Disclaimer : Les personnages appartiennent naturellement toujours à KURUMADA.
Auteur : Newgaia
Rating : M (précautions prises pour certains chapitres).
Genre : Angst – Drama – Yaoi
Résumé du précédent chapitre (Réactions et conséquences) : Bien décidé à mener son plan à terme, Kanon parvient à soustraire Sergueï au Cancer pour l'emmener au cap Sounion. Plongeant dans la Mer, il entraîne l'enfant avec lui au royaume de Poséidon, mais il l'empêche de pénétrer dans la cité sous-marine pour respirer. Il cherche ainsi à obliger Sergueï à se servir du pouvoir qu'il soupçonne pour éviter de se noyer en passant d'un Sanctuaire à l'autre, espérant faire la démonstration à Saga de l'inutilité d'un exil dans un monde parallèle. Sergueï arrive à s'échapper au dernier moment, en dégageant une décharge d'énergie qui inquiète tout le Sanctuaire d'Athéna. Camus qui a compris que son fils était en danger se précipite, suivi de Milo, et sort de l'eau le petit garçon inconscient. Il parvient à le réanimer, tandis qu'attirés par tout ce remue-ménage, Angelo, Saga, Shaka, Shura et Hyoga les rejoignent. Tous espèrent encore régler discrètement la situation suscitée par Kanon, lorsqu'Athéna apparaît entourée d'hommes armés. Furieuse de découvrir son autorité bafouée, la déesse ordonne l'arrestation du Verseau et de Sergueï et exige qu'on les sépare.
CHAPITRE 50 : UN COURROUX DIVIN (mise à jour janvier 2018)
Recluse dans ses appartements depuis son retour du cap Sounion, Athéna se tenait devant l'une des hautes fenêtres qui éclairaient le vaste salon où elle se trouvait. Malgré la fraîcheur de la matinée, elle avait ouvert les battants en grand. Insensible au froid, elle laissait son regard errer sur le Sanctuaire depuis près d'une heure.
Culminant au point le plus élevé de cette partie de l'île, le Palais lui offrait une vue imprenable sur les douze temples qui s'étageaient en contre-bas. Une chape de lourde inquiétude pesait sur chacun d'entre eux, et elle se félicita d'avoir donné des ordres qui épargnaient aux autres habitants de son domaine des questions inutiles.
L'accès aux Maisons des Ors était temporairement interdit. Pour tous, il s'agissait d'une réaction de crise axée sur la sécurité du Sanctuaire. La récente apparition des Spectres lui fournissait un prétexte imparable, même si cette prescription intervenait un peu tard par rapport à cet incident. Tout le monde savait que sa relation avec les Ors incluait des secrets que le commun des mortels, ou même ses dévoués serviteurs d'une classe inférieure n'avaient pas à connaître.
Dans un sens ce subterfuge n'était d'ailleurs pas entièrement faux puisqu'elle avait bien l'intention de s'attaquer à ce problème aussi. Son oncle avait profité suffisamment longtemps de sa quiétude narquoise.
Les douze Maisons et ses occupants s'en trouvaient un peu isolés, mais tant qu'elle n'aurait pas pris une décision définitive concernant les évènements de la nuit, ce voile de dissimulation s'imposait. L'affaire était trop grave. Elle impliquait la fine fleur de sa chevalerie et elle mettait en avant quelque chose qu'elle avait formellement défendu.
Après un premier mouvement de colère, qu'elle jugeait légitime, elle tenait maintenant à se donner le temps de la réflexion. Les enjeux et leurs conséquences dépassaient ce qu'imaginaient les inconscients qui avaient essayé de la tromper. Dans sa tentative stupide pour contrer les cachotteries de son frère, Kanon se rapprochait étonnamment de la vérité qui l'obligeait à tant d'intransigeance.
Athéna trouvait d'ailleurs cette bouffée de clairvoyance étrange. Qu'est-ce qui avait bien pu mettre l'ancien Dragon des Mers sur la voie que l'apprenti du Cancer possédait la possibilité de se rendre impunément d'un monde à l'autre? Était-elle passée à côté d'un évènement qui aurait dû l'avertir, que Kanon lui avait sournoisement dissimulé ? Il faudrait qu'elle l'interrogeât sérieusement à ce sujet lui aussi.
Dans l'immédiat, le premier et le seul chevalier qu'elle avait convoqué était Saga. À cause de son charisme et de ses fonctions précédentes, elle se doutait que les Ors l'avaient positionné à la tête de ce complot. Elle était donc en droit de le sommer de s'expliquer, et il avait intérêt de lui opposer de bons arguments. Elle ne se leurrait néanmoins pas sur la difficulté qu'elle aurait à sévir tout en conservant l'adhésion du reste de ses troupes d'élite.
En apprenant qu'outre Shaka, Shura et le Cygne, qui avait rejoint spontanément Camus, Milo, Angelo, Saga et Kanon sur le rivage, Mü et Aphrodite appartenaient également aux conjurés , elle avait immédiatement comprit qu'elle allait devoir jouer serré si elle ne voulait pas perdre la dévotion dévouée de la majeure partie de ses champions.
Elle avait pourtant toutes les raisons de s'inquiéter. Sergueï n'aurait jamais dû naître. Ou tout au moins, ne pas survivre. Les rares fois précédentes où une désobéissance similaire avait eu lieu, le bébé et ses parents avaient aussitôt été mis à mort. Elle n'avait d'ailleurs jamais eu à intervenir, les Grands Popes concernés par le passé prenant tout de suite l'affaire en main alors qu'elle-même n'était pas incarnée.
