Disclaimer : Les personnages appartiennent naturellement toujours à KURUMADA.

Auteur : Newgaia

Rating : M (précautions prises pour certains chapitres).

Genre : Angst – Drama – Yaoi


Résumé du précédent chapitre (Le défilé des rebelles) : Avant de porter son jugement final, Athéna reçoit individuellement les chevaliers qui ont tenté d'aider Camus, pour déterminer la sanction qu'elle adoptera à l'encontre de chacun d'entre d'eux. Si tous reconnaissent son autorité, ils conservent néanmoins leurs positions. En les interrogeant, Athéna met en évidence leurs motivations, et en prend note pour les punir ensuite en fonction de leurs implications. Milo qu'elle rencontre en dernier finit par comprendre qu'il a été manipulé par Éris. Il désire se venger, mais Athéna lui demande de patienter. Elle lui permet de faire une brève visite au Verseau. Son enquête terrestre achevée, elle se rend sur l'Oympe où elle somme Éris de se présenter devant elle.

CHAPITRE 53 : LE JUGEMENT D'ATHÉNA (mise à jour 30 mars 2018)


Milo rejoignit les prisons aussi vite que l'obligation de paraître le lui permettait. Négligeant l'étiquette il aurait volontiers employé la célérité de la lumière, mais une prudence élémentaire le retenait de contrarier davantage Athéna. Sauf urgence, celle-ci ne tolérait pas que ses chevaliers utilisent leurs pouvoirs à des fins personnelles. Il lui fallut donc franchir dignement les différents postes de garde, sans manifester d'autre impatience que celle d'une démarche rapide.

Son expression fermée et tendue eut au moins l'avantage de couper court à toute intervention malvenue. Vêtu de son armure et auréolé de la prestance de sa charge il était impressionnant de puissance. Tous ceux qu'il croisait s'écartaient sur son passage. Il ne put néanmoins éviter d'accélérer le pas en approchant des geôles. Un escalier de pierre brute le mena droit à l'intérieur des sous-sols du Palais. Il franchit la dernière porte qui le séparait du Verseau le cœur étreint par l'angoisse.

Deux nouveaux gardes stationnaient de ce côté. Ils le saluèrent en adoptant un maintien irréprochable. Sans leur accorder plus d'attention, le Grec s'engagea dans le long couloir devant lui. Bordé de cellules à droite et de flambeaux accrochés à espaces réguliers à gauche, il se déroulait sur une vingtaine de mètres. Toutes les geôles étaient vides, hormis celle du fond.

Le Scorpion n'eut aucun mal à identifier la silhouette haute et mince qui se dressait dans une immobilité parfaite derrière les barreaux. Il aurait reconnu la longue chevelure indigo entre mille.

Camus le regardait approcher sans un mot. Il portait à présent son armure qui chatoyait faiblement sous les reflets de la clarté diffuse. Tout comme lui il arborait son casque, et ainsi vêtu il dégageait une impression d'invulnérabilité trompeuse.

D'aussi loin qu'il le put Milo capta son regard. Les jeux de lumière moirant les iris du Verseau l'avaient toujours ensorcelé. Énigmatiques dans leur froideur, ils ne se teintaient de turquoise qu'au soleil, pour se parer d'un bleu profond et envoûtant au moindre passage d'une ombre.

L'air qu'il respirait demeurait sec, mais la température était fraîche, et le Gec s'inquiéta soudain en constatant que mis à part une paillasse propre, les cellules ne disposaient d'aucune couverture. Son amant ne se plaignait jamais, et il aurait aimé croire que sa résistance au froid, de par la particularité de son enseignement, était à nouveau optimale. Or, ses façons de se blottir contre lui certains soirs dénotaient un tout autre schéma qui le préoccupait.

Milo se doutait que cette nuit avait dû être singulièrement pénible pour le Français. Et pas seulement en raison de l'air glacé. Le maintenir dans de telles conditions ne pouvait qu'éveiller en lui les plus mauvais souvenirs.

Athéna ignorait en partie la dureté les épreuves qui avaient jalonné sa captivité sous le joug de Zoltan. Le Grec lui en voulait néanmoins. Il avait beau se répéter depuis la veille que Camus était un chevalier d'Or, et qu'en tant que tel il était taillé pour supporter bien pire, ce manque de tact de la part de leur déesse lui déplaisait. Après ce que le Verseau avait vécu, il aurait apprécié que chacun s'accordât pour lui faciliter la vie.

Ils étaient maintenant debout l'un en face de l'autre. Ils se taisaient toujours. Un silence familier et presque rassurant. Il y avait longtemps que Milo avait appris à décoder ce langage muet. Il en usait aussi parfois, lorsque les mots peinaient à exprimer l'intensité des émotions qu'il ressentait. Un cas de figure suffisamment rare pour un communicant tel que lui, et qui ne survenait qu'en présence de son amant. Une attitude inusitée, qui trahissait paradoxalement l'importance qu'il accordait à Camus.

À cet instant, le Scorpion avait clairement conscience d'avoir les larmes aux yeux. Un aveu en forme de repentir qu'il lui offrait sans aucun regret. Il avait eu si peur de ne pas le revoir. Il craignait tant que la colère d'Athéna les séparât à nouveau. Il refusait de le perdre.

Face au déchirement teinté de passion de son regard, celui du Verseau s'adoucit brusquement et un infime sourire anima ses traits fins. Avec émotion, le Scorpion savoura cette tendresse voilée qui ne s'adressait qu'à lui. La lumière vacillante des torches éclairait suffisamment la cellule pour que le Grec remarquât les cernes soulignant ses yeux et ses joues creusées de fatigue. Le cœur lourd, il eut un soupir douloureux. On menaçait non seulement de lui arracher une fois encore son amour, alors qu'il venait à peine de le retrouver et de parvenir à le serrer entre ses bras, mais on continuait de lui d'infliger une souffrance inutile.

N'y tenant plus, il passa la main entre les barreaux pour frôler la joue trop pâle. Conscient de la présence des gardes un peu plus loin, Camus eut un mouvement de recul pour se soustraire à son geste.

« Ne fais pas ça, murmura Milo en se collant contre la grille. Tout le monde sait que j'ai rejoint ton temple depuis des semaines. Athéna ne nous a pas punis pour cela. Nous pouvons enfin vivre ensemble au grand jour, et moi je veux le crier au monde entier. »

Après une seconde d'hésitation, la joue fugueuse revint docilement se blottir contre sa main, comme par enchantement. Savourant ce bonheur, le Grec en redessina la douceur de l'arrondi, avant de prendre la mesure inquiétante de cet abandon inhabituel. Glissant deux doigts sous le menton du Verseau, il obligea celui-ci à tourner davantage son visage vers la lumière. Et il détesta ce qu'il vit.

Derrière le masque de fatigue évidente du français, se cachait une résignation de mauvais aloi pour qui savait décrypter l'immobilité trompeuse de ses traits. Athéna avait raison. Mis à part pour aider les autres, il ne se défendrait pas. Milo aurait aimé le rassurer sur l'avenir, lui dire qu'une solution serait trouvée. Il restait malheureusement au Scorpion peu de marge de manœuvre et il devait s'avouer impuissant à repérer un nouvel angle d'attaque pour le sortir de ce bourbier. Aborder le problème ne servirait donc à rien, et bien qu'il détestât le voir dans un tel état, il décida d'éviter la question.

« Tu n'as pas dormi, n'est-ce pas ? » demanda-t-il avec douceur.

Secouant négativement la tête, Camus répondit :

« Toi non plus je suppose.

— J'avais un Cygne pour me babiller dans les oreilles, répondit-il avec un faux entrain. Et crois-moi, quand il s'agit de monter aux créneaux pour prendre ton parti il est intarissable. Athéna a d'ailleurs dû en faire les frais.

— Elle ne va tout de même pas le punir ? » s'inquiéta immédiatement le Verseau.

Milo eut une moue circonspecte, bien conscient qu'il ne servirait à rien de lui mentir, mais aussi décidé à le ménager le plus possible.

« Je pense que c'est déjà fait. Elle a déjà reçu tous ceux qu'elle a surpris au Cap Sounion et Hoyga semble être le premier à avoir écopé de son châtiment. Mais rassure-toi, s'empressa-t-il d'ajouter en voyant le regard du Français se ternir. Nous nous sommes croisés brièvement avant que je ne prenne sa place sur la sellette. Elle lui a juste demandé de rentrer au Japon. C'est une manière de lui rappeler qu'elle désire conserver une place importante entre vous deux, tout en lui imposant une attente difficile avant de connaître son jugement définitif te concernant.

— Tu crois qu'elle va vous punir en fonction de votre implication pour moi ? »

Mal à l'aise, le Grec admit :

« Il y a de fortes chances, oui. »

À ce commentaire Camus fit un pas en avant pour saisir les barreaux à pleine main.

« Je suis vraiment désolé Milo. Je n'ai jamais voulu tout cela.

— Je sais. Mais tu n'as pas à te reprocher l'implication des autres. Tous ceux qui t'ont suivi l'ont fait de leur propre volonté. C'est une très bonne chose d'ailleurs, parce que je vois mal notre déesse se séparer de plus de la moitié de ses Ors dans cette affaire. Et si elle nous garde en tant que défenseur de première ligne, il vaudrait mieux que nous la servions en lui accordant un minimum d'estime.

— C'est une déesse Milo, elle ne peut pas se plier à de simples considérations humaines.

— Tout à fait d'accord, mais ça ne lui interdit pas de montrer un peu plus de reconnaissance pour tout ce que tu as déjà accompli pour elle », trancha le Scorpion.

Camus n'insista pas. Ils ne s'affronteraient pas stupidement sur ce sujet. Milo respectait sa déesse, mais il l'aimait davantage. Et rien que ça, c'était déjà un sacrilège. Mieux valait ne pas en débattre devant les gardes. D'autant plus qu'en la matière, le Verseau se serait senti bien hypocrite. Si les rôles avaient été inversés, il savait qu'il aurait réagi exactement de la même manière. Athéna avait au moins permis à Milo de le rejoindre, et cela le soulageait énormément. Malgré l'angoisse qui le rongeait, son amant parvenait à lui offrir son merveilleux sourire, et c'était le plus beau des cadeaux.

« Milo, promets-moi de prendre soin de toi s'il devait m'arriver quelque chose. »

Sans surprise, Camus sentit la main qui avait fini par se perdre dans sa chevelure se crisper sur sa nuque, tandis que le Grec posait l'autre sur l'une des siennes qui enserraient toujours les barreaux. L'expression plus grave, le Scorpion se taisait, et le Français comprit qu'il refusait de s'engager formellement dans ce sens.

« Milo, insista le Verseau dans un murmure plus touchant qu'une supplique.

