Disclaimer : Les personnages appartiennent naturellement toujours à KURUMADA.
Auteur : Newgaia
Rating : M (précautions prises pour certains chapitres).
Genre : Angst – Drama – Yaoi
Résumé du précédent chapitre (La colère de Kanon) : En apprenant que Saga va exiler Sergueï dans une autre dimension pour lui sauver la vie, Kanon comprend qu'il a trop attendu pour parler à son frère des révélations de Shun. Il est persuadé que l'enfant à le pouvoir de se glisser d'un monde à l'autre, mais Saga refuse de revenir sur sa décision. Inquiet pour l'avenir, Kanon quitte en furie le temple des Gémeaux. Il croise Shura et Shaka sans leur accorder d'attention, alors qu'il sait que le plan prévu par Athéna pour infiltrer les Enfers se prépare. Le Capricorne s'interroge sur ses façons, et la Vierge en profite pour évoquer ses cachotteries. Kanon passe le reste de la journée seul, à essayer de se calmer. En fin d'après-midi il a le déplaisir de rencontrer Camus et Milo. Il n'hésite pas à prendre le Verseau à parti, puis rejoins le bord de mer, toujours à la recherche d'une solution pour convaincre Saga de son erreur. Il finit par avoir une idée et décide d'intercepter Sergueï avant que Saga ne le bannisse. Réfugié dans son temple, le Verseau subit le contrecoup de paroles dures de Kanon. Tandis que Milo essaye de le détendre, il se perd en sombres pensées. Un geste maladroit du Scorpion l'oblige à se livrer, et malgré son appréhension il se met à l'épreuve pour accepter les caresses de son amant, jusqu'à ce que l'explosion du cosmos de Sergueï l'appelle à l'aide.
NOTE : ATTENTION, ce chapitre comporte une scène difficile entre Kanon et Sergueï. Et merci à tous mes lecteurs pour leur fidélité. Je vous souhaite à tous un Joyeux Noël.
CHAPITRE 49 : RÉACTIONS ET CONSÉQUENCES (mise à jour 22 décembre 2017)
Kanon découvrit le lieu où Angelo entraînait Sergueï sans difficulté. Le Cancer n'avait aucune raison de se méfier. Au contraire. Pour mettre en place la thèse de l'accident, il devait plutôt convaincre tout le monde qu'il se trouvait bien dans cette portion inhospitalière de l'île. L'endroit était d'autant plus judicieux qu'il était pratiquement inaccessible.
Indiquer sa position en sachant qu'il ne serait pas dérangé tenait de l'idée de génie, et Kanon salua l'intelligence de l'Italien. Il lui fallut franchir deux profonds ravins et se frayer un chemin parmi des roches aux aspérités tranchantes, avant de rejoindre l'étroite crique battue par les vagues où Death Mask entraînait Sergueï depuis plusieurs heures.
Rattachée à flanc de falaise, la plate-forme sur laquelle le maître et l'élève évoluaient ne présentait aucune surface plane, mais un terrain en forte pente, sur lequel se succédaient de multiples creux sur ce bout de roc qui ouvraient directement sur la mer. Arriver jusqu'ici en un seul morceau était difficile. Trouver la force de s'y maintenir pour combattre relevait d'une performance exceptionnelle. Et Kanon mesura l'étendue des progrès parcourus par Sergueï.
Discrètement, le grec se fondit au paysage pour rejoindre l'une des extrémités de la crique rocheuse. Le Cancer avait beau ne pas être sur ses gardes, avec lui, on n'était jamais trop prudent. Se glissant derrière un pan de granit accolé à la falaise, il avisa une faille étroite, mais suffisante pour qu'il pût regarder ce qui se passait devant lui.
Il n'avait aucun plan déterminé pour soustraire Sergueï à l'Italien, et il allait devoir agir avec discernement. Il lui semblait d'autre part évident que s'il intervenait trop tôt Angelo se méfierait. Le sens de l'organisation de Saga lui laissait présager que celui-ci avait prévu un horaire précis pour récupérer le gamin. Il devait l'intercepter au moment où il s'apprêterait à rejoindre son frère. Surtout pas avant. Un temps d'observation s'imposait donc.
Kanon n'était qu'à une quinzaine de mètres de sa cible, et il pouvait juger que l'entraînement dispensé par Death Mask était particulièrement rude. Après des heures d'exercices et de confrontation non-stop, l'enfant paraissait épuisé. Sa tunique trempée prouvait qu'il avait atterri au moins une fois au creux des vagues, et Kanon se demanda s'il était parvenu à s'extraire seul du contre-courant particulièrement vicieux qui balayait cet endroit, ou si le Cancer avait dû l'aider.
L'information aurait été intéressante pour la suite de son projet, mais à moins que le petit ne tombât encore à l'eau, il se contenterait de suppositions. Malgré la fatigue, Sergueï trouvait la force de tenir une position correcte en face de son Maître. Une simple ficelle rassemblait sa longue chevelure mouillée au milieu de son dos, dégageant en partie son joli minois aux traits fins.
L'enfant avait beau avoir hérité ses yeux d'ambre et la couleur foncée des cheveux de sa mère, il ressemblait incontestablement à son père. C'était un miracle que personne, autre que les membres de leur groupe mis dans la confidence, n'ait encore fait le rapprochement. Sa tunique déchirée sur une épaule découvrait un torse un peu maigre où fleurissaient quelques belles ecchymoses. Des traînées de poussières brunes détrempées et de petits morceaux d'algues collaient à sa peau humide, le maculant, tout autant que les multiples traces de sang séché qui apparaissaient sur son corps.
Tel quel, il avait l'air misérable. Pour son dernier entraînement, le Cancer n'y était pas allé de main morte. Même si c'était pour le préparer à sa prochaine vie d'orphelin rejeté de tous dans un monde hostile, Kanon jugea qu'il valait mieux que le Verseau ne le vît pas dans cet état. Il n'aurait que moyennement apprécié.
La nuit tombait rapidement. Mis à part eux trois, il ne devait rester plus personne sur cette partie isolée du littoral. Malgré le danger supplémentaire que représentait l'obscurité, Death Mask continuait d'attaquer l'enfant pour le forcer à parer ou à répliquer. Kanon nota pourtant qu'il retenait de plus en plus ses coups. Mais il n'en diminuait pas la fréquence.
À bout de force, Sergueï finit par s'écrouler à quatre pattes. Haletant et la tête basse, il semblait attendre un reproche qui ne vint pas. Immobile à quelques pas de lui, Angelo le toisait en silence. Le second Gémeau comprit alors que l'heure approchait. C'était le moment de passer à l'action. La nuit lui facilitait les choses, et il sortit naturellement de sa cachette, comme s'il arrivait tout juste en descendant de la paroi.
« Bonsoir Angelo. »
Death Mask le regarda approcher sans marquer de réelle surprise. Sans faire preuve d'un manque total de suspicion non plus. Kanon n'avait pas besoin de la lumière du jour pour deviner le pli méfiant qui joignait maintenant ses deux sourcils.
« Qu'est-ce que tu veux ? grogna le Cancer sans amabilité.
— Je viens chercher Sergueï », répliqua-t-il le plus tranquillement du monde, en s'arrêtant à deux pas de l'Italien.
Le quatrième gardien mit un temps avant de répondre. Ce qui était tout à fait logique puisque théoriquement Kanon n'était pas au courant, et encore moins impliqué dans cette affaire.
« Pourquoi ? finit par s'enquérir l'Italien, en se déportant pour se mettre entre son apprenti et lui.
— Saga me l'a demandé.
— Vraiment ? Et depuis quand tu lui sers de coursier ?
— Depuis que la singularité de certaines situations l'oblige à prendre des décisions dangereuses, répondit-il en conservant sa nonchalance. Difficile de taire ses préoccupations profondes à son jumeau, alias moi, quand on vit avec celui-ci. Jumeau qui en tant que tel saura rester un puits de silence, je te le promets. Mon allégeance va à Saga et je n'ai pas l'intention de vous trahir. Dévouement et discrétion à la demande. C'est toujours mieux d'avoir un pion supplémentaire dans son camp que de devoir jouer contre lui en cas de problème. Tu n'es pas d'accord ? »
Le Cancer évaluait visiblement sa sincérité. Mais au jeu du menteur, Kanon savait comment gagner. L'effronterie, la confiance en soi et un air d'innocence provocatrice étaient des alliées imparables.
Sergueï avait profité de leur échange pour se relever. Petite silhouette frissonnante dans la nuit qui se dissimulait en partie derrière son Maître, il osa exprimer une récrimination liée à sa fatigue.
« Il faut vraiment que je retourne au troisième temple ce soir, maître ? »
À son habitude, Death Mask le rembarra sèchement, sans prendre la peine de se retourner.