L'interdit qu'elle avait instauré était si clair et si sévèrement puni, que généralement il se suffisait à lui-même pour éviter ce genre de catastrophe. Ce malheureux dérapage ne s'était d'ailleurs produit que relativement peu de fois. Deux, en tout et pour tout. Trois maintenant, avec Sergueï. Sauf que Sergueï avait largement dépassé le stade du nourrisson sur lequel planaient tous les doutes des devenirs possibles, et qu'il ne s'agissait plus d'agiter en guise de chiffon rouge le risque d'une « monstruosité », mais bien de la contrer.
Sergueï était bien une « monstruosité »…en quelque sorte… mais pas dans le sens démoniaque du terme. Le peu qu'elle avait pu en voir lui laissait au contraire pressentir un enfant doux et affectueux, ne comprenant pas la cruauté dont on venait de faire preuve à son égard, épuisé, effrayé, et triste d'être séparé de la seule personne en qui il semblait toujours avoir confiance.
Malgré sa mauvaise posture, Saga, avec lequel elle avait échangé quelques mots une fois Camus encadré par ses gardes, n'avait pas tari d'éloges sur lui, et elle avait cru comprendre que Death Mask l'appréciait aussi beaucoup. De quoi saper encore un peu plus son image de déesse juste et bienveillante. Toute cette histoire finissait par fragiliser son autorité, et miner sa détermination. Le seul qui à ses yeux demeurait inexcusable, c'était le Verseau. Celui-là avait agi en sachant pertinemment qu'il franchissait une ligne rouge. Et toutes les demandes de clémence de Saga en sa faveur ne suffiraient pas à le pardonner.
Agacée, la déesse laissa une fois encore son regard glisser sur les douze Maisons qui s'égrenaient à espace régulier le long du cordon de l'escalier en marbre vieilli.
Profitant de son hésitation, Saori tenta une nouvelle fois d'interférer en faveur de sa chevalerie désobéissante, et le dialogue passionné qui les opposait dans sa tête depuis qu'elle avait renvoyé Saga avec les autres dans son temple reprit. Face à son intransigeance, l'âme qui animait son enveloppe humaine essayait désespérément de s'interposer à toute décision précipitée et irrévocable. Et cela durait depuis la veille.
L'héritière Kido n'était généralement pas de mauvais conseil, mais après sa découverte de ce qu'elle considérait comme la mutinerie d'une partie de ses troupes près du Cap Sounion, Athéna avait besoin de digérer sa colère. Alors elle avait muselé la voix de Saori durant la nuit.
Revenue à plus de modération depuis quelques heures, la déesse acceptait de nouveau qu'elle participât à son débat intérieur. Ce n'était d'ailleurs que justice. Car, qu'elle le voulût ou non, et bien que ce fait eut été oublié de pratiquement tout le Sancturaire, Saori et ses précédentes incarnations étaient véritablement une partie d'elle-même. C'était elle qui avait décidé de s'en dissocier pour l'abandonner à l'humanité voilà plus de deux millénaires. Une façon de ressourcer son l'innocence, en la modelant au cœur de l'histoire, au plus près des manières de penser et de réagir de la civilisation qui la voyait renaître ponctuellement.
Saori et ses semblables représentaient sa part la plus proche des humains. Elle était aussi la plus apte à comprendre leurs faiblesses. Acceptant enfin d'écouter ce qu'elle avait à dire, Athéna réussit à évacuer les relents de cette colère noire qui la tenait éveillée depuis la veille.
Dans sa tête, un véritable débat contradictoire se déroulait.
« Ils n'ont pas agi pour vous desservir, ils cherchaient simplement un moyen d'aider un de leurs frères, plaidait Saori.
— Ça, je le sais, répliqua-t-elle avec fermeté. Mais pour cela ils étaient prêts à couvrir un acte que j'ai rigoureusement proscrit.
— Certes, mais l'acte en lui-même entre en totale contradiction avec la personnalité du coupable, répliqua son incarnation avec discernement, bien décidée à prendre la défense du Verseau.
— Et tu peux comprendre et admettre que leurs efforts aillent en priorité à la sauvegarde d'un parjure et d'un traître ? interrogea-t-elle sa partie humaine avec curiosité.
— Je les comprends d'autant plus, que je mesure aujourd'hui la portée de votre colère. Soyez assurée que tous vos Chevaliers d'Or vous respectent et vous aiment. La preuve en est qu'aucun d'entre eux n'a hésité à se sacrifier pour vous face à l'ultime épreuve. Et je les connais suffisamment pour savoir qu'ils seraient prêts à recommencer si vous le leur demandiez. Ils sont braves et pétris du sens de leur devoir. Quelles que soient les erreurs de leur passé, la dernière Guerre Sainte et leur retour à la vie les arment de la volonté de bien faire. En cas de véritable danger, ils n'hésiteraient pas une seconde à voler à votre secours. Et malgré les apparences, le Verseau est un de ceux qui vous ont le plus fidèlement servi. Depuis toujours ! s'enflamma Saori.
— Eh bien, il a des manières singulières de me le prouver, se braqua Athéna.