— Je te jure de faire en sorte de veiller à ne jamais faiblir jusqu'à ce que nous nous retrouvions », promit-il, en évitant de préciser le sens réel de sa pensée.

L'ombre farouche qui s'alluma dans son regard ne laissa à Camus aucune illusion. S'il le fallait, le Grec se battrait pour lui, sans hésiter à s'opposer directement à Athéna. Le Verseau sentit un immense découragement le saisir. L'amour inconditionnel que lui portait son amant le réchauffait de l'intérieur, mais il aurait voulu le soustraire à toute cette gabegie, et surtout, ne pas l'entraîner dans sa chute.

Le moment était néanmoins mal choisi pour s'engager dans un combat verbal, qu'il savait ne pouvoir que perdre contre la passion d'un Scorpion déterminé à ne pas l'abandonner. Seul un léger souffle inquiet s'échappa de sa bouche entre-ouverte.

Sa lassitude flagrante tordit le cœur de Milo, mais il refusa de le réconforter en lui mentant.

Retrouvant un semblant de fermeté, Camus reprit la parole en se redressant soudain.

« Il y a autre chose que je voudrais te demander Milo.

— Tout ce que tu voudras.

— J'aimerais que tu aides Kanon à expliquer la raison de son acte aux autres, et à conserver sa position parmi vous. »

Milo n'en croyait pas ses oreilles et il eut besoin d'une demi-seconde avant de réagir.

« Tu veux que je quoi ? s'écria-t-il en s'emportant, tandis que son expression ne laissait aucun doute sur son désaccord.

— Il faut que tu le fasses, insista Camus sans s'émouvoir de son mouvement de colère. Son intervention était maladroite, et je ne lui pardonne pas la manière dont il a agi avec Sergueï. Mais au-delà de la forme de celle-ci, tu ne peux pas nier la pertinence de son initiative. »

Ébahi par ce qu'il écoutait, le Grec s'insurgea :

« Comment peux-tu prendre la défense de ce fils de…

— Milo !

— Tu n'en serais pas là s'il s'était abstenu.

— Peut-être, admit le Verseau. Toutefois, et même involontairement, je suis responsable d'une nouvelle menace pour le Sanctuaire. Quelque part je préfère avoir les coudées franches avec Athéna. »

Autant habituellement le Scorpion admirait et respectait la rationalité et la droiture de son amant, autant à ce moment précis il regrettait l'ingérence de ces deux vertus dans sa capacité d'analyse. Décidément, il n'y avait que son Camus pour prendre ce genre de décision et le mettre par la même occasion dans une position impossible. Il pouvait cependant difficilement lui donner tort sans se déclarer en franche rébellion contre Athéna. Et puis, le Verseau avait l'air de véritablement y tenir.

« Milo, je ne veux pas que ma situation entraîne une nouvelle zizanie entre vous, enchaîna ce dernier. Rappelle-toi ce que le plongeon d'Aslinn au bas de la falaise nous a permis de découvrir. Si un dieu manigance avec malveillance contre le Sanctuaire, ce serait l'avantager que de créer de nouvelles scissions entre vous. Dis ce que tu en penses à Kanon si tu veux, mais fais en sorte d'éviter qu'il se retrouve isolé. Fais-le pour moi.

— En tout cas, si j'en avais douté, je saurai maintenant pourquoi je t'aime, répondit Milo en retrouvant son calme. Tu es vraiment unique, tu sais.

— Tu le feras ?

— Je m'y emploierai. Mais je ne te promets pas de n'utiliser que la manière douce. »

Cet engagement était suffisant pour Camus et ses mains crispées sur les barres de fer se détendirent. Les yeux dans les yeux, les deux amants rapprochèrent leurs visages de la grille sans se concerter, et ce fut dans un ensemble parfait que leurs fronts touchèrent les barreaux qui leur interdisaient de se rejoindre. Ils restèrent ainsi quelques minutes, mêlant leur souffle et goûtant une proximité enivrante et pourtant incomplète. Infiniment douce, la main du Scorpion caressait le cou du Verseau en un geste apaisant. De son côté, le Français avait saisi celle que le Grec avait précédemment posée sur la sienne. Les paumes collées l'une contre l'autre et les doigts entrecroisés, ils réaffirmaient physiquement le lien qui les unissait.

Milo fut le premier à rompre le contact. Sans quitter Camus des yeux, il recula d'un pas. S'il ne l'avait pas fait, d'ici quelques minutes il ne serait plus parvenu à s'arracher à la présence de celui qui avait ravi son cœur. Faisant fi des gardes qui pouvaient les voir, il porta à sa bouche la main blanche. Le baiser qu'il y déposa fut suffisamment rapide pour interdire au français de s'y soustraire.

« Aie confiance », murmura-t-il avant de se détourner brusquement pour s'éloigner d'une démarche raide.


Au même moment sur l'Olympe, Athéna s'apprêtait à mener le début de sa contre-offensive. Une partie de sa famille avait tenté de la détruire en venant indirectement en aide à ses oncles, et elle était bien décidée à leur montrer qu'elle ne se laisserait pas abattre aussi facilement. Une chose était en tout cas certaine. Pour une fois, la responsabilité de Poséidon ou d'Hadès n'était pas engagée. Ils n'avaient fait que bénéficier de la sournoiserie malintentionnée d'un de leur neveu et d'une de leur nièce, qui avaient fort intelligemment employé les talents d'une tierce personne pour encore brouiller les pistes.

Si le plan de ces deux-là avait marché jusqu'au bout, elle se demandait d'ailleurs où se serait arrêtée leurs ambitions. Athéna savourait pleinement l'ironie de la situation. Leurs efforts pour l'anéantir se soldaient non seulement par un échec, mais en pensant l'affaiblir, ils s'étaient ingéniés à mettre Sergueï sur son chemin. Contrairement à ses oncles, ses adversaires là ignoraient les potentialités dangereuses d'un tel enfant. Cette faille allait lui permettre de négocier avec Hadès, mais surtout de se venger. Et grâce au petit Russe, elle le ferait dans les grandes largeurs. Tous regretteraient tous de s'en être pris à elle.

Tandis qu'Athéna réfléchissait à son prochain plan de bataille, Éris, déesse de la Discorde et grande pourvoyeuse en calamités en tout genre, se matérialisa soudain devant elle en répondant à son précédent appel.

Sa façon de se présenter dans un mouvement théâtral de drapés savamment remués prouvait sa contrariété. Peu aimée des autres Dieux, Éris préférait généralement se montrer en territoire neutre, ou sous la protection d'Arès, qui appréciait sa manière de transformer une broutille anodine en bain de sang. Mais là, la fille de Zeus ne lui avait pas vraiment laissé le choix. Son appel avait claqué comme un véritable coup de tonnerre. Se défiler aurait été une très mauvaise idée.

En voyant la déesse aux yeux pers armée de pied en cap, elle tiqua, et son air renfrogné se teinta de prudence. Plus petite qu'Athéna, blonde et pulpeuse, Éris aurait pu user de séduction, sans l'expression revêche qu'elle adoptait en permanence. Les lèvres pincées, une ride profonde creusée entre ses fins sourcils qui soulignaient un regard vert étincelant, elle montrait l'attitude interrogative de ceux qui, en apparence, n'ont rien à se reprocher.

Face à cette piètre défense, Athéna eut un sourire méprisant.

« Tu as l'air aussi aimable qu'une porte de prison », l'accueillit-elle sans aucune courtoisie.

Vexée, Éris redressa le menton.

« Qu'est-ce que tu veux ? grinça-t-elle.

— La vérité », se contenta de répondre la maîtresse des lieux, que sa journée marathon n'incitait guère aux passes verbales.

Devant elle, la jeune femme blonde se raidit davantage dans un simulacre de résistance.

« Ne m'oblige pas à faire preuve de fermeté, ajouta-t-elle, en tapotant négligemment sa lance du bout de ses doigts. Je déteste la violence. »

Athéna avait beau passer pour une déesse urbaine, pour l'avoir fréquentée sur certains champs de bataille Éris connaissait le côté sombre qu'elle masquait habituellement. Si la faiblesse de son enveloppe humaine avait fini par grignoter ses aptitudes à l'art du combat, au point de la rendre presque inoffensive et de prêter à sourire lorsqu'elle devait guerroyer sous les traits de Saori, sa partie divine pleinement révélée n'était jamais à prendre à la légère. Un grognement d'irritation plus tard, Éris capitulait.

« D'accord, admit-elle avec mauvaise grâce. Lorsque leur sacrifice devant le Mur des Lamentations t'a séparée de ton élite, je reconnais que j'ai ensuite légèrement manipulé ton chevalier du Scorpion pour qu'il ne rejoigne pas sa moitié.

— Et pourquoi as-tu fait ça ?

— Parce qu'attiser la colère sous l'effet de la passion a toujours été une de mes récréations favorites », répondit Éris d'un ton suffisant.

Cette fois-ci, la lance effilée fut franchement pointée vers elle en un geste menaçant. Les yeux flamboyants et les mâchoires serrées, Athéna n'avait pas l'air de plaisanter. La déesse de la discorde fit un pas en arrière. Elle ne l'avait plus vue aussi fâchée depuis son intervention désastreuse aux noces de Pellés et de Thétis. Malgré sa mauvaise posture, ce souvenir arracha un sourire de fierté à Éris. Cette ingérence avait mis en place l'un des plus longs et des plus dévastateurs conflits de l'Antiquité : celui de la Guerre de Troie… Un de ses plus beaux ouvrages en vérité. Et qui lui avait valu le plaisir de regarder Aphrodite, Héra et Athéna se déchirer par simple vanité, pour savoir laquelle des trois était la plus belle. Aphrodite et Héra passaient encore. Mais Athéna… qui affichait déjà ses grands airs de sagesse…

Éris en gardait un enivrant sentiment de puissance. Sauf que cette dernière ne lui avait jamais pardonné cet épisode.

Officiellement, Athéna lui reprochait d'avoir déclenché par jeu une guerre qui avait décimé l'élite des plus éminentes familles grecques et troyennes. Officieusement, elle lui en voulait surtout de l'avoir incité à se montrer pour une fois sous un jour assez futile, lorsque la pomme d'or avait roulé à ses pieds. Depuis, les deux Déesses s'évitaient comme la peste. L'une pour résister à l'envie de céder à la tentation de se venger. L'autre par prudence élémentaire. Et là, tout de suite, Athéna lui faisait peur. Difficile d'oublier qu'à l'égale de Zeus, elle était une des rares à pouvoir se servir de la foudre et du tonnerre. De quoi la transformer en petit tas de charbon totalement inutile.

La main blanche sur la hampe de l'arme affermit encore sa prise. Éris déglutit difficilement.

« C'est bon, s'affola-t-elle en agitant vivement les mains devant elle dans un geste à la fois d'apaisement et de dénégation. J'admets que j'ai mis le nez dans tes affaires par simple désir de me faire plaisir. Néanmoins je ne l'aurais jamais fait si je n'avais pas été un petit peu sollicitée.

