Disclaimer : Les personnages appartiennent naturellement toujours à KURUMADA.
Auteur : Newgaia
Rating : M (précautions prises pour certains chapitres).
Genre : Angst – Drama – Yaoi
Résumé du précédent chapitre (Prise de conscience) : Athéna plonge dans la mémoire enfouie du Verseau pour l'obliger à se souvenir de la façon dont son Maître l'a recueilli. Elle se doute maintenant de qui s'est attaqué à ses jeunes chevaliers pour la déstabiliser. Épuisé par cette introspection, Camus lui demande d'aider à Milo si elle doit le condamner, puis il prend la défense du groupe qui l'a soutenu ainsi que celle de son fils. Athéna rencontre ensuite Kanon, qui lui expose son idée d'échanger Sergueï contre le cosmos tronqué des cinq renégats, et la cessation des poursuites d'Hadès contre eux. Il demeure néanmoins dubitatif sur l'intérêt réel qu'elle manifeste, et il la suspecte aussitôt de dissimuler d'autres motivations concernant l'utilisation du garçonnet. Prudemment il s'abstient de la questionner, parvenant aussi à éviter de révéler tout ce que Shun lui a dit sur la finalité d'une « monstruosité ». Mais Athéna sait parfaitement qu'Andromède conserve une partie de la mémoire d'Hadès, et que ses pouvoirs se sont démultipliés. Le Japonais pourrait même s'avérer essentiel dans la contre-attaque qu'elle projette. Elle est néanmoins soulagée lorsque les propos de Kanon lui laissent croire qu'il ignore, ainsi que Shun, ce que cache réellement Sergueï.
CHAPITRE 52 : LE DÉFILÉ DES REBELLES (mise à jour mars 2018)
Athéna ne s'accorda aucun temps mort ce jour-là et Saga suivit son frère dans l'ordre des audiences programmées. Bien que l'aîné des Gémeaux se fût précédemment expliqué et excusé, la déesse considérait que l'interroger une nouvelle fois lui permettrait de mettre au point ses représailles. C'était aussi le seul à avoir été directement manipulé par ses ennemis de l'ombre, et elle ressentait un immense sentiment de gâchis en comprenant que les combats fratricides qui avaient opposé ses chevaliers au Sanctuaire auraient pu être évités.
Quelqu'un avait réussi à approcher de façon suffisamment sournoise un membre de la garde dorée pour qu'un pan entier de sa conscience sombrât dans une mégalomanie meurtrière, que la partie intacte de lui-même n'était pas parvenue à contrôler, et encore moins à vaincre. Lorsque la mort avait emporté Saga la première fois, elle avait parfaitement perçu cette entité annexe gangrenée par la haine, la démesure et la cruauté qui le quittait. Réelle émanation de son esprit piégé qui s'était peu à peu laissé dévorer, ou implantation extérieure d'une sorte d'embryon démoniaque qui avait cru démesurément ? Peu importait. Le résultat final était tout aussi tragique.
Sombrement, Athéna réfléchissait à tous ces évènements ayant suivi la naissance de sa réincarnation terrestre.
Au départ, personne n'avait semblé s'apercevoir du changement qui lentement rongeait la véritable personnalité de Saga, et encore moins de la gravité de la situation. Mis à part peut-être le petit Mü, d'après ce que Shion lui avait rapporté des récents problèmes soulevés par les dissonances des douze Maisons. Mais qui à l'époque aurait pris au sérieux un tel avertissement de la part d'un enfant de même pas sept ans ?
Connaissant la finesse de Shion et son sens aigu de l'observation, elle ne lui jetait pas la pierre. Tout avait été si bien orchestré, que lorsque le Grand Pope, âgé et fatigué, avait commencé à noter la modification du comportement de Saga dans les documents destinés aux archives, au point de remettre sérieusement en question la transmission de sa charge au chevalier d'Or des Gémeaux pour se tourner vers Aioros, la mort l'avait fauché dans les heures qui suivaient.
Ici encore, malgré les précautions adoptées par ses ennemis, et une fois le voile des coïncidences écarté, Athéna reconnaissait dans cette manière d'agir une patte familière. Et elle suspectait la rancœur de Kanon d'avoir bénéficié d'un petit coup de pouce de la même personne.
Pris en traître par une entité divine particulièrement retorse, Saga n'avait rien vu venir. Le mal ayant été implanté en lui, il était trop tard pour échapper à son emprise. Il n'avait pu que se débattre inutilement, au risque de basculer véritablement dans la folie. Et malgré tout, il était parvenu à se rallier à elle une première fois, préférant se tuer plutôt que de la blesser, et n'hésitant pas à tromper Hadès lorsqu'une seconde existence sous le joug de son oncle lui avait été offerte.
À cause de tout cela, Athéna lui accordait une affection particulière, qu'elle s'employait généralement à cacher. Le chevalier des Gémeaux s'admonestait toujours tellement lui-même en regrettant son passé, qu'étaler cette absolution compatissante l'aurait plus gêné qu'autre chose. Mais pour l'instant, les évènements ne prêtaient pas à l'attendrissement. En acceptant de protéger Camus de façon aussi dissimulée, Saga s'était laissé aller à une sorte de conciliation sentimentale parfaitement incompatible avec sa fonction, et plus encore avec celle qu'il avait précédemment exercée.
Avant de sévir, elle désirait cependant comprendre pourquoi il avait agi de cette manière. Il était d'ailleurs parfaitement conscience de son mécontentement persistant, si elle se référait aux paroles sans illusions qu'il proférait.
« Je sais, je suis inexcusable.
— Non, pas inexcusable, le reprit Athéna avec un manque d'expressivité que n'aurait pas renié le Verseau. Mais étonnamment imprudent.
— Camus mérite votre clémence, essaya-t-il une fois encore de la convaincre, en ignorant la froideur de sa réplique.
— Le Sanctuaire est un ordre guerrier, répondit la jeune femme en conservant sa neutralité. Il est régi par des lois élémentaires qu'il n'appartient à aucun d'entre vous de transgresser. En tant que membre d'une élite, Camus n'a aucune excuse. Le fait de l'avoir couvert te place directement sous le feu de ma justice. Et il en sera de même pour tes compagnons.
— Camus n'a pas mérité une telle colère, persista-t-il sans se laisser troubler. Il a toujours cherché à vous servir au mieux, alors que le sort était particulièrement cruel envers lui. Death Mask, Shura, Aphrodite, moi, nous avions tous plus ou moins quelque chose à nous reprocher lorsque nous nous sommes retrouvés entre les mains d'Hadès. En tout cas en ce qui concerne notre aveuglement coupable lors de votre retour au Sanctuaire. Ce n'était pas son cas. Il a laissé passer Seiya, Shiryu et Shun. Il a favorisé son disciple à sa manière pour qu'il vous aide. Je n'ai fait que désirer réparer une injustice. Et je ne suis pas le seul à avoir œuvré en ce sens. »
Athéna devait reconnaître qu'il ne manquait ni de courage ni de panache pour s'exposer ainsi en prenant la défense du Verseau. Ses propos lui donnaient également à réfléchir. Elle n'avait pas envisagé les évènements vus sous cet angle. Afin de préserver une part d'intimité à Camus, elle n'avait fouillé que ce qui l'intéressait dans la mémoire du Français. À savoir comment s'était mis en place le complot qui la visait. Mais le genre de sacrifice évoqué par le Gémeau correspondait bien au chevalier du Verseau.