« Tais-toi vermisseau. Les adultes discutent. Alors comme ça Saga t'a demandé de jouer les babys Sitter ?
— Il m'a informé de votre projet, oui.
— Oh. Et ben moi j'aurais bien aimé qu'il m'informe du changement d'horaire. On avait dit pour vingt-deux heures. Pas vingt et une.
— Ça n'a pas changé, mentit Kanon avec aplomb. Il veut simplement vérifier s'il ne peut pas poser des verrous supplémentaires. »
Ce dernier argument finit de convaincre Angelo. Il était bien placé pour se souvenir que si autrefois Shura avait tué Aioros, c'était en partie parce que Saga l'avait manipulé en utilisant sur lui son Illusion Démoniaque. Qu'il cherchât à entortiller de cette manière l'esprit de son apprenti n'avait rien d'étonnant. Quoiqu'en y réfléchissant, si le petit subissait les effets secondaires de cette attaque c'était aussi risquer de le rendre véritablement agressif. Ce qui n'était peut-être pas le meilleur choix. A moins que…
Saga avait-il projeté de le laisser éternellement dériver entre les mondes, et non de l'isoler sur l'un d'entre eux ? En fait, Camus n'avait pas songé à exiger qu'il renonçât à cette option. Ni aucun d'entre eux d'ailleurs. Si telle était l'intention véritable du Gémeau, c'était cruel, mais prudent, radical, et dans une certaine mesure en accord avec sa promesse : il l'enverrait bien dans une autre dimension.
Death Mask ne voulait pas en savoir davantage. De toute manière il était trop tard pour revenir en arrière. Écœuré malgré tout, il s'écarta.
« C'est bon. Emmène-le. Moi je reste là jusqu'à ce qu'il en ait terminé. »
Satisfait, Kanon fit signe à Sergueï de le suivre. Sagement l'enfant lui emboîta le pas. En passant près du Cancer, il eut pourtant un mouvement d'hésitation. Cette conversation à laquelle il ne comprenait rien semblait fortement contrarier son Maître, et même susciter une sorte de chagrin chez lui. Or, peut-être en réaction de toute la douleur que n'avait pas pu lui cacher Camus, Sergueï n'aimait pas ressentir de la peine chez les autres.
Relevant la tête avec une bienveillance interrogative, il chercha à capter le regard d'Angelo. Mal lui en prit. Se redressant comme s'il se sentait agressé, l'Italien le rabroua aussitôt avec colère.
« Allez, disparais ! »
La tête basse, Sergueï se mit en marche. Il ne savait plus quoi penser. Son Maître pouvait se montrer dur et peu aimable, mais jamais il ne réagissait de façon injustifiée. Or là, l'enfant avait la nette impression d'être la cause d'une forte contrariété qu'il ne s'expliquait pas. Le cœur lourd, il suivit Kanon.
Le fait de devoir accompagner le second Gémeau ne lui était pas particulièrement agréable non plus. Il n'y avait jamais eu de réels atomes crochus entre eux. Au début, le frère de Saga paraissait pourtant relativement accueillant quand il se présentait au troisième temple. Il bavardait un peu avec lui, et il arrivait qu'il corrigeât ses maladresses lorsque fièrement, il montrait l'avancée de son l'apprentissage en exécutant un mouvement de combat. Et puis brusquement, il s'était totalement détourné de lui.
Pas que Sergueï regrettât vraiment ce désamour. Malgré son zeste de cordialité des premiers temps, Kanon ne lui avait jamais manifesté l'intérêt de son jumeau, qui lui, avait toujours un mot gentil pour l'enfant, et n'hésitait pas à le prendre à part pour lui expliquer avec patience ce qu'il n'avait pas très bien compris lors d'une leçon n'impliquant pas de combat direct. Comme les phases de la lune, ou pourquoi les pierres possédaient des couleurs différentes.
Sergueï adorait Saga. Après Camus bien sûr, mais presque à égalité avec Shun, qui lui, racontait de merveilleuses histoires axées sur la mythologie. À côté des trois élus de son cœur, Kanon faisait pâle figure. Surtout depuis que le petit Russe avait senti le vent tourner. Sans qu'il pût en analyser la cause. Depuis ce moment, un certain nombre de chevaliers d'Or le regardaient bizarrement, et il ressentait le trouble du Verseau quand les yeux de celui-ci se posaient sur lui. Mais tout cela n'avait rien à voir avec les façons de Kanon, qui elles, trahissaient presque de l'animosité.
Sergueï avait eu beau s'interroger et passer en revue les rares bêtises qu'il avait pu commettre, il ne comprenait vraiment pas ce qui lui valait la méfiance dont certains l'entouraient à présent ni le souci que tentait en vain de dissimuler Camus à son égard. Encore moins le courroux du frère de Saga. Il y avait bien eu la manière peu orthodoxe dont il était venu en aide au Verseau alors que celui-ci risquait de succomber sous les coups de Minos, mais, de un : mis à part Shun personne n'avait eu l'air de s'intéresser à son rôle dans cette histoire, et de deux : cette sorte d'exclusion remontait à bien avant.
Malgré l'embarras qu'il semblait lui aussi éprouver à son encontre, il ne restait plus que Camus pour lui manifester une réelle tendresse. En dépit de ses propres problèmes et du chagrin qui sourdait encore parfois de son inconscient, Sergueï savait que le Verseau s'inquiétait réellement pour lui, et qu'il aurait voulu pouvoir le prendre sous son aile. Leur lien ne pouvait pas mentir. Mais voilà que depuis quelques jours on lui interdisait à nouveau de rejoindre le chevalier des Glaces. Et ça, c'était vraiment injuste !
Penaud, intrigué, mais aussi un peu angoissé, le jeune Russe se pressait derrière Kanon qui allait de l'avant sans souci de ses petites jambes. Comme à l'accoutumée le second Gémeau prenait le parti de l'ignorer, convaincu qu'il le suivrait sagement. Cheminant rapidement, il ne lui venait pas à l'idée que l'enfant pût avoir besoin d'aide, et Sergueï étouffa un gémissement en rouvrant les écorchures de ses genoux lors d'une mauvaise réception.
Les dents serrées sous la concentration et l'effort, il parvint avec difficulté à franchir les pièges qui ponctuaient leur progression vers un sentier plus accessible. La journée passée avec Death Mask avait vraiment été pénible. Il était si fatigué. Tous ses membres lui faisaient mal. Sa tête le lançait là où il s'était cogné contre un gros rocher un peu plus tôt. Il n'aspirait plus qu'à retrouver son lit. Mais devant lui, Kanon avançait sans se retourner, et il éprouva un réel soulagement en atteignant le chemin côtier tracé en haut de la falaise.
Il aurait voulu avoir le courage de lui demander de ralentir, mais le sentiment que l'ex-Dragon des Mers était à nouveau en proie à une sorte de colère rentrée à son égard le retenait. Sergueï devinait en outre qu'il se tramait quelque chose de grave entre les grands. Il s'interrogeait également sur la raison pour laquelle Saga tenait à le voir aussi tard. Ils se croisaient tous les matins. Quelle raison était donc si importante qui ne pouvait pas être remise ?
Un peu plus loin devant lui, Kanon s'arrêta brusquement avant de se retourner. Il parut enfin prendre conscience de l'écart qui se creusait entre eux et il l'attendit. Trottant aussi vite que ses petites jambes le lui permettaient Sergueï le rejoignit.
Face à ce bout de chou qui peinait à reprendre son souffle, Kanon se sentit un peu coupable, et il lui accorda une minute avant de repartir. Malgré sa fatigue, l'enfant parvint à se ressaisir assez rapidement et il profita de ce moment de pause pour poser la question qui l'intriguait le plus.
« Qu'est-ce qu'il me veut Saga ?
— Il te le dira lui-même lorsque nous l'aurons rejoint », répondit succinctement le Grec.
Peu désireux d'entrer dans les détails, le second Gémeau se remit en marche, pour obliquer vers une sente qui descendait vers le rivage.
Trottant de nouveau derrière lui, Sergueï insista :
« Alors pourquoi on prend le chemin qui retourne vers la Mer ? »
Ce gamin avait décidément oublié d'être bête et Kanon dut se battre contre une pointe de regret face à ce qu'il allait devoir faire. Par son côté curieux et un peu méfiant, il lui rappelait beaucoup l'enfant qu'il était au même âge. Camus avait raison sur un point : le petit n'avait pas demandé à naître, et jusque-là il n'avait jamais manifesté la moindre agressivité envers quiconque. De plus, il semblait d'une douceur confondante. De quoi finir de le mettre réellement mal à l'aise.
