dégoût qui orienta instantanément le Scorpion en direction de la source réelle du problème. Sans attendre, il le relâcha. Déjà les pupilles dilatées retrouvaient leur aspect normal, au calme insondable. Il allait malgré tout demander pardon pour sa maladresse, quand Camus le prit de vitesse.

« Excuse-moi, j'ai eu un moment d'absence. »

Voilà qui était inattendu. Le Verseau paraissait lui offrir une ouverture et Milo s'engouffra dans la brèche.

« Tu n'en parles jamais », répondit-il, en se gardant bien de donner un ton de reproche à sa voix.

Camus semblait hésiter, luttant visiblement contre lui-même. Son expression conservait une indifférence tranquille, mais ses doigts se crispaient si fort sur les pages de son livre que ses jointures en étaient blanches. Quelques secondes interminables passèrent, durant lesquelles le Grec espéra qu'il se confie.

« Il n'y a rien à en dire », finit-il par se répliquer, tandis qu'il rompait la communion de leurs regards.

Fermant son ouvrage, le onzième gardien eut un mouvement pour se relever. Milo réagit instinctivement. Décidé à exploiter le flottement qu'il percevait chez le Français, il posa sa main libre sur son l'épaule pour le forcer à demeurer assis.

Les iris d'un bleu sombre accrochèrent à nouveau les siens, sans colère, mais avec une sorte de mise en garde imprécise qu'il choisit d'ignorer. Prenant le livre que Camus tenait toujours entre ses mains, il le posa ainsi que la brosse sur le rebord la cheminée. Se faisant, il prenait soin de se placer devant lui, anticipant de cette manière tout mouvement de fuite. Faisant fi de la crispation qui irradiait à présent de la posture assise de son vis-à-vis, ce fut du ton le plus détaché possible qu'il essaya de le raisonner.

« Ces derniers jours, je sais que tu as été forcé de dire plus de choses que durant ta vie entière. Je comprends également ton désir de conserver une part d'intimité. Mais je me doute de ce qui te ronge, et tu devrais en parler.

— Ne me demande pas ça Milo », répliqua le Verseau, en tentant inutilement de se dérober à la main qui effleurait sa joue.

Sous ses doigts, le Scorpion le sentit à nouveau frémir, mais ce frisson était très différent du premier. Il ne trahissait aucune crainte, mais plutôt une immense agitation intérieure qui ne fit qu'accroître l'inquiétude du Grec. Désireux de le rassurer, il finit par poser entièrement sa paume contre sa joue, l'enveloppant d'une conque douce et chaude qui se voulait protectrice.

« Camus », insista-t-il gentiment, en retenant son regard captif.

Le Verseau semblait se débattre de plus en plus violemment contre lui-même, et il ne fut pas surpris d'entendre le murmure de sa réponse s'interrompre.

« Non Milo, c'est trop… »

Patiemment, le huitième gardien attendit, tout en refusant d'interrompre le contact de sa main sur sa joue. Malgré l'enjeu de la bataille que Camus livrait contre lui-même, il sentait confusément qu'à cet instant il en avait besoin. Et alors que ce dernier se tendait davantage, il vit nettement le regard du Verseau se voiler à nouveau, vraisemblablement sous le coup de ses souvenirs. Avec une angoisse proportionnelle à son désir de l'aider, il redouta qu'il ne le repoussât brutalement.

Au lieu de cela, les traits figés du Français s'animèrent sous l'expression d'une sorte de détermination quémandeuse, tandis que l'onde froide de ses yeux se troublait de façon douloureuse. Incapable de lire plus en lui, Milo retint son souffle, alors que Camus formulait une demande étrange.

« Milo, embrasse-moi. »

Le Grec ne s'y trompa pas. C'était un appel de détresse maquillé sous un geste tendre. Camus cherchait à lui dire quelque chose. Mais quoi ?

S'approchant davantage Milo se pencha sur lui. Positionné comme il l'était, il ne put éviter d'emprisonner ses jambes entre les siennes dans la manœuvre. Redevenu totalement hermétique, le Français ne bronchait pas, se contentant de le laisser agir.

Avec délicatesse le Scorpion prit la pointe du menton du Verseau entre ses doigts pour doucement relever sa tête. Son autre main ne quittait pas sa joue, qu'elle caressait imperceptiblement. Approchant ses lèvres, il commença par frôler celles du Français, sans véritablement les toucher. Observant la moindre de ses réactions, il se satisfaisait de mêler leurs souffles en ménageant le désir qu'il avait de goûter à cette bouche tentatrice.