— Si l'on considère le parcours d'Aslinn, son erreur a peut-être bien été programmée, reprit son incarnation, sans se laisser intimider. D'après ce que Saga nous a rapporté, Camus a agi en réaction à desévènements bien précis, trop bien coordonnés pour que vous n'y voyiez pas l'ombre d'une main étrangère. Il a commis une faute, c'est vrai. Il a donc des torts envers vous, et je conçois que vous devez le punir. Mais le souhaitez-vous vraiment ? Il n'a jamais cherché à attenter à votre honneur ou à nuire à votre souveraineté. Vous le savez. Prenez en compte tous les paramètres, et modérez votre jugement. Vous n'en sortirez que grandie.
— Tu parles avec la voix de la sagesse, répliqua la Déesse, d'un ton à la fois amusé et plus indulgent. Alors que pour ma part, j'ai bien failli me laisser emporter par la rancœur sans mesurer l'impact réel de tout ceci. Je vais finir par croire qu'il y a trop longtemps que nous avons été séparées. Mais tu accomplis ton rôle à merveille. Tu fais une excellente ambassadrice humaine.
— Merci Athéna. »
Rassuré par la sérénité retrouvée de la déesse, Saori lui adressa un sourire mental, auquel Athéna répondit par une bouffée de cosmos affectueux. Même si la mémoire de ses réincarnations successives s'effaçait à chaque fois que la mort les séparait, sa personnification humaine la connaissait bien. Son esprit divin englobait toutefois un autre niveau d'implications potentielles et de futurs possibles, et malgré son envie de faire plaisir à son incarnation, elle savait qu'elle devait tenir compte d'éléments qui échappaient à celle-ci. De plus, elle se refusait de plier sans faire preuve d'un minimum d'autorité.
Bien que percevant sa réticence, Saori posa la question la plus épineuse.
« Acceptez-vous de reconsidérer le sort du Verseau ? »
Exhalant un profond soupir, Athéna posa un regard lourd de ressentiment sur le onzième temple. Elle y sentait s'agiter le cosmos du Cygne, rongé d'inquiétude, auquel se joignait celui du Scorpion, qui n'avait pas hésité à la braver en exécutant sa punition dans la Maison de son amant. Ennuyée, elle devinait que le sort de ces deux-là risquait de demeurer intimement lié à celui du Verseau. Or, le cas du Français lui posait un véritable problème.
Athéna avait érigé un interdit en énonçant clairement la sanction encourue par ceux qui l'enfreignaient. Elle pouvait se montrer magnanime devant les humains en commuant la peine de mort en bannissement, mais elle savait que l'assemblée de Dieux stigmatiserait cette faiblesse. Il n'y en avait déjà que trop qui lui reprochaient son indulgence à l'égard de ces êtres souvent défaillants et influençables. Elle n'ignorait pas que certains des dieux de l'Olympe n'attendaient qu'un faux pas de sa part pour demander à Zeus l'autorisation de la seconder dans sa tâche de gardienne du genre humain. Et elle savait qu'ils n'avaient pas les mêmes visées qu'elle-même.
Quelques coups discrètement frappés à la porte lui évitèrent une réponse qui aurait peiné sa partie humaine. Une seule personne avait assez de pouvoir et de courage pour se permettre de la déranger, alors que sa mauvaise humeur de la veille avait fait le tour du Palais. Elle l'autorisa à la rejoindre sans même se retourner.
« Entre, Shion. »
Pénétrant dans la pièce, son Grand Pope s'immobilisa respectueusement loin d'elle.
« Altesse, la salua-t-il respectueusement.
— Approche plus près, l'incita-t-elle, sans pour autant bouger de la fenêtre. Tu as du courage. Beaucoup se terreraient loin de moi à ta place. Car je suppose que toi aussi tu m'as trahi ?
— Je ne vous ai pas trahi, répondit avec tranquillité l'Atlante derrière elle. J'ai préféré approfondir certaines données avant de vous en informer, pour vous permettre d'en juger en toute connaissance de cause. »
Intriguée, la déesse se retourna. Fidèle à lui-même, son Grand Pope s'inclina devant elle avant de soutenir son regard. Bien qu'il portât une des lourdes robes brocardées liées à sa charge, il n'était ni casqué ni masqué, et elle lisait dans les yeux parme une assurance respectueuse qui finit par lui arracher l'esquisse d'un sourire. Elle aimait qu'on lui tînt tête avec intelligence.
« Je pense que la lecture de ces registres vous intéressera, poursuivit-il fort civilement en déposant deux gros ouvrages reliés de cuir sur la table. Reportez-vous plus particulièrement aux informations relatives à Aslinn, Zoltan, Camus et Milo. »
Athéna reconnut les répertoires ou ses Grands Popes successifs notaient les origines et la façon dont avaient été détectés les nouveaux apprentis.
« Il y a aussi ceci, qui devrait vous permettre d'étayer votre jugement », continua-t-il en déposant trois minces dossiers scellés à côté des gros livres.
De plus en plus curieuse, la jeune femme identifia parfaitement ces documents. Il y en avait des centaines, classés dans une section spéciale des archives. La vie de chaque chevalier s'y trouvait résumée en quelques pages. Ceux qui concernaient les Ors demeuraient sous la responsabilité exclusive du Grand Pope. Ils se rangeaient dans des pochettes cachetées du sceau du Sanctuaire, et seul le représentant d'Athéna y avait directement accès.
Ponctuellement, le Grand Pope en fonction ajoutait diverses informations, anodines ou essentielles, qui relataient le parcours à la fois officiel et officieux de l'existence de ces hommes. En cas de nécessité, il était aussi l'unique personne à avoir l'autorisation d'ouvrir les dossiers des Ors, avec elle naturellement.