« Si je comprends, tu as agi pour le protéger en décidant que son passé effaçait amplement la portée de son acte, résuma-t-elle.
— C'est exact.
— Tu pars donc du principe que rien de malencontreux ne peut survenir si nous prenons les mesures qui s'imposent concernant Sergueï, poursuivit-elle. Et que Camus ne pourrait jamais me trahir.
— Il l'a maintes fois prouvé, s'obstina Saga le visage grave, d'un ton qui sollicitait sa mansuétude tout en réaffirmant sa solidarité au Verseau.
— Les actes du passé ne présagent pas toujours de ceux de l'avenir, objecta Athéna avec une sagesse difficile à contredire. Il a beau passer pour un être insensible, c'est aujourd'hui un père aimant. Nous le savons tous les deux. Et l'attachement pousse parfois à l'erreur. Tu es bien conscient que si je me ralliais à votre décision, le moindre dérapage futur engagerait votre responsabilité. Et plus particulièrement la tienne, puisque tu sembles décidé à endosser le rôle de coordonnateur.
— Si la situation devait devenir critique, je m'efforcerais alors de la rectifier, s'avança-t-il sans parvenir à deviner exactement où elle voulait en venir.
— Alors je ferai en sorte que tu t'en souviennes », répondit la déesse d'un ton plein de promesses, mais également porteur d'une sourde menace.
Et sur ces paroles sibyllines, elle le pria de regagner son temple.
Le suivant était de loin celui qui, après le Verseau, l'avait mise la plus en colère. Et pourtant, il n'appartenait pas au groupe direct de ses dissidents cachottiers. Dans un sens son attitude était encore pire. Son ralliement à la cause du Français n'avait pu que passer par un temps d'observation et de réflexion intense, qui du coup le plaçait d'office dans un rôle franchement contestataire.
D'un calme Olympien par rapport à l'agitation intérieure qu'elle avait précédemment senti vibrer chez Saga, la mine presque compassée, Shaka se tenait debout devant elle. Les yeux clos et l'air tranquille, il avait retrouvé cette assurance un brin condescendante qui le caractérisait autrefois. Depuis sa tentative pour se désolidariser de sa charge, Athéna savait qu'à l'instar du Verseau il s'agissait davantage d'une carapace. Ce qui n'en était que plus agaçant à cet instant précis. Même pour elle, Shaka demeurait une énigme.
Le chevalier de la Vierge n'avait pas eu besoin d'un coup de pouce de ses ennemis pour s'égarer dans des considérations bassement humaines après la destruction du Mur des Lamentations. Ce qui n'enlevait rien au formidable élan de clairvoyance qui lui avait permis d'être le premier à comprendre la manière dont elle pourrait vaincre Hadès. Shaka l'avait toujours secondé avec une abnégation admirable. Et ceux qui se gaussaient de ses façons prétentieuses, voire infatuées, oubliaient qu'il émanait d'une essence divine différente de la sienne, et sans doute plus complète.
Bien qu'instruit d'un savoir et pénétré d'une sagesse d'un niveau élevé acquis auprès d'une entité bien distincte des Olympiens, il acceptait de se mettre à son service en toute humilité. Ce paradoxe échappait à beaucoup. Il ne l'avait jamais trahi. Son égarement passager précédent révélait simplement l'ascendant de la réalité sur sa nature humaine. Le fait qu'il fût parvenu à le corriger prouvait la valeur de son engagement envers le divin. Et c'était vers elle qu'il s'était tourné, lui demandant de l'accueillir à nouveau. Et non vers celui qui préfigurait Bouddha.
Cet attachement la flattait secrètement. Elle y voyait une sorte de prééminence qui la confortait dans sa mission auprès des humains. Elle saurait d'ailleurs exploiter les avantages que lui offrait le moment d'égarement de la Vierge. Hadès imaginait toujours qu'il ne rêvait que de démission, qui plus est pour se ranger à ses côtés.
Mais aujourd'hui, Shaka se dressait en face d'elle avec toute la fermeté et la hardiesse que lui attribuait sa part de statut divin. Il n'avait pourtant pas participé au jugement de Camus. Il possédait encore la possibilité de se défausser en se présentant devant elle comme un simple témoin avisé des évènements à cause de sa relation avec Shura. De jouer le jeu de l'implication accidentelle, à laquelle dans un souci d'efficacité harmonieux, ils auraient fait mine de croire tous les deux. Au lieu de cela, il venait clairement de lui exposer son désaccord face à son intransigeance affichée. Et en insistant en plus.
« Tes pairs t'ont évincé d'office du jugement porté sur le Verseau, ne put-elle se retenir de lui lancer perfidement. Tu n'as pas eu le droit de te prononcer dans cette affaire. D'autre part, tu n'as jamais entretenu aucune relation avec le gardien du onzième temple. Si ce n'est pour le combattre de manière fratricide durant la dernière guerre. Alors de quel droit te sens-tu investi pour te soucier du sort de Camus, et ainsi t'opposer à moi ? »
Ne tenant pas compte de sa rudesse, il répondit sans se trouble :
« Je considère que vous m'y avez vous-même autorisé, en ne me tenant que partiellement informé des problèmes de Camus lors de notre mission à l'extérieure. À cause de cela, j'ai failli le tuer en laissant les Spectres l'approcher suffisamment pour l'attaquer. Si j'avais été prévenu, je n'aurais jamais agi en l'exposant de façon aussi inconséquente. Cela m'a au moins permis de me souvenir qu'avant de juger d'une question, il vaut mieux prendre en compte tous ses aspects, jusqu'aux plus minimes. Et vous savez pertinemment que le cas de Camus est plus complexe qu'il n'y paraît. »
Athéna pinça les lèvres. Si cette bravade prouvait que son sixième gardien avait recouvré toute son assurance, elle ne lui en déplaisait pas moins. Peut-être parce qu'il marquait un point en dénonçant la façon dont elle avait agi précédemment. En tout cas une chose était certaine. Elle savait maintenant exactement de quelle manière elle allait mettre en pratique ses bonnes paroles. À l'exemple de Saga, il devrait pleinement assumer son engagement. Elle y veillerait personnellement lorsque le moment viendrait pour elle d'exposer clairement les châtiments qu'elle leur réservait individuellement.
Autant les façons hautaines de la Vierge avaient agacée Athéna, autant l'air contrit du Capricorne parvint à l'émouvoir. Shura avait toujours cherché à se positionner pour elle et pour la justice. Et il souffrait à chaque fois qu'il se trompait. Là, en l'occurrence, il s'admonestait doublement. Il n'ignorait pas combien le cas du Verseau l'indisposait. Mais son implication lui avait permis de juger de la faute du Français en son âme et conscience, et il concédait des circonstances atténuantes à son camarade.