N'ébauchant pas un geste, Camus ferma soudain les yeux. Il demeurait parfaitement immobile. Il semblait attendre qu'il se décidât à capturer ses lèvres dans une sorte de transe fuyante que le Scorpion n'aima pas. Il avait besoin de le savoir parfaitement consentant et non en proie à des réminiscences sournoises qu'il analysait mal. Au bout d'une minute de ce jeu de cache-cache un peu cruel, il se recula légèrement pour demander.

« Pourquoi tiens-tu tant à ce baiser ? »

Le Français rouvrit les yeux, et ses orbes turquoise plongèrent immédiatement dans le bleu plus clair de leurs jumelles. Cette fois-ci, elles exprimaient un reproche à la limite de l'insatisfaction incomprise parfaitement discernable.

Malgré l'importance du moment, Milo retint un rire. Lorsqu'il parvenait suffisamment à déstabiliser Camus, ce dernier affichait de temps à autre ce genre de mine enfantine outrée, qui cadrait mal avec sa réputation de détachement incapable d'expérimenter le domaine émotif.

Personnellement il trouvait cela parfaitement adorable. Il était le seul à avoir eu le privilège d'observer cette transformation. Mais il était aussi le seul à oser fortement le contrarier. Et là, apparemment, quelque chose coinçait bel et bien. Milo lisait clairement l'importance que revêtait ce baiser pour Camus, mais également son désir et sa peur. Il paraissait à deux doigts de se confier, sans parvenir à énoncer les mots adéquats. Soucieux de l'aider, le Grec s'obstina en maintenant son visage prisonnier entre ses mains

« Je veux savoir pourquoi ce baiser est si important pour toi. »

Avec difficulté, le Verseau se livra enfin.

« Malgré… malgré tout le reste… c'est une chose qu'il n'a jamais faite. Je… Tu es le seul homme qui m'a jamais embrassé, et… »

Milo avait compris. Et tandis qu'une partie de lui-même fondait sous cette confidence, l'autre sentait une haine sauvage lui nouer le ventre en songeant à l'agresseur auquel il devait une telle vulnérabilité. Du coup, Zoltan parvenait également à le frustrer en ayant éliminé aussi rapidement ses hommes de main. Si la justice céleste existait, il retournerait un jour aux Enfers alors que ces salauds s'y séjournaient encore. Dût-il se traîner aux pieds d'Hadès, il obtiendrait le droit de compter parmi leurs tourmenteurs. Et il serait le pire !

Mais pour l'instant, une mission autrement importante lui incombait. Interrompant cette confession douloureuse, il accorda enfin au Verseau le baiser auquel il aspirait. Ses lèvres épousèrent celles de son compagnon avec une douceur qui céda rapidement à la fièvre qu'il contenait depuis trop longtemps. Attentif à ne pas le brusquer, il n'en exprimait pas moins une possessivité avide. Une main perdue dans sa chevelure, le Scorpion promena la seconde le long de son dos, pour la caler avec une sagesse toute relative au creux de ses reins. Il souhaitait faire de ce baiser un moment de communion inoubliable.

À son grand plaisir, il remarqua vite que Camus n'était pas en reste. Ses lèvres minces s'animaient sous les siennes avec adresse. Accroché d'une main à son épaule, l'autre saisit fermement sa nuque pour sceller leur bouche encore plus étroitement. Déséquilibré par cette brusque emprise, Milo ne put que de s'asseoir sur les genoux du Verseau.

Soucieux de la moindre de ses réactions, il s'immobilisa un instant. Mais sa position ne paraissait pas déplaire au Français, qui se laissa aller contre le dossier de velours pour l'attirer plus confortablement contre lui. Leur baiser se prolongea et il n'avait plus rien de sage. Camus y répondait avec confiance. Mieux, c'était sa langue qui forçait à présent sa bouche tandis que ses mains froissaient le tissu du dos de son tee-shirt. La fougue de cet échange semblait raviver en lui des braises, qui ravissaient le Grec. Celui-ci allait prendre le plus grand plaisir à les entretenir.

Le souffle plus court, ils se séparèrent enfin. Le teint rosi et une lueur trouble au fond des yeux, Camus laissa glisser ses doigts sur l'arête de son nez avant de rapprocher son visage du sien pour embrasser la commissure de ses lèvres. Répondant à son tour par un petit baiser tendre, Milo en profita pour dévier la course de sa propre bouche jusqu'au cou d'albâtre. Progressant avec prudence, il promena le bout de sa langue sur le chemin de l'artère vitale qu'il sentait palpiter sous la peau douce.