— Par qui ?

— Enfin ma chère, tu sais bien que ce genre de chose reste généralement secret, tenta encore de tergiverser la Discorde, effrayée par la possible réaction de ses commanditaires. À la limite, ce sont des informations qui se monnaient.

— Le seul élément que j'accepte de monnayer avec toi, c'est de t'éviter les bons soins d'Asclépios et de sa médecine durant les dix prochaines années, après que je me sois défoulée sur ton imbuvable personne, répliqua froidement Athéna. Si ça peut te rassurer, je sais déjà qui ils sont. Tu ne les trahiras donc pas. Mais je veux t'entendre me confirmer leurs noms. »

La bouche tordue par un rictus à la fois inquiet et rageur, Éris calculait le risque le plus dangereux pour elle. Entre celui de voir ses deux complices lui tomber dessus à bras raccourcis, et la promesse d'Athéna de la réduire en charpie, ce dernier l'emportait largement. La fille de Zeus ne plaisantait jamais sur ce genre de question. Or, Éris avait beau adorer semer la zizanie et la violence autour d'elle, elle détestait prendre des coups.

« Artémis, marmonna-t-elle entre ses dents en lui adressant un regard noir.

— Bien, l'encouragea Athéna avec un grand sourire de prédatrice. Et qui d'autre ? »

Avec délectation elle vit sa consœur jeter un regard rapide et presque apeuré autour d'elle. C'était vrai que celui-là l'employait plus souvent et qu'il la considérait même comme une alliée incontournable. Il serait un tantinet fâché d'apprendre qu'elle pouvait se montrer si déloyale.

« Qui ? tonna la déesse sans la moindre pitié.

— Ares, avoua si bas Éris, qu'Athéna dut tendre l'oreille pour l'entendre.

— Eh bien voilà. Tu vois que ce n'était pas si difficile », se détendit-elle en relevant nonchalamment sa lance pour la reposer auprès d'elle.

Trompée par cette fausse impression de conciliation, Éris commit l'erreur de croire Athéna suffisamment sotte pour la laisser s'en tirer à si bon compte. Se redressant inconsciemment avec plus d'assurance, elle eut un petit regard sournois qui n'échappa pas à son adversaire.

« Je peux m'en aller ? demanda-t-elle avec espoir

— Mais bien sûr ma chère cousine. Comment pourrais- je t'en vouloir ? Tu étais en service commandé n'est-ce pas ? »

Avec la satisfaction infatuée de ceux qui se croient plus malins que les autres Éris inclina la tête.

« Comme c'est dommage de devoir toujours se plier aux désirs des autres, poursuivit Athéna d'un ton moqueur. Vois-tu, c'est ce qui fait toute la différence entre une déesse majeure comme moi, et une petite divinité insignifiante et inférieure comme toi. À présent, je vais pouvoir rencontrer Artémis et Ares en les informant que tu m'as confirmé avoir reçu directement tes ordres auprès d'eux. Ils vont adorer ton sens étendu de la communication. Parce que regarde-toi. Je ne t'ai même pas touchée. Tu vas avoir beaucoup de mal à leur faire croire que je t'ai extirpé ces renseignements par la force. Je te souhaite bien du plaisir ma chérie. Artémis monte dans des aigus difficilement supportables lorsqu'elle crie. Et une fois partie, tu la connais. Elle est capable de t'agonir d'injures durant des jours. Quant à mon frère, tu es bien placée pour savoir que c'est loin d'être la douceur incarnée. Au fait, il paraîtrait que tu as des vues sur lui pour remplacer Aphrodite dans son cœur. Alors après ça, je crois que tu vas avoir encore plus de mal à évincer celle qui a remporté la pomme d'or que tu nous a autrefois jeté en trophée pour savoir qui était la plus belle. Bon courage. Compte sur moi pour suivre votre rapprochement avec intérêt. »

Au fur et à mesure de ses paroles, Éris se décomposait. Athéna buvait du petit lait. Avant que La Discorde osât de nouveau s'attaquer à ses troupes, elle allait devoir s'armer d'un sacré courage. Et le courage, c'était l'élément qui lui avait toujours fait défaut. Le teint plus verdâtre que blanc, Éris ramena un pan du large plissé de sa robe sur son épaule, dans le geste grandiloquent dont elle aimait caractériser ses sorties.

« Ah ! une dernière chose, la retint Athéna comme par inadvertance. Si par hasard il te prenait l'envie de t'attaquer de nouveau à mes chevaliers, réfléchis-y à deux fois. Mon Scorpion te conserve une rancune tenace et il se fera un plaisir de t'affronter. Or ses attaques sont particulièrement désagréables, venimeuses, et douloureuses. Naturellement tu comprendras que dans le cas où un combat s'engagerait entre vous, je devrais le seconder pour équilibrer la balance. Mais je lui laisserai porter tous les coups. Je ne voudrais pas que tu aies l'impression que je triche. »

Une expression de rage craintive déformant son visage, Éris disparut dans une sorte de brouillard noir sous le rire d'Athéna. Cette dernière venait d'achever la partie la plus facile, mais elle restait confiante pour la suite. D'une humeur presque sereine elle se transporta aussitôt sur le domaine réservé à Artémis. Les deux déesses s'appréciaient peu, et la sauvagerie de la Chasseresse aidant elles ne se croisaient qu'accidentellement. Mais si leurs rapports demeuraient inexistants, Athéna ne sous-estimait pas le potentiel réel de sa sœur. Moins puissante qu'elle, elle pouvait néanmoins s'avérer dangereuse.

Artémis était également connue pour sa prudence. Elle ne se déplacerait pas non plus au moindre claquement de doigts, même s'il s'agissait de celui d'une de ses consœurs équivalentes dans la hiérarchie olympienne. Seul Zeus, et dans une moindre mesure Poséidon et Hares pouvaient se targuer de la voir se présenter à leurs convocations. En prenant l'initiative de la rencontrer sur son terrain, Athéna espérait la surprendre.

Quant à Arès, il n'était pas présent pour l'instant sur l'Olympe, et elle n'avait pas le temps de partir à sa recherche. Se mesurer à un des deux comploteurs suffirait. Elle savait qu'Artémis préviendrait rapidement le dieu de la Guerre de ses intentions. Elle avait surtout besoin de les neutraliser avant de régler le cas d'Hadès.

Athéna se matérialisa donc au sein d'une vaste et sombre forêt. Construit sur un carré d'herbes fines, un temple très simple se dissimulait en partie sous les branches basses d'un chêne gigantesque. Aucun sentier n'était visible, mais un tapis de mousse serpentait jusqu'à la bâtisse en pierre blanche. Un ruisseau clapotait tout près, auquel répondaient divers trilles de chants d'oiseaux. Trois biches détalèrent à son approche, mais de silhouettes des servantes attitrées à ce lieu, point. Artémis exigeait que celles-ci se fondent dans le paysage, et avec amusement Athéna sentit leurs regards inquiets qui suivaient sa progression entre les arbres.

Trois marches menaient au petit édifice à l'entrée seulement soulignée par deux minces colonnades. Conservant un minimum de politesse, Athéna s'arrêta à leurs pieds. Si personnellement elle appréciait le marbre et la démesure, elle devait admettre que le manque total de réalisation tape-à-l'œil chez sa sœur ne cachait en rien une fausse modestie architecturale. Si Artémis était dotée d'un orgueil chatouilleux et d'un caractère de chien, elle n'avait aucune ambition civilisatrice et ressentait encore moins le besoin d'affirmer sa position par l'édification de bâtiments somptueux.

Elle avait d'ailleurs depuis longtemps abandonné ceux que les humains lui avaient dédiés en pensant bien faire. L'humanité la révulsait. Ça ne datait pas d'hier, mais la Chasseresse avait véritablement commencé à tordre le nez au début de l'ère industrielle et de tous les bouleversements naturels que celle-ci avait engendrés. L'emballement de la modernité agissait sur elle comme un puissant stimulant d'irritabilité, et les récentes catastrophes écologiques l'armaient d'une haine tenace contre le genre humain. Ceci expliquait en grande partie sa tentative avortée pour évincer Athéna du monde terrestre, tout autant que sa rage de voir les femmes occuper encore trop de portions congrues sur ce plan de l'univers.

Bien que le temple semblât désert, Athéna n'eut pas à chercher sa propriétaire. Les incursions sur ce domaine étaient rares, et comme elle s'y attendait, la curiosité fit immédiatement sortir sa sœur du bois. Alors que tout autour respirait le calme apaisant d'une nature libre de toute contrainte, elle sentit soudain une présence agressive derrière elle. Se retournant, elle vit la maîtresse des lieux qui la dominait du haut d'un pan de roche moussu. Une flèche encochée dans son arc, Artémis la visait d'un air farouche.

Grande et svelte, elle possédait un corps sculptural fait pour la course, le saut et les jeux qui alliaient agilité et souplesse. Elle laissait volontiers sa peau brunir au soleil, et sa matité de brune s'accordait à la beauté de ses yeux marron en amande que bordaient de grands cils noirs. Elle s'habillait habituellement fort court, protégeant ses longues jambes de sandales équipées de jambières qui la gainaient jusqu'aux genoux, afin de pouvoir se glisser sans entraves dans les lieux les plus inhospitaliers.

Bien qu'appréciée d'une partie des autres Dieux, elle se mêlait peu à eux, et ne fréquentait que son frère jumeau Apollon. Elle préférait nettement la solitude des grands espaces encore vierges ou celui de son Sanctuaire oublié. Mais malgré ses manières de sauvage invétérée, ce n'en était pas moins une guerrière accomplie, et Athéna ne ferait pas l'erreur de la sous-estimer. Aussi belle que ténébreuse, Artémis la dévisageait sans aucune aménité et sa visiteuse prit sur elle d'amorcer la conversation.

« Eh bien dis-moi, non seulement tu manques à tous tes devoirs d'hôtesse, mais ta cordialité laisse plutôt à désirer, attaqua-t-elle avec le mordant qui seyait à leurs rapports.

— Je déteste les visites surprises, répondit Artémis sans baisser son arme. Et tu le sais. Si tu t'étais annoncée, tu aurais peut-être eu droit à un autre accueil.

— Si je m'étais annoncée, tu te serais méfiée, et tu aurais d'abord voulu savoir ce qui m'amenait.

— Et j'aurais eu raison si j'en juge à ta panoplie de va-t'en guerre. Qu'est-ce que tu me veux Athéna ?

— Tu n'en as pas la moindre idée ? Pour quelqu'un si sourcilleuse sur le sens de la propriété, tu es très douée pour te faufiler chez les autres à leur insu. Cela valait bien le même genre de visite en retour. »

Les deux déesses s'observèrent quelques secondes en silence. Chacune soutenait le regard de l'autre avec dureté, mais Athéna nota qu'Artémis relâchait la tension de son arc.