« Il m'a fallu un peu de temps avant de retrouver ces documents, reprit-il. J'avais même commencé à en mettre en place de nouveaux concernant la vie des chevaliers d'Or. Du temps de son règne, Saga éliminait apparemment tout ce qui aurait pu le trahir. Mais il n'a pas osé détruire ces maillons essentiels à la bonne compréhension de l'histoire du Sanctuaire. Il s'est contenté de les perdre sous des tonnes d'autres papiers.
— Et pourquoi ne lui as-tu pas demandé de t'aider à les chercher ?
— Parce que vu ce que je soupçonne, je suis pratiquement certain que celui qu'il était alors, lui avait suffisamment embrouillé l'esprit pour qu'il soit incapable de se souvenir où il les avait mis, répondit Shion en lui tendant deux des dossiers, avant de poursuivre. Ces deux-là font référence aux Maîtres d'Angelo et d'Aphrodite. Le dernier concerne Saga lui-même. J'en ai rédigé moi-même la plus grande partie. L'ancien chevalier des Poissons était encore vivant lorsque je suis mort, mais j'avais déjà archivé ou noté l'essentiel de ce qui nous intéresse. À l'époque je n'avais pas fait le rapprochement. Ce n'est qu'en apprenant incidemment qu'Aslinn est vraisemblablement sous la coupe d'une autre divinité, que j'ai enfin relié tous ces éléments ensemble. »
Le regard rivé sur les rapports, Athéna fronça les sourcils. Saga lui avait fait part des doutes de Camus lorsqu'Aslinn avait sauté de la falaise. Elle avait tout de suite compris que l'intuition du Verseau, qui suspectait une autre divinité d'avoir fomenté un complot à son encontre, était la bonne. Mais tout à coup, elle avait peur de ce qu'elle allait découvrir.
« Et qu'as-tu « incidemment » appris d'autre ? demanda-t-elle à son plus fidèle limier.
— Que l'enfance, l'adolescence et la brève vie d'adulte de Camus n'ont été qu'une suite d'évènements douloureux, dont les enchaînements prennent un tout autre visage lorsqu'on les relie correctement. Il en va de même pour Saga ou Angelo, et dans une moindre mesure Aphrodite et Milo. Le pire, c'est qu'aucun d'entre eux n'a jamais été personnellement visé. À travers eux, c'est vous qui l'étiez.
— C'est bien, laisse-moi à présent.
— Je vais me retirer pour que vous étudiiez tout cela tranquillement, répondit Shion en s'inclinant. Mais avant, j'aimerais vous présenter une requête.
— Laquelle ?
— Que vous preniez en compte le poids de tout ceci avant de condamner le Verseau. »
Suffisamment fin pour ne pas exiger une réédition divine immédiate, Shion se retira sans attendre sa réponse. Un sourire au coin des lèvres, Athéna regarda la porte se refermer sur lui, en songeant que la chance l'avait décidément favorisée en mettant un homme d'une telle valeur à son service.
Deux heures plus tard, Athéna quittait ses appartements pour se rendre d'un pas décidé dans la chambre où était détenu Sergueï. Elle était à la fois curieuse et préoccupée de faire la connaissance de celui qui pourrait un jour se révéler comme l'un de ses pires cauchemars.
De ce qu'elle venait d'apprendre sur le complot qui la visait en lisant les archives, ou de la véracité d'un mythe millénaire ayant pris chair suite à cette conspiration, elle hésitait sur le plus ennuyeux pour l'avenir. Une chose était en tout cas certaine : au départ, les deux éléments n'étaient pas liés. Son, ou ses ennemis n'en avaient vu l'intérêt qu'en découvrant la grossesse d'Aslinn. Et encore, ils ignoraient sûrement ce que cachait réellement Segueï.
Si tous les Olympiens connaissaient la nature du marché qu'elle avait passé voilà des temps immémoriaux avec un dieu quasiment oublié depuis, et que cela expliquait en partie l'ire profonde et inaltérable contre elle de ses oncles Hadès et Poséidon, très peu mesuraient la réalité dangereuse qui se dissimulait derrière ce pacte.
Malgré sa colère quand il avait appris sa démarche, Zeus avait conservé le secret. Pour la protéger. Avertie, l'assemblée des Dieux se serait sans doute montrée moins magnanime. Elle aurait dû faire face à une coalition prête à la balayer, et avec elle, le libre arbitre de la race humaine tel qu'elle le concevait. Son père s'était incliné devant son audace, l'obligeant néanmoins à promettre qu'elle s'opposerait éternellement à la matérialisation du danger qui pouvait à présent naître, quitte à guerroyer contre sa parenté, s'il survenait dans un des autres Sanctuaires menacés par son apparition.
Elle devinait également que l'enfant n'avait pas été abandonné au hasard dans les sous-sols de Moscou. Il y avait été déposé sciemment. Pour faire trébucher le Verseau, dont elle n'avait jamais douté du cœur sensible, et lier le petit garçon au parcours de son père qui devait logiquement revenir au Sanctuaire. Deux cosmos aussi proches, même si celui du Français était à ce moment-là réduit à un résidu infime, ne pouvaient que s'attirer inconsciemment.
Et c'est là que son ennemi avait fait une première erreur. Car il lui donnait un indice. Aslinn avait été incitée à abandonner son enfant à Moscou alors que Camus était mort. Personne, mis à part quelqu'un susceptible de consulter la Pythie ou les Moires ne pouvait imaginer que l'avenir ressusciterait ce chevalier, qui plus est à cet endroit précis.