Le col de la chemise le gêna rapidement, et il déboutonna le premier bouton, pour s'interrompre au second.

« Je peux ? demanda-t-il comme un adolescent inexpérimenté.

— Continue. Ne t'arrête pas », répondit le Verseau, en renversant la tête en arrière pour lui présenter sa gorge.

Milo n'avait jamais pu résister à cette colonne de chair pâle et il y posa à nouveau ses lèvres, se rassasiant de son léger goût de sel. Il n'était pas dupe de l'abandon du Français. Derrière sa passivité, ce dernier testait avant tout sa vaillance et la marge que sa sensualité éprouvée acceptait de lui céder. Mais un tel test valait bien toutes les contraintes.

Pour l'instant, Camus se laissait porter par une vague d'érotisme confortée par la connaissance confiante qu'ils avaient l'un de l'autre. Enivré par le parfum de sa chevelure qui se mêlait à celui de sa peau, Milo glissa une main dans l'échancrure de sa chemise, tandis qu'il faisait sauter un nouveau bouton.

De son côté, après avoir failli se retrouver submergé par la cruauté de ses souvenirs, Camus refusait de réfléchir. Les mains chaudes qui parcouraient ses épaules et son torse lui arrachaient de brefs frissons de plaisir, qu'il était dans l'impossibilité de contrôler.

Décidé à l'attaquer sur tous les fronts, le Scorpion s'attarda à butiner une de ses oreilles délicatement ourlées. S'ils ne s'arrêtaient pas bientôt, il savait qu'il allait avoir beaucoup de mal à freiner ses ardeurs et il en avertit son amant :

« Tu tiens à jouer avec le feu ? chuchota-t-il.

Glissant à son tour les mains son tee-shirt, Camus répondit d'un ton tout aussi bas.

« Je tiens à redevenir celui que j'étais. Mais j'ignore jusqu'où je serais capable d'aller, acheva-t-il sincèrement, en laissant son souffle se perdre dans son cou.

— Ne t'inquiète pas. On s'arrêtera si tu le désires », le rassura le Grec en priant intérieurement pour ne pas avoir à le faire.

Reconnaissant, Camus frôla son abdomen d'une caresse légère avant de laisser ses doigts remonter le long de ses flancs. Milo savoura son toucher à la fois précis et délicat, et son regard chercha celui de son compagnon. Camus l'observait, la tête légèrement penchée sur le côté. Ses yeux mi-clos, qui se voilaient sous ses longs cils, s'ombraient d'un mystère qui ne devait plus rien à une quelconque froideur, et sa beauté retrouvait là son essence réelle. Une fois de plus, cette vision qui ne se révélait qu'à lui seul bouleversa le Grec, et il resserra son étreinte.

« Je t'aime »,confessa-t-il avec sa spontanéité habituelle.

Comme à l'accoutumée le Verseau ne répondit pas. Néanmoins il n'eut pas le temps de lui masquer le sourire discret qui entrouvrit ses lèvres alors qu'il enfouissait son visage au sein de ses boucles marine. Ému par cette pudeur qui le retenait de totalement exposer ses sentiments, même après ce qu'il avait été forcé de révéler durant son jugement, Milo ne résista pas à la tentation d'embrasser l'arrondi nacré de l'épaule qu'il venait de découvrir, avant de partir explorer avec une tendresse identique la chair sensible du haut de l'omoplate.

Serré contre lui, le corps de Camus s'arqua légèrement. Le Scorpion était aux anges. Son amant ronronnait littéralement entre ses bras. Il avait toujours préféré éviter de le lui faire remarquer, mais pris dans les rets du désir, le Verseau finissait par émettre une sorte de faible grognement régulier et doux, qui ressemblait à s'y méprendre à celui qu'émettaient les petits félins qui chassaient les souris du Sanctuaire.

La joue que Camus frottait contre la sienne pivota légèrement et le Grec reprit ses lèvres avec gourmandise. Leurs cœurs s'affolaient. Leurs souffles s'emballaient. Milo perçut pourtant nettement une hésitation, alors que le visage pressé contre le sien, le Verseau se mit de nouveau à redessiner ses traits avec douceur.

Bridant la force de son propre désir, le Scorpion répondit en lui administrant d'innocentes petites caresses circulaires le long de la colonne vertébrale. Malgré son impatience, il appréciait la délicatesse du Français, et il suivait avec une sorte de fascination le trajet des longs doigts fins sur sa figure.