« C'est Éris qui a craché le morceau ? finit par demander la Chasseresse en baissant enfin son arme.

— Éris est prévisible, répliqua Athéna mi-figue, mi-raisin. Lui demander de manipuler un de mes chevaliers après la bataille, pour que j'en perde deux si je parvenais par la suite à obtenir leur pardon était très intelligent. Toi et ton complice ne manquez décidément pas d'imagination lorsqu'il s'agit d'affaiblir mes défenses.

— Mon complice ? feinta sa sœur.

— Arès, précisa Athéna. Que tu te sois alliée avec un tel sexiste est d'ailleurs assez curieux.

— La fin justifie les moyens, répliqua sa vis-à-vis avec une sèche sincérité. Il déteste ta façon de laisser son libre arbitre à l'humanité. Et lorsqu'il pourrait y trouver un profit en déclenchant une guerre d'envergure, tu t'ingénies à éteindre les incendies qu'il allume.

— Et tu souhaitais l'aider à semer le trouble en espérant ensuite parvenir à modeler le monde à ta convenance ? Avec un tel complice, tu aurais du mal à trouver un compromis, railla Athéna.

— Contrairement à ce que tu crois, nous pouvons nous entendre. Il aime armer le bras des peuples, et moi je ne demande que leur annihilation.

— Et une fois l'humanité disparue, qu'auriez-vous fait ? l'interrogea fort justement Athéna. Certes, m'évincer vous aurait donné la bénédiction d'Hadès pour vous défouler sur les hommes, mais ensuite ? Réfléchis, car c'est là que ça devient intéressant. Une fois le monde tel que moi je l'entends détruit, je doute que tes idées et celles d'Ares se soient accordées pour la mise en œuvre d'une reconstruction concertée et unanimement choisie. Notre frère adore les nouveaux jouets que lui procure la technologie moderne, et toi tu rêves de ramener l'humanité à l'époque de Cro-Magnon. »

Un froncement de sourcils chez son adversaire lui indiqua qu'elle venait de marquer un point. Elle n'avait cependant pas le temps de se complaire à la mettre en face de son manque d'anticipation de l'avenir.

« Je dois tout de même reconnaître que vous avez de la suite dans les idées, enchaîna-t-elle. Votre échec pour affaiblir mes troupes avant une nouvelle Guerre Sainte ne vous a pas suffi, il a fallu que vous introduisiez Sergueï dans mon Sanctuaire. Sérieusement, vous pensiez vraiment qu'une fois mon oncle vaincu, j'allais m'effondrer aussi facilement ?

— On utilise les pions que l'on a, répliqua Artémis un peu piquée par le détachement ironique de sa sœur. Pour une raison qui nous échappe, tu sembles considérer la naissance de cet enfant comme une malédiction. Lorsque j'ai jeté dans les pattes de ton ancien Verseau la petite Aslinn, honnêtement, je ne pensais pas que cette gamine m'offrirait plus tard un tel cadeau. À l'origine, elle était destinée à rejoindre mes Amazones, mais la source de son pouvoir faisant appel à la glace, il a été facile d'induire en erreur le chevalier qui l'a découverte. J'ai simplement scellé en elle la résonance qui m'était destinée. Je savais néanmoins que l'armure d'or du Verseau ne l'accepterait jamais. Parce contrairement aux humains, elle ressentait qu'Aslinn n'appartenait pas à ton Sanctuaire.

— Tu n'as aucun respect pour tes propres troupes, Artémis, la coupa Athéna avec mépris. Dire que tu t'es volontairement privé d'une de tes gardiennes, en m'envoyant une enfant pour mettre en place tes manigances. J'aurais presque pitié de cette fille si je ne savais pas jusqu'où elle a ensuite été capable d'aller.

Nullement perturbée par le dégoût de sa sœur, la déesse Chasseresse rétorqua :

— Aslinn était forte. En grandissant, j'espérais qu'elle parviendrait à éliminer le véritable destinataire de l'armure. Le temps de découvrir un nouveau postulant, tu aurais ainsi été privé de ton nouveau Verseau lors de la Guerre Sainte. Nous voulions t'affaiblir, et nous avons aussi essayé d'écarter quatre autres de tes gardiens. Avec plus ou moins de succès. Si Aslinn n'a pas tué son rival, elle a néanmoins réussi à obtenir de lui un bonus inattendu en tombant enceinte. Le problème, c'était que je l'avais laissé évoluer dans l'ignorance de sa véritable affinité. Elle t'était donc fidèle, et la première chose qu'elle a voulu faire en découvrant sa grossesse a été d'avorter. Heureusement, je m'étais arrangée pour conserver un œil sur elle. J'ai eu beaucoup de mal à la convaincre de garder cet enfant. Pour ce faire, je me suis en partie dévoilée à elle pour lui proposer un marché.

— Lequel ? »

Satisfaite par la question d'Athéna qui prouvait son intérêt, Artémis répondit sans difficulté.

« Elle menait sa grossesse à terme pour me donner l'enfant, en échange je lui offrais un moyen de se rapprocher du père de celui-ci, dont elle était stupidement tombée amoureuse. Je pensais bien me servir de ce bébé contre toi, mais il était encore trop petit pour m'être utile lors de la Guerre Sainte. »

Athéna retrouvait bien là l'esprit tordu de sa sœur. Mais un élément l'intriguait.

« Comment as-tu fait pour savoir qu'Hadès renverrait mon Verseau à Moscou, et mettre ainsi Sergueï sur son chemin ? demanda-t-elle.

— J'ai simplement demandé à Apollon de me prêter sa Pythie. Tes chevaliers étaient alors tous morts et prisonniers des limbes sous le coup de la colère des Dieux. Mais tu t'agitais tellement pour obtenir leur grâce que j'ai pensé que ton obstination finirait par aboutir. Il fallait que je réagisse. Personne ne s'est intéressé à ma démarche à ce moment-là et Apollon ne m'a posé aucune question. L'oracle m'a révélé que ton Verseau serait ramené à la vie au plus proche de ses ennemis. Il m'a suffi de mener une enquête sur sa précédente existence pour deviner exactement où. Sergueï avait alors trois ans et la Pythie m'a également dit qu'il s'en écoulerait encore quatre avant qu'il ne croise le chemin de son père. Je l'ai néanmoins déposé aussitôt dans les sous-sols de Moscou. Pour qu'il grandisse en se faisant à son nouvel environnement et que leur rencontre ait l'air naturelle.

— Pourquoi ne pas avoir élevé l'enfant toi-même ? s'étonna Athéna. Tu connaissais parfaitement son potentiel supposé. Entraîné dans de bonnes conditions il représente une arme parfaite.

— Au cas où tu ne l'aurais pas remarqué, c'est un mâle, répliqua Artémis avec un dégoût non dissimulé. Et puis tu manifestes toi-même une telle répulsion à l'égard de ce genre de naissance, que je me suis toujours demandé ce qu'elle cachait réellement. Disons que je n'avais pas envie d'introduire le loup dans ma bergerie. »

Athéna retint un sourire. Pour une fois, sa sœur s'était montrée fort judicieuse. La surprise aurait pu être de taille.

« Que comptes-tu faire ? » reprit Artémis après un silence.

Sa question concernait autant le sort de l'enfant que les sanctions éventuelles qu'elle lui réservait. Elle tombait à point pour exposer sa stratégie.

« Eh bien, disons que la logique et l'esprit de revanche voudraient que je te dénonce ainsi qu'Ares et Iris au Haut Conseil Divin. L'atteinte à ma personne est indiscutable et j'ai le droit de réclamer justice. Mais c'est aussi une sédition en bonne et due forme que vous alliez commettre, contre l'ordre du Monde décidé par Zeus. Et votre misérable tentative risque fort de se transformer en haute trahison. »

Avec satisfaction, elle vit sa sœur pâlir.

« Toutefois sans le savoir, vous m'avez rendu un énorme service, poursuivit-elle. J'ai l'intention de me servir de Sergueï comme monnaie d'échange pour obtenir la levée de la sanction d'Hadès contre mes chevaliers. »

Comme elle l'espérait, cette information eut le don de faire bondir Artémis.

« Quoi ! Tu te servirais de notre pion de façon positive ? Si tu penses que nous allons te laisser faire, tu…

— Oh ! que si vous allez me laissez faire, la coupa Athéna avec dureté. Et pour plusieurs raisons. La première, comme je te l'ai déjà dit, c'est que je n'hésiterai pas une seconde à faire intervenir le Haut Conseil Divin en cas de contestation. Compte tenu des ennemis qu'Arès s'y est fait, je doute de l'équité de ses membres à votre égard. La deuxième, c'est que cet enfant va m'aider à soulever un raz de marée qui incontestablement balayera la monotonie de vos existences. Ce qui entre nous soit dit, entre en droite ligne dans vos projets de restructuration. La troisième, c'est simplement pour éviter que je réduise immédiatement en fumée ton si joli domaine. Je te laisse le temps de sauver les meubles, avant le branle-bas de combat final. Et crois-moi, si Sergueï est bien ce que je pense, l'Olympe va devoir sérieusement se remettre en question. »

La bouche ouverte sur une nouvelle récrimination qui ne venait pas, Artémis analysait avec méfiance les propos de sa sœur.

« Tu as décidé de bouleverser l'ordre établi toi aussi ? finit-elle par demander avec incrédulité.

— D'une certaine manière oui. La répétition de vos attaques stupides m'a lassée. Tant qu'à répliquer, autant le faire en atteignant tous ceux qui ont un jour tenté de me détruire. Ce qui m'amène à une quatrième raison, nous pouvons fort utilement nous allier. Mon silence et la promesse d'un renouveau dans l'ordre divin, contre plus aucune ingérence de votre part avant que Sergueï ne soit apte à provoquer la catastrophe que j'envisage. Et quoi qu'il advienne, vous m'abandonnez la libre disposition du sort de l'humanité.

— Tu sais très bien que si je t'ai attaquée c'est en raison de l'arrogance de cette espèce nuisible, s'offusqua immédiatement Artémis.

— Je te demande simplement de ne pas chercher à anéantir les hommes. Je n'ai jamais dit que j'étais contre certains réajustements. Mon plan ne peut que te séduire. Car, que je le veuille ou non, il aura sans doute de nombreuses répercutions sur l'humanité, ce qui obligera celle-ci à des prises de conscience radicales. »

Abasourdie, la Chasseresse mit quelques secondes avant de répondre.

« Si tu acceptes de faire aussi le ménage chez toi, je veux bien te promettre de ne pas bouger avant de voir comment tu comptes t'y prendre. Mais je ne t'assure pas de demeurer ton alliée par la suite. Tout sera fonction de l'enchaînement des événements. J'accepte de retenir Arès. Je suis toutefois curieuse de savoir à quoi tu songes.