Cette position éloignait d'autant le Capricorne de ce qu'il considérait comme un service irréprochable, et il s'inquiétait parallèlement des retombées de toute cette affaire pour la Vierge, qu'il avait brièvement croisé en arrivant. Ce dernier ne lui avait rien dit, se contentant de lui adresser un petit sourire d'encouragement. Mais il aurait juré sa sérénité mensongère. Il le connaissait trop bien à présent pour ne pas percevoir un léger point de tension qui ne pouvait que trahir un désaccord avec Athéna. Et un désaccord avec une déesse, même quand on était soi-même proche d'une émanation divine, ce n'était jamais bon.
Athéna l'observait en adoptant un détachement trompeur. Il s'excusa longuement, sans pour autant renier son engagement. Malgré sa colère de le découvrir capable de la duper, elle devait admettre qu'à l'exemple de l'ensemble de sa chevalerie, il faisait preuve d'une fierté et d'un courage chevillé au corps dans sa manière d'assumer ses actes.
« Je vous prie de me pardonner, termina-t-il sa diatribe, mais la justice exigeait que je tende la main à Camus. »
Il s'inscrivait dans la droite ligne de Saga, et elle n'en fut pas surprise. Shura demeurait néanmoins aveuglé par la foi qu'il plaçait en elle. Il voulait croire en une justice unique et restrictive qui établissait un ordre du monde. Qu'elle fût humaine ou divine, cette foi se conjuguait pour lui d'une seule façon, dont elle était la garante bienveillante. Or, Athéna avait des siècles d'expériences porteuses de désillusions amères derrière elle.
Qu'était la justice en réalité ? Un idéal qui virait au mythe en fonction du point de vue où l'on se plaçait, et qui pouvait prendre de multiples visages suivant les situations. L'humanité du Capricorne lui interdisait d'appréhender la vérité d'une équité tout aussi subjective chez les Dieux que chez les mortels. Et elle lui envia cette sorte d'innocence qui le faisait la porter aux pinacles. Il n'était pourtant pas question pour elle de l'absoudre entièrement. Mais dans son cas, sa relation particulière avec Sakha suffirait à elle seule à le mettre en face de sa responsabilité. En sachant qu'il ne pourrait qu'être affecté par ce qu'elle allait exiger de la Vierge, elle le renvoya presque avec gentillesse.
Comme elle le prévoyait, Death Mask se présenta devant elle avec beaucoup moins d'humilité. Une prudence instinctive le retenait cependant d'user des réparties trop acides dont il était coutumier. Elle voyait néanmoins clairement luire une pointe d'effervescence récalcitrante au fond de ses yeux d'un gris cobalt.
Cette réserve toute relative l'amusait et l'irritait à la fois. Saga avait beau se positionner en leader et désirer assumer la responsabilité des actes du groupe, elle supputait que la découverte de la singularité de Sergueï et de son véritable lien avec Camus n'était pas le fruit d'une brusque et hasardeuse révélation. Le Verseau avait certainement brouillé les cartes. Et qui d'autre, mieux que la personne devenue la plus proche du petit garçon, avait pu en premier percer son secret ? Si elle en avait douté, l'insistance du Cancer à réclamer indirectement que lui fût rendu son apprenti l'aurait éclairée.
« C'est vous qui voyez, mais se priver d'un gamin avec de telles capacités, c'est du pur gâchis, souligna-t-il pour la seconde fois.
— Dans ce cas, je ne comprends pas pourquoi tu n'adresses pas directement tes récriminations à Saga et à son flair pour déterrer cette histoire, répliqua-t-elle d'un air entendu. Ta retenue m'étonne. Saga m'a pourtant affirmé que c'était lui qui vous avait entraîné dans cette galère.
— Il vous a menti, l'interrompit-il avec son franc parlé habituel. Venant de lui ce n'est pas étonnant. Il a besoin de se racheter. C'est moi qui lui ai déballé toute l'affaire.
— Tu prends la défense du chevalier des Gémeaux ? demanda-t-elle avec curiosité.
— Non. Je dis simplement qu'il n'est pas responsable de tout ce merdier. Je l'ai prévenu parce qu'il me paraissait le plus apte à trouver une solution. On vient juste d'échapper à une catastrophe, et je suis d'accord pour en éviter une seconde. Mais j'aurais néanmoins aimé conserver mon apprenti, avoua-t-il avec une franchise mâtinée de provocation.
— Oh ! et pour Camus ?
— Lui c'est votre problème, se défaussa le Cancer sans état d'âme. Moi la seule chose que je vois, c'est que ma relève semblait assurée de façon magistrale et que vous risquez de vous en priver. Jamais vous ne retrouverez un tel élément. Bon, j'admets que Sergueï est un peu spécial. Sa puissance future a même de quoi effrayer. Mais si vous acceptiez d'en faire un allié au lieu de l'éliminer, vous y gagneriez un sacré avantage. Et puis ce gosse n'est pas méchant. Il semble même particulièrement attaché à défendre ceux auxquels il tient. »
Le Cancer acheva ses propos d'un air renfrogné. Il se souvenait des réactions exacerbées de Sergueï quand il s'attaquait au Verseau. Jamais le gamin n'avait manifesté un tel intérêt à son égard. Alors qu'il passait le plus clair de son temps à s'en occuper. Cet instant de contrariété évacué, il reprit avec fougue :
« Tout ce qu'il demande, c'est d'apprendre, et qu'on lui fiche la paix. Ça devrait être facile de vous l'attacher », termina-t-il avec une conviction qui espérait contagieuse.
Athéna devait convenir que sous son attitude revêche, Angelo était certainement celui qui, après Kanon, venait de lui opposer l'argumentaire le plus judicieux. Direct, constructif, et bien qu'intéressé, il pointait essentiellement sur les éléments positifs de la situation.
Sans la brutalité de son Maître, il n'aurait sans doute pas développé ce caractère à la limite du supportable, ni ce manque de foi en elle et aux devoirs inhérents à sa charge, qui avait autrefois poussé son armure à l'abandonner. Il s'était racheté depuis, amendé également. Elle n'aurait pu rêver meilleur instructeur des soldats patrouillant dans le Sanctuaire. Il n'en affichait pas moins une liberté de langage qu'elle n'était pas loin de considérer comme une défiance à son égard. Une impression qu'intérieurement Saori l'exhortait à combattre.
Sa conscience humaine avait raison. La justice exigeait qu'elle résistât à l'aiguillon de la colère. La lecture des documents remis par Shion ne laissait aucun doute. L'accumulation de catastrophes affectives et de coups du sort en tout genre n'avait pas épargné la vie de l'ancien Cancer. Autour de celui qui allait devenir le Maître d'Angelo, un faisceau de coïncidences savamment maquillé confirmait l'existence d'un plan orchestré. Une main habituée à la destruction s'était ingéniée à faire couler le sang dans le sillage de ce chevalier qu'elle n'avait pas rencontré, poussant jusqu'à le faire suspecter de crimes qu'elle savait à présent qu'il n'avait pas commis.