« Je voudrais d'abord te montrer quelque chose », répliqua-t-il d'un ton un peu moins rude.
Et sans lui accorder davantage d'attention, il dévala la pente en accélérant à nouveau le mouvement.
Étroit et zigzagant, le chemin tracé dans le sable se perdait à travers les hautes herbes sèches épargnées par l'hiver. La lune n'était qu'à son quartier, et les ombres brouillaient tout. Mais Kanon savait où il allait. Il connaissait ce sentier par cœur. Il n'y avait aucun risque qu'il s'égarât.
Au fur et à mesure qu'il se rapprochait de la mer, l'air marin répandait l'odeur légèrement iodée qu'il aimait. Entendre le bruit du large le décompressait. Il avait besoin de se distraire. D'oublier la petite silhouette qui trébuchait parfois de fatigue à sa suite. Il détestait la décision qu'il avait prise. Et lorsqu'il atteignit enfin les rochers à fleur d'eau qui délimitait l'extrémité de la côte accessible à pied, il serra les poings.
Le bruit du ressac se faisait plus fort. Agitée par la présence de multiples récifs cachés par les courants, la mer se parait d'une écume frappant les galets, que la nuit ne parvenait pas à dissimuler. Comme il s'y attendait, le fanal lunaire éclairait d'un gris argenté une sombre masse rocheuse située un peu plus loin. La visibilité était suffisante pour que l'entrée d'une grotte disparaissant peu à peu sous les flots fût discernable. La marée déjà haute isolait à cette heure la caverne inhospitalière, où les vagues s'engouffraient en grondant à l'intérieur. Ce faisant, elles maintenaient ouvert un rassemblement de barreaux métalliques constituant une porte.
Malgré sa maîtrise, le ventre de Kanon se contracta sous l'afflux de souvenirs désagréables. Autant il aimait la mer, autant il haïssait ce minuscule bout de côte. Mais s'il devait tester Sergueï, il ne connaissait pas de meilleur endroit.
Se frayant un passage parmi les roches ruisselantes, le petit Russe se porta à sa hauteur en silence.
Les yeux toujours fixés sur l'îlot menaçant, l'ancien Marina retint un soupir. Il lui restait un peu plus d'une demi-heure pour agir. Largement le temps de mettre son plan à exécution avant que Death Mask ne retournât dans son temple, et ne se heurtât immanquablement à l'étonnement de Saga. Il lui fallait simplement fermer son cœur et s'armer de courage.
Son existence précédente l'avait pourtant amené à ôter de nombreuses vies, mais il ne s'en était jamais pris directement à un enfant de sept ans. Comment Diable faisait autrefois le Cancer à qui l'on demandait de temps à autre d'éliminer des familles entières ?
La brise marine se renforça, enroulant autour de sa main une longue mèche de la chevelure de Sergue. Surpris par le toucher de cette caresse soyeuse, Kanon accorda enfin un regard au gamin. Calé sur ses deux jambes, celui-ci levait vers lui un museau interrogateur.
L'effleurant de son cosmos, l'ex-dragon des Mers mesura son état réel. Immobile et muet l'enfant tentait de montrer un visage stoïque, mais en vérité, après des heures d'entraînement intensif, il était plus faible qu'un chaton. Ce constat ennuyait Kanon. Il avait besoin d'un Sergueï avec un minimum de répondant pour se dresser face à ce qu'il lui réservait. Sinon, il mourrait.
Durant quelques secondes le second Gémeau se contenta de fixer les yeux d'ambre qui accrochaient les siens en silence. Habitué aux étranges réactions de son Maître le petit garçon ne bronchait pas. Son air sérieux et sa patience finirent par chavirer le cœur de Kanon, et l'amenèrent à une déduction imprévue: si cette assurance tranquille et douce s'expliquait un tant soit peu par un trait de paternité, et que Camus dédiait parfois ce genre d'expression à Milo, alors il commençait à comprendre ce que le bouillant Scorpion voyait derrière le froid Verseau.
Voilà qui ne l'aidait pas du tout à affirmer sa résolution. Il n'avait pourtant pas le choix. Il devait briser au plus vite cette tentative de séduction qui s'ignorait.
D'une chiquenaude il ébouriffa les cheveux de l'enfant, sachant que ce geste trop intime allait lui déplaire. Comme il s'y attendait, Sergueï recula d'un pas, une moue désapprobatrice inscrite sur sa figure. Le petit Russe profita néanmoins de cette ouverture pour s'octroyer l'autorisation de l'interroger une nouvelle fois. Élevant un peu la voix pour couvrir le bruit des vagues, il demanda :
« On est où ?
— Au cap Sounion », répondit Kanon d'un ton monocorde.
Ne connaissant apparemment pas la sinistre réputation du lieu, l'enfant se tourna sans méfiance vers le monticule à moitié sous les flots.
« C'est le nom de la grotte qui est là-bas ?
— Exactement.
— Pourquoi il y a une porte ?
— Pour cacher des secrets », parvint à répliquer naturellement le second Gémeau, en ignorant le frisson désagréable qui lui remontait le long du dos. »
Croisant de nouveau son regard, Sergueï l'interrogea encore :
« Et qu'est-ce que tu voulais me montrer ? »
De plus en plus mal à l'aise, l'ancien Marinas comprit que le moment d'agir s'imposait.
« Ça », rétorqua-t-il mystérieusement, en désignant la grotte à demi submergée.
Et prononçant ce mot, il se saisit de Sergueï à bras le corps pour plonger dans la mer.
Brassée par un courant issu des profondeurs, l'eau était froide, et les vagues particulièrement houleuses. Transi et pris par surprise l'enfant se raccrocha immédiatement à lui en nouant les bras autour de son cou. Kanon ne chercha pas à s'en défaire. Au contraire, remontant rapidement à la surface pour lui permettre de respirer, il le fit glisser sur son dos pour se mettre à nager d'un mouvement de crawl puissant jusqu'à la grotte battue par les flots.
Son plan s'orchestrait en deux temps. Dans le premier, il pouvait aider le petit Russe. Il avait même tout intérêt à lui prêter main-forte s'il ne voulait pas le noyer prématurément avant qu'il ne franchît le sceau de Poséidon. L'épreuve véritable et le danger réel ne débuteraient vraiment qu'une fois qu'ils seraient passés tous les deux dans le Sanctuaire sous-marin. Il espérait sincèrement que le gamin parviendrait alors à se débrouiller pour lui échapper.
Agrippé à ses épaules Sergueï ne manifestait pour l'instant aucun mouvement de crainte, même lorsque la violence du ressac les ballotta dans tous les sens alors qu'ils approchaient de leur but. Ce dernier obstacle franchi, ils se retrouvèrent dans la grotte à demi submergée. La marée n'ayant pas atteint son point culminant, Kanon nagea jusqu'au fond, là où il savait pouvoir se tenir debout sur une roche lui permettant de conserver la tête hors des flots.
Malgré sa haute stature, l'eau lui arrivait déjà au milieu du torse et les coups de bélier des vagues qui s'engouffraient par paquets menaçaient à chaque fois de le déséquilibrer. Il préféra garder Sergueï dans ses bras. Étonnamment, le petit Russe ne paraissait pas lui tenir rigueur du désagrément de ce bain forcé. Il semblait même décidé à lui accorder sa confiance malgré leur manque d'atomes crochus.
Sergueï se montrait visiblement incapable de penser qu'il pût lui faire de mal, et il s'accrochait à lui avec une prudence instinctive. Les mains tenant solidement ses épaules, il se serrait contre sa poitrine en gardant une joue posée près de son cou. Trempées et dégoulinantes, leurs deux longues chevelures s'emmêlaient pour égoutter leur eau glaciale sur le corps de l'enfant qui frissonnait. Kanon comprit qu'il avait froid, et d'un geste spontané il se mit à lui frotter le dos. À ce geste, le gamin nicha davantage son petit nez glacé contre sa clavicule en chevrotant :
« Il y a quoi ici ? »
Sans lui répondre, le second Gémeau pivota légèrement sur le côté. Dissimulée par les aspérités de la paroi, au cœur de l'obscurité, une sombre galerie s'ouvrait quelque part. Comme il s'y attendait, une lueur d'un bleu clair et limpide commençait à se propager à l'intérieur. Qu'il le voulût ou non, le Grec s'accordait toujours instinctivement à l'harmonie du Sanctuaire de Poséidon. Sa présence offrait même une immunité de passage au petit Russe qui l'accompagnait. Restait à savoir si celui-ci parviendrait à en revenir.
Intrigué par cette lumière diffuse, Sergueï se détacha un peu de lui pour l'observer.
« C'est quoi ? demanda-t-il, avec curiosité.