— Ça c'est mon secret, se défaussa Athéna. Je compte sur toi pour convaincre notre frère de se tenir tranquille. »

Et sur un sourire presque charmeur, elle disparut pour réinvestir son enveloppe charnelle demeurée sur la Terre.


De son côté Saori n'avait pas perdu de temps. Elle avait ordonné le déploiement de nombreux gardes pour interdire toute incursion vers le Palais, congédié la totalité du personnel pour le reste de la soirée, fait amener Camus dans une petite pièce proche de celle où Athéna officierait, trouvée quelques minutes pour apporter un peu d'encouragement et de réconfort au Verseau en l'assurant de son soutien, et terminé de convoquer ses chevaliers d'Or au grand complet. Tout était mis en place pour que l'intervention d'Athéna se passât loin d'oreilles malencontreusement indiscrètes.

Rassemblé dans la grande salle des audiences, chacun attendait la manifestation divine avec appréhension. Jamais un jugement d'une telle envergure n'avait auparavant été porté au Sanctuaire, et Shion lui-même était nerveux.

Installé sur son trône, Saori tentait vainement de meubler la conversation pour dissiper la tension. Debout à ses côtés, son Grand Pope répondait de manière évasive. L'expression soucieuse, Dohko l'avait rejoint, brisant sciemment la ligne de conduite qui lui imposait de demeurer en retrait du trône en cas de réunion officielle. Saori ne s'en formalisait pas. Elle savait que la réaction d'Athéna serait identique à la sienne. L'exceptionnel de la situation méritait quelques petits aménagements. Si les deux hommes ressentaient le besoin de se soutenir en exprimant clairement l'engagement de leur amitié l'un envers l'autre, elle n'y voyait pas d'inconvénient. Ce qui la gênait davantage, c'était l'importance du malaise que trahissait leur attitude.

Camus n'était pas là et son absence accentuait encore l'inquiétude ambiante. Mü, Angelo et Aphrodite entouraient Saga, qui refusait obstinément de se tourner vers son frère depuis leur arrivée.

Kanon se tenait d'ailleurs prudemment à l'écart de tout le monde, et plus particulièrement des regards assassins de Milo, qui à l'étonnement de tous parvenait néanmoins à se contenir en sa présence.

Shura et Shaka demeuraient proches du petit groupe, comme si leur implication coupable les stigmatisait par rapport aux autres.

Aldébaran se retrouvait donc solidaire d'Aiolia qui comme lui avait raté le train en marche. Le Brésilien montrait un visage véritablement désolé et quelque peu anxieux pour la suite des événements.

Bien que restant aux côtés du Taureau, le Lion surveillait avec une attention inquiète son frère Aioros, qui à l'instar de Kanon s'était réfugié dans un coin isolé de la pièce. Le Sagittaire l'avait attendu pour rejoindre le Palais, et au plaisir de cheminer avec son frère aîné, avait vite succédé l'atterrement de la confession rapide que lui avait faite celui-ci sur sa précédente démarche auprès de Shion. L'Atlante avait beau eu le rassurer en lui disant que son intervention n'était en aucun cas responsable de la découverte de la faute du Verseau par Athéna, et qu'elle lui avait même été fort utile pour lui permettre de trouver des éléments à décharges, il se sentait coupable.

La conversation de Saori ayant fait les frais de la morosité ambiante, la pièce était maintenant plongée dans un silence que seul le frôlement des armures troublait parfois. Le retour d'Athéna fut donc presque accueilli avec des soupirs de soulagement. Tout, plutôt que l'insupportable de cette attente. La puissance de son cosmos envahit instantanément les lieux, et les treize hommes se tournèrent aussitôt avec respect vers elle pour la recevoir. Chacun ayant eu largement le temps de s'imprégner de la situation, elle attaqua sans préambule.

« Saori vous a réuni afin que vous preniez tous connaissance de mon verdict. Compte tenu de l'importance de la dissidence qu'a suscitée cette affaire, il touchera non seulement le Verseau et l'enfant né de ses amours coupables, mais plusieurs d'entre vous. Il va de soi que rien de tout ce qui va se dire à présent ne doit filtrer à l'extérieur. Je pense que vous en comprendrez aisément la raison en écoutant mes décisions. Shion, il est temps que Camus nous rejoigne. Va le chercher. »

Sans un mot l'ancien Bélier s'exécuta. Deux minutes plus tard, Camus traversait à son tour la grande salle pour se rendre devant sa déesse. L'arrivée du Verseau sous l'escorte du Grand Pope avait quelque chose de solennel et de déplacé. Revêtu de son armure et blindé dans un reste d'orgueil, il avançait en donnant l'illusion d'une force dont la fatigue et les coups du sort incessants l'avaient dépouillé.

Sans arrogance, mais la tête haute, il franchit le groupe de ses frères d'armes en ne leur accordant pas un regard. Derrière lui, Shion marchait comme à regret. Ses yeux parme cherchaient en vain à attirer l'attention d'Athéna. Rigide et sévère, elle s'attachait obstinément à suivre la progression du Français, qui se serait sans doute bien passé d'une telle revue de détail.

Arrivé devant le trône majestueux, Camus s'inclina, puis d'un mouvement devenu étrangement familier depuis quelques jours, il posa un genou à terre, tandis que Shion retournait à sa place en adressant à la déesse un regard soutenu, lourd de reproches informulés. Il ignorait encore tout de son plan, et elle se doutait qu'il n'hésiterait pas à prendre le parti de ses hommes si elle se montrait trop dure. C'était un risque à courir, quitte à se séparer de cet élément d'exception s'il refusait d'admettre ses raisons et de se plier à sa volonté, qui pour une fois dépasserait largement le cadre ordinaire.

Il était temps pour elle d'imposer sa décision, et se fut sans aménité qu'elle porta les yeux sur le reste de ses chevaliers. Immobiles quelques pas en arrière du Verseau, ils la dévisageaient avec gravité, anxiété ou confiance, mais tous reconnaissaient implicitement son autorité. Retrouvant une attitude moins rigide, elle s'adressa à eux en ignorant délibérément Camus.

« Connaissant la célérité avec laquelle vous parvenez à échanger des informations via votre cosmos, je pense que vous êtes maintenant tous au courant des détails de l'affaire qui nous vaut ce soir d'être réunis », commença-t-elle, en laissant errer son regard plus particulièrement sur Aiolia, Aldébaran et Aioros.

À l'inclinaison de tête plus ou moins gênée de ceux-ci, elle poursuivit, sans s'attarder sur l'illégalité de cette manière de communiquer performante.

« Bien, dans ce cas venons-en à l'essentiel : mon verdict concernant l'inqualifiable conduite du Verseau et les sanctions qui risquent de tomber sur les têtes des imprudents qui ont décidé de le juger à ma place. Mais avant, je veux d'abord vous informer du sort que je réserve à l'enfant que vous avez tenté de soustraire à ma vigilance. »

À ses pieds l'expression impavide du Verseau se troubla. Curieuse de voir jusqu'où il oserait la braver, elle lui accorda quelques secondes, mais il eut l'intelligence de ne pas l'interrompre.

« Vous êtes tous en charges de responsabilités et de devoirs écrasants, et je vous suis redevable de vos engagements, poursuivit-elle. Dans la mesure du possible je peux vous accorder certaines compensations. Mais il existe aussi des interdits bien spécifiques. Deux apprentis Or de sexe différent en compétition pour la même armure ne doivent jamais avoir de relations intimes. J'ai formellement proscrit ce genre de rapport pour une unique raison. Elle peut déboucher sur une naissance que je qualifierai à risque. Vous avez tous plus ou moins pu vous en apercevoir récemment. Les pouvoirs étonnants dont a fait preuve Sergueï le place bien au-dessus d'un simple apprenti, fût-il un Or. Et je vous laisse imaginer son potentiel une fois entraîné et adulte. »

Laissant planer quelques secondes de silence elle s'assura que tous intégraient la portée de ses paroles.

« Certains d'entre vous comprennent apparemment mal que je n'utilise pas cette puissance à mon profit, continua-t-elle en fixant Angelo. Je n'ai pas à vous en livrer la raison. Sachez simplement qu'elle découle d'un problème majeur lié à nos armures, qui dote un tel enfant d'une… possibilité dont la prudence voudrait que l'on s'écarte. Néanmoins, les récentes incursions de membres de ma famille dans mes affaires m'ont déterminée à répliquer une bonne fois pour toutes. Je suis d'autre part lasse des Guerres Saintes, et de l'ouvrage sans cesse à remettre sur le plan terrestre. Mon premier réflexe était de faire exécuter Sergueï, pour nous mettre tous à l'abri de l'éventuel danger qu'il représente. Et quand je dis tous, c'est tous. Olympiens y compris. Mais Kanon a su me rappeler que mon oncle Hadès est suffisamment arrogant pour espérer se servir des pouvoirs d'un tel enfant sans courir de risque. Il rêve d'obtenir une recrue de ce genre depuis qu'il sait que cette possibilité existe. J'ai beaucoup réfléchi, et j'ai décidé de faire d'une pierre deux coups. Dans un premier temps, je vais lui proposer un échange. Cet enfant, contre la restitution pleine et entière du cosmos de tous mes chevaliers, et l'abandon de ses manigances contre les cinq dont il a cru pouvoir se servir contre moi. »

À l'écoute de cette décision, le Verseau releva la tête vers elle en frémissant.

« Tous les Spectres ont intégré leurs surplis à l'âge adulte, s'insurgea-t-il. Les Enfers ne sont pas adaptés pour un enfant. Surtout si celui-ci a vécu auparavant sous la douceur du soleil. Qu'il ait des affinités avec le Puits des Morts et un des surplis du monde infernal n'y changera rien. Perséphone elle-même n'a jamais pu s'y accoutumer. Sergueï n'est pas un pion ! »

Forte et claire, la voix de Camus sonnait comme un défi. Milo se mordit les lèvres tandis que tous les regards se braquaient sur le onzième gardien avec plus ou moins de stupeur et d'appréhension. Le Scorpion savait pourtant que dans son état il résisterait mal aux tensions. Il aurait dû demander à Shaka de le priver discrètement et momentanément du sens de la parole. Mais il était trop tard.