Pour programmer le retour du Verseau, aussi minutieusement et à si longue échéance, il fallait également que ce quelqu'un fut bien informée quant à sa détermination d'arracher ses chevaliers d'Or aux courroux des Dieux. Quelqu'un capable d'anticiper la perversité de son oncle, en devinant que ce dernier n'hésiterait pas à rendre la vie aux renégats qui l'avaient trahi au plus proche de leurs pires ennemis. Quelqu'un qui, à l'affût d'une âme à corrompre, les avait espionnés durant suffisamment de temps pour se repaître de la colère haineuse et désespérée du Scorpion en braquant dans un premier temps celui-ci contre le Verseau.
Autant de pistes, qui ramenaient Athéna à ce premier élément troublant, qui avait vu l'âme de Milo rejeter cruellement celle de Camus avant qu'ils ne fussent tous exilés dans les limbes. Or, si elle se doutait maintenant de « qui » avait manœuvré le Grec à ce moment précis, en profitant de sa forte instabilité que n'avait pour une fois pas contré Camus puisqu'il s'en sentait responsable, elle était également consciente que cette entité n'avait pas l'envergure suffisante pour orchestrer le reste de l'histoire. Elle avait agi sur demande, et elle ignorait toujours l'identité de son commanditaire.
Les archives tenues un moment par Saga expliquaient comment celui ou celle qui était derrière tout ça avait pu cibler aussi bien Moscou. Ce qui accentuait l'idée que cette machination méticuleuse s'échelonnait sur des décennies.
L'amertume envahit Athéna. Après des millénaires de patience, ses ennemis la cernaient lentement. À l'usure, par traîtrise ou d'un coup fulgurant, ils finiraient par l'atteindre. Demain, dans dix ans, ou dans cent, ce n'était qu'une question de temps. Et qu'est-ce que le temps lorsque l'on dispose de l'immortalité devant soi ? Aucune bassesse ne les arrêterait pour parvenir à leurs fins. Fut-ce au détriment des restes de l'ancienne puissance de Zeus. La vigilante Héra veillerait à leur servir de bouclier. Sa haine à l'encontre des enfants adultérins de son époux ne connaissait aucune limite.
Athéna avait appris depuis belle lurette à se méfier de la reine de l'Olympe. Héra ne modérait sa rancœur que le temps d'une alliance, qui bien évidemment visait un de ses nombreux demi-frères ou une de ses nombreuses demi-sœurs. Sa belle-mère les exécrait tous. Tant de ressentiment en faisait une suspecte parfaite, et pourtant, la divinité aux yeux pers avait la conviction qu'Héra n'était pas l'instigatrice du complot. Haineuse et manipulatrice, elle manquait néanmoins de patience et de dissimulation pour mener un tel projet sur le long terme.
Ce constat douloureux l'amenait à porter un regard plus indulgent sur la « monstruosité » tant honnie qu'incarnait Sergueï. Si ce dernier parvenait à l'âge adulte, en se renforçant, ses pouvoirs exceptionnels le classeraient dans le rang des demi-dieux. Ce qui en soit ne pouvait que favoriser tout Dieu ou Déesse qui le recruterait à son service. Athéna avait d'ailleurs dû souvent essuyer les quolibets à peine voilés de ses pairs, qui ne comprenaient pas qu'elle se privât d'un tel avantage.
Seuls quelques rares Immortels étaient instruits du revers de la médaille de la « monstruosité ».
Zeus n'avait pas pu sceller la vérité à ses deux frères, qui bien que furieux en découvrant toute l'histoire, avaient sagement préféré conserver le silence sur l'inconséquence de leur nièce et ennemie. Ils mesuraient néanmoins parfaitement la convoitise que représenterait cette arme redoutable si elle venait à être connue.
Fort prudemment, Poséidon se défiait d'une recrue de la sorte, et malgré l'antagonisme qui les opposait depuis des millénaires, il n'avait jamais essayé de la combattre en s'alliant à une telle bombe à retardement. De son côté, faisant fi du danger, Hadès ne cachait pas envie d'en acquérir une. Sa motivation résidait principalement dans le désir de retourner cette « monstruosité » contre sa nièce, tout convaincu qu'il était de parvenir à contrôler la facette obscure d'un tel élément.
Tenus dans l'ignorance de la véritable raison de l'existence des « monstruosités », Artémis et Arés n'en connaissaient pas moins les ravages que celles-ci pouvaient causer, et elle savait qu'ils pestaient de ne pas pouvoir obtenir ce genre de génération orientée en raison de l'unisexualité de leurs troupes. Quant à Apollon, elle le suspectait de ne rien ignorer de la vérité, mais d'en rester éloigné pour des motivations propres à son esprit tortueux.
Objectivement, Athéna devait admettre que mis à part des potentialités réelles pour l'acquisition de pouvoirs exceptionnels, Sergueï n'était qu'un catalyseur, qui deviendrait ce que l'on ferait de lui. Les intentions d'Hadès qui espérait parvenir à utiliser ses dons tout en le soumettant étaient peut-être raisonnablement pensées. Après tout, tant que Sergueï ignorerait sa fonction véritable dans la trame de l'Olympe et des autres mondes divins, les risques demeuraient minimes qu'il déclenchât la catastrophe tant redoutée. À bien y réfléchir, il représentait sans doute l'arme ultime pour se défendre contre l'ingratitude de sa famille. Mais y songer n'éloignait pas le danger d'un dérapage incontrôlable s'il se produisait.