— Respire », lui retourna simplement Kanon, en le maintenant encore quelques secondes à la surface.
L'enfant comprit qu'il avait tout intérêt à suivre ce conseil. Il avait à peine terminé d'avaler une grande goulée d'air frais, que l'ancien Marinas plongea pour l'entraîner au fond de la grotte, là où l'étrange lueur bleutée était apparue. À cet endroit, un passage s'ouvrai, qui les aspirait vers le bas. Toujours plus loin. Toujours plus profond. Vers les abysses.
Le couloir rocheux était étroit, et Kanon gardait l'enfant serré contre lui. Il suivait le courant en nageant vigoureusement d'un seul bras. Il avait beau utiliser son cosmos pour contrer la violence du courant contraire, il savait que les poumons de Sergueï seraient rapidement à court d'oxygène. Et impossible de se transporter directement là où la magie de Poséidon restaurait une atmosphère respirable s'il voulait mettre sa théorie à l'épreuve. Il atteignit donc la barrière bouillonnant de bulles derrière laquelle se dressait le temple de la divinité qu'il servait précédemment avec soulagement.
Au même instant, un éclair de lumière particulièrement vive força Sergueï à fermer les yeux. Lorsqu'il les rouvrit, l'enfant s'aperçut qu'il se trouvait au cœur d'une masse d'eau redevenue étonnamment calme et singulièrement éclairée. La luminescence provenait d'une sorte de grande arche transparente, posée sur le sol marin en contre-bas, qu'elle recouvrait telle une cloche en verre à l'intérieur de laquelle les flots avaient été expurgés.
L'intérieur recelait de multiples allées bien dessinées, empierrées de dalles plus ou moins grandes. Celles-ci reliaient des temples blancs et d'autres bâtiments d'une teinte tout aussi laiteuse, disséminés parmi de gigantesques colonnes brisées. Des coraux géants et des algues étranges complétaient ce décor, apportant de somptueuses couches de couleurs aux espaces vierges de constructions. Les coquillages qui s'incrustaient sur les murs formaient des tableaux à la gloire de Poséidon, qui semblait régner sur des êtres mi-hommes mi- poissons. Ce paysage sous-marin était colossal, et même en le regardant d'en haut, le petit Russe n'en distinguait qu'une infime partie.
En remarquant derrière la barrière transparente la silhouette réduite par la distance d'un soldat coiffé d'un casque à pointe qui marchait avec un trident à la main, Sergueï comprit que ce domaine extraordinaire possédait une atmosphère respirable. Rassuré et curieux, et surtout désireux de reprendre son souffle, il tenta de s'extraire de l'étreinte de Kanon pour nager jusqu'à cette source vitale.
À sa désagréable surprise, les bras que le chevalier passait autour de sa taille se refermèrent davantage sur lui, à la manière d'un étau. Sergueï songea d'abord qu'il le retenait pour le protéger d'un danger, mais en regardant à droite puis à gauche, il n'aperçut rien d'autre qu'un congre qui poursuivait un banc de daurades grises.
Incompréhensiblement, Kanon refusait de le lâcher, tout en ralentissant considérablement sa progression. Il se satisfaisait à présent de quelques battements de pieds qui retardaient leur descente vers le fond. Il ne cherchait pas non plus à se dégager du léger courant qui les éloignait à chaque instant un peu plus de la cité sous-marine.
Relevant la tête, le petit garçon regarda l'adulte avec un étonnement un peu inquiet. La masse épaisse de sa chevelure déployée en corolle ondoyant autour de son visage, Kanon continua de l'immobiliser, en se contentant de le dévisager presque sévèrement. Comme s'il attendait quelque chose.
Rapidement, Sergueï passa en revue toutes les techniques apprises par son Maître pour se tirer de ce mauvais pas, mais aucune ne convenait pour s'adapter dans ce milieu aquatique. Cela faisait près de quatre minutes qu'il devait être sous l'eau, et bien qu'il utilisât intelligemment son cosmos pour ralentir son métabolisme, il ressentait de plus en plus le besoin de respirer. Il avait déjà relâché une bonne partie de l'air que contenaient ses poumons, et ceux-ci commençaient sérieusement à le brûler.
Implorant, il adressa un regard parfaitement explicite à Kanon en désignant du menton l'étrange domaine marin, semblable à une immense bulle d'air. Sa prière muette n'obtint aucune réaction. L'observant froidement, le frère de Saga semblait changé en statue de pierre. L'étreinte de ses bras ne se desserrait pas, et l'expression des traits de son visage à la virilité majestueuse demeurait parfaitement insensible. Pourtant Sergueï savait qu'il guettait le moindre de ses réflexes. Ses yeux aux iris assombris par l'opacité de l'eau se faisaient même particulièrement scrutateurs, et l'enfant sentit la peur l'envahir.
Pris par un début de panique, le petit Russe commença par se tortiller en posant ses deux mains contre le torse du Grec pour essayer de se dégager. À son grand désespoir, celui-ci ne réagit toujours pas. Une nouvelle goulée d'air lui échappa et il ne dut qu'à un geste de survie de ne pas rouvrir la bouche à la recherche de l'oxygène qui lui manquait.
Il ne pourrait plus tenir bien longtemps. Il devait s'extraire coûte que coûte des bras qui le retenaient. La masse d'eau ne lui offrait aucun élément pour se défendre, rien à quoi se raccrocher, et à moins de relever la tête, personne ne les apercevrait de la cité sous-marine.
Le besoin d'air se faisait de plus en plus pressant. Luttant contre son instinct, Sergueï contractait héroïquement sa gorge qui réclamait une inspiration salvatrice. Kanon ne plaisantait pas. Pour une raison qui lui échappait, l'ancien Marina semblait bel et bien décidé à le noyer. Incapable de comprendre pourquoi le Grec se comportait ainsi, l'enfant s'arma du peu de cosmos qu'il lui restait pour trouver la force de frapper son aîné avec violence. Mais, amortis par l'eau de mer, ses poings et ses pieds n'égratignaient même pas le puissant chevalier.
Au prix d'une volonté farouche, Kanon refusait de libérer sa proie. Il n'avait jamais été aussi peu fier de ses agissements. La réponse à la question qu'il se posait demandait un détachement impitoyable. Avec embarras, il songea que, si jamais Thétis passait par là et qu'elle s'apercevait de ce qu'il faisait, elle allait fondre sur lui sans sommation pour lui crever les yeux. La sirène avait toujours eu un fort instinct maternel. Elle ne s'interrogerait pas de savoir si son acte était correctement motivé ou pas. Et elle aurait peut-être raison.
Au fur et à mesure que les secondes s'égrenaient, le Grec sentait un profond malaise l'envahir. Si Sergueï ne parvenait pas à se libérer de son emprise, alors c'était que véritablement il ne représentait aucun danger là où Saga désirait l'exiler. Mais la confirmation de cette information risquait de se solder par la mort du gamin. Ce qui voudrait dire qu'il s'était trompé. Une erreur qui le transformerait en assassin de la pire espèce.
Jamais Kanon ne s'était senti aussi honteux et prêt à renoncer.
Entre ses bras le petit corps s'affaiblissait rapidement. Les coups que lui portait Sergueï n'avaient plus aucune force, et ils cessèrent même totalement lorsque l'enfant se remit brusquement à se tordre comme une anguille. Avec angoisse, le second Gémeau nota qu'il se débattait maintenant pour éviter d'ouvrir la bouche plus qu'autre chose. S'il le faisait, il se noierait.
Même s'il le relâchait, le courant les avait trop éloignés du Sanctuaire marin pour que Sergueï pût le rejoindre en nageant. Ils étaient à présent plus proches de la côte, mais ce côté ne présentait aucune échappatoire. Il n'atteindrait jamais la surface. Ils étaient trop prêts du domaine de Poséidon pour ne pas en subir le contrecoup. Un champ de force les clouait près du grand dôme.
Et c'était ce qu'avait voulu Kanon. Le royaume sous-marin ne gardait pas son existence secrète depuis des siècles sans que de puissants verrous n'aient été mis en place. Une fois la cité découverte, il était impossible de s'en soustraire, à moins de disposer d'un pouvoir spécial.
Par son précédent statut, l'ex-Dragon des Mers conservait la faculté d'aller et de venir librement entre les deux mondes. Son ancienne fonction lui permettait également d'entraîner une personne étrangère avec lui dans les tréfonds de l'océan. Mais ses prérogatives avaient été scellées dans l'autre sens. Il n'était plus autorisé à la ramener. À cause de cette restriction, même s'il le désirait il ne pouvait plus rien faire. Il fallait que Sergueï trouvât en lui le moyen de se libérer seul. Face à ses tentatives désespérées et illusoires pour lui échapper, Kanon doutait maintenant de plus en plus qu'il y parvînt.