« Tu ne sais même pas ce dont ton fils est réellement capable, lui retourna Athèna sans la moindre indulgence. Alors si j'étais à ta place, je me tairais. Je te rappelle que je ne me suis toujours pas prononcée sur ton sort. »

La menace était claire. Néanmoins révolté par l'avenir qu'elle envisageait pour Sergueï, Camus refusa de baisser les yeux sous les iris chargés de colère. Aussi cruels et injustes que fussent parfois les apprentissages, aucun n'avait jamais cumulé les difficultés qu'elle prévoyait pour Sergueï. Il n'avait pas pleuré secrètement la mort d'Isaak et tout quitter pour Hyoga pour demeurer les bras croisés alors qu'elle bradait la vie de son propre fils. Dans un coin de sa tête il sentait Milo, qui par le biais de son cosmos s'agitait pour l'exhorter au calme. Mais même par amour il refusait de se résigner à abandonner Sergueï. Agir ainsi pour se préserver des foudres d'Athéna aurait été la pire des lâchetés et totalement opposé à ce que lui soufflait sa nature profonde. Amorçant une légère bouffée de cosmos, il laissa dériver une pensée triste et forte jusqu'à son amant.

« Pardonne-moi Milo ».

Puis, sans manifester la moindre crainte, avec déférence, mais fermeté, il répondit à Athéna.

« Ce n'est pas tant que vous souhaitez vous servir de Sergueï comme monnaie d'échange qui m'ennuie. Mais le fait que vous semblez déterminée à laisser votre oncle le manipuler comme il le désire ensuite. Saga m'a autrefois trop employé à surveiller des situations de ce genre pour que je n'y voie pas l'amorce d'un plan d'une autre envergure. J'ignore ce que vous envisagez réellement. Cependant, cela m'effraie pour le bien de cet enfant, qui pour l'instant n'a pas d'autres torts que celui d'être né. »

Il s'opposait clairement à elle, et l'expression fermée de la jeune femme n'avait rien de rassurant. Redoutant qu'elle le foudroie sur place, Milo voulut se précipiter en avant. La poigne de fer de Death Mask l'en empêcha, tandis que son propriétaire lui soufflait simultanément à l'oreille :

« Je dois dire qu'il m'impressionne ton morceau de banquise ambulante. »

Ses paroles, plus que son geste, retinrent le Scorpion de se débattre. Si Angelo admettait son admiration pour le Verseau, alors il se ralliait plus ou moins ouvertement à lui à sa manière. Il demeurait peut-être un espoir. Sur sa gauche, le mouvement de Saga qui s'avança près du Français lui prouva que tout restait encore possible. Négligeant le haussement de sourcils à la fois surpris et contrarié d'Athéna, le Gémeau s'agenouilla à côté du Verseau à la grande inquiétude de Kanon.

« Je ne cautionne pas les paroles de Camus, mais je veux que vous sachiez qu'à partir du moment où vous accordez la vie à cet enfant pour l'utiliser malgré tout le danger qu'il semble représenter, je considère qu'il serait regrettable pour votre image de condamner son père. Pour ma part je pense m'être déjà suffisamment exprimé sur tous les éléments de cette affaire pour réclamer votre indulgence. Quelle que soit votre décision, je juge que le Verseau ne doit pas mourir, et je veux que vous sachiez que je ne me désolidariserai pas de sa personne. »

Effaré, Kanon allait à son tour intervenir, lorsque la main d'Aldébaran s'abattit sur son épaule.

« Attends, lui intima à voix basse le Brésilien. Ce n'est pas en jetant de l'huile sur le feu que tu parviendras à sauver ton frère. S'il met sa tête dans la balance, c'est qu'il est sûr de lui. Regarde. »

Au même instant, Aphrodite rejoignait Camus et Saga pour poser à son tour un genou à terre devant sa déesse.

« Il en va de même pour moi, déclara simplement le chevalier des Poissons, tandis que Mü se mettait en mouvement, suivit de près par Shura, puis par Shaka.

— Je ne sais pas s'ils se sont concertés, mais Athéna va devoir assumer son verdict à l'encontre de Camus avec toutes les conséquences qu'il entraînera », murmura encore Aldébaran.

Se dégageant de la poigne du Taureau, Kanon franchit à son tour la courte distance qui le séparait du groupe. Il n'avait pas fait tout ça pour voir Saga se sacrifier. Athéna paraissait l'apprécier. Alors, autant leur faire profiter de sa faveur. Sans hésitation, il prit place à côté de son frère, s'attirant pour la première fois de toute la journée l'ébauche d'un sourire et un regard reconnaissant de la part de celui-ci.

Avec un grognement agacé, Angelo lâcha Milo pour s'avancer à son tour avant de fléchir comme les autres un genou devant Athéna. Abasourdi par un tel élan de solidarité, le Scorpion fut le dernier à les rejoindre. Il s'inséra avec résolution entre Aphrodite et Camus, profitant de la manœuvre pour effleurer les doigts de son amant de façon rassurante.

Dépassé par l'ampleur du mouvement en sa faveur, Camus parvenait pour une fois difficilement à museler l'émotion qui l'étreignait, et il dut détourner les yeux sur les marches menant au trône pour ne pas se trahir.

Une expression plus que satisfaite sur le visage, Shion agrippa le poignet de Dohko pour lui interdire de se déplacer auprès de ses frères d'armes. Il était préférable d'éviter de trop froisser l'orgueil divin, et pour cela il fallait que certains d'entre eux se tiennent à l'écart.

Apparemment hermétique à ce manège, Athéna laissa planer un regard lourd de mécontentement sur ses chevaliers, tandis qu'une indicible tendresse la gagnait intérieurement. Ils étaient valeureux et fiers, et pourtant, à cet instant précis, ils acceptaient de s'incliner devant elle pour sauver l'un des leurs.

La tête basse, ils lui témoignaient le plus grand respect en s'en remettant à sa clémence. Mais tous savaient que leur attitude s'apparentait à une fronde. Elle conservait leur dévouement, mais ils revendiquaient leur libre arbitre. Huit d'entre eux, dont Kanon, l'instigateur de la chute du Verseau, se ralliaient en toute connaissance de cause au sort du Français. Et si elle en jugeait à l'expression atterrée des autres, il suffirait d'un rien pour que ses Ors n'ayant pas encore bougé finissent par les rejoindre. Shion avait beau conserver un immobilisme parfait à ses côtés, elle se doutait qu'il leur défendait du regard de s'approcher. Il n'y avait qu'à considérer l'air malheureux du Sagittaire qui éprouvait visiblement la plus grande difficulté à demeurer sur place.

Cet élan de fraternité discutable avait au moins le mérite d'exister, et son estime pour ses troupes se renforça. Ses hommes étaient non seulement braves au combat, mais courageux dans la vie ordinaire, et capable de lui tenir tête sans la renier. D'un côté plus pragmatique, elle ne pouvait pas non plus se payer le luxe de se priver de la majorité des piliers de sa garde dorée. Les remplacer prendrait des années.

En outre, si elle épargnait Sergueï, le panorama de ses ennemis allait se modifier dangereusement. Avec Hadès, elle connaissait les règles. Elle avait tout à découvrir de l'adversaire qui se profilait. L'enfant semblait pour le moment inoffensif, mais personne, pas même la Pythie, ne pouvait augurer de la façon dont il se comporterait adulte. Ce constat ne fit que la conforter dans sa décision. Glissant sur les neuf chevaliers à ses pieds, ses yeux finirent par se fixer avec sévérité sur le Verseau.

« J'accepte d'écouter la requête de tes pairs, et je reconnais que ta faute va me servir, attaqua-t-elle avec une dureté qui n'admettait aucune interruption. Ta stupidité va me permettre de négocier vos cosmos tronqués. Je vais ainsi retrouver l'intégralité de mes forces tout en parvenant à me venger de mon oncle. Je devrais donc logiquement te remercier. »

Progressivement tous les visages se relevaient sur elle, mais elle refusait de lâcher les orbes bleus du Verseau. Son châtiment devait être à la hauteur de la protection qu'elle lui accordait, au cas où son nom en tant que géniteur de Sergueï serait par la suite découvert. Il fallait que les autres Dieux y décèlent le poids d'une sanction divine, qu'elle ne tolérerait pas de voir balayée, quelle que soit l'ingérence. Mais elle tenait aussi à le punir pour son inconséquence. Elle ne ferait donc preuve d'aucune retenue à son encontre.

« Mais je n'oublie pas que tu as été capable de braver un des interdits les plus sacrés du Sanctuaire, enchaîna-t-elle d'un ton toujours aussi sévère. Même si des circonstances bien particulières s'y prêtaient, ta position te mettait normalement au-dessus de telles considérations. Tu as reçu un entraînement bien spécifique, tu es un Or, tu as juré de me servir et de respecter mes règles. D'autre part tu es le Verseau. Celui qui doit savoir faire abstraction de ses émotions et n'écouter que la logique de sa raison en situation de crise. Et ceci, quels que soient les évènements. Tu avais pourtant réussi à te fondre dans cet enseignement au-delà des espérances de ton Maître, puisque pour beaucoup tu représentes ici celui qui n'a pas de cœur. »

Positionnée directement à côté de Camus, elle vit Milo se raidir sous le coup de la colère.

« Néanmoins je te suis redevable, poursuivit-elle sans se laisser distraire. Alors voici mon verdict : je t'accorde la vie sauve. Tu conserveras ton rang et les obligations rattachées à ta charge. Le secret sur ta paternité sera préservé et Hadès lui-même ignorera lequel des Douze a trébuché. Artémis est la seule à le savoir et je sais qu'elle conservera le silence pour préserver notre accord. Mais je n'accepterai plus aucun autre manquement de ta part. Dorénavant, la faute la plus infime que tu commettras sera sanctionnée. »

Apparemment imperturbable, Camus ne bronchait pas. Près de lui, il n'était pas difficile de deviner que le Scorpion bouillonnait. Curieuse de voir jusqu'à quand le Grec parviendrait à se contenir elle enchaîna en faisant mine de ne pas le remarquer.

« Je veillerai à laisser des consignes à Shion te concernant si jamais tu me déçois de nouveau. S'il ne les applique pas, je m'occuperai personnellement de ton cas, pour te punir sévèrement cette fois-ci, mit-elle implicitement en garde son Grand Pope contre toute tentation de laxisme envers un Verseau déjà bien éprouvé. À l'avenir, je ne te ferai grâce de rien. La moindre erreur de stratégie, le plus petit défaut de jugeote, l'hésitation la plus brève, ou toutes autres faiblesses qui mettraient en balance la réussite d'une de tes missions, et tu seras durement châtié. Dis-toi qu'à partir d'aujourd'hui, il n'y a plus aucune indulgence pour toi. »

S'interrompant quelques secondes, elle le laissa digérer ses premières paroles avant d'achever en durcissant encore le ton :

« Quant à Sergueï, ose encore évoquer une seule fois son nom devant moi, et c'est la mort assurée. Tu n'as pas idée du potentiel réel de cet enfant, et encore moins de ce qu'il représente véritablement. Sans la duplicité d'Artémis, tu ne saurais même pas que tu as un fils. Le temps que je rencontre Hadès, il sera transféré aux Enfers dès demain. Il est hors de question que tu le revois d'ici là, où que tu prennes contact avec lui de quelque manière que ce soit. Et si l'avenir t'amène à croiser de nouveau sa route, il sera préférable que tu ne vois plus en lui qu'un adversaire. Tu n'étais pas censé avoir un enfant avec Aslinn. Alors, suis mon conseil : oublie-le. »

Les poings serrés, Milo écoutait ce jugement sévère qu'il trouvait particulièrement injuste. Il avait du mal à réfréner sa rage. Si Camus avait encaissé sans sourcilier la première partie de celui-ci, il avait parfaitement vu ses épaules s'affaisser à l'énoncée de la seconde. Personnellement le Grec avait réagi inversement, mais il pouvait parfaitement comprendre que le Verseau fût attaché à son enfant et qu'il vécut mal l'idée de ne pas être autorisé à le revoir, sans compter le fait de le considérer ensuite comme un ennemi.