Marchant rapidement, Athéna mûrissait sa décision. Passé l'angle du couloir, elle atteignit enfin son but. Révérencieusement le garde en faction s'écarta et elle pénétra dans la pièce. La chambre où était retenu Sergueï servait généralement pour accueillir les hôtes des délégations étrangères. Meublée de façon à la fois sobre et élégante, elle alliait le confort d'une vaste salle et la luminosité exceptionnelle d'une exposition plein sud, qu'une terrasse aménagée en jardin d'été protégeait des fortes chaleurs.
À genoux sur le lit, un plateau-repas posé à ses côtés, le petit garçon picorait dans un grand bol de céréales. Repoussant la nourriture, il la regarda rentrer sans manifester de réelle surprise.
Les serviteurs qui s'étaient occupés de lui l'avaient avant tout traité comme un enfant ayant besoin de soins. Athéna le remarqua immédiatement, et elle leur en sut gré. La longue chevelure du gamin, encore humide du bain qu'il venait de prendre, retombait correctement coiffée sur la tunique propre dont on l'avait habillé. Les manches du vêtement étaient courtes, et elles lui permirent de vérifier qu'on avait également soulagé ses écorchures les plus profondes.
Durant quelques secondes, la déesse continua de le contempler sans rien dire. Couvert de plaies et de bosses, il n'en demeurait pas moins un bel enfant, à la peau très pâle et aux traits fins, qui posait sur elle un regard doux et brillant d'intelligence. Bien consciente qu'elle allait peut-être signer son arrêt de mort dans les heures suivantes, elle eut un pincement au cœur. Refusant pour le moment de réfléchir à cette question cruciale, elle s'approcha de lui sans dissimuler son aura caractéristique.
« Bonjour Sergueï. Tu sais qui je suis ?
— Oui, vous êtes Athéna », répondit le petit garçon en se levant enfin pour la saluer respectueusement, comme il savait que les grands le faisaient.
Cette marque de déférence spontanée toucha la déesse. Après la manière fort peu affable dont elle avait ordonné qu'on l'arrachât aux bras du Verseau, le garçonnet aurait pu lui en vouloir. Apparemment, ce n'était pas le cas. L'air grave, il paraissait plutôt s'inquiéter de la suite des évènements, et elle aurait juré qu'il ne s'angoissait pas pour lui.
« Qu'est-ce que nous avons fait de mal ? demanda-t-il en plantant ses yeux dans les siens.
— Tu n'en as pas la moindre idée ? »
Debout devant elle, l'enfant secoua la tête.
« Tu te souviens comment tu es parvenu à échapper à Kanon ? tenta-t-elle de le mettre sur la voie.
— Non. Je me souviens d'avoir eu très mal lorsque j'ai voulu respirer sous l'eau. Puis il y a eu une grande lumière. Et puis, plus rien. J'ai fait quelque chose de mal ? répéta-t-il.
— Pas de mal, mais de peu ordinaire, répondit Athéna sans lui donner plus de précisions.
— Alors, si c'est moi qui ai fait quelque chose, pourquoi ne relâchez-vous pas le chevalier du Verseau ? l'interrogea-t-il avec espoir. Il n'a rien fait du tout lui.
— Ça, c'est ce que tu crois. »
Dépité, le petit garçon répliqua avec la franchise de son âge.
« Vous êtes fâchée parce que c'est mon père ? C'est pour ça ? »
Athéna laissa passer une seconde de flottement. Saga lui avait pourtant assuré que Sergueï ignorait tout de sa filiation. Ce qui dans un sens aurait facilité son jugement.
« Il te la dit ? demanda-t-elle soudain avec une certaine sévérité.
— Non, répondit l'enfant en comprenant qu'il venait de commettre une erreur. Je l'ai compris lorsqu'il m'a sorti de l'eau. »
Sergueï baissait maintenant la tête, et Athéna devina sans difficulté qu'il cherchait à lui dissimuler quelque chose.
« Comment ? » exigea-t-elle de savoir.
Étouffant un soupir, le petit garçon releva le nez. Visiblement il la jaugeait, et elle décida de faire preuve de patience.
Incertain, l'enfant hésitait entre se confier en toute sincérité à la gardienne du Sanctuaire que l'on disait bienveillante, et sa crainte d'attirer de nouveaux ennuis au Verseau. Le petit Russe avait beau penser qu'avec toutes les histoires qu'on racontait sur elle, Athéna ne pouvait pas être une mauvaise personne, la déesse qui le dominait dans une somptueuse robe blanche au drapé antique avait tout de même un côté intimidant. Et puis surtout, il ne comprenait pas sa colère de la nuit précédente. En croisant à nouveau son regard, il lut dans les yeux verts braqués sur lui une sorte de clémence, mais surtout, que sa réponse serait déterminante. Oui, mais dans quel sens ?
« C'est à cause du lien, finit-il par avouer.
— Quel lien ?
— Celui qui nous relie. Enfin, moi. Mon Maître m'a expliqué que comme tous les chevaliers Camus peut percevoir mon cosmos, mais il ne peut pas savoir exactement ce qui se passe là, ou là, précisa-t-il en posant sa main sur son front, puis sur son cœur.
— Et toi tu peux ? fit Athéna sans cacher sa surprise.