Avec regret, le Grec songea qu'il s'exposait à perdre sur tous les plans. Saga le haïrait. Camus voudrait le tuer et se placerait donc d'office sous le feu de la justice d'Athéna. Milo suivrait certainement le même chemin que son amant. Deask Mask risquait de le prendre en grippe pour le restant de son existence. Nephélie lui tournerait probablement le dos. Et il allait sacrifier la vie d'un enfant innocent pour rien.
La mer avait cela de bien qu'elle dissimulait les larmes de frustration douloureuse qu'il ne cherchait plus à retenir. Sentir les mouvements inutiles de Sergueï lui déchirait le cœur. Le voir se débattre comme un oisillon pris au piège par un chat cruel finissait de le dégoûter de lui-même. Sachant très bien qu'il ne pourrait plus intervenir une fois l'enfant passé de l'autre côté, il s'était condamné à demeurer le spectateur impuissant de ce qu'il faisait, et c'était pire que tout.
Conscient du peu d'oxygène qu'il lui restait, Serguei cessa de s'agiter. Il espérait encore tenir, mais devinait qu'il allait mourir. Sa poitrine était en feu, sa tête douloureuse, ses oreilles bourdonnaient, sa vue se brouillait et son cœur battait à tout rompre. Il avait tenté tout ce qu'il pouvait, mais sa volonté farouche ne suffirait pas à l'empêcher d'ouvrir la bouche d'ici quelques secondes. La colère qu'il éprouvait à présent contre Kanon n'avait d'égale que l'immense sentiment d'injustice et d'incompréhension qui l'accompagnait.
Affolé, son esprit tournait en boucle sans parvenir à trouver une issue, de plus en plus vite, de façon de moins en moins cohérente. Lorsqu'enfin, vaincu par le manque d'air, il sentit l'eau salée envahir ses poumons, il adressa spontanément sa dernière pensée à la seule personne en qui il avait vraiment foi. Une personne qu'il avait décidé de ne pas impliquer jusque-là, parce qu'il savait que cet « incident » risquait de dégénérer entre les grands, et qu'il se refusait à lui causer du tort. Mais aussi, car il avait compris que le lien qui les reliait ne fonctionnait que dans un sens.
Il ressentait tout, ou presque, des maux qui accablaient Camus si celui-ci ne prenait pas garde à lui sceller son esprit, mais cela ne marchait pas à l'inverse. Malheureusement, à moins qu'il les lui montrât quand il se trouvait dans un périmètre réduit, le Verseau ne semblait pas réceptif à ses propres émotions.
Or, si Sergueï' avait été jusque-là conscient de l'inutilité d'essayer de lui adresser un message, la douleur fulgurante qui accompagna l'absorption du liquide, joint à l'oppression insoutenable de l'étouffement qui s'en suivit, le poussa à agir instinctivement. Et tandis qu'il se cabrait littéralement entre les bras de Kanon la bouche grande ouverte, il appela le Verseau à l'aide dans un dernier cri d'agonie muette.
Durant le bref parcours qui les mena jusqu'au rivage, Milo tenta en vain de rattraper Camus pour l'arrêter. Plus vif que le vent, le Français courait droit devant lui, sautant les obstacles et dévalant les pentes les plus risquées sans souci d'assurer ses prises. Négligeant sa propre sécurité, il coupait au plus court pour rejoindre son fils.
Bon gré, mal gré, le Scorpion le suivait.
Après un premier réflexe dicté par le désespoir de l'appel au secours qu'il avait lui aussi ressenti, le Grec mesurait maintenant toute la gravité de la situation. Athéna n'avait pu que percevoir cette énorme vague d'énergie, qui mêlait un cosmos balbutiant sur le point de s'éteindre, au déploiement d'une aura qui n'avait rien de celle généralement admise au Sanctuaire. Que Camus y répondît avec un tel empressement ne pouvait que le trahir. C'était du suicide.
Milo ne savait pas ce qu'il aurait fait exactement s'il était parvenu à retenir le Français, mais au moins aurait-il essayé de l'empêcher de se rendre sur les lieux. En voyant se profiler les contours du cap Sounion sous la lune, il comprit qu'il n'aurait malheureusement pas cette opportunité. Et pour compliquer les choses, il sentait distinctement l'arrivée de plusieurs autres personnes.
Se pressant sans sacrifier à la prudence, Death Mask semblait le plus proche. Saga piquait un sprint à la manière du Verseau et ne tarderait pas à les rejoindre. En voisin concerné, Shura faisait aussi mouvement de ce côté. Plus gênant, Shaka l'accompagnait. Un peu à la traîne, Hyoga, qui les avait vus avec effarement quitter leurs chambres précipitamment et à moitié nus, venait de se lancer à leur poursuite.
Alors qu'il franchissait les derniers rochers qui le séparaient du rivage, Milo sentit que d'autres Ors bougeaient également. Toutefois ceux-ci ne leur poseraient pas de problème. À mi-chemin du grand escalier, ils semblaient se heurter à un obstacle qui les incitait à retourner en arrière. Le Scorpion n'avait pas besoin d'être devin pour comprendre que Shion ou Dohko devaient s'interposer, et leur commander d'aller rassurer les Argents et les Bronzes sur la non-pertinence d'une attaque. Car tout le monde avait dû percevoir la formidable explosion de cosmos de Sergueï.
Néanmoins, l'intervention de ses aînés ne réconfortait en rien le Grec. Que l'un ou l'autre, voire les deux, réagissent ainsi n'avait rien d'encourageant pour la suite des évènements. À travers leurs fonctions et la durée de leur engagement auprès d'Athéna, ils incarnaient l'ordre et la discipline, et le huitième gardien doutait d'une action totalement en faveur de Camus, malgré l'estime qu'ils paraissaient lui porter.
S'immobilisant un instant devant lui, le Verseau sonda du regard les flots faiblement éclairés par la lune. Et soudain, il plongea sans hésitation. En songeant aux multiples pièges tranchants dissimulés par la mer, Milo frémit.
« Camus attend ! » s'écria-t-il en se précipitant pour le retenir.
Sa main se referma sur le vide.
« Camus ! C'est beaucoup trop dangereux ! »
Sans l'écouter, le Français nageait d'un mouvement de crawl puissant en direction de la grotte. Il semblait avoir repéré quelque chose que le Grec ne parvenait pas à distinguer. Milo surveillait sa progression avec appréhension. Camus avait beau être un excellent nageur, la force du courant mêlée à la violence de vagues rendait cette baignade des plus périlleuses.
Durant quelques secondes il hésita à plonger à son tour. Le suivre dans l'eau n'aurait servi qu'à les exposer à la furie des éléments tous les deux, et il préférait observer le cheminement de son amant, prêt à lui venir en aide à la moindre difficulté. Camus s'approchait beaucoup trop des récifs. Le Scorpion avait beau savoir que ses hémorragies devenaient de plus en plus rares, il redoutait qu'il se blessât. Il allait lui hurler de revenir, quand le bruit d'un galet retourné l'avertit qu'il n'était plus seul.
« C'est quoi ce bordel ! »
Entendre la gouaille teintée d'agacement du Cancer lui fut presque agréable. Death Mask au moins faisait partie de leurs alliés. En théorie.
« J'en sais rien, répondit le Scorpion sans lâcher des yeux le Verseau. Apparemment Sergueï a eu un problème. »
Suivant son regard, le Cancer avisa à son tour le Français. À ses côtés, Milo émit soudain un grondement involontaire. Sans tenir compte du danger, Camus venait de plonger au cœur du ressac qui agitait l'entrée de la grotte. N'y tenant plus, le Scorpion allait le rejoindre, lorsque l'Italien le retint en agrippant fermement son poignet.
« Attends ! Il remonte. »
Effectivement, la masse sombre de la chevelure bleutée réapparaissait déjà au milieu de l'écume argentée. À présent, le Verseau nageait vers eux. Il tenait un corps inerte serré contre lui. Ballotté dans tous les sens par la furie des flots, il parvint à s'extirper non sans mal du chenal étroit qui précipitait les vagues dans la grotte. Rapidement il regagna ensuite le rivage. Sans surprise, Milo s'aperçut qu'il ramenait Sergueï. L'enfant était inconscient et il lui maintenait la tête hors de l'eau.
Quand le onzième gardien aborda la côte, Death Mask voulut l'aider à sortir des vagues en le déchargeant du petit corps, le temps qu'il remontât sur la rive. Mais Camus refusa de lâcher l'enfant. Son cosmos, habituellement si lisse, se convulsait sous la colère et l'inquiétude, et le regard de pure menace qu'il dédia à l'Italien montrait clairement qu'il s'attaquerait à quiconque essayerait de lui arracher son précieux fardeau.