Le Scorpion retenait néanmoins qu'Athéna pardonnait au onzième gardien en lui permettant de demeurer au Sanctuaire. Il n'avait plus à craindre le spectre d'une séparation tant redoutée. Ravalant ses récriminations, il n'avait plus qu'une hâte : que cette réunion se terminât rapidement, pour enfin se retrouver seul avec son amant et déposer un baume sur son âme endolorie.

De son côté, Shion sentait la tension qui l'habitait se relâcher légèrement et il soupira intérieurement. Connaissant les rares, mais violentes colères de sa Déesse, Camus s'en tirait presque bien. La suite l'inquiétait pourtant quelque peu, et ce fut d'une oreille extrêmement attentive qu'il prit note des intentions d'Athéna envers le reste des Ors rebelles.

« À présent, je vais rétribuer ceux qui se sont permis de s'immiscer dans mes affaires à la hauteur de leur engagement, commença-t-elle en fixant tour à tour ceux qu'elle avait bien l'intention de punir également. Angelo. La privation de ton apprenti est un mal nécessaire. Que tu aies essayé de le défendre est tout à ton honneur. Mais pas de me dissimuler sa nature réelle. Or je suis persuadée que tu as été l'un des premiers à te douter de l'identité cachée de cet enfant. J'en déduis que ton désir d'enseigner dépasse ton besoin de tranquillité. Cependant, je te suspecte aussi d'avoir pris goût à l'élitisme en te retrouvant à charge du meilleur élément qu'aient jamais compté nos rangs. Parallèlement, le nombre des nouveaux apprentis se renforce chaque jour, et la bonne volonté d'Aldébaran pour les dégrossir ne peut plus y suffire. Surtout qu'il doit gérer des niveaux totalement différents en s'adaptant constamment aux bévues d'un cas particulier. »

Avec intérêt, elle voyait le regard cobalt s'étrécir au fur et mesure qu'elle parlait. Death Mask fréquentait trop assidûment les arènes pour ignorer le souci du Brésilien. Le Taureau avait beau adorer les enfants et faire preuve d'une patience d'ange pour les évaluer avant de les envoyer rejoindre leurs Maîtres respectifs, il était connu de tous qu'il était débordé et qu'il se plaignait régulièrement de sa plus récente recrue. Connaissant son indulgence et son implication envers les plus jeunes, ce dernier détail était loin de passer inaperçu. D'autant plus qu'il se désolait d'un ton teinté de désespoir et de résignation, qui en disait long sur le comportement problématique dudit apprenti.

Le petit Grec en question était pourtant un enfant bourré de bonnes intentions et d'un cosmos très prometteur, mais plus maladroit que lui ne devait pas exister. Que ce fût en actes ou en paroles, il cumulait catastrophe sur catastrophe. Au point qu'Aldébaran passait la majorité de la journée à réparer les bêtises qu'il commettait. Mélina elle-même commençait à regarder le gamin de travers, et tous les chevaliers qui avaient essayé de le soulager en prenant le petit sous leur responsabilité quelques heures y avaient renoncé. Athéna enfonça donc le clou avec une sorte de délectation jubilatoire :

« Ce sera donc une punition suffisamment importante pour toi d'apprendre que dès demain, le petit Yanos remplacera Sergueï à tes côtés.

— Quoi ?!

— Je n'accepterai pas la moindre protestation, Angelo. Alors, garde ta salive pour t'excuser auprès des autres des bêtises que va te faire ce gamin. Tu vas en avoir besoin. »

Si elle n'avait pas été aussi fâchée, l'indignation affichée Death Mask l'aurait fait rire. La punition serait amère. Après l'enseignement d'une perle comme Sergueï, récupérer le pire de tous les apprentis allait vite se transformer en véritable calvaire pour le Cancer.

« Ah ! une dernière chose, ajouta-t-elle devant la lueur soudain malsaine du regard de celui-ci. Il est évident que je n'accepte pas que tu t'en débarrasses accidentellement. Ce petit doit rentrer tous les soirs. À toi de te débrouiller pour lui éviter de succomber face à une épreuve trop difficile. II va te falloir balayer soigneusement les écueils devant lui. Et crois-moi, ils ne manqueront pas.

— Mais comment voulez-vous que je fasse, râla l'Italien. Il est plus maladroit qu'un éléphant dans un magasin de porcelaine.

— À toi de trouver une parade, répliqua Athéna sans se laisser attendrir. En mettant à son profit le sens étonnant du dévouement que tu as développé pour Sergueï par exemple. »

Etouffant un juron, Death Mask se renfrogna.

« D'autre part, en tant que gardien du Puits des morts, je veux que tu transformes cette zone en frontière infranchissable, poursuivit-elle avec plus de sévérité. Si Sergueï décidait de nous rejoindre, il emprunterait obligatoirement ce passage. En aucun cas il ne doit le franchir. Si tu le revois un jour, quoi qu'il fasse et quoi qu'il te dise, tu devras le lui interdire. »

L'évocation du sort réservé à l'enfant suffit à faire retomber l'esprit de rébellion du Cancer. À la manière d'une douche froide, elle le glaçait, parce qu'elle le plaçait face à un manque d'alternative effrayant. Il avait voulu sauver Sergueï. Non seulement il le perdait, mais il risquait de s'opposer à lui dans un proche avenir. Sa véritable punition se situait sans doute ici et il préféra montrer profil bas. Se faire oublier et acquiescer dans le bon sens lui laisserait peut-être le temps de trouver une parade. En tout cas il devait admettre qu'il comprenait un peu mieux la mine défaite du Verseau.

Satisfaite de le voir rentrer dans le rang, Athéna se tourna vers le deuxième sur sa liste.

« Mü. J'ai été particulièrement étonnée d'apprendre que tu avais pris part à cette mascarade. J'aurais pu concevoir que tu te préoccupes du sort de Camus, mais que tu te dresses ainsi en paravent entre ton ancien Maître et les comploteurs est plus discutable. D'autre part, tes propos concernant la réaction de l'armure du Verseau et ton manque de réactivité à ce moment-là m'ont déçu tout en m'ouvrant les yeux. »

Elle exposait ses griefs avec une sorte de discernement décalé qui alerta le jeune Atlante que l'orientation de son châtiment se trouvait là, sans qu'il parvînt à deviner où elle voulait véritablement en venir.

« Il semblerait que tu aies encore besoin d'apprendre, poursuivit-elle. Ce qui sera également bon pour te rappeler le sens du respect que tu dois à tes aînés. En conséquence, j'ai donc décidé de te placer de nouveau directement sous la responsabilité de Shion, et ce, jusqu'à ce que tu maîtrises parfaitement le langage des armures. L'incident précédent nous prouve qu'une telle faille est préjudiciable. Il ne doit donc pas se reproduire. Personne d'autres que ceux ici dans cette salle ne le sauront, mais à partir d'aujourd'hui tu retrouves le grade d'apprenti. »

À ses côtés, elle sentit nettement son Grand Pope se détendre. Pour la première fois depuis le début de la réunion, Mü porta un regard presque timide sur son ancien Maître. C'était une sanction à la fois inattendue, contrariante et constructive. Mis à part ses frères d'armes directs personne ne serait mis au courant, ce qui n'égratignait pas trop sa fierté. Cela demeurait une régression un peu humiliante, mais tout compte fait relativement modérée, et surtout apte à combler un enseignement trop tôt interrompu. Par rapport à Angelo, Mü s'en tirait plutôt bien.

Les craintes légitimes de son Grand Pope apaisées, Athéna interpella le suivant.

« Aphrodite. Ton cas s'apparente à celui du chevalier du Bélier, dans le sens où tu as fait preuve d'un double jeu encore plus marqué. Le point positif, c'est que tu viens de nous prouver que tu peux parfaitement donner le change, et ce, malgré les difficultés qui semblent les tiennes depuis ton retour parmi nous. Contrairement à ce que laissent supposer tes façons, tu parais de nouveau capable d'évoluer à l'aise au sein d'une société à laquelle tu désires cacher tes véritables intentions, quitte à manipuler de multiples personnes. Alors plutôt que de voir ce talent se tourner contre moi, il me semble intéressant d'en profiter à mon tour. Je vais même te demander de l'exploiter au maximum de ses capacités. Initialement, il était prévu que Kanon infiltre les Enfers avec Shaka pour trouver un moyen de contourner la condition d'Hadès. La particularité de Sergueï nous offre une solution inattendue. Je désire malgré tout conserver un œil direct sur mon oncle, mais il devient inutile que deux de mes chevaliers se frottent à ce jeu dangereux sans que leurs arrières soient parfaitement assurées. Je retire donc Kanon de cette affaire», annonça-t-elle en dévisageant l'ancien Marina à ses pieds.

Sans surprise, le cadet des Gémeaux comprit que son ralliement de dernière minute à Saga avait un prix. Elle l'évinçait d'une mission d'importance. Cela ne le gênait pas véritablement. Il comptait bien profiter de cette « mise en disponibilité » pour agir selon son bon vouloir, et surtout, il venait de se réconcilier avec son jumeau, ce qui était l'essentiel.

« Quant à toi, reprit-elle en plantant de nouveau son regard dans celui si bleu du chevalier des Poissons, ton attrait pour t'investir dans la surveillance et le détournement d'attention va te valoir une promotion. Il est hors de question que je perde l'évolution de Sergueï de vue une fois qu'il aura rejoint les troupes infernales. Cela, Hadès peut le comprendre. Il s'y attendra même. Je te nomme donc officiellement ambassadeur auprès du monde infernal. Mon oncle demeurant coincé dans son urne, c'est toi qui seras chargé de remettre Sergueï à ses Juges. Et je compte bien que tu te débrouilles ensuite pour prendre régulièrement des nouvelles de cet enfant en te rendant en personne dans ta nouvelle ambassade », acheva-elle.