Le résultat s'était avéré désastreux pour l'apprenti qu'il avait dû former. Dénigré et apportant apparemment la poisse à tous ceux qu'il approchait, l'ancien chevalier d'Or du Cancer, déjà connu pour son manque de sociabilité, sa violence et ses propos injurieux, avait fini par sombrer dans la cruauté et la brutalité les plus absolues. Pas étonnant que le petit garçon confié à ses soins eût été marqué jusqu'à reproduire le même schéma. Les premières années qui avaient suivi la prise de l'armure par Death Mask en avaient été les dignes héritières.
L'Italien n'avait pas remis en question une seconde l'imposture de Saga lorsqu'il l'avait découverte. Il se pliait sans état d'âme à la loi du plus fort. Il y adhérait d'autant plus volontiers, que l'esprit dominé par la haine et le besoin de vengeance de son Maître lui avait enseigné à réagir de cette façon. Athéna y avait perdu d'entrée de jeu un chevalier qui, de par son intelligence, son caractère curieux, entreprenant, et par sa fonction de nettoyeur qui l'amenait régulièrement à servir, aurait pu aisément démasquer au grand jour les manigances de Saga.
Au lieu de cela il s'était opposé aux chevaliers Divins en toute connaissance de cause, jusqu'à ce que son armure l'abandonnât. Un lent travail de remise en cause s'était ensuite opéré en lui. Mais pour Athéna, c'était bien un des Douze que ses ennemis s'étaient plus à écarter de sa garde rapprochée, en espérant qu'elle trébucherait ainsi plus facilement lorsque la Guerre Sainte éclaterait quelques mois plus tard.
Angelo s'était largement fait pardonner depuis. Malgré son insolence, elle n'aurait pas hésité à déposer à présent sa vie entre ses mains. Ce ralliement bienvenu n'excluait toutefois pas des divergences qu'il ne craignait pas de lui exposer. Pour l'heure, elles passaient par le sort d'un petit garçon auquel, malgré lui, il semblait s'être réellement attaché.
« Le destin de Sergueï échappe aux règles communes, finit-elle par répondre évasivement en mettant fin à leur entretien. Sache néanmoins que je prends en compte ta demande d'investissement dans la formation de nouvelles recrues de qualité. »
Sa dernière phrase suscita immédiatement la méfiance chez le Cancer. À l'instar de ses camarades, il savait qu'il serait puni pour avoir tenté de couvrir la faute de Camus. Cet interrogatoire n'était qu'un prélude. Adepte des situations claires et des dénouements rapides, il aurait aimé qu'elle prononçât tout de suite sa sentence à son encontre. Un zeste de prudence le retient néanmoins de la provoquer sur ce sujet. S'il restait ne serait-ce qu'une infime possibilité de sauver Sergueï en se conciliant ses faveurs, il ferait tout pour la conserver. Se la mettre à dos à ce moment précis ne pouvait donc être que contre-productif.
Agacé par la situation, il n'en descendit pas moins le grand escalier sans masquer l'aura de contrariété qui barrait son front d'un pli profond. Obnubilé par la question de trouver un moyen pour soustraire son apprenti à la colère d'Athéna, se fut à peine s'il salua le chevalier des Poissons qui montait à son tour les marches.
Athéna accueillit son douzième gardien avec la même réserve que ses autres chevaliers. Elle n'ignorait cependant pas qu'il comptait également plus d'un élément d'excuse à son actif. Son cas se rapprochait singulièrement de celui du Cancer, par le biais de l'enseignement d'un Maître perturbé. Mais l'embrigadement avait ici été plus sournois, et la déesse y reconnaissait la signature prudente et discrète de celle qui souhaitait pousser Aslinn en avant.
Le mentor d'Aphrodite adorait son élève, et les premières années de l'apprentissage qu'il lui avait dispensé s'étaient égrenées dans la douceur d'une affection partagée. L'ancien chevalier des Poissons étaient un instructeur exigeant, mais juste, attentif et dominé par des émotions bienveillantes. Il n'éprouvait aucune honte à manifester son attachement en réconfortant Aphrodite enfant lorsque celui-ci pleurait, ou à le prendre dans ses bras pour le récompenser d'un baiser. Il le poussait à donner le meilleur de lui-même tout en veillant à lui offrir un environnement épanouissant et aimant. Et cela marchait. Malgré les difficultés d'un enseignement qui laissait son apprenti parfois couvert d'égratignures, de piqûres d'épines et d'ecchymoses, le petit Aphrodite progressait rapidement.
Et puis brusquement, alors que le Suédois atteignait ses neuf ans, sans que rien en apparence n'expliquât ce retournement, son Maître avait instauré entre eux une distance parfaitement insupportable et incompréhensible. Intrigué par ce changement, Shion l'avait interrogé. Il avait répondu que son successeur devait apprendre à prendre du recul avec les autres, afin d'assumer sa part d'empathie en toute sérénité. Il ne devait plus accorder d'importance qu'à lui-même, et à la tâche de gardien pour laquelle il le formait.
À tout autre que Shion, l'explication aurait pu sembler valide, même si un tel revirement avait tout de même de quoi interloquer. Mais la longévité du Grand Pope lui avait permis de côtoyer plusieurs représentants de la douzième Maison. Un tel retrait volontaire n'entrait pas dans leurs obligations, bien au contraire. Le cas d'Albéfica, que le sang totalement vicié par le poison de ses roses avait poussé à un isolement dramatique, lui pesait encore sur la conscience. C'était un accident, qui ne survenait fort heureusement que rarement lors de la transmission de l'armure, mais l'Atlante suspectait qu'une trop forte tension émotive à ce moment précis avait été la cause de ce désastre.
Devait-il supposer que l'actuel chevalier des Poissons désirait éviter cet écueil à son apprenti ? Ses nouvelles méthodes avaient plutôt toutes les chances de le déstabiliser et de l'exposer au même effet pervers qui avait éloigné Albefica de tous les autres. Inquiet, Shion avait passé les mois qui lui restaient à vivre à s'interroger, tout en surveillant l'évolution de cette situation troublante.
Athéna n'avait eu aucun mal à deviner la suite. La transmission de l'armure avait eu lieu dans les plus mauvaises conditions possible. Aphrodite avait été poussé par son Maître à l'achever, ce qui avait bien failli déclencher la fameuse réaction pernicieuse dévastatrice. Le sang du Suédois avait fort heureusement été épargné, mais pas sa joie de vivre ni son incontournable besoin de veiller discrètement sur les autres.
Blessé et malheureux, le douzième gardien était resté dans l'incapacité de se ressaisir, car il ignorait tout de la manipulation dont avait été victime son propre Maître. Il s'était refermé sur lui-même, n'acceptant plus que d'afficher une dureté égoïste. Durant tout le règne de Saga il avait ainsi rempli à la perfection son rôle de diplomate mâtiné d'assassin, tout en refusant d'accorder d'importance aux multiples tensions qu'il ne pouvait que ressentir chez ses compagnons.