Angelo ne s'en formalisa pas. Lui-même préoccupé par le sort de son apprenti, il aida Milo à les hisser sur la berge sans plus tenter de prendre le gamin. Sans s'occuper d'eux, Camus s'éloigna du bord à quatre pattes pour coucher Sergueï sur le sol de roche hors de portée de l'écume, avant d'entreprendre de le réanimer. Petit pantin désarticulé, l'enfant semblait plus mort que vif. Bien conscients de leur impuissance, ses deux compagnons restèrent à genoux auprès de lui tandis qu'il enchaînait respiration artificielle et massage cardiaque.
« Qu'est-ce qu'il foutait dans la flotte ? demanda brusquement le Cancer au Scorpion.
— On n'en sait rien, répondit celui-ci. Et d'ailleurs ce n'est pas toi qui étais censé t'en charger avant que Saga ne l'exile ? Tu devais simuler un accident. Pas le noyer ! »
Le ton suspicieux du Grec s'accordait à la façon soudain peu sympathique dont il le dévisageait.
« Moi ? se rebiffa l'Italien en bombant le torse. Mais j'ai rien fais du tout. C'est cet enfoiré de Kanon qui est venu le chercher tout à l'heure. Il m'a dit que Saga lui avait demandé de lui amener le gosse un peu plus tôt.
— Et tu as cru mon frère ? »
L'accent particulièrement sec et mécontent de la voix grave qui tonna au-dessus de leur tête les fit presque sursauter. Les dominant de sa haute taille, Saga, qu'ils n'avaient pas entendu arriver, se tenait debout derrière eux. Il portait ce soir-là l'une des longues tuniques qu'il affectionnait du temps de son règne, ce qui lui donnait un air particulièrement imposant, tout en rappelant aux deux autres qu'ils défiaient l'autorité du véritable Grand Pope.
Refusant de se laisser distraire, Camus continuait de prodiguer ses soins d'urgence, en guettant désespérément un battement de cœur dans le petit corps qu'il tentait de réanimer. Il décelait encore une infime trace de cosmos chez son fils auquel il mêlait doucement le sien. Il voulait croire au miracle.
« Ben disons qu'il avait des arguments convaincants, se défendit mollement Angelo qui savait avoir commis une faute.
— Kanon trouve toujours des arguments convaincants, répliqua le Gémeau d'un ton tranchant qui récusait clairement cette excuse. Où est-il d'ailleurs ? »
Cette question, nullement inquiète, mais plutôt lourde de menaces, trouva sa réponse lorsqu'une gerbe d'eau, qui ne devait rien à la houle, vint éclabousser près d'eux les roches déjà détrempées. Guidé par le rassemblement de tous ces cosmos agités, Kanon surgit à son tour de la mer. Toutefois pas de sa manière conquérante habituelle. Barbotant maladroitement comme un chiot qui prend son premier bain, il but la tasse trois fois de suite avant de pouvoir enfin se raccrocher à l'un des gros rochers du rivage. À moitié sonné, il subissait le contrecoup de l'explosion précédente du cosmos de Sergueï.
L'enfant avait réussi à monopoliser une ultime parcelle d'énergie pour la combiner avec celles si caractéristiques des Marinas, alors même que la mort commençait à refermer la main sur lui. Comme le soupçonnait Kanon, il possédait bien ce pouvoir. Mais il l'avait laissé surgir au dernier moment, sans contrôle, pour se frayer un chemin jusqu'à la surface.
Le domaine subaquatique tout entier en avait été ébranlé, et lui, il s'était fait éjecter si brutalement, qu'il avait violemment heurté la barre rocheuse sous-marine sans pouvoir amortir le choc. À présent, il peinait lamentablement pour s'échouer sur le sol de pierres plates. C'était tellement étrange de le voir se débattre ainsi au milieu des vagues, comme un phoque trop lourd qui ne parvenait pas à se hisser, que les spectateurs en restèrent un instant médusés.
Kanon sentit soudain une main accrocher le haut de sa tunique sans douceur pour le tirer hors de l'eau. Elle le relâcha sur le sol sans aucune précaution, comme un paquet peu fragile et dont on n'a que faire. Reprenant difficilement son souffle, il se laissa aller de tout son long sur la terre ferme, avant de lever des yeux malgré tout reconnaissants vers son sauveur. En croisant le regard meurtrier de son frère, il eut un sourire pâlot.
« Tu me crois maintenant ? demanda-t-il, dans un essai de conciliation qui tomba à plat.
— Je crois surtout que tu as perdu la raison », siffla froidement Saga, en le toisant de toute sa hauteur.
La colère du Gémeau avait beau être rentrée, elle n'en était pas moins terrible. Sous la visée de cette férule accusatrice et furieuse, Kanon se sentait redevenir un tout petit garçon. Le fait d'avoir raison et de payer sa folie par un état pitoyable n'attendrirait pas Saga. Il le savait. La nuit promettait d'être longue.
Un gémissement ténu vint à propos délivrer l'ancien général des Mers de l'attention fort déplaisante de son jumeau. Tournant la tête en direction du reste du groupe, les deux hommes éprouvèrent le même soulagement en voyant Sergueï remuer faiblement. Kanon, pour l'enfant. Saga, pour Camus.
Maintenu dans le courant de vie par les mains appliquées, délicates et prudentes du Verseau, le petit garçon avait trouvé la force de se raccrocher au cosmos réconfortant et protecteur de son père. La détermination de celui-ci l'avait aidé et guidé pour ranimer la dernière étincelle de conscience qui demeurait en lui.
Son père…
Dans la précipitation du moment, Camus n'avait pas songé à museler ses pensées alors qu'il le réanimait. Vibrantes de désarroi, d'inquiétude et de tendresse refoulée, elles se tournaient toutes vers le désir de le sauver, et le désespoir d'échouer si lamentablement à préserver son fils.
Reprenant doucement pied avec la réalité, Sergueï accueillait ce secret comme le plus merveilleux des baumes sur la blessure ouverte par la trahison de Kanon. Il ne pouvait rêver père plus à sa mesure. Mais le bonheur suscité par cette révélation avait un écueil, qu'il percevait clairement à travers les émotions du Verseau qui ne lui refermait pas encore son esprit. Pour une raison qui lui échappait, celui-ci semblait déterminer à ne jamais lui avouer sa paternité, malgré la peine qu'engendrait ce choix dans son cœur. Les adultes étaient décidément des êtres incompréhensibles.
Toussant et crachant, le petit Russe ouvrit enfin les yeux, pour poser un regard trouble sur ce qui l'entourait. Sa poitrine lui faisait mal, et sa gorge le brûlait. Le goût saumâtre de l'eau de mer tyrannisait toujours sa bouche et lui donnait la nausée.
Camus l'aida à se tourner sur le côté alors qu'un spasme violent le saisissait. Vomissant une grande quantité d'eau Sergueï eut l'impression qu'on lui lacérait l'estomac. La douleur lui arracha un sanglot, et se fut sans honte qu'il se recroquevilla pour se blottir contre le torse Verseau, qui l'avait repris dans ses bras. Sous ses doigts gourent, la peau du onzième gardien dégageait une chaleur bienvenue. Il était transi de froid, et il claquait des dents.
La vue de cette réaction épidermique poussa Milo à ébaucher un mouvement pour se déshabiller qu'il n'acheva pas. Un geste qui n'échappa pas au Cancer, car il mettait en évidence la nudité du buste musclé du Grec, et donc son impossibilité de prêter un vêtement pour réchauffer le petit. L'italien jugea que la chemise totalement déboutonnée et ruisselante du Français n'était pas non plus de grande utilité.
« Mais enfin, vous faisiez quoi tout le deux quand vous avez été dérangés », ne put-il s'empêcher de les brocarder en quittant sa propre chemise.
Sans répondre, le Scorpion le foudroya du regard en prenant l'habit qu'il lui tendait. Tout aussi silencieux, Camus déchira d'un coup sec la tunique trempée de son fils avant de l'envelopper dans l'étoffe sèche. Le peu de lumière nocturne ne permettait pas au Français d'identifier d'autres blessures, et il s'aida de son cosmos comme d'un radar pour vérifier que l'enfant n'avait rien de cassé.
Il nota avec mécontentement les ecchymoses et les écorchures qui parsemaient son corps. Toutes n'étaient certainement pas dues à son périple sous-marin et il tiqua. Le plus urgent demeurait cependant de le réchauffer, pas de le stresser davantage par des récriminations stériles envers le Cancer. En fonction des explications que lui donnerait ensuite Angelo, il réglerait plus tard ses comptes.