La mine soudain plus sombre, le Suédois la fixait sans enthousiasme. Curieuse de découvrir s'il oserait contester ses ordres, elle lui demanda :

« Cela te pose un problème ? »

Face à ce petit jeu sournois, Aphrodite se renfrogna davantage. Oui, cela lui en posait un. Il allait y perdre sa quiétude à peine retrouvée et devoir renouer avec une hypocrisie qu'il aurait préféré définitivement abandonner derrière lui. Mais surtout, l'idée d'être confronté à Minos ne le réjouissait pas plus que cela. La cruauté de ce juge l'avait toujours révulsé. Et puis, à chaque fois qu'il s'absenterait du Sanctuaire il n'aurait plus accès au réconfort d'une personne qui comptait de plus en plus pour lui. La prudence lui soufflait toutefois de se taire, et d'un mouvement résigné il secoua la tête en signe de dénégation.

« Bien, ronronna presque Athéna parfaitement conscience des réticences de son douzième gardien. Poursuivons. Shaka. Alors toi, tu as été la mauvaise surprise à laquelle je ne m'attendais pas. Ceci dit je salue ton courage, mais j'avoue que je désapprouve entièrement ton implication. Non seulement tu n'étais pas concerné, mais on ne t'avait rien demandé. Apparemment tu aimes faire cavalier seul et te fier à ton raisonnement sans passer par la concertation. Je vais donc te donner l'occasion unique de prouver la pertinence de tes décisions. Contrairement à Kanon, je veux que tu poursuives ta descente aux Enfers. Sois terne, doute, utilise la philosophie d'Hadès, fais en sorte que ses Spectres t'approchent pour essayer de te circonvenir. »

Elle parlait avec une telle détermination qu'il comprit qu'il n'y couperait pas : il ferait figure de traître envers le Sanctuaire.

« Une fois dans la place, tu deviendras mes yeux et mes oreilles. En cas de problème, Aphrodite sera ton relais sur le terrain. Rien que de très honorable pour notre cause me diras-tu. À un détail prêt. Je désire que tu profites de ta position pour manœuvrer les Spectres en les poussant à commettre certaines erreurs irréparables avec Sergueï. Cet enfant ne doit en aucun cas trouver une place stable parmi eux, et encore moins s'y sentir heureux. Il ne doit accorder sa confiance qu'au Surplis qui l'aura choisi. Et si le dépit finit par le pousser à faire ce que je souhaite, tu devras l'éliminer sitôt que tu percevras un grand bouleversement cosmique. Sergueï est la tête de pont qui me servira à venger le Sanctuaire de la fourberie d'Hadès. Mais nous ne pouvons pas courir le risque de l'affronter lorsque les éléments se déchaîneront. Suis-je assez claire ? »

Contrarié dans son sens de la justice, la Vierge parvint toutefois à opiner silencieusement de la tête en conservant une expression insensible. Pour qu'Athéna le chargeât de tuer un enfant innocent, le risque que celui-ci représentait devait être bien réel. Il agirait donc en fonction des évènements. Il se réservait malgré tout le droit de juger une fois le moment venu. Il fallait simplement qu'elle le crût inféodé à ses ordres.

Touché au cœur par ces paroles, Camus eut pour sa part un mouvement de révolte qui n'échappa pas à l'œil d'Athéna. Sans le réflexe de Milo, qui avait franchement saisi sa main et la serrait maintenant à l'écraser, il se serait déjà opposé à elle.

De son côté Angelo conservait un calme tout relatif, qui ne devait de ne pas voler en éclat que grâce au soutien discret d'Aphrodite à ses côtés. Le malaise était palpable, et Shion retenait son souffle. Mais l'heure n'était plus à la contestation et pour le bien de tous, ses chevaliers préférèrent tous garder un profil bas.

Athéna savait que cette partie de son plan serait incomprise et paraîtrait même d'une cruauté peu ordinaire. Mais à moins de leur dévoiler la réalité complète qui se cachait derrière Sergueï, elle n'avait pas d'autre choix. Il était encore beaucoup trop tôt pour cela.

Le passé lui avait appris que l'avenir demeurait toujours incertain, et peut-être trouverait-elle une solution différente pour parer au danger. En attendant, l'ignorance de la vraie nature de Sergueï protégeait ses chevaliers. Et elle préférait courir le risque de passer pour une manipulatrice sans cœur que de les voir tous décimés par des Dieux étrangers à la recherche d'informations. Ne sachant rien, ils n'avaient rien à révéler, et surtout, n'importe quelle divinité s'apercevrait rapidement de leur ignorance et donc de l'inutilité de les torturer.

À l'instar de Saori elle reconnaissait la valeur, la gentillesse et l'innocence du petit garçon qu'elle venait de condamner, mais un complot politique à l'échelle stellaire ne souffrait d'aucune sensiblerie individuelle.

« Shura, enchaîna-t-elle pour couper court au désenchantement des réflexions de chacun. Il me faut compter sur toutes les compétences pour entraîner au mieux les soldats et les chevaliers qu'il nous reste, car nous serons sans doute confrontés à de nouveaux combats dans les années à venir. Angelo fait de l'excellent travail, mais il ne peut pas être sur tous les fronts. Je sais que tu supervises la reconstruction du Sanctuaire en t'occupant de la gestion courante des denrées et des matériaux qui transitent jusqu'à nous. Tu as remis de nombreuses choses en place, et à présent tu devrais pouvoir déléguer facilement une partie de cette tâche. De quoi te dégager du temps pour prendre en mains nos troupes. Jusqu'à maintenant, ton… amitié avec Shaka m'interpellait. Je me demandais si tu serais capable de déployer le maximum de ton potentiel en son absence. La façon dont tu as su te désolidariser de lui en faveur de Camus me prouve que oui. Je t'assigne donc au Sanctuaire à temps plein, comme garant de la sécurité de ceux qui s'y trouvent. Et pour que la couverture de Shaka faisant de lui un incompris isolé au Sanctuaire soit solide chez les Spectres, vous allez dorénavant faire en sorte de réduire vos rapports au minimum. »

Un peu abasourdi, Shura ne savait pas s'il devait remercier sa Déesse pour la confiance qu'elle lui témoignait, ou lui en vouloir pour le séparer ainsi de l'homme qui au fil des mois avait fini par devenir tout aussi important qu'elle dans son univers. Sans lui laisser le temps de démêler son dilemme, elle se tourna vers l'aîné des Gémeaux. Patiemment, celui-ci attendait son tour, avec autant de curiosité que Kanon manifestait de circonspection.

« Saga. Je n'oublie pas l'engagement exceptionnel dont tu viens de faire preuve. Sans ta pugnacité, il n'est pas certain que la tête de Camus n'aurait pas roulé sur un billot. Il te doit la vie, insista-t-elle en tournant brièvement les yeux vers le Verseau qui avait recouvré un air glacial et inexpressif. Tu t'es aussi engagé envers moi en te portant garant de sa bonne conduite pour l'avenir. La réaction immédiate de Camus à l'écoute de mes projets pour son fils prouve qu'il peine à se détacher du destin de Sergueï. J'espère pour vous deux que ce comportement n'est qu'un malencontreux dérapage qui n'aura pas lieu de se reproduire. Parce que je considère que tu es dorénavant responsable de ses agissements. Tu devras non seulement m'en rendre compte, mais les corriger. Au moindre nouveau faux pas du chevalier du Verseau en faveur de l'enfant qu'il doit oublier, ma clémence sera balayée. Et je veux que tu sois la main de ma justice. S'il faillit de nouveau, tu seras celui qui le tuera. »

Si Saga ne parut pas particulièrement surpris par la sanction qui l'atteignait, Milo eut un haut-le-corps qui en disait long sur son engagement personnel, tandis qu'il dardait sur le chevalier des Gemeaux un regard de pure mise en garde. Grand Pope et combattant à la force et aux techniques extrêmes ou non, celui qui chercherait à s'attaquer au Verseau le trouverait d'abord en travers de son chemin.

Témoin de cet échange, Athéna reporta son attention sur lui avec un soupir excédé. Il n'avait pas lâché la main du Français, mais cette fois-ci elle eut la conviction que l'incitation au calme venait de ce dernier.

« Milo, énonça-t-elle comme si elle remettait un enfant turbulent et particulièrement agaçant en place. L'attachement qui te lie à ton compagnon est touchant et j'avoue qu'en d'autres circonstances vous auriez eu toute mon indulgence. Mais là, je dirais que l'amour t'aveugle. Te concernant, j'ai longtemps hésité sur la meilleure punition possible. Il s'avère que si j'ai désigné Saga comme exécuteur de ma volonté pour le cas où Camus trahirait ma confiance, il ne pourra pas surveiller tous ses faits et gestes au quotidien. De plus, nous savons tous que Camus est le roi des dissimulateurs. Pour accomplir cette tâche, il me faut quelqu'un qui le connaisse bien. Une sorte de geôlier sur mesure en quelque sorte. »

Milo l'écoutait avec une méfiance grandissante. Où était le piège ? Parce que pour l'instant, en lui confiant la surveillance intime du Verseau, elle le brossait plutôt dans le sens du poil, et elle n'était tout de même pas assez naïve pour croire qu'il agirait contre son amant. Certes, il éviterait que Camus commît une bêtise en tentant d'entrer en contact avec Sergueï. Il s'y emploierait même avec un zèle certain. Mais ce n'était pas pour autant qu'il lui raconterait par le menu les initiatives du Français, si jamais celui-ci avait ce genre de mauvaise idée.

Sa méfiance se teinta d'une légère inquiétude, lorsqu'il vit l'esquisse d'un sourire se dessiner sur les lèvres d'Athéna. Elle lisait en lui comme un livre ouvert et apparemment son esprit de résistance ne l'impressionnait pas du tout.

« Tu auras tout le loisir de veiller sur Camus Milo. Sans doute bien davantage que tu ne le souhaites. Que vous le souhaitez tous les deux, poursuivit-elle en les englobant du même regard. Ton châtiment étant un peu spécial, je vais te demander de me suivre. Relevez-vous à présent, et retournez dans vos temples vaquer à vos occupations habituelles. Et toi Milo, lâche la main de Camus et viens avec moi. »

Après un dernier regard qu'il voulut rassurant pour son amant, le Scorpion lui emboîta le pas. Interloqués, les autres les suivirent des yeux en silence avant que Shion n'osât interpeller Athéna.

« Majesté, pouvons-nous au moins savoir ce qui attend le chevalier du Scorpion ?

— Absolument pas, répondit-elle sans se retourner. Cela restera d'ordre privé entre Camus Milo et moi. À moins que vous ne teniez à mettre le chevalier du Verseau dans une situation délicate. »

Une fois la porte refermée, tous les regards se tournèrent vers le Français qui leva les épaules d'un air de pure ignorance. Une nouvelle attente commençait.


Note de fin : Première publication octobre 2011 — Chapitre modifié en mars 2018 (Outre les changements de syntaxe et de vocabulaire, le chapitre contient 1375 mots de plus).