Aphrodite avait ainsi été insidieusement et fort intelligemment éloigné de sa fonction de veilleur et de garant de l'esprit de corps du groupe. Il en conserverait sans doute des traces indélébiles, que seuls le temps et sa timide tentative de réouverture vers les autres parviendraient à atténuer. Qu'il se trouvât parmi ceux ayant essayé de venir en aide à Camus n'avait rien d'étonnant. La souffrance de ce dernier n'avait pu qu'entrer en résonnance avec ce qu'il éprouvait lui-même, tout en ravivant ses remords de ne pas être intervenu plus tôt.
Athéna ne pouvait pas lui en vouloir d'avoir finalement pris le parti du Verseau. Il n'avait fait que remplir un rôle pour lequel il était formaté. Cependant, si elle lui accordait toute son indulgence pour son ralliement à la détresse du onzième gardien, elle excusait plus difficilement sa position d'espion et de brouilleur de pistes vis-à-vis de Shion.
« Rien de tout cela ne serait arrivé si j'avais accompli mon rôle en me fiant à mes intuitions, s'accabla-t-il soudain en fixant obstinément les lignes du carrelage. J'aurais dû informer Milo du danger que représentait leur liaison avant qu'il ne séduise le Verseau. Au lieu de cela, je me suis lâchement détourné de leur problème.
— Tu n'aurais fait que précipiter Camus plus durablement dans les bras d'Aslinn », tenta-t-elle de le consoler.
Avec inquiétude, elle prenait conscience que derrière sa timide reprise de vie sociale, son douzième gardien était encore loin d'avoir cicatrisé de ses blessures. Les retombées de la dissonance de sa Maison le terrassaient toujours. Shion avait raison. Il devait se secouer. Ce qui réduisait d'autant sa marge de manœuvre entre sa détermination à le punir et celle de l'aider à se ressaisir.
Relevant enfin la tête pour la regarder, Aphrodite répondit d'un air triste :
« Ou Milo aurait véritablement pris la mesure de leur attachement, et il aurait veillé à se déclarer encore plus tôt à Camus, se désola-t-il encore. Ce qui n'aurait fait que les précipiter plus rapidement dans le piège qu'on leur tendait. »
Désolée de le voir s'enferrer si méchamment, elle répliqua en tentant de rester légère :
« Il existe un dicton français qui dit qu'avec des « si », on mettrait Paris en bouteille. Tu as des torts, je te l'accorde. Tu n'es toutefois pas responsable des choix de tes camarades,
— Mais je n'ai pas non plus réagi alors que je ressentais le mal-être de Camus enfant, s'obstina-t-il en lui adressant un regard malheureux.
— Aphrodite, ça suffit ! T'accabler ainsi ne réécrira pas l'histoire. Il est temps de regagner ta place, et de te comporter en assumant toutes les obligations de celle-ci. Tu y obtiendras plus facilement le pardon que tu recherches, crois-moi. »
Comme elle s'y attendait, le Suédois secoua la tête avec fatalisme :
« C'est justement parce que j'ai écouté ce que me soufflait ma position que je me retrouve maintenant opposé à vous. Je devais aider Camus. »
On y était.
« Et mentir aussi à Shion ? demanda-t-elle avec plus de rudesse.
— Je ne lui ai pas menti, se défendit Aphrodite. Je n'ai fait que veiller à ce qu'il reste éloigné de cette affaire.
— En distrayant son attention. Merci, j'avais compris, lui retourna Athéna d'un ton sec.
— Pardonnez-moi, mais vous ne pouvez pas me demander d'un côté d'exercer ma fonction dans sa plénitude, et de l'autre de fermer les yeux sur la souffrance d'un de mes compagnons. Camus a désobéi, mais ne pas considérer ce qui l'a amené à le faire serait une injustice.
— Je te préfère nettement ainsi Aphrodite. Même si la manière dont tu t'es impliquée me semble discutable. Et pour te prouver que je t'ai compris, j'accéderai à ton souhait lorsque je te ferai part de la punition que je te réserve. Laisse-moi à présent », acheva-t-elle en ignorant délibérément la mine interrogative du chevalier des Poissons.
Mü la rejoignit ensuite. Il camouflait difficilement son manque d'enthousiasme à la rencontrer, dû principalement à la perte de tous ses repères. Avoir en quelque sorte trahi Shion le perturbait véritablement. Il avait beau savoir que son mentor lui accordait l'absolution, tout ce remue-ménage bouleversait le bon ordonnancement de sa vie. Il n'avait compris et assumé la dissonance de sa Maison que depuis peu, et bien qu'il se méfiât de cet élément, cela aurait été renier son caractère que de se détacher totalement de ce qu'il considérait de sa responsabilité.
Sa fatigue manifeste ne l'aidait pas non plus à aborder ce problème dans les meilleures conditions. Il venait tout juste de terminer de remettre en état la totalité des armures, lorsque l'attaque de Minos l'avait obligée à recommencer son ouvrage pour celle du Verseau, et il semblait épuisé par tant d'heures de labeur. Plus pâle qu'à l'accoutumée, les traits tirés, il se présentait devant elle presque comme un coupable. Néanmoins, la lassitude de son regard vert n'affichait aucune incertitude quant au camp où il se positionnait.
Athéna hésitait encore sur la nature du châtiment qu'elle lui réservait. Plusieurs paramètres l'ennuyaient. Shion avait beau lui être dévoué corps et âme, il n'en conservait pas moins une individualité forte, qui verrait d'un mauvais œil qu'elle sanctionnât trop durement l'élève à qui il avait pardonné. Mais à moins de faire preuve d'un favoritisme malvenu, elle pouvait difficilement l'écarter de son courroux.
Tandis qu'elle réfléchissait, Mü n'en finissait pas de s'admonester intérieurement, un peu à la manière d'Aphrodite.
« J'aurais dû parler à mon Maître de ce qui arrivait à Saga autrefois, finit-il par lâcher avec sévérité pour lui-même.
— Je doute que cela l'ait arrêté, répondit-elle presque par automatisme, occupée à rechercher la façon la plus appropriée d'agir avec lui.
— Malgré tout le respect que je vous dois, nous n'en savons rien, la contra-t-il avec honnêteté. Lorsque j'ai découvert ce que Saga avait fait, ma fuite n'a servi qu'à nier davantage le problème. Résultat, je n'avais aucun moyen de le démasquer une fois adulte, et encore moins de l'aider.
— Tu n'étais alors qu'un enfant Mü. Et ta fuite était très judicieuse. Si tu étais resté, ce que tu soupçonnais aurait obligé Saga à prendre des mesures radicales contre toi. Nous y aurions non seulement perdu un des Douze, mais celui sans qui les armures gémiraient encore. »
Elle pensait le rasséréner, mais à sa surprise elle le vit baisser le nez.
« Même ça je n'ai pas été capable de l'assumer correctement, avoua-t-il dans un souffle.
— Que veux-tu dire ?