Par contre, Camus parvenait beaucoup plus difficilement à conserver son calme légendaire en présence de Kanon. Leurs regards se croisèrent et le Verseau eut besoin de toute sa maîtrise pour ne pas faire dangereusement chuter la température ambiante. L'ancien Marina s'était relevé, mais il restait sagement à distance, un peu en retrait de son jumeau, qui lui, demeurait à ses côtés.
N'aurait-ce été par respect pour Saga, le Français aurait renvoyé illico le second Gémeau faire trempette d'une salve gelée, qu'il se serait plu à rendre vicieusement active dans la mer environnante. Kanon ne semblait pas particulièrement fier, mais il ne manifestait pas de regrets non plus. Camus pouvait même lire une demande de prise en compte au fond des yeux braqués sur lui qui renforça sa rage. Comment osait-il lui remémorer que la performance de Sergueï représentait peut-être un danger ? Alors que le petit avait failli mourir à cause de sa stupidité, et qu'il tremblait à cet instant précis entre ses bras.
Le Verseau n'avait pas besoin de ce rappel. Son esprit logique avait déjà parfaitement analysé la situation. Il se sentait traîtreusement acculé par une évidence à laquelle il refusait de se plier. Après ce qui venait de se passer, il n'était pas disposé à donner raison à son adversaire. Même si c'était pour le bien du Sanctuaire. Kanon avait dépassé les bornes. Il trouverait un moyen de sceller les pouvoirs de Sergueï, mais il ne l'abandonnerait pas.
Et tandis qu'il frottait le dos de l'enfant pour le revigorer, il resserra farouchement son étreinte sur lui, dans un geste de défi parfaitement discernable. La réaction de Kanon ne se fit pas attendre. Exhalant un profond soupir, ce dernier leva les yeux au ciel.
L'impudence du second Gémeau n'avait décidément pas de limites et Camus ne put se contenir davantage.
« Comment as-tu pu ! s'écria-t-il. Ce n'est qu'un enfant, et il ne s'en est jamais pris à personne ! Tu pouvais exposer tes doutes, mais pas le traiter de cette manière ! »
Le Français exsudait de colère. S'il n'avait pas serré son fil entre ses bras, il aurait sans doute immédiatement engagé le combat.
Conscient qu'un tel dérapage ne pourrait qu'être néfaste pour tout le monde, Saga refusait de prendre parti, mais ne s'en tenait pas moins prêt à intervenir. Moins pragmatiques, Angelo et Milo se rangeaient visiblement du côté du Verseau, bien que pour des raisons différentes. Ils restaient toutefois sur leurs gardes, mesurant le danger que Camus oubliât sa pondération habituelle pour passer directement à une attaque sérieuse. Incertains, tous se regardaient en chiens de faïence.
Ce fut le moment que choisirent Shaka et Shura pour les rejoindre.
Cela faisait déjà quelques minutes que le chevalier de la Vierge et celui du Capricorne se tenaient non loin, préférant éviter de semer davantage de trouble par leur arrivée. Sakha se rendait parfaitement compte que sa présence risquait de paraître inopportune. Il s'était spontanément arrêté à la limite des grands pans de roches balisant le rivage. Malgré ses exhortations silencieuses pour qu'il se rapprochât davantage des autres, Shura l'avait imité. Par remords et solidarité.
Les deux hommes s'étaient expliqués un peu plus tôt, et malgré la mansuétude compréhensive de l'Indien, le Capricorne se sentait honteux. À la fois amusé et ennuyé par sa réaction, Shaka mesurait combien l'Espagnol restait encore soumis à l'emprise de ses désillusions. Il était pourtant bien placé pour savoir que les crises de moralité de Shura pouvaient se transformer en véritables chemins de croix, et il se promit de ramener le sujet sur le tapis avant la fin de la nuit pour apaiser son compagnon.
Conscient qu'il n'était pas forcément le bienvenu, l'Indien désirait conserver son statut d'observateur neutre, se réservant le droit d'intervenir comme il lui convenait en fonction de la tournure que prendraient les évènements par la suite. Mais le mouvement d'humeur de Camus le précipita en avant. C'était si rare de voir le Verseau exprimer une émotion, et le sentir aussi remonté n'avait rien de rassurant.
En l'occurrence, Shaka craignait plus pour le Français dont il ressentait la forte tension, que pour Kanon, qui se remettrait vite de ses meurtrissures et qui aurait sans doute encore assez de répondant pour faire face à la colère de son frère.
« Ce n'est pas le moment Camus », intervint-il en enveloppant le Français d'une aura à la fois ferme et calme.
Cette rationalité tranquille, qui évaluait un ordre de priorité, était ce qu'il fallait pour restaurer l'impassible froideur coutumière du onzième gardien. Ou tout au moins pour en poser le masque, et Milo remercia Shaka d'un signe de tête discret. La présence et les paroles de la Vierge rassérénaient le Scorpion tout en remontant celui-ci dans son estime. Son intervention ne pouvait pas être dictée par le hasard. Elle prouvait qu'il ne leur était pas opposé, et qu'il n'irait pas tout raconter à Athéna. Le Grec s'en doutait un peu depuis leur conflit sur la plage après l'attaque de Minos, mais là, il en avait la démonstration.
Décidé à jouer franc jeu, Shaka se pencha sur Sergueï toujours pelotonné contre Camus. Tous savaient qu'il possédait quelques notions de médecine indienne traditionnelle, et ils restèrent suspendus à son geste le temps que sa main glissât sur la tête et les épaules de l'enfant comme une caresse.
« Tu as fait ce qu'il fallait, rassura-t-il le Verseau au bout de quelques secondes. Il vivra et il n'aura pas de séquelles. Son… « cosmos » l'a protégé. »
Ce mot qui en cachait un autre permit à Camus de comprendre à son tour que l'Indien ne lui était pas défavorable. Dans la bataille qui menaçait de s'engager, c'était même un allié de poids, et il lui souffla avec reconnaissance avant qu'il se redressât.
« Merci Sahka. »
Bousculant presque Shura qui se tenait aux côtés de la Vierge, Hyoga fut le dernier à arriver.
En voyant le Verseau assis par terre entouré par six de ses compagnons d'armes, dont Death Mask et Milo à genoux auprès de lui, il pressentit immédiatement une catastrophe. Depuis la mort de Zoltan, il suivait avec une attention discrète la lente reconstruction du Français. S'il avait d'abord cru que le trépas du Roumain sonnerait le glas des ennuis de son Maître et ramènerait celui-ci vers une vie normale, son installation prolongée au onzième temple l'avait vite fait déchanter.
La santé de Camus semblait certes s'améliorer, bien que pas assez rapidement à son goût, mais il aurait parié que derrière son air froid, il était loin d'avoir recouvré la tranquille assurance qui le caractérisait autrefois. À moins que celle-ci n'eût été elle aussi qu'un leurre durant toutes ces années, tout comme la cruauté dont il avait fait preuve lors de leur affrontement au Sanctuaire.
Le pire défaut de la glace n'était-il pas de cristalliser tout ce qu'elle touchait en le conservant parfaitement intact, pour le camoufler sous des couches successives inviolables aux yeux des profanes ? Des couches qui au moindre dégel risquaient de libérer des secrets profondément ensevelis. Si tel était le cas, alors les émotions enfouies du Verseau étaient en train de se retourner contre lui.
Bien sûr Hyoga savait que la présence aimante et attentionnée de Milo l'aidait considérablement, mais il connaissait trop Camus pour ne pas deviner que l'insensibilité qu'il opposait aux autres n'était qu'une façade. Il aurait même juré que son Maître partageait désormais un sombre secret avec le Scorpion, et que de nombreux tourments le rongeaient toujours. L'abattement dont il avait été victime en début de soirée n'avait fait que raviver son inquiétude, d'autant plus que malgré son insistance, Milo n'avait rien voulu lui dire.
Alors quand il les avait vus sortir en trombe de leur chambre, il avait tout de suite compris qu'une des raisons des étranges agissements de Camus devait être liée à la manifestation de ce cosmos anormal qu'il venait de ressentir. Et pour que le Verseau se précipitât dehors aussi peu vêtu, il devait véritablement y avoir urgence. La curiosité et le désir de soutenir celui qui l'avait élevé, l'avaient jeté sur sa trace. Il l'avait malheureusement un perdu durant de précieuses secondes tant la presse donnait des ailes à son maître.
Lorsqu'il avait enfin rejoint le Français sur la côte, celui-ci sortait de l'eau, serrant Sergueï entre ses bras. La stupeur de découvrir l'enfant dans les flots avait retenu le Cygne d'intervenir durant quelques minutes. Trop de tension régnait à cet endroit, et la présence d'autres Ors ne lui disait rien qui vaille. Il devait comprendre la formation des alliances pour épauler au mieux le Verseau en cas de besoin.