— S'il ne fait pas attention, oui. Mais même s'il fait attention je sais toujours qu'il est là. Quelque part. »
L'information était déconcertante et bonne à connaître. Athéna savait que les facultés de Sergueï pouvaient se manifester de multiples façons, mais ce trait particulier risquait de lui poser un problème si elle décidait d'épargner l'un d'entre eux. Il venait aussi de lui donner une idée parfaitement incongrue, en lui soufflant un châtiment peu ordinaire qui lui permettrait de punir un autre de ses chevaliers cachottiers. Car même si elle passait l'éponge, ils allaient tous apprendre à leurs dépens qu'on ne se rebellait pas contre son autorité sans un minimum de conséquences. Dut-elle se creuser les méninges pour leur trouver une pénitence adaptée, ils en paieraient tous le prix.
Attisée par la curiosité elle demanda.
« Tu peux savoir ce qu'il ressent exactement en ce moment ?
— Non, déplora Sergueï visiblement très concerné par le sort du Verseau. Il se méfie.
— De quoi ? insista la déesse déterminée à savoir
— De moi. Il ne veut pas que je lise en lui. Il sait que je n'aime pas quand il a de la peine. Mais il a beau fermer son cosmos, il y a des moments où il est… es... ens…
— instable, corrigea Athéna de plus en plus intéressée.
— Oui, instable, confirma Sergueï en la remerciant d'un sourire timide. Il l'a toujours été depuis que je le connais. Je crois que les autres ne s'en aperçoivent pas parce que c'est un chevalier d'Or, et qu'il cache qui il est vraiment. Même mon Maître ne me croit pas quand je lui dis qu'il est gentil et qu'il a du chagrin. Je pense que c'est parce qu'on lui a fait du mal. »
S'interrompant un instant, Sergueï fronça ses fins sourcils sous l'effet de ses mauvais souvenirs.
« Beaucoup de mal, ajouta-t-il sombrement, sans parvenir à échapper aux réminiscences de leur parcours avec Zoltan. Mais en ce moment, je sais surtout qu'il est inquiet.
— Et il a raison de l'être, commenta la déesse avec humeur.
— Il ne l'est pas pour lui, la détrompa aussitôt l'enfant avec un regard de reproche. Il vous a toujours beaucoup aimé. Même s'il s'accuse d'avoir fait quelque chose qui l'ennuie. Je ne sais pas pourquoi, mais je crois que ça a un rapport avec moi. C'est parce qu'il m'a ramené ici avec lui ? Si c'est ça, il ne faut pas lui en vouloir. Il ne se souvenait de rien à ce moment. Et puis ce n'est pas lui, c'est Zoltan qui m'a obligé à le suivre.
— Les évènements sont parfois moins simples qu'ils paraissent Sergueï », répliqua Athéna, sans répondre directement à sa question.
En face d'elle, le petit garçon ne sembla pas goûter son intransigeance et il secoua la tête d'un air buté. Il devinait qu'elle en voulait au Verseau, et avec une obstination affective touchante, il vola de nouveau au secours de celui-ci en plissant les yeux de contrariété.
« Non. Vous êtes comme mon Maître. Pourquoi refusez-vous de comprendre ? Il serait incapable de vous faire du mal. Vous n'avez qu'à demander à son armure. Elle me l'a dit », termina-t-il presque timidement en désespoir de cause.
Vaillamment Sergueï soutenait toujours le regard de la Déesse, et la petite lueur d'intérêt qui traversa celui-ci ne lui échappa pas. Il demeurait toutefois incapable de déterminer si ce regain d'attention était positif ou négatif pour le Verseau. Une réaction qui lui conseillait de ne surtout rien ajouter concernant son étrange lien avec les armures.
Depuis sa conversation avec Shun, il avait beaucoup réfléchi. Sa confiance en le jeune Bronze restait intacte, mais son instinct lui soufflait de garder dorénavant le genre d'informations qu'il lui avait révélé pour lui. S'il venait d'évoquer une seconde fois son contact direct avec une armure, c'était parce que l'attitude d'Athéna lui paraissait vraiment obtuse, et qu'il redoutait son jugement envers le onzième gardien. Mais il n'irait pas plus loin dans ses explications. Exprimer le fait qu'il percevait également l'armure du Cancer lui semblait dangereux, aussi bien pour lui que pour Camus.
Dans l'immédiat, il misait sur la clairvoyance de la déesse. Elle passait pour une personne juste et bonne. Elle devait aider le Verseau, pas le condamner.
Comme il l'espérait, son dernier argument venait de faire mouche. Il pointait dans une direction que la divinité ne pouvait pas négliger. La foi des armures en leurs porteurs était déterminante. Si elles toléraient les incontournables errements dont les humains faisaient parfois preuve lorsqu'ils doutaient du bien-fondé de leur mission, elles se désolidarisaient systématiquement de ceux qui s'écartaient trop de leur engagement envers elles et les idéaux qu'elles défendaient.
L'exemple précédent de Death Mask en la matière était plus que parlant. Or, malgré les exactions dont ce chevalier s'était rendu coupable - exactions essentiellement ordonnées par un autre - il n'avait jamais mis en péril l'existence même du Sanctuaire en s'appariant de sorte à donner naissance à une « monstruosité ». Certes, il n'aurait pas pu le faire, étant le seul apprenti Or de son Maître. Ce qui démontrait néanmoins que son armure l'avait renié pour bien moins.