— L'armure de Camus. Elle s'est manifestée étrangement lorsque Zoltan le retenait prisonnier. Mais je n'ai pas été capable de réagir avant de la voir verser de véritables larmes. C'est seulement là que j'ai prévenu Shion.
— Oh ! je comprends mieux », marmonna-t-elle en dénouant les motivations de son implication.
Ainsi il admettait que sa formation demeurait incomplète. Connaissant l'orgueil des Béliers, elle eut l'esquisse d'un sourire à la fois amusé et intéressé.
« Camus a fait une erreur, poursuivit-il en plantant à nouveau avec fermeté ses yeux dans les siens. Mais au-delà de cette erreur, je ne pense pas qu'il mérite la mort. De notre groupe, je fais partie de ceux pour qui l'excuser n'entrait pas dans la logique d'une évidence. Si je ne m'en étais tenu qu'aux faits, j'aurais aisément pu le condamner. Parce qu'il fait partie de ceux pour lesquels une telle faute semble inconcevable, et qu'il s'est effectivement parjuré. Si j'avais réagi en lui refusant mon aide, j'aurais cependant nié sa valeur réelle et le poids de toute la souffrance qu'il a déjà accumulé. Dans cette affaire, il est davantage victime que coupable, et l'enfant aussi. »
D'un geste neutre, elle le pria de se taire. Elle se doutait de l'implication de son âme généreuse. Mais elle venait de découvrir l'élément qui lui manquait le concernant, et elle ne voulait pas en écouter davantage sur les deux principaux accusés. Le sort de Camus et Sergueï appartenait à elle seule. Celui de l'enfant, car qu'il dépassait l'entendement de simples mortels. Celui du Verseau parce qu'il était le vecteur d'une tempête annoncée. Les autres Dieux le tueraient eux-mêmes s'ils l'identifiaient comme le père d'une « monstruosité » et qu'ils suspectaient la moindre indulgence de sa part. Si elle décidait de le gracier, elle allait devoir directement le placer sous sa protection, par l'intermédiaire d'une peine paradoxalement exemplaire, qui calmerait la colère de toutes déités trop curieuses.
Irrésolu, le jeune Atlante la fixait intensément. Refusant de lui accorder dans l'immédiat plus d'explications, elle le renvoya avec la satisfaction de savoir qu'elle tenait le moyen de le punir tout en contentant son Grand Pope.
Hyoga se présenta devant elle avec toute la déférence propre aux Saint de Glace, sans toutefois cacher sa forte prise de position pour le Verseau. Il demeurait incontestablement attaché au charisme de son Maître et le traumatisme lié à la bataille du Sanctuaire ne s'effacerait sans doute jamais, ce qui le rendait a fortiori porté à lui venir en aide.
Jusqu'à présent, il n'était au courant de presque rien, mais Milo avait eu toute la nuit pour l'informer de la réalité de la situation, et il ne comprenait même pas comment Athéna pouvait en tenir rigueur au Français. Hyoga se sentait d'autant plus dans son droit pour soutenir le Verseau qu'il n'avait fait qu'obéir à la juste inquiétude de Saori en s'installant dans le temple de son Maitre.
La jeune femme avait été l'une des premières à remarquer l'étrange attitude de Camus à son retour au Sanctuaire, et Athéna ne pouvait ignorer les ravages causés par la machination ourdie par Zoltan. Il avait lui-même été aux premières loges pour évaluer les dommages engendrés par celle-ci. Il constatait depuis les difficultés de son maître éprouvait pour se reprendre. Une situation qui le désolait d'autant plus, qu'il s'était juré que dorénavant, il ferait tout pour le soutenir en cas de besoin.
Son statut de chevalier Divin le plaçait en outre dans une position particulière, et Milo avait jugé qu'il était en droit d'être informé de l'interdit touchant les Ors dans le choix de leurs partenaires pour fonder une famille. Le Scorpion n'avait pas non plus hésité lui parler du parcours hérissé d'épines de Camus, sachant que jamais son amant n'en parlerait spontanément à quiconque. À vrai dire, le Grec se reprochait en grande partie cette débâcle tout en remâchant sa contrariété contre Athéna, et le Cygne avait passé la majorité de la nuit à tenter de le calmer et de le rassurer sur l'esprit éclairé de leur Déesse. Quelque part Camus s'était laissé piéger, et son disciple envisageait mal qu'elle fît preuve à son encontre d'une justice aveugle.
Néanmoins maintenant, il en était beaucoup moins sûr. Leur déesse le regardait avec un visage si dur lorsqu'il prenait sa défense. Qu'elle considérât le cas de Sergueï avec ce qu'il considérait comme de l'insensibilité passait déjà difficilement chez lui, mais la suspecter d'envisager un jugement abrupt envers son Maître qui avait déjà tant souffert bouleversait une partie de ses valeurs. Camus avait été jusqu'à donner trois fois volontairement sa vie pour elle, la première lui laissant d'ailleurs un goût de cendre dans la gorge quand il y songeait.
« Il m'a tout sacrifié pour que je puisse vous aider, insista-t-il avec colère. Sans sa décision de laisser passer mes frères, nous aurions encore perdu du temps pour vous secourir lors de la première bataille du Santuaire. Et il n'est pas certain que je sois parvenu à déployer convenablement mon septième sens sans son intervention. Il est froid et il ne montre jamais ce qu'il ressent, mais il est capable des actes d'amour les plus absolus. Quant à la valeur de son engagement, il n'a jamais faibli. C'est l'être le plus noble que connaisse.
— Inutile de t'enflammer de la sorte Hyoga. Il a commis une erreur, et je compte bien le lui rappeler. »
Elle pensait que son ton peu amène recentrerait le débat de façon moins passionnée, il ne fit que le braquer davantage.
« Mais vous ne pouvez pas passer sur tout ce qu'il a déjà accompli et souffert pour vous ! » s'écria-t-il avec un froncement de sourcils significatif.
Athéna ne s'en offensa pas. Conservant le silence durant quelques secondes, elle se contenta de l'observer sans rien laisser paraître de ses réflexions intérieures. Sa fougue à défendre celui qu'il considérait comme un père ne l'étonnait pas. Le contraire l'eut plutôt surprise. Ce débordement d'affection incontrôlée lui donnait même le moyen de châtier le Russe pour un ralliement qu'elle estimait un peu trop inconditionnel.
De par son rang, et même si ses faits de guerre le plaçaient dans une position un peu particulière, Hyoga ne pouvait pas assister au jugement définitif du Verseau. Seuls les Ors, Shion et Kanon, y seraient conviés dans le plus grand secret. Elle allait donc pouvoir exercer immédiatement la répression qu'elle envisageait contre lui. Sa punition serait de courte durée, mais largement suffisante pour l'atteindre avec justesse. Son inquiétude enflerait d'autant plus d'être ainsi tenu à l'écart, et elle ferait en sorte de l'y laisser mariner, le temps qu'il admît qu'elle demeurait maîtresse des décisions exceptionnelles, et qu'il aurait dû la prévenir depuis bien longtemps des ennuis de Camus.
« Tu retournes dès ce soir au Japon », lui assena-t-elle brusquement, sans répondre à sa question.