Camus se montrait généralement très tendre lorsqu'ils faisaient l'amour, profitant sans doute de ce moment privilégié pour renouer avec une partie de sa personnalité enfouie qu'il n'afficherait jamais autrement. Mais là, il agissait avec la lenteur parfaitement insupportable d'un novice effrayé, qui inconsciemment s'arrangeait pour faire durer les préliminaires. Une attitude frustrante, néanmoins parfaitement compréhensible compte tenue des circonstances, et Milo s'exhorta à la patience. Il ne devait pas songer à satisfaire son propre désir, mais bien à conforter celui de son compagnon. Et tant pis si sa libido depuis trop longtemps privée de tout rapprochement intime trouvait ces détours plutôt excessifs.

Il fut le premier étonné lorsque le Verseau glissa un doigt taquin entre ses lèvres. Ravi de son initiative, il se mit à le mordiller. Un regard appuyé lui apprit que les jeux plus sérieux pouvaient reprendre.

Le Grec s'écarta un instant pour enlever son tee-shirt qu'il envoya valser dans la pièce. Lorsque Camus s'attaqua à ses mamelons dressés, il ne put retenir un gémissement rauque. Il n'avait jamais été particulièrement sensible à cette caresse, mais cela faisait si longtemps qu'il n'avait pas été aussi agréablement malmené, et il en rêvait. S'abandonner aux mains du Français était un pur plaisir. Remuer des hanches pour mettre en contact leurs deux érections toujours camouflées également. Il savait qu'en avançant trop vite il courrait le risque de le braquer, mais il ne put résister au désir d'ouvrir totalement la chemise de Camus pour se repaître du toucher de leurs peaux nues.

Parfaitement conscient de sa progression, Camus ne s'y opposa pas. Milo ne cherchait pas à le contraindre, il acceptait de le laisser mener la danse à sa manière, et il ne s'offusquait pas de ses hésitations. À aucun moment il n'avait essayé de franchir manuellement la ligne symbolique délimitée par le bas de ses reins ou de son ventre. Pour un Scorpion passionné et tactile, c'était un exploit que le Verseau reconnaissant mesurait à sa juste valeur, et qu'il se jura de récompenser par la suite au centuple. Mais il fallait avant qu'il parvînt à assouvir les besoins de son corps jusqu'au bout. Et malgré la chaleur de son désir, le onzième gardien doutait d'y arriver.

Au fur et à mesure que leurs caresses se précisaient, il se sentait menacé par la résurgence de certaines images et de sentiments qui le ramenaient à ces moments avilissants où on le déchirait. Que Milo se laissât ensuite entièrement dominer n'y changerait rien. Inconsciemment, et même si dans ce cadre une telle association n'avait aucune raison d'être, il savait qu'il se refuserait à lui infliger le mal qu'on lui avait fait. C'était encore trop tôt.

Cette crainte le poussait pourtant paradoxalement à se perdre sous les cajoleries de son amant. Quelle que fût sa déception, il avait foi en l'amour que lui portait le Scorpion pour trouver la force de tout arrêter s'il le lui demandait. De façon totalement irrationnelle, il espérait d'ailleurs parvenir à vaincre ses démons. Par amour pour le grec.

Les yeux plongés dans ceux du Verseau, Milo venait de terminer de déboutonner le dernier bouton de la chemise. D'un battement de paupières, Camus l'autorisa à s'attaquer de manière plus sérieuse à son ventre plat et à son nombril.

Tout au bonheur de redécouvrir la fermeté des muscles fins sous la peau tendue, les doigts du Grec frôlaient tout juste la bordure du pantalon du Français, quand un embrassement de cosmos inattendu et violent emplit soudain la pièce. Interrompus dans leurs ébats, les deux hommes restèrent figés un instant, avant que brutalement repoussé par le Verseau Milo ne se retrouvât par terre. Saisi par l'urgence affolée de ce cosmos, Camus se releva d'un bon en formulant l'objet de son alarme.

« Sergueï ! »

Déjà, le chevalier des Glaces traversait l'appartement en courant pour se précipiter dehors, le Scorpion sur les talons. Aucun des deux ne songeait à s'agacer d'avoir été interrompus dans un moment si chargé émotionnellement et important pour la reconstruction de leur relation. Nul doute que tout le Sanctuaire avait dû percevoir ce formidable appel de détresse. C'était une catastrophe.


Note de fin : Première publication août 2011 - Chapitre modifié en novembre 2017 (Outre les changements de syntaxe et de vocabulaire, le chapitre contient 1297 mots de plus).