La mésaventure arrivée au Cancer prouvait que les intentions du Verseau demeuraient pures à la base. Comme le soulignaient Saori, Saga et Shion, il avait agi stupidement, mais loin de toutes idées de trahison. C'était un dérapage à la fois humainement compréhensible, et part la spécificité de son enseignement de chevalier de Glace totalement inadmissible. Il était en fait coupable d'avoir du cœur, et Athéna n'aimait pas devoir le condamner sur ce genre de critère.
« Eh bien je vais suivre tes conseils Sergueï, finit-elle par déclarer en conservant la plus grande neutralité. J'interrogerai son armure, et je lui donnerai également l'occasion de se justifier. En attendant, repose-toi. Tu as vécu quelque chose de difficile et je tiens à ce que tu demeures encore quelque temps dans cette chambre. »
Mais l'enfant ne fut pas dupe de sa tentative de diversion. Fort intelligemment il résuma.
« Je suis toujours votre prisonnier.
— En quelque sorte, oui, admit-elle.
— Je peux voir le Verseau ?
— Non.
— Mais pourquoi ?
— Parce que j'ai d'abord des choses à régler avec lui. Et souviens-toi, il ignore que tu sais qu'il est ton père. À l'avenir, j'aimerais qu'il continue d'en être ainsi. »
En face d'elle, le petit garçon eut un battement de cils désagréablement surpris. Athéna refusa de fléchir. Elle savait que sa demande pouvait paraître injuste et cruelle, mais elle entrait dans l'ordre d'un jugement réfléchi. Quel que fût l'avenir qu'elle leur accorderait, moins ces deux-là se rapprocheraient, mieux ils s'en porteraient.
Si elle les condamnait tous les deux, les mots de réconforts qu'ils se destineraient ne serviraient qu'à leur faire miroiter un espoir impossible, doublement douloureux les dernières heures qui rythmerait leur existence. Si elle épargnait l'enfant et sacrifiait le Verseau, il n'était pas souhaitable que le petit nourrît de plus grands regrets. Idem dans le cas contraire. Et si par extraordinaire, elle décidait de leur accorder la vie sauve, Sergueï ne pouvant pas être dissocié du danger qu'il représentait, il n'était pas envisageable que le Français prît davantage d'ascendant sur lui. Il semblait déjà avoir une emprise bien trop importante à son goût.
La partie qui lui restait à jouer ne devait pas s'embarrasser des alternatives du cœur. En aucun cas.
« Tu me le promets », insista Athéna.
Sergueï n'avait aucun mal à comprendre que cette demande recouvrait en fait un ordre implicite. Incapable d'en deviner la portée, mais bien conscient de son importance, il finit par incliner la tête en signe d'assentiment.
« Je ne lui dirai rien, la conforta-t-il avec une déception évidente.
— Bien, dans ce cas je vais voir ce que je peux faire », répondit évasivement Athéna, avec le désir sincère de trouver une solution.
Quelques minutes plus tard, elle s'engageait dans l'escalier menant aux prisons installées sous le Palais. Elle n'avait pas besoin de s'approcher de l'armure pour savoir ce que celle-ci avait à lui dire. Un simple effleurement de cosmos avait suffi pour lui certifier que Sergueï avait raison. La protection sacrée restait parfaitement fidèle à son porteur. Pire que cela. Dans les tréfonds d'embryon de conscience dont elle était forgée, elle avait depuis longtemps compris « qui » se dissimulait derrière Aslinn, alors qu'Athéna commençait tout juste à identifier ses ennemis. Malgré son dévouement envers les chevaliers qui l'avaient revêtue, elle n'avait pas été suffisamment réactive pour éviter la mort au Maître de l'actuel Verseau, mais depuis, elle se démenait de façon à la fois informelle et réfléchie pour sauvegarder son successeur. C'était une brave petite guerrière, attachée à l'essence même d'Athéna, qui ne s'était jamais laissé tromper.
Malgré les espoirs de celui ou celle qui avait manipulé Aslinn, cette dernière ne serait jamais parvenue à acquérir l'armure. Quitte à passer pour une indécrottable cabocharde, celle-ci aurait préféré se cadenasser pour des décennies dans son urne. Elle avait fort heureusement pu recouvrir celui qu'elle considérait comme son porteur légitime, et depuis, elle tentait à travers ses larmes ou ses manifestations inattendues pour se mettre en travers du chemin des ennemis du Verseau, de démontrer qu'elle servait une bonne personne.
Elle ne paraissait pas non plus craindre Sergueï. Ce qui était tout à fait logique lorsque l'on savait que le mythe qu'incarnait l'enfant était directement issu de la naissance de ses propres armures. Athéna mesurait ainsi un peu tardivement la puissance véritable de l'entité primordiale à laquelle elle s'était adressée pour créer celles-ci, quand Héphaïstos lui avait ri au nez en refusant de les forger pour elle. Zeus n'avait peut-être pas tort de se méfier de la ruse de ce dieu oublié. Compte tenu de ce qu'il représentait, même la Pythie ou les Moires seraient incapables de lui pronostiquer un avenir possible si en dernier recours elle se tournait vers elles. Chronos lui-même aurait était plus facile à percer à jour.
Avec un souci réel, elle s'engagea dans la longue galerie éclairée de flambeaux au fond de laquelle se trouvait la cellule où était détenu le Verseau. Quelque part, celui-ci n'était que le malheureux jouet des circonstances. Mais il lui fallait un coupable, et il allait avoir du mal à la convaincre de lui accorder sa grâce.
Note de fin : Première publication septembre 2011 - Chapitre modifié en janvier 2018 (Outre les changements de syntaxe et de vocabulaire, le chapitre contient 997 mots de plus).