Devant elle, le jeune homme tressaillit d'indignation et de déception mêlée.
« Mais…, commenca-t-il en osant la braver.
— Il n'y a pas de mais, le coupa-t-elle pour éviter de devoir alourdir la sanction. J'ai déjà demandé que l'on affrète l'avion. Saori se tient depuis trop longtemps éloignée de sa fondation. Elle ne peut davantage négliger cet empire terrestre dont elle est à la tête. Tu l'y attendras là-bas. Elle te rejoindra dès que j'aurais exposé ma sentence envers Camus, Sergueï et tous les autres chevaliers impliqué. Une fois au Japon, tu l'assisteras de tes compétences pour régler des affaires plus humaines.
— Je te promets une chose, ajouta-t-elle vivement en le voyant rouvrir la bouche. Tu seras personnellement tenu informé de mon verdict dès demain matin. Mais tu n'y assisteras pas. Il va sans dire que pour tous les autres chevaliers Divins, nous n'avons jamais eu cette conversation, et que, quelle que soit ma décision concernant le Verseau, pour tous ceux tenus dans l'ignorance, tu ne sais pas non plus ce qui a pu lui valoir ma colère. »
Vaincu et amer, Hyoga se retira pour aller faire ses bagages. Pour le punir de son silence, elle le plongeait dans les affres de l'attente et de l'éloignement. Il était mort d'inquiétude pour le Verseau et il éprouvait presque du plaisir de savoir qu'Athéna risquait d'essuyer quelques difficultés avec le prochain chevalier convoqué sur sa liste.
Un quart d'heure plus tard, le Scorpion fixait la maîtresse du Sanctuaire avec une hostilité à peine voilée. Elle avait tenu à ce que cette rencontre fût la dernière, car elle se doutait qu'elle serait loin d'être la plus facile, et elle ne voulait pas que la réaction de Milo influât sur celle des autres à son égard.
Elle espérait sincèrement conserver un détachement équitable, mais connaissant la propension du grec à braver tous les obstacles dès que l'on touchait à Camus, elle devinait que son ire pourrait fort mal à propos réactiver sa propre colère.
Sans surprise, son huitième gardien venait de dresser un portrait tout en nuance du Verseau et il la priait instamment de lui accorder sa grâce. Elle devait admettre que malgré le repli émotionnel quasi pathologique du Français depuis son enfance, le Grec avait appris à le décoder, et qu'il le cernait parfaitement bien. Après la confession intime que Camus lui avait concédée dans son cachot par le biais de sa mémoire, elle pouvait tracer un parallèle précis, et il correspondait en tout point à ce que le Scorpion voyait en son compagnon. Ils s'étaient non seulement choisi, mais ils étaient véritablement fait l'un pour l'autre, ce qui ne fit que la conforter dans sa manière de punir le Grec.
La passion donnait à Milo des accents de grand ténor du barreau, et elle accepta de l'entendre sans interruption jusqu'au bout de son plaidoyer. Il était évident qu'il n'envisageait pas d'être définitivement séparé du Verseau, et que si elle en condamnait un, elle en perdrait automatiquement deux. Malgré tout, elle tenait à le mettre en face de ses responsabilités de chevalier d'Or, et lorsqu'il se tut enfin, elle objecta en prenant soin de camoufler ses sentiments réels.
« Te rends-tu compte que si je condamne Camus à mort, je pourrais t'ordonner d'être celui qui exécutera la sentence ? »
Les mâchoires crispées, il accusa le choc en serrant les poings, tandis que par un effort de volonté surhumain il chassait l'éclat soudain plus orangé qui menaçait d'envahir son regard.
« Malgré tout le respect que je vous dois, je ne lui ferai plus jamais le moindre mal, répliqua-t-il en contenant sa colère.
— N'est-ce pas ce que tu pensais déjà avant de devoir t'opposer à lui lorsque les Spectres ont envahi le Sanctuaire et qu'il se trouvait dans leurs rangs ?
— Je ne faisais que vous protéger, répondit-il d'une voix blanche. Et il n'y a aucune commune mesure entre cet affrontement qui nous a tous surpris, mais contre lequel nous nous devions de répondre, et l'application d'une telle sentence.
— C'est exact, admit-elle en se levant du fauteuil où elle était assise, pour venir se planter droit devant lui en accusatrice inflexible. Et c'est aussi parce que tu sais faire ce genre de distinction que je comprends toujours mal ce qu'il t'a pris lorsque vos âmes se sont toutes retrouvées enfermées dans la colonne d'airain. Votre précédente confrontation l'avait anéanti. Tous les autres ont deviné qu'il s'effondrait, alors que votre réunion devant le Mur des Lamentations aurait dû le rasséréner. Il n'a jamais eu autant besoin de toi qu'à ce moment-là. Besoin de savoir que tu avais réellement compris ses motivations. Sans ton rejet, il serait vraisemblablement passé à travers les mailles du filet que lui tendait Zoltan. Sa faute envers Aslinn demeurerait identique, mais il aborderait maintenant ce bourbier avec plus d'opiniâtreté pour y survivre. À l'heure actuelle, c'est à peine s'il est capable de m'opposer un semblant de défense à travers lequel il ne se bat même pas pour lui-même. Tout ce qui l'intéresse, c'est de protéger ceux qui l'ont aidé. Il est désespéré, et pourtant, il n'a jamais cessé de t'aimer. »
Milo recevait chacune de ses paroles comme autant de coups de poignard. Il savait tout cela. Il se l'était reproché maintes et maintes fois. Il se le reprochait encore, et il ne se le pardonnerait sans doute jamais. Mais pourquoi l'accablait-elle de la sorte à cet instant précis. Tentait-elle de le mettre à l'épreuve ? De l'obliger à mesurer la force de l'amour qui le soudait à présent au Verseau ? De valider sa décision de conserver son sort lié au sien ? Non, pas seulement. Il y avait autre chose. Bien qu'il perçût cette remise à plat comme une juste punition, elle cherchait à évaluer un élément qui lui échappait.
Bourrelé de remords et d'autant plus déterminé à servir de bouclier à son amant, il parvint à lui répondre sans trahir la fébrilité fâchée qui l'habitait.
« Nous en avons déjà précédemment parlé. Je lui en voulais. Il m'avait blessé et j'avais besoin de punir quelqu'un pour tout ce gâchis. De le voir souffrir autant que je souffrais. Me retourner contre lui de cette manière était puéril, et je n'ai pas aimé les larmes que son âme a laissées couler ce jour-là. Je me haïs toujours pour ça. Mais d'un autre côté, la rage qui m'habitait annihilait mes sentiments et le bonheur de le sentir aussi proche de moi. Je connais bien cet état. C'est celui qui me saisit lorsque je cède à mon instinct de prédateur. Je n'y peux rien. Même si ça me détruit. Il a toujours été le seul à parvenir à apaiser le monstre qui sommeille en moi. Mais ce jour-là, c'était comme si la moindre parcelle de logique avait cédé à une colère démesurée par rapport à la réalité de notre victoire. Sa trahison m'obsédait. Oui, je voulais le punir. Mais jamais je n'ai cessé de l'aimer. Même si je m'en convainquais à ce moment-là. Je ne sais pas ce qui a pu se passer. En temps normal, même dans le pire des cas, j'aurais certes pu lui faire mal, mais je l'aurais finalement rejoint. Seulement je ne l'ai pas fait. Et ça me hante. Il me semble pourtant m'être étendu auprès de lui à la fin, mais tout demeure si confus. Croyez-moi ou non, et ne prenez pas ceci pour une excuse, mais j'étais vraiment déconnecté ce jour-là. En vérité, j'ignore ce qu'il m'a pris, parvint-il à s'expliquer avec un calme tout relatif.