La réaction épidermique de ce dernier envers Kanon le poussait néanmoins à agir. Brisant une ligne hiérarchique informelle, il s'imposa dans le groupe pour se porter aux côtés de Camus.
« Que s'est-il passé Maitre ? »
L'intrusion de Hyoga provoqua un instant de flottement, dont tous profitèrent pour réévaluer leur position. Visiblement, le chevalier Divin s'inquiétait pour le Verseau, mais également pour Sergueï, qui semblable à un petit chaton mouillé demeurait roulé en boule dans les bras protecteurs qui tentaient de le réchauffer. Tous les Ors notaient néanmoins que le Cygne ne semblait pas identifier l'enfant comme le responsable de l'anomalie du cosmos précédent. Se pouvait-il qu'inconsciemment le gamin eût réussi à gommer sa signature ? L'information était intéressante, et ils virent tous le profit à en tirer, à des niveaux différents.
Face à l'hésitation qui s'installait, Camus fut le premier à se ressaisir. Un vent frais se levait, et les tremblements de Sergueï s'intensifiaient. Il devait trouver un moyen efficace pour le réchauffer. Tenant toujours son fils fermement serré contre lui, il se redressa.
« Ce n'est rien Hyoga, répondit-il d'un ton à présent dénué d'émotions. Un simple accident. Ça va aller maintenant. »
Mentir à son disciple l'ennuyait, mais il ne tenait pas à l'impliquer davantage devant les autres. Avec autorité il dépassa Death Mask, sans laisser la possibilité à ce dernier de le décharger de Sergueï. Le garçonnet crochetait d'ailleurs si fort ses mains autour de son cou, qu'il doutait qu'il le lui eût permis. Et Camus ressentait le même besoin viscéral de proximité. Il refusait qu'un autre que lui prît soin de son fils.
Le Verseau n'adressa pas un mot à Saga. Après ce qu'il venait d'arriver, il semblait évident que l'exil du petit Russe se voyait repoussé au moins d'une journée. Le temps que l'enfant retrouvât des forces et qu'il se remît de sa frayeur. Ils disposaient tous les deux d'une nuit entière. Et cette dernière nuit, Sergueï la terminerait auprès de lui.
Déterminé, il s'immobilisa quelques secondes pour englober ses frères d'armes d'un regard circulaire. Aucun n'émit de protestations, pas même Kanon. En face de lui, Saga lui donna son accord d'un léger signe de tête.
« Rentrons, il est temps que le Sanctuaire oublie cette histoire », fit Milo d'une voix forte en passant devant son amant pour ouvrir la marche.
Toutes réponses paraissaient superflues, ainsi tout le monde fut-il surpris lorsqu'une objection formulée sur un ton haut et clair contredit le Scorpion.
« Je ne crois pas, non ! »
Le son juvénile de cette voix féminine figea toute l'assemblée. Il n'existait qu'une seule personne pour parvenir à s'approcher aussi près des Ors sans qu'aucun ne détectât sa présence. Et c'était celle qu'ils souhaitaient éviter entre toutes.
Auréolée de son cosmos divin, Athéna apparue au sommet d'un surplomb rocheux juste devant eux. Plusieurs gardes armés l'accompagnaient. La plupart semblaient fort gênés de se retrouver là. Respectueusement, ils se tenaient quelques pas en arrière, essayant de se faire le plus petit possible sous le regard acéré du Cancer.
Aucun des chevaliers présents ne bougeait plus. Ils auraient voulu faire un pas qu'ils ne l'auraient pas pu. Athéna les écrasait littéralement du rayonnement de son cosmos et ils devaient lutter pour conserver un maintien droit et digne devant elle. Camus, qui partageait toujours le sien avec Sergueï pour l'aider à combattre l'épuisement, ne devait qu'au soutien de ceux du Scorpion et de la Vierge de ne pas s'écrouler.
La jeune femme ne manifestait plus rien de la mansuétude de sa nature humaine habituelle. Saori n'avait aucune chance de reprendre le contrôle pour s'opposer à une telle force. La pauvre devait elle-même se ratatiner dans un coin de son esprit. La colère de la déesse était palpable. Elle ne goûtait pas à la plaisanterie, et ce n'était manifestement pas le moment d'essayer de la contrarier.
Prises en flagrant délit de lèse divinité, jamais la présence de Shion n'avait paru plus désirable à ses troupes. Mais l'Atlante demeurait invisible.
« Emmenez-les ! »ordonna-t-elle en désignant Camus et Sergueï.
Effrayé par l'aura franchement hostile et puissante qui se dégageait d'Athéna, Sergueï se raccrocha désespérément au col de la chemise ouverte de Camus.
« Séparément ! précisa-t-elle en repérant le mouvement du petit garçon. Enfermez le Verseau dans l'un des cachots sous le Palais. Amenez y aussi l'enfant, mais mettez-le dans l'une des chambres. Et qu'ils restent sous surveillance tous les deux. »
Mal à l'aise, quatre gardes rejoignirent les deux prisonniers. Parfaitement conscient qu'on allait l'arracher au Verseau, Sergueï se recroquevilla davantage contre lui en étouffant des sanglots malheureux.
« N'aie pas peur, chuchota Camus à son oreille. Tu n'as rien fait de mal. Tu vas te retrouver dans un endroit chaud où tu pourras dormir. Il faut juste que tu me promettes que tu ne t'opposeras pas à elle. »
Pour la première fois depuis sa sortie de l'eau, le petit garçon releva la tête pour plonger son regard noyé de larmes dans celui de son père. Impatiemment, les gardes attendaient que le Français le persuadât de venir avec eux.
« Fais-le pour moi », insista Camus en détestant devoir se servir d'un tel argument.
Un peu indécis, Sergueï céda à contrecœur.
« D'accord, accepta-t-il en essuyant ses yeux d'un revers de la main. Mais toi, il faut que tu me promettes qu'ensuite on pourra être ensemble. »
Le regard du Verseau eut beau ne pas vaciller, le petit Russe comprit à son silence que sa demande se heurtait à une difficulté majeure.
« Au moins un tout petit peu, supplia-t-il en se remettant à pleurer.
— Je ferai mon possible, biaisa Camus, en bridant fermement ses émotions. Va maintenant. »
D'un baiser rapide, il effleura la tempe de l'enfant avant de le confier à deux des gardes. Malgré sa colère, Athéna lui avait au moins permis de convaincre son fils. C'était une victoire amère qui n'augurait rien de bon pour la suite. Fataliste, il se mit en marche à son tour, étroitement encadré par les deux autres hommes en armes.
Satisfaite, Athéna s'adressa alors aux chevaliers restants.
« Quant à vous, considérez-vous comme consignés dans vos temples, jusqu'à ce que je vous donne la permission d'en sortir. »
Révolté par cette injustice, Milo se contenait de plus en plus difficilement. Il allait émettre une protestation virulente, lorsque la main que posa Shaka sur son bras l'arrêta.
« Si tu veux avoir une chance de l'aider, alors ne t'interpose pas, murmura-t-il. Tu lui seras plus utile libre dans ta Maison, que dans un lieu inconnu derrière des verrous. »
La gorge sèche Shura hésitait entre partir d'un rire de dérision ou verser des larmes de rage. Ce n'était pas possible de se fourfoyer aussi régulièrement sans raison. À l'avenir, si leur Déesse leur en laissait un, il écouterait plus consciencieusement les histoires de karma de Shaka.
Death Mask préférait se faire oublier. Il trouvait l'aventure passionnante, mais il aurait mieux aimé éviter de faire partie des protagonistes.
Totalement dépassé par les évènements, Hyoga se sentait piégé et pourtant il demeurait solidaire du Verseau. Il ignorait ce qu'on lui reprochait vraiment, mais l'homme qu'il devinait derrière la carapace de glace, celui qui n'avait pas hésité à se sacrifier pour l'aider à secourir Athéna lors de la bataille du Sanctuaire, ce chevalier-là ne pouvait pas être un traître.
Parfaitement lucide de l'ambiguïté de la situation et des implications plus que gênantes que celle-ci faisait peser sur leurs têtes à tous, Saga marmonna à l'adresse de son frère.
« Satisfait ? »
Kanon préféra ne rien dire. Il n'avait pas imaginé que cela tournerait au vinaigre à ce point. La partie qu'il lui restait à jouer serait décisive, mais il était beaucoup moins certain de la remporter.
Note de fin : Première publication août 2011 - Chapitre modifié en décembre 2017 (Outre les changements de syntaxe et de vocabulaire, le chapitre contient 1297 mots de plus).