— Eh bien moi, j'ai une petite idée sur ce qui s'est réellement passé », répliqua-t-elle en se détournant d'un pas tranquille pour reprendre sa place dans le fauteuil.
Milo la regardait sans dissimuler son intérêt fâché, et un froncement de sourcil menaçant durcissait l'habituelle urbanité de ses yeux azur. Qui que fût celui ou celle qui avait osé interférer pour qu'il se dressât ainsi contre Camus dans un tel moment, il ou elle allait tâter de son courroux venimeux. En face de lui, Athéna resplendissait d'une force déterminée contenue qui augurait de lendemains de batailles. Toujours aussi sévère dans sa façon de le recevoir, son visage affichait pourtant maintenant une expression satisfaite, bien qu'également soucieuse.
« Ça ne t'excuse que partiellement, le sermonna-t-elle néanmoins encore durement. Parce qu'à la base, cette colère était la tienne. Tu as réagi sous le coup de l'impulsivité d'un orgueil trop chatouilleux et froissé, que ton côté sombre a nourri davantage. C'est bien toi qui a refusé d'admettre qu'à aucun moment Camus n'avait bafoué vos sentiments. Mais en niant ton amour pour lui, en minimisant sa douleur, en refusant de le rejoindre, tu as été délibérément aveuglé.
— Par qui ? demanda-t-il, prêt à tout pour se venger au plus tôt de cette attaque sournoise.
— Pour l'instant tu n'as pas à le savoir, le modéra-t-elle prudemment. Tu aurais d'ailleurs beaucoup de mal pour t'en prendre directement à cette personne, et je doute que si tu l'affrontais l'issue du combat soit en ta faveur.
— Ne sous-estimez pas la colère du Scorpion, la défia-t-il presque en lui opposant un sourire sinistre.
— Mais je n'ai jamais dit que tu ne pourrais pas te venger, corrigea-t-elle sans s'offusquer de son audace. Il faudra seulement que tu patientes et que tu obéisses à mes ordres. »
Il n'en fallut pas plus à Milo pour qu'il comprît avoir été manipulé par une entité divine. À sa connaissance, il n'en existait pas trente-six pour manœuvrer si bien la colère. Son œil bleu se fit interrogatif.
« Oui, c'est bien elle, confirma Athéna qui savait qu'il était inutile de chercher à le tromper plus longtemps. Comprends-tu maintenant pourquoi je te demande de patienter ? Je ne mets en doute ni ta valeur, ni ton courage, et encore moins ton désir de venger le mal qu'on t'a poussé à faire au Verseau. Toutefois nous obtiendrons une meilleure efficacité si nous le faisons ensemble. Néanmoins, si cela peut te servir de leçon, apprends à te méfier doublement de cet état qui t'a vu te retourner bien injustement contre ton amant. Parce que si je devais lui accorder sa grâce, ta vie entière suffirait à peine à combler le mal que tu lui as fait. Tu l'aimes, mais tu as aussi le pouvoir de le détruire, et il n'est pas revenu indemne de cet épisode.
— Vous allez lui pardonner ? osa-t-il l'interrompre avec espoir.
— Je n'ai pas dit ça Milo. Tout ce que je me contente de faire en ce moment, c'est d'essayer de vous mettre en face de vos responsabilités respectives. Et si Camus survit à ce gâchis, les tiennent se verront démultipliées en ce qui le concerne.
— J'en ai conscience, et je vous jure que je ne l'abandonnerais plus jamais. Cette fois-ci, la mort elle-même ne sera pas suffisante pour nous séparer », acheva-t-il son serment dans une mise en garde à peine voilé pour le cas où elle déciderait d'exécuter le Verseau.
Athéna ne se froissa pas. Bien au contraire.
« Dois-je comprendre que tu es déterminé à lier une fois pour toute ton sort au sien ?
— Absolument, totalement, et de façon définitive », répondit-il sans l'ombre d'une hésitation.
Vu ce qu'elle lui réservait pour l'avenir, il ne croyait pas si bien dire. Adoptant une pose plus alanguie sur son siège, elle lui signifia que l'entretien était terminé. Le Scorpion demeura cependant immobile, et elle devina sa question avant qu'il n'ouvrît la bouche.
« Puis-je le voir ? » s'enquit-il d'une voix légèrement suppliante.
Sa retenue et sa sincérité méritaient qu'elle fît preuve d'un minimum de mansuétude. Elle accepta avec d'autant plus de facilité, que cette visite ne pourrait que réconforter le Verseau. Elle ne tenait pas à torturer davantage le Français, quelle que fût sa décision finale.
« Oui, mais ne t'attarde pas trop longtemps. D'ici deux heures je vous réunirais tous pour exposer ma sentence. Le connaissant, il aura besoin de se préparer en colmatant sa carapace et il appréciera de se retrouver seul un moment avec lui-même. Va, maintenant. »
Milo s'inclina devant elle d'un mouvement un peu guindé, mais l'élaboration de ce geste, plutôt rare chez le Scorpion, était en soi un remerciement. Elle attendit une minute que le bruit de ses pas pressés décrût dans le couloir, puis elle abandonna son enveloppe charnelle pour se transporter sur l'Olympe. Elle se matérialisa au sein d'un temple blanc érigé sur une colline verdoyante et dédiée à sa personne, là où aucun autre Dieu ne pouvait se glisser sans qu'elle en fût immédiatement informée.
Resplendissante dans sa robe à la blancheur rehaussée de lisérés dorés, les bras nus, sa poitrine menue mise en valeur par un savant plissé, elle appela son casque, son bouclier et sa lance, exactes répliques de ceux qui sommeillaient quelque part au Sanctuaire. Ainsi harnachée, elle semblait redoutable. Mince et nettement plus grande que Saori, son visage à la beauté classique, encadré par une longue chevelure brune simplement attachée sur la nuque, elle affichait une expression des plus déterminées, tandis que ses yeux pers flamboyaient de colère alors qu'elle interpellait celle par qui Milo avait été abusé.
« Éris ! Je sais que tu épies tous mes faits et gestes depuis plusieurs jours. La peur n'évite pas le danger. Alors montre-toi ! Tout de suite ! »
Note de fin : Première publication septembre 2011 — Chapitre modifié en mars 2018 (Outre les changements de syntaxe et de vocabulaire, le chapitre contient 982 mots de plus